Au bal des Festivals : Last Words et Teddy

Révélés dans la sélection officielle du Festival de Cannes 2020, malheureusement annulé, Last Words et Teddy n’avaient pas encore connu l’opportunité d’être présentés au public. Quelques mois plus tard, le Festival de Deauville, qui a intégré dans sa compétition cette année certains films cannois, leur offre cette chance sur les planches normandes. Outre leur participation aux deux Festivals, Last Words et Teddy ont le point commun de renouveler leurs genres respectifs à travers une véritable vision d’auteur. Ces deux œuvres, auxquelles on adhère ou non, rendent chacune à leur façon un bel hommage au cinéma.

Last Words

Le réalisateur Jonathan Nossiter, sensible aux problématiques environnementales, a déjà montré sa préoccupation majeure pour l’écologie et l’agriculture de la planète. Ses documentaires Mondovino (2004) et Résistance naturelle (2014) traitaient en effet du monde du vin en défendant comme un idéal une certaine culture paysanne. Avec Last Words, Jonathan Nossiter poursuit son analyse au sein d’une fable dystopique et écologique.
Le film, adapté de Mes derniers mots de Santiago Amigorena, se déroule en 2086 sur une Terre dépeuplée et désertique. Les derniers survivants sillonnent sans espoir les villes en ruines, avec la seule perspective de rejoindre Athènes, cité où résiderait le reste de l’Humanité. L’histoire est narrée par un jeune homme noir anonyme, dernier humain sur Terre, interprété par Kalipha Touray.
Grâce à cet univers post-apocalyptique, Jonathan Nossiter interroge le sens d’une existence humaine solitaire. Pourquoi et comment survivre lorsque l’on devient les derniers représentants de l’Humanité ? Même réunis, les survivants de Last Words s’isolent et peinent à retrouver les règles des liens sociaux, au point qu’une simple poignée de mains déclenche une brusque hilarité de joie. Sans ressource, sans but, sans avenir, les hommes ne peuvent qu’attendre la mort comme  une inéluctable délivrance.
last-words-kalipha-touray-filmDans ce monde dévasté, plus rien ne favorise la vie. Les rares survivants décèdent de maladies. L’unique nourriture consiste en des boîtes de conserve, malgré les tentatives d’une jeune femme de cultiver la terre. Jonathan Nossiter nous avertit ainsi des conséquences durables que pourraient avoir nos comportements et nos modes de consommation actuels sur l’avenir de notre planète. Symboliquement, c’est le berceau de l’Humanité, l’Afrique, recouverte par les eaux, qui donnera l’origine du dernier homme sur Terre.
Avec Last Words, Jonathan Nossiter rend également un magnifique hommage au cinéma. A Bologne, deux survivants retrouvent et visionnent les derniers films sur pellicule, ultimes témoins de l’existence humaine. C’est par ces images que le jeune héros, qui n’a jamais connu que la désolation, découvre ce qu’était la vie sur Terre. Le cinéma devient ensuite l’unique divertissement et le point de rassemblement de la communauté d’Athènes. Il permet aussi aux survivants de raconter leurs histoires et de conserver une trace de leurs parcours. Jonathan Nossiter fait ainsi du cinéma la première et la dernière source de vie.
Malgré ses thématiques passionnantes, Last Words risque de laisser certains spectateurs sur le carreau. Sa longueur, son rythme assez lent, sa narration peuvent soit nous happer soit nous empêcher de rentrer véritablement dans le récit. Qu’il fascine ou déçoive, ce film d’auteur reste une réelle proposition de cinéma, comme on en voit peu.

Last Words – Fiche technique

Réalisation : Jonathan Nossiter
Scénario : Jonathan Nossiter, Santiago Amigorena
Interprétation : Kalipha Touray, Charlotte Rampling, Nick Nolte, Alba Rohrwacher, Stellan Skarsgard, Valeria Golino
Photographie : Clarissa Cappellani
Montage : Jonathan Nossiter
Musique : Tom Smail
Production : Serge Lalou, Laurent Baujard, Donatella Palermo
Maisons de production : Stemal Entertainment, Rai Cinema
Distribution (France) : Jour2fête
Durée : 126 min
Genre : Drame, science fiction
Date de sortie : 21 octobre 2020
Etats-Unis – 2020

Teddy

Teddy, présenté en compétition au Festival de Cannes et en avant-première au Festival de Deauville, est réalisé par deux jeunes cinéastes français, Zoran Boukherma et son frère, Ludovic Boukherma. Après le succès de leur comédie dramatique, Willy 1er, sorti en 2016, les frères Boukherma s’attèlent avec humour aux genres fantastique et horrifique.
Le film, situé dans les Pyrénées, raconte l’histoire de Teddy, un jeune homme sans diplôme qui travaille dans un salon de massage. Alors qu’il se voit déjà faire sa vie avec sa petite amie, Rebecca, les attaques d’un loup et une étrange morsure vont bouleverser son existence.
teddy-anthony-bajonPar ce récit, Teddy aborde avec une certaine originalité le sujet délicat de l’adolescence avec toutes ses implications, de l’apparition des poils à la naissance des désirs et des premières pulsions. Les transformations physiques paraissent monstrueuses à Teddy, qui apparente l’évolution du système pileux à une vraie métamorphose en loup-garou. Plus encore, sa vie avec son étrange oncle adoptif, les comportements inappropriés de sa cheffe et les premières déceptions amoureuses vont provoquer chez Teddy des pulsions meurtrières effrayantes et incontrôlables.

Comme dans la Bête humaine d’Emile Zola, roman auquel le film fait référence, Teddy apparaît comme une victime de ses actes de violence. La comparaison est d’autant plus marquante que Teddy devient métaphoriquement un animal monstrueux, un loup à abattre.

Pour autant, le film ne bascule jamais dans le drame et adopte volontairement un traitement comique et décalé. Les personnages secondaires, en particulier les gendarmes, l’oncle et la tante adoptive de Teddy, permettent aussi d’apporter de la légèreté à la tragédie frappant le héros. Tantôt drôle, tantôt horrible, Teddy joue constamment sur les genres avec un équilibre assez réussi qui nous garde en haleine.

Avec Teddy, les frères Boukherma ont le mérite de fournir du sang neuf au cinéma français de genre, que l’on aimerait bien dévorer un peu plus souvent.

Teddy – Bande-annonce

Teddy – Fiche technique

Réalisation : Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma
Scénario : Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma
Interprétation : Anthony Bajon (Teddy), Ludovic Torrent, Christine Gautier, Noémie Lvovsky, Guillaume Mattera, Jean-Paul Fabre
Photographie : Augustin Barbaroux
Montage : Ludovic Boukherma, Zoran Boukherma, Béatrice Herminie
Musique : Amaury Chabauty
Production : Pierre-Louis Garnon, Frédéric Jouve
Maisons de production : Baxter Films, Les Films Velvet
Distribution (France) : The Jockers
Durée : 88 min
Genre : Comédie, fantastique
Date de sortie : 13 janvier 2021
France – 2020

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.
Ariane Laure
Ariane Laurehttps://www.lemagducine.fr/
Émerveillée par le cinéma depuis le Roi Lion, mon premier film en salle, j’aime les films qui font rêver, qui hantent et ne nous quittent jamais. J’admire particulièrement la richesse des œuvres de Stanley Kubrick, Christopher Nolan et Quentin Tarantino. Je suis également une adepte du cinéma asiatique, de Yasujiro Ozu, Akira Kurosawa à Wong Kar-Wai, Hayao Miyazaki et Park Chan-Wook. Travaillant dans le monde juridique, j'écris des critiques à mes heures perdues.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.