FIFAM 2022 : Rencontre avec Alice Diop, réalisatrice de Saint Omer

Rencontre avec Alice Diop à l’occasion de l’avant-première de Saint Omer, sa première fiction multiprimée inspirée de l’affaire Kabou. La réalisatrice met en scène le procès de Laurence Coly, une mère accusée d’infanticide. 

Quel a été le déclic pour réaliser Saint Omer ?

Alice Diop : Tout a débuté par une image qui accompagnait l’avis de recherche publié en 2015 dans le journal Le Monde. Lorsque j’ai vu cette photo prise par une caméra de surveillance, sur laquelle une femme noire pousse un bébé métisse emmitouflé dans une combinaison, j’ai immédiatement su qu’elle était sénégalaise. J’ai eu l’impression d’avoir une grande familiarité avec elle, étant moi-même mère d’un enfant métisse. C’est là le point de départ de mon obsession pour cette femme. Elle me fascinait davantage que l’ampleur médiatique et le caractère sordide, horrible, du crime en lui-même. Quelques jours plus tard, je suis tombée sur cette formule de la journaliste Pascale Robert-Diard : « Elle a déposé son enfant à la mer », ce qui renvoyait à l’idée très particulière qu’elle souhaitait le lui offrir. Cela ouvre un champ poétique, suppose un sacrifice mais aussi un acte très doux, très psychanalytique et durassien. En effet, l’ombre de Marguerite Duras plane constamment dans Saint-Omer. J’aime son écriture très clinique, très âpre. Duras a irrigué l’histoire dans sa dimension organique.

Vous avez assisté au procès de Fabienne Kabou qui a eu lieu en juin 2016. Quel a été le processus d’écriture ? 

Je m’y suis rendue avec la certitude qu’en tant que femme noire, j’allais forcément comprendre cette mère mieux que les autres. Or, c’est exactement l’inverse qui s’est produit. Fabienne Kabou m’a fait entrevoir mes propres abîmes et m’a permis de réfléchir sur mon rapport à la maternité. J’ai également été fascinée par le rituel documentaire de la cour d’assises et de la justice en général. Pendant le procès, j’ai rédigé une centaine de pages de notes dans lesquelles il a fallu se replonger pour réaliser un premier travail de narration et, avant tout, dessiner un personnage.

Était-il important de parvenir à vous détacher du fait divers pour faire de Saint Omer un récit universel ?

En effet, tout l’enjeu de Saint Omer était de ne pas tenter de répliquer le procès mais plutôt de regarder, à ma place de femme noire, cette mère qui a commis l’impardonnable. Je voulais mener une enquête d’ordre existentiel. J’ai rapidement compris que cette manière de réfléchir sur moi allait parler de nous toutes en tant que femmes. Le fait divers était bien évidemment largement commenté dans la presse, pourtant la question de la littéralité a été complètement évacuée. Le film est un point de vue sur cet infanticide. Je ne raconte pas tout mais me concentre sur une traversée personnelle et très intime à partir d’émotions, de souvenirs de l’audience. Même s’il est très suggestif, le personnage fictif de Rama, la jeune romancière qui assiste au procès, est nourri par des éléments appartenant à mon vécu, à des émotions enfouies. En précisant les enjeux du scénario, sa trajectoire très silencieuse me donnait l’opportunité de me détacher de la vérité des faits et du reportage afin de mener à bien un geste politique fort : celui de permettre au corps noir de porter l’universel, tout en renouvelant sa représentation au cinéma. Au delà des réflexions tout aussi politiques sur la langage, la restitution de la parole, la figure de la mère, la dimension mythologique du monstre et du crime (cf la citation de Médée avec Maria Callas), il s’agit évidemment de raconter mon histoire, de dire quelque chose des miens, de répondre à une invisibilisation de la part de la société.

Quelles ont été vos références ? 

Jeanne d’Arc de Robert Bresson et La vérité de Georges Clouzot sont des références évidentes. Étrangement, je n’ai pas pensé à La Noire de.. de Ousmane Sembène. Sur le plan esthétique, il y a quelque chose de l’ordre de l’épure, de l’abstraction, de la peinture aussi. En ce qui concerne la lumière, la cheffe-opératrice Claire Mathon et moi-même nous sommes notamment inspirées de toiles emblématiques de Renaissance italienne comme La Belle Ferronnière de Léonard..

 

 

 

La beauté ordinaire et la vérité des visages renvoient notamment à Pasolini. Comment avez-vous réfléchi le casting ? 

J’ai rencontré Kayije Kagame et Guslagie Malanda au tout début du processus d’écriture. C’est la base de mon travail de cinéaste : dans mes documentaires précédents, je ne suis jamais partie de sujets mais des gens et de la richesse qui découle des rencontres. Il y a eu une vraie alchimie avec les actrices. En ce qui concerne Guslagie, par exemple, j’ai senti qu’il y avait dans son histoire intime, sa manière d’être, sa profondeur inaccessible et son regard insondable, quelque chose qui faisait écho au corps de Fabienne Kabou et ce que je voulais que soit le personnage de Laurence Coly. J’ai écrit le film en pensant à sa présence, laquelle a littéralement contaminé le scénario. Je comprenais intuitivement avec quelle matière intime elle allait jouer ce rôle. Idem pour Kayije qui a pourtant moins de texte. Le spectateur s’identifie au personnage de Rama, qui, au travers de l’expérience qu’elle vit lors du procès, fait la jonction entre l’universel et l’intime.

Sur plusieurs aspects, le film est à la frontière entre la fiction et le documentaire..

Oui, j’ai tenté de performer un rapport d’intensité à la vérité documentaire, à la fois à travers la restitution précise du texte du procès mais aussi grâce à la mise en scène. Je souhaitais faire dialoguer la matière fictionnelle avec le matériau du documentaire, essayer de faire dire au réel une vérité que lui-même n’aurait pas pu exprimer, et ce sans « gonfler » artificiellement tout ce qui relevait de la fiction. Il a donc fallu mettre en scène Saint Omer à partir de mon expérience de réalisatrice documentaire. Nous étions dans une recherche pure de la vérité de l’émotion au présent et il me semble que ce dispositif de tournage raconte ma direction d’acteurs. J’ai donné peu d’indications et tourné très peu de prises sachant que l’on ne peut pas tricher avec des plans-séquences de vingt-cinq minutes. J’aime l’installation et surtout la traversée de l’émotion dans le plan-séquence. Sur le plateau, j’étais effondrée, aspirée par le souffle de Guslagie, par sa performance, et je traversais les scènes comme elle, en même temps qu’elle. 

Diriez-vous que Saint Omer épaissit le mystère du meurtre plus qu’il ne cherche à le résoudre ? Cela était-il un choix ?

Si l’accusée justifie son geste en évoquant le maraboutage, le film lui ne résout pas la question de la sorcellerie. De mon point de vue, il s’agit plutôt d’une explication irrationnelle qui raconte un tas de choses complexes : la projection, les fantasmes, les à priori, l’exotisme.. Dans la fiction, Laurence Coly ignore pourquoi elle a tué sa fille et attend du procès qu’il puisse lui apporter des explications sur son geste. De même, mon propos n’a pas la prétention de résoudre l’énigme en apportant des réponses binaires. La violence est hors-champ également. Je me suis refusée à montrer le corps de l’enfant pour que le spectateur ne se focalise pas uniquement sur la reconstitution des faits.

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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