FIFAM 2022 : Saint Omer d’Alice Diop

4.5

Nouveau jour de gloire au FIFAM 2022 : salle comble pour la présentation de Saint Omer en présence d’Alice Diop, sa réalisatrice. Avec une précision documentaire, elle construit un récit bouleversant en inventant notamment le personnage de Rama, une esquisse dont le passé se dessine par petites touches. Empruntant aussi bien à Marguerite Duras qu’à Robert Bresson, Saint Omer est une plongée dans les affres du lien mère-fille, décrit comme une relation à la fois bénie et monstrueuse. C’est le regard des femmes sur une femme qui compte surtout ici. Une œuvre rare et engagée.

Quand la mer(e) monte 

Saint Omer commence par un souffle et se termine par un souffle (les deux rappellent le mouvement de la mer), c’est d’ailleurs cette question qui a inspiré Alice Diop dans son écriture, jusque sur le plateau : « sur le plateau, j’étais effondrée, aspirée par le souffle de Guslagie, par sa performance, et je traversais les scènes comme elle, en même temps qu’elle ». Ce souffle embarque le spectateur dans des scènes de procès où Laurence Coly, mère infanticide, est interrogée, et qui peuvent durer jusqu’à 22 minutes. Pour peu qu’on soit pris dans sa parole, son regard, alors le film se déroule dans une tension particulière et nous ne faisons que regarder, sans pouvoir détacher les yeux de l’écran, sans presque pouvoir respirer, reprendre notre souffle. Avec une précision documentaire, mais aussi une fascination et un goût du travail, Alice Diop a suivi le procès de l’affaire Kabou, toutes les paroles que prononcent Laurence Coly, la juge, l’avocate, sont au mot près (à part pour une histoire de chimères que nous ne révèlerons pas) ce qui a été dit au procès. Cependant, si la matière documentaire impressionne, la fiction aussi. Avec le personnage de Rama, esquisse, qui regarde Laurence, et tente d’en percer le mystère pour se rendre compte qu’elle se regarde aussi en miroir, Saint Omer devient un récit passionnant du lien, de la maternité, de l’universel.

Alice Diop ne s’empare pas simplement d’un fait divers pour faire « histoire vraie », elle fait fiction avec ce qui vient de la vie, du réel, pour mieux nous questionner, et surtout s’interroger sur ses propres sentiments, sensations. Pourquoi a-t-elle été prise d’un sentiment de familiarité en découvrant la photographie de Fabienne Kabou dans la presse (avant qu’elle ne soit retrouvée) ? Pourquoi le spectateur se sent-il si proche de Rama, de son regard, de son intensité de personnage pourtant subjectif ? Aucune réponse n’est donnée sinon celle de l’universel qui parle à l’intime, de l’intime qui devient soudain universel.

Alice Diop ne construit pas un récit de vérités, ce qu’un procès tente toujours de faire, mais elle fait s’épaissir le mystère. Les portraits qu’elle esquisse ne sont pas définitifs. Son regard de cinéaste lorgne plus du côté d’un Robert Bresson avec Procès de Jeanne d’Arc ou d’un Bruno Dumont, toujours avec Jeanne. Saint Omer est construit à travers des regards. Le regard de Rama sur Laurence. Le regard d’autres femmes présentent dans la salle, qu’Alice Diop filme avec une belle intensité. Le regard de Marie Ndiaye qui a d’abord écrit La vengeance m’appartient sur cette même affaire Kabou avant de co-scénariser Saint Omer. Enfin, le regard d’Alice Diop qui retranscrit des heures de procès et qui, jusqu’au montage, décide quelles coupes elle opère dans la fiction (de plus en plus raccourcie), dans le documentaire (elle a aussi co-écrit le film avec sa monteuse, Amrita David).  C’est cette « ronde de regards » qui coexistent et qui fondent l’intérêt de Saint Omer. Comme Bonello avait fait sien Saint Laurent (il suffit de comparer son biopic à celui de Jalil Lespert pour le comprendre), c’est ici qu’Alice Diop fait sienne Laurence Coly.

 » Je ne sais pas et j’espère que ce procès pourra me l’apprendre »

A ce titre, la réalisatrice a très bien compris la force des images et de leur écho en nous. A travers des images d’archives de l’enfance de Rama (très bouleversantes dans leur simplicité qui raconte tellement), à travers un mythe qu’elle regarde par le prise du cinéma en s’intéressant aux visages que Pasolini a filmés dans Médée. Surtout, elle convoque la force de la sublimation du réel (au sens de l’élever, le raconter autrement que par ce qu’il dit déjà dans l’image), avec Marguerite Duras. L’autrice aurait ainsi pu écrire, en substance, « Sublime, forcément sublime Laurence C. », référence à son texte sur la mère de Grégory alors accusée un temps du meurtre de son fils. C’est pourtant un extrait d‘Hiroshima mon amour qui est diffusé dans Saint Omer. Quoi de plus bouleversant que de convoquer ce texte sur Hiroshima, preuve s’il en est de ce que l’art peut faire au réel et inversement. Face à l’horreur de l’événement, Duras oppose un texte décousu, intense, un texte de présent, de réminiscences, de folie et de douleurs et invente cette « mémoire de l’oubli ».

Au final, Saint Omer devient un récit intime et universel, intensément rivé aux visages de ses actrices, ses silences disent beaucoup, autant que le foisonnement du texte, des interprétations qu’il induit sur un personnage qui ne cesse de nous échapper. Le film, des mots de la réalisatrice, devient une réponse à des images manquantes. Point ici d’héroïnes, mais des femmes qui traversent autant le réel que le fictionnel et qui se regardent autant qu’elles nous regardent. Ces femmes qui sont mères, ont été filles, qui sont habitées par ce lien aussi puissant qu’il peut être destructeur, mais qui est à l’origine de tout. Alice Diop partage donc avec Céline Sciamma une directrice de la photographie commune, la géniale Claire Mathon, mais aussi et surtout ce désir de créer des récits qui partent d’un désir fort, d’un regard et qui ne font que déployer cette intensité première, ce sont toutes deux les inventrices d’un nouveau Nous et des créatrices d’images manquantes. Et c’est sublime, forcément sublime, et bien que âpre, il faut s’y abandonner, s’y accrocher et laisser les larmes couler (comme les visages du film) quand la voix de Nina Simone s’élève et que Rama rejoint sa mère.

Saint Omer : Bande annonce

Saint Omer : Fiche technique

Synopsis : Rama, jeune romancière, assiste au procès de Laurence Coly à la cour d’assises de Saint-Omer. Cette dernière est accusée d’avoir tué sa fille de quinze mois en l’abandonnant à la marée montante sur une plage du nord de la France. Mais au cours du procès, la parole de l’accusée, l’écoute des témoignages font vaciller les certitudes de Rama et interrogent notre jugement.

Réalisation : Alice Diop
Scénario : Alice Diop, Amrita David, Marie Ndiaye
Interprètes : Kayije Kagame, Guslagie Malanda, Valérie Dréville, Aurelia Petit
Photographie : Claire Mathon
Montage : Amrita David
Distribution : Les Films du Losange
Date de sortie : 23 novembre 2022
Durée : 2h02
Genre : Drame

France – 2022

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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