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Maryline Canto, une actrice sous influence : Interview

Berenice Thevenet Rédactrice LeMagduCiné

Il est des actrices dont le septième art ne saurait se passer. Marilyne Canto en fait partie. Depuis plus de trente ans, L’actrice jongle, avec finesse et éclectisme, entre le cinéma et la télévision. Claude Chabrol, Dominique Cabrera, Xavier Beauvois ou encore Maïwenn –, la comédienne s’est illustrée chez les plus grands cinéastes de l’hexagone. En 2023, Marilyne Canto sera à l’affiche de trois films – Flo, La Voie royale et Néné superstar – dans lesquels elle jouera respectivement la mère de Florence Arthaud, une agricultrice et une journaliste. Nous avons rencontré une actrice éprise de liberté pour qui le jeu est un art (de vivre). Une interview aussi passionnée que passionnante

Vous avez commencé au cinéma très jeune dans L’Hôtel de la plage de Michel Lang et La Clé sur la porte de Yves Boisset. Vous avez aussi fait en parallèle des apparitions à la télévision (Joëlle Mazart ou L’été 36). Quand on regarde votre carrière, on voit que vous avez privilégiez plutôt le cinéma et que vous êtes revenue à la télévision à partir des années 2000. Quel rapport entretenez-vous avec la télévision ? Quels sont les liens qui relient votre carrière cinématographique à votre carrière télévisuelle ?

C’est surtout des choix de films et de rôles qui me guident. Je n’ai pas de principes trop rigides. Si on me propose des rôles intéressants comme dans Alex Hugo, par exemple, alors je fonce. Tous les rôles que j’ai eus à la télévision, je les ai aimés.

C’est aussi simple que ça. La différence avec la télévision est dans la gestion du temps et les conditions de travail. On va beaucoup plus vite sur un téléfilm. Le temps est plus compté à la télévision qu’au cinéma. On peut néanmoins faire des choses excellentes sur les deux supports. Ce n’est pas tant la diffusion qui compte que le traitement du sujet et l’écriture du scénario.

Aujourd’hui, il n’y a plus de frontières. Il y a des séries tellement ambitieuses à la télévision. La télévision propose beaucoup de contenus de qualité. Le petit écran est marqué par une vraie diversité. Pour autant, il faut absolument continuer à aller au cinéma. Il faut qu’il puisse exister et attirer les spectateurs. Aller au cinéma, c’est quelque chose d’essentiel !

On note justement que votre carrière télévisuelle est jalonnée par des rôles dans des téléfilms policiers (Professeur Stern dans César Wagner, Marie dans L’Ile aux trente cercueils, Les Petits meurtres d’Agatha Christie) sans parler de votre rôle de Commissaire dans Alex Hugo. Qu’est-ce qui vous plaît justement dans le polar ?

C’est surtout la rencontre avec le metteur en scène et le personnage qui m’intéresse. Mon choix de jouer dans une série comme Alex Hugo s’explique par la possibilité qu’offre le rôle. La commissaire Dorval possède un caractère, une personnalité à laquelle je suis attachée. C’est un personnage d’autorité qui est en même temps extrêmement sensible. J’ai trouvé extrêmement bien de pouvoir jouer sur ces deux facettes. Qu’est-ce que je peux faire pour rendre un rôle complexe ? C’est vraiment une des questions qui m’anime. Je ne vais pas seulement jouer une commissaire, je vais jouer cette femme-là. Je ne suis pas attachée au polar. Je suis attachée à ce que je vais pouvoir donner dans le rôle. On met toujours un peu de soi dans les personnages qu’on joue. On ne va pas se mentir.

Justement, quel ressemblance la commissaire entretient-elle avec vous ?

Cette ambivalence entre la force et la fragilité. C’est vraiment les deux à la fois. Elle est forte et sensible.

Vous incarnez la commissaire Dorval depuis 5 saisons dans la série Alex Hugo, c’est la première fois que vous avez un rôle aussi récurrent. Comment on aborde un rôle sur la longueur ? Comment on fait finalement pour ne pas s’ennuyer et pour justement rester créatif ?

C’est une question qu’on se pose chaque année. Comment ne pas répéter le même comportement ? On travaille avec les metteurs en scènes, les scénaristes pour essayer de trouver ce qu’on peut faire afin de se réinventer. Sinon, c’est ennuyeux pour les spectateurs et les acteurs. J’aurais l’impression de radoter et le spectateur aurait la sensation de revoir sans fin le même refrain. On fait attention à ça en essayant d’apporter de la nuance. Je propose toujours des choses au réalisateur.

