« Atlas stratégique » : la marche du monde

Les éditions Autrement publient un Atlas stratégique portant sur l’Occident, de son ascension à son déclin. Les relations internationales, les enjeux démographiques et les bouleversements économiques y occupent une place de choix. L’ouvrage est enrichi des nombreuses cartes, édifiantes, de Roc Chaliand.

L’Histoire mondiale est constituée de basculements. Ces derniers interviennent parfois au bout de quelques mois, d’autres fois après des décennies ou des siècles de relative fixation. Entre 1878 et 1914, une demi-douzaine d’États occidentaux se partage le monde. La France, la Grande-Bretagne, l’Italie ou la Belgique entendent honorer les missions civilisatrices qui, d’après eux, leur reviennent de fait – presque de droit. Au cours du XXe siècle d’ailleurs, seul le Japon apparaît épargné par les rapports de domination faisant des uns des colonisés – l’Administration britannique des Indes constitue à cet égard un exemple édifiant – et des autres, des zones soumises à influence politique – durant la guerre froide – ou considérées comme des territoires tampons. Peu clairvoyant, Francis Fukuyama sonne la fin de l’histoire après la victoire du camp occidental, et surtout américain, face à une URSS qui périclite en autant d’États indépendants. Un basculement a pourtant déjà eu lieu : la guerre de Corée, le Vietnam, les chocs pétroliers, l’Iran étaient les signes avant-coureurs d’une domination en trompe-l’œil, que le terrorisme islamique, les puissances pétro-monarchiques ou l’incapacité des Européens à se fédérer face aux épreuves vont éclairer d’une lumière aveuglante.

L’Atlas stratégique de Gérard Chaliand, Roc Chaliand et Nicolas Rageau donne à voir une perspective historique s’étendant sur les trois siècles derniers. Il permet de prendre le pouls de l’ascension puis du déclin de l’Occident dans un monde en perpétuelle mutation. Les nombreuses cartographies qui en émaillent la lecture font état, mieux que n’importe quel discours, de ces mouvements incessants, de flux et de reflux, ordonnant la marche géopolitique du monde : les données économiques, démographiques, militaires ne cessent de redistribuer des cartes que le croupier occidental pensait à tort faire siennes. Ainsi, les deux guerres mondiales apprennent aux Européens que les frontières demeurent fragiles, y compris sur le vieux continent, le Vietnam et la guerre du Golfe renferment des leçons communes sur l’incurie des Occidentaux et leur méconnaissance des cultures locales, les opinions publiques sont plus souvent qu’à leur tour chauffées à blanc (Vietnam, seconde guerre du Golfe), l’envahissement de l’Ukraine par les forces russes rappelle à tous que la paix reste un état des plus précaires.

La Chine et l’Inde font évidemment l’objet d’une attention particulière. Cette dernière est justifiée par leur poids démographique, par les enjeux environnementaux sous-jacents, par leur croissance économique, parfois insolente, mais aussi, et surtout, par la propension de Pékin à se projeter partout dans le monde, pour faire des affaires et user d’influence diplomatique. Ainsi, les auteurs ne manquent pas de pointer la Chine comme un rival historique, pesant de plus en plus sur le commerce mondial et tissant peu à peu un réseau qui concurrence, voire surpasse, celui des Etats-Unis, y compris dans son propre jardin (l’Amérique latine). Un peu plus loin dans l’ouvrage sont évoqués les cas de la Turquie, grand vendeur d’armes et dual quant à ses rapports envers l’OTAN d’une part et Daech ou la Russie de l’autre, ou du continent africain, pris dans son ensemble et caractérisé par une croissance démographique non maîtrisée ainsi que des interventions étrangères d’une grande pluralité, tant dans le chef des acteurs que des objectifs. La Russie, son rôle énergétique majeur, ses ingérences dans les pays se situant à sa périphérie (Géorgie, Ukraine), son action sous la présidence de Vladimir Poutine font sans surprise l’objet d’un chapitre spécifique, tout comme les États-Unis ou le terrorisme.

Si l’on ne fait que survoler l’état d’un monde changeant, cet Atlas stratégique a néanmoins le mérite de pencher sur le temps long et de recontextualiser certains événements marquants, sans oublier, lorsque cela est possible, d’en préciser les conséquences immédiates et plus lointaines. Didactique, ingénieusement conçu, laissant une grande place aux cartes, l’ouvrage est un précieux outil d’éducation pour qui veut s’initier à la géopolitique.

Atlas stratégique, Gérard Chaliand, Roc Chaliand et Nicolas Rageau
Autrement, novembre 2022, 160 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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