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L’Homme au pousse-pousse (1943 et 1958) de Hiroshi Inagaki : une histoire, deux époques

C’est en 1943 et en 1958 que le cinéaste japonais Hiroshi Inagaki tourna, à quinze ans d’intervalle, deux versions de son film L’Homme au pousse-pousse. Pour cette nouvelle édition restaurée, inédite en Blu-ray et DVD, Carlotta Films eut l’excellente idée de rassembler les deux opus en un seul coffret. Si le scénario demeure rigoureusement identique, comparer les deux versions permet de constater l’inflexion différente qu’ont eus sur elles la couleur, le casting ou encore l’époque de leur sortie initiale. À l’œuvre humaniste réalisée en plein cœur du second conflit mondial, répond en effet le mélodrame chatoyant lauréat du Lion d’or au Festival de Venise.

En 1943, Inagaki a déjà derrière lui une carrière respectable. Né en 1905 à Tokyo, il a rejoint la Nikkatsu en tant qu’acteur dès 1922, avant d’entamer un parcours de metteur en scène à la fin de la même décennie. À la Nikkatsu, puis à la Daiei et à Toho, il se fera connaître avant tout par du jidaigeki et des films de samouraï, avant d’élargir ses horizons thématiques. Entre 1928 et 1970, il ne réalisa pas moins de 110 films et écrivit 70 scénarios, dont les plus connus sont La Légende de Musashi (premier volet d’une trilogie), qui remporta l’Oscar du meilleur film étranger en 1956, et les deux versions de L’Homme au pousse-pousse dont il est question ici.

À l’aube de la Seconde Guerre mondiale (qui débute réellement, pour le Japon, en décembre 1941 avec la déclaration de guerre américaine suite à l’attaque de Pearl Harbour), Inagaki n’a que 36 ans mais il a pourtant déjà signé plus de 50 films (!). Les conditions matérielles liées à la guerre et aux privations, qui frappent le Japon en 1943, donnent toutefois une saveur toute particulière à L’Homme au pousse-pousse. Celui-ci fut en effet tourné avec des bouts de ficelle et doit beaucoup à la ténacité et à l’ingéniosité du cinéaste et de son équipe technique, ce qui ne fait que renforcer notre admiration devant certaines prouesses du film. Le récit, situé en 1905, s’attache au destin de Matsugoro, pauvre conducteur de pousse-pousse, optimiste et fort en gueule. Sa vie bascule le jour où il porte secours à un jeune garçon issu d’une famille aisée. Cette dernière le prend en amitié et, lorsque le père du jeune Toshio meurt, Matsugoro endosse le rôle de père de substitution de ce garçon frêle et peu assuré. Le film est avant tout l’histoire du fossé social qui sépare le protagoniste de son milieu d’adoption, la famille de Toshio évoluant, malgré la proximité des liens affectifs, dans un univers bien différent du sien. La cruauté de cette situation culmine dans la conclusion du récit, alors que Matsugoro, secrètement amoureux de Yoshioko (la mère) mais conscient de l’impossibilité d’une liaison, se retire et meurt dans le dénuement et le chagrin.

Pour incarner le rôle principal, le cinéaste put compter sur le talent de Tsumasaburō Bandō, une des plus grandes stars nippones de l’époque, comédien de théâtre kabuki passé au cinéma, qui tourna dans plus de 200 films jusqu’au début des années 1950 (il est décédé en 1951). Si la version de 1958 gagnera en clarté de la structure narrative, celle de 1943 marque avant tout par ses remarquables expérimentations techniques, tant en termes de cadrages que de montage ou d’effets appliqués à l’image. Un tour de force d’autant plus étonnant si l’on tient compte des moyens spartiates dont disposait le metteur en scène et son équipe, en plein milieu de la guerre et alors que l’essentiel des pellicules de cinéma étaient réservées aux films de propagande.

A l’instar d’Alfred Hitchcock avec L’Homme qui en savait trop, Hiroshi Inagaki tourne quinze ans plus tard une nouvelle version de L’Homme au pousse-pousse. Celle-ci lui permit de remporter le Lion d’or au Festival de Venise. Narrativement, le scénario de ce film respecte scrupuleusement – souvent au mot près – celui de son aîné sorti en 1943. A vrai dire, et même si l’on ne peut que saluer la cohérence de la démarche de Carlotta qui sort les deux versions en un seul coffret, le spectateur serait bien inspiré de ne pas regarder les deux œuvres l’une après l’autre, tant il aura l’impression d’une redite. A condition d’espacer suffisamment les deux visionnages, cependant, le film de 1958 est une indéniable réussite. Les différences majeures par rapport à la version de 1943 tiennent logiquement, d’une part à l’utilisation de la couleur, et d’autre part au casting. Pour succéder à Bandō, Inagaki eut l’excellente idée de confier le rôle de Matsugoro à une autre star, Toshirō Mifune. Rendu célèbre notamment par sa participation à de nombreux longs-métrages d’Akira Kurosawa (dont plusieurs chefs-d’œuvre intemporels), Mifune était familier du cinéma d’Inagaki, puisque les deux hommes avaient déjà tourné plusieurs fois ensemble, notamment La Légende de Musashi, grand succès populaire et critique (Oscar du meilleur film étranger) sorti la même année que… Les Sept Samouraïs de Kurosawa dans lequel l’acteur incarnait également un rôle principal. C’est donc un Toshirō Mifune au sommet de son art que l’on retrouve dans L’Homme au pousse-pousse, et il faut dire que le rôle lui sied à merveille : celle d’une « grande gueule » sans éducation mais avec le cœur sur la main, qui assume l’éducation d’un jeune garçon tout en souffrant d’un amour socialement inacceptable. Bref, à l’œuvre humaniste, épurée et formellement novatrice de 1943, succède un grand film classique à la mise en scène irréprochable. Les cinéphiles y trouveront doublement leur compte.