Cela fait partie du contrat. Les réalisateurs tiennent compte de ce que je peux leur proposer. Non pas pour exister plus mais pour exister mieux. On travaille comme cela. Tout le monde y gagne. Cette liberté me permet d’enrichir le scénario et le personnage. Et c’est là que cela devient vraiment passionnant. Il y a un dialogue qui se crée. Ce n’est pas facile pour les scénaristes de se renouveler sur des séries longues. Je pense que le public aime retrouver des personnages avec leurs caractéristiques. Le succès de séries telles que Colombo tient à cela. Ce qu’aimaient les gens, c’était la familiarité avec les protagonistes. On aime les retrouver tout en ayant le besoin d’être surpris. Cela marche dans les deux sens.  C’est aussi le cas avec les acteurs. Je pense par exemple à Jean-Pierre Bacri. Il a imposé  le rôle du type bougon qui râle tout le temps. Il a tellement travaillé ce stéréotype qu’il a réussi à le renouveler. C’est qui était beau et génial avec lui ! Il était surprenant tout en incarnant un rôle que tout le monde connaît. Pareil avec Belmondo qui jouait le rôle du casse-cou. Il avait un caractère tellement joyeux. Les gens adoraient sa pitrerie. C’est comme s’ils retrouvaient un membre de leur famille.

On a besoin de retrouver quelque chose qu’on aime et qu’on connaît. La familiarité et la surprise constituent, selon moi, la formule qui explique le succès d’une série ou d’un film. Une œuvre d’art est toujours appelée à devenir un objet intime. C’est la même chose dans Alex Hugo. Au début, mon personnage n’existait pas Il a été créé à partir de la 2e saison. On aime retrouver autant la commissaire Dorval qu’Alex Hugo. Pour réussir à jouer un personnage sur la longueur, il faut penser contre soi-même. Un acteur doit toujours tâcher de se surprendre lui-même. C’est hyper important !

Aborder un rôle sur la longueur peut faire peur. Est-ce que cela a été votre cas ?

Je n’ai pas pensé sur la longueur. Je n’ai pas tout de suite tenu compte de cela. C’est apparu au fur et à mesure. On faisait chaque année trois ou quatre films par an.  On a très vite su que cette série aurait du succès. L’injonction à se renouveler est survenue à ce moment-là. Notre souci a donc été de placer la barre très haut afin d’aller encore plus loin à chaque épisode.

Quel lien avez-vu tissé avec la Commissaire Dorval ?

Je me suis évidemment attachée au personnage. C’est comme remettre un costume. J’aime jouer sa mauvaise foi, son mauvais caractère, sa fougue ! On adore jouer ces contrastes-là. On les creuse si j’ose dire.

Cela a-t-il été le personnage que avez préféré jouer ?

Non, parce que j’ai eu tellement de rôles différents et enrichissants.  J’ai eu la chance de travailler avec des gens dont j’aime les films tels que Maïwenn ou Robert Guédiguian. Ces expériences ont toutes été passionnantes. Ce qui compte, ce n’est pas la taille du rôle. Je suis d’accord pour dire, aux côtés de Stanislavski, qu’« il n’y a pas de petits rôles, il n’y a que de petits acteurs ». Il m’est arrivé de refuser un rôle parce que je trouvais qu’il n’y avait pas assez de matière. Je craignais de m’ennuyer aussi. Chaque fois que j’ai accepté un film, je savais que j’allais en faire quelque chose avec le metteur en scène. Il faut toujours être mieux que le scénario. Accepter un rôle implique nécessairement un défi. On se demande ce qu’on va bien pouvoir faire le rôle. Il faut toujours être mieux que le scénario. C’est capital à la fois pour soi, pour le metteur en scène et surtout pour le film.

Ce qui est frappant dans la série, c’est la place accordée aux paysages

Les paysages ont une place non négligeable dans Alex Hugo. La série est très cinématographique. Elle crée, en effet, une rupture avec le sensationnalisme que l’on voit ordinairement dans les téléfilms policiers classiques, en optant pour l’introspection. Dans quelle mesure, Alex Hugo se distingue des autres séries policières actuellement diffusées à la télévision ?

Ce que vous dites justement. La série se caractérise effectivement par sa dimension cinématographique. Le décor est vraiment décisif. Le paysage est un personnage à part entière. Nos personnages jouent pour et contre cette nature environnante. L’espace de jeu a son importance. C’est vraiment le cas de le dire ici. Quand j’ai vu la série, j’ai tout de suite pensé au western. On était comme des cowboys se battant face à un environnement pour ou contre. Et puis, on a peur pour les personnages. Le paysage crée une sensation d’angoisse. Les personnages sont parfois en danger à cause de la nature. Cette dernière apporte une épaisseur  supplémentaire au scénario. Il n’y a pas beaucoup de séries où le paysage possède une présence aussi forte.

De fait, le personnage qui vous incarnez, la Commissaire Dorval, apparaît comme un rafraichissant contre-point aux personnages de « femmes flics » dont le rôle est souvent relégué au second plan au profit du héros masculin. Est-ce c’est cela qui vous a plu – et continue de vous plaire – chez ce personnage ?

Oui c’est ça que je voulais défendre. Je suis entouré d’hommes. Je ne voulais pas être relégué à une forme de personnage subalterne. J’avais envie de défendre une femme complexe, autoritaire et sensible. Elle a de l’humour et du sérieux. Il me fallait défendre ce personnage pour qu’il ne soit pas mis au second plan. Pour cela, il était nécessaire qu’il soit entouré de personnalités fortes. Je ne voulais pas que la Commissaire Dorval soit juste là pour régler des enquêtes. Elle possède une personnalité bien à elle. La série a toujours implicitement suggéré qu’elle aurait une histoire avec Alex Hugo. C’est sous-entendu. Cette ambiguïté entre attirance et proximité rend leur rapports complexes. C’est ce qui fait que ces personnages sont passionnants à jouer !

Votre personnage va-t-il réapparaître dans les prochaines saisons ?

Je vais arrêter Alex Hugo. Non pas parce que cela ne me plaît plus, mais parce que j’ai envie d’être un peu plus libre pour d’autres expériences. C’est une série qui est assez prenante. On tourne souvent de juin à octobre. Je suis très contente d’avoir pu jouer ce personnage de commissaire. J’avais, néanmoins, le désir de participer à d’autres projets. On m’a d’ailleurs proposé de jouer dans une pièce de théâtre.

Si on revient sur le plan cinématographique, vous avez une actualité plutôt chargée puisque vous allez être à l’affiche de trois films en 2023 dont Flo qui est un biopic sur Florence Arthaud et La Voie royale sur l’univers impitoyable des prépas. Deux œuvres qui évoluent dans des univers assez différents. Parlez-nous un peu des rôles que vous allez jouer ?

Alors là on m’a proposé deux fois des rôles de mère. Or, j’e n’ai pas fait beaucoup jusqu’à maintenant. Dans Flo, je joue la mère de Florence Arthaud. Je suis en duo avec Charles Berling qui joue le père. C’est un biopic sur elle. On voit sa famille. Comment celle-ci l’accompagne et/ou refuse ce qu’elle veut entreprendre. Dans La Voie royale, je joue une agricultrice qui a une exploitation de cochons. Aucun rapport ! Les choses sont variées. C’est ça qui est intéressant. Je joue la mère d’une jeune fille qui va passer de la vie à la campagne aux études. On observe comment elle va vivre ce passage de changement de vie sociale. J’ai aussi un troisième film prévu qui s’appelle Néné superstar. Le film se déroulera dans l’univers de la danse. On y suit une jeune fille qui veut jouer à l’Opéra de Paris. Moi, j’interprète une journaliste qui enquête sur le fonctionnement de l’Opéra.

Vous avez opté pour le grand écart.

Oui, c’est vraiment la richesse de ce métier ! J’ai la chance de passer de l’histoire merveilleuse de Florence Arthaud, une femme extraordinaire, à une exploitation de cochons. J’ai pu rencontrer des navigateurs aussi bien que la dame qui dirige l’exploitation de cochons.  J’adore ça ! L’interprétation s’ enrichie de ces rencontres. On est immergé, en tant qu’acteur, dans des univers extrêmement différents qui sont animés par des gens passionnés et passionnants. Jouer c’est avant tout rencontrer d’autres gens !

On observe une constance dans votre carrière. Qu’elle soit télévisuelle ou cinématographique, l’éclectisme et la curiosité dominent. On vous a vu chez Dominique Cabrera, Xavier Beauvois, Pierre Jolivet, Robert Guédiguian ou encore Claude Chabrol. Quel sont vos moteurs en tant qu’actrice ?

Le plaisir de jouer ! C’est toujours un plaisir pour moi. C’est vraiment la chose que je préfère le plus au monde. Ce qui me motive, c’est de continuer à jouer, de ne pas me répéter, d’aller encore plus loin. Vous savez, le jeu c’est une histoire sans fin. Comment on peut faire plus et mieux ? En continuant à travailler et à se dire qu’on peut et qu’on doit toujours faire mieux.