Synopsis : Matsugoro est conducteur de pousse-pousse. Sa vivacité d’esprit et son tempérament optimiste en font une personne appréciée des habitants de sa ville. Un jour, Matsu se porte au secours d’un garçon blessé, Toshio. Les parents, Kotaro et Yoshioko, louent ses services pour transporter le garçon chez le médecin et le ramener. Matsu se prend d’affection pour cette famille. Quand le père de Toshio meurt, Matsu devient comme un père de remplacement pour le garçon, qu’il contribue à élever. Il tombe secrètement amoureux de Yoshioko, mais est conscient qu’il y a un fossé de classe entre eux. Matsu pense qu’il ne sera jamais qu’un conducteur de pousse-pousse pour elle et son fils… 

SUPPLÉMENTS

Soyons clair, les nouveaux masters des deux films et leur association dans un coffret unique constituent l’argument de vente principal de cette sortie. Car ce n’est pas du côté des suppléments qu’on risque d’en prendre plein les yeux. Pas de livret, et un seul bonus vidéo de 19 minutes, voici le maigre menu des gâteries auxquelles le spectateur a droit. Il faut toutefois reconnaître que l’unique supplément est à la fois intéressant et plutôt original, puisqu’il s’intéresse au projet de restauration de la version de 1943, en suivant notamment son vénérable directeur de la photographie, Masahiro Miyajima. Un véritable travail de passion presque obsessionnelle, plan par plan, réalisé avec l’aide d’équipes situées dans plusieurs pays. C’est également l’occasion de rappeler l’histoire du film à travers diverses interviews, des documents d’archives de Hiroshi Inagaki (qui nous a quittés en 1980) et même quelques surprenantes séquences didactiques d’animation. Bref, voici une véritable création originale et non pas simplement une compilation d’images et entretiens préexistants, ce qu’il nous faut saluer. Il n’empêche que sur le plan des suppléments, le spectateur pouvait espérer davantage de générosité… 

Supplément des éditions DVD et Blu-ray :

  • Les roues du destin : l’histoire de L’Homme au pousse-pousse (2020 / 19 min)

Note concernant les films

4

Note concernant l’édition

2.5

La Chambre des merveilles : la balade de Thelma et Louis

Rêver pour les autres, c’est se pardonner à soi-même. Lisa Azuelos revient de loin pour illuminer un récit, porté par une Alexandra Lamy rayonnante. Le road-trip de son personnage est empreint d’espoir et d’amour, quand vient l’heure de rendre des comptes à ce monde où le temps défile plus vite que nos rêves.

En matière d’humour, l’ouverture de Lisa Azuelos a marqué plus d’une génération, notamment dans son approche de l’adolescence, mais surtout dans les relations mère-fille (LOL, Mon Bébé). Et si l’on peut clairement remettre en question sa qualité de mise en scène, il serait injuste de lui retirer la sincérité qui frappe chacune de ses œuvres, même lorsqu’elle nous fait le portrait de la chanteuse Dalida. En choisissant de s’attaquer au roman éponyme de Julien Sandrel, elle entre consciemment en phase avec la mère âgée qu’elle représente. Ce best-seller tombe sans doute très bien, afin qu’elle puisse enfin assimiler la tendresse d’un drame au sujet grave, mais qui admet sa touche de légèreté. Le scénario est confié au duo Juliette Sales et Fabien Suarez, qui ont notamment écrit la trilogie live-action de Belle et Sébastien. Ensemble, leur seul objectif est de maintenir en vie le jeune garçon de la chambre 405, dans un état végétatif.

La chambre des secrets

Les histoires, on se les raconte à soi-même, comme un facteur de motivation ou bien afin de garder au chaud ses ambitions, même les plus improbables. La réalisatrice a toujours évoqué les enjeux des relations familiales ou sentimentales dans une vie, mais pour Louis (Hugo Questel), heurté par un camion sur son skateboard, le temps est compté.

S’il ne peut donc pas prétendre être physiquement présent dans toute l’intrigue, c’est pourtant auprès de sa mère, Thelma, campée par une Alexandra Lamy touchante, qu’on se surprend à affiner le portrait d’un gamin que l’on croyait un peu à la ramasse à cause de son isolement. Une claque en appelle une autre et ce sera donc à cette femme célibataire de trouver la force d’encaisser le coup, puis d’aider son enfant à s’ouvrir au monde.

Le journal intime et graphique de Louis nous catapulte ainsi dans une quête effrénée de la survie. La liste des tâches à accomplir qu’on y trouve renferme les sentiments secrets d’un jeune adolescent, déjà obsédé par l’inéluctabilité de la fin de vie. Thelma cherche ainsi à se substituer à son fils, voire à entrer en fusion avec la riche et généreuse personne qu’il était avant l’accident et dont elle ignorait le potentiel. Il s’agit d’un défi auquel tout parent doit se confronter un jour ou l’autre, lorsque l’accompagnement scolaire ne suffit plus et qu’il faut alors renouer avec ce genre de « loup-garou », possédant des activités secrètes à l’ombre des regards indiscrets.

Rêve ta vie, vis tes rêves

Un défi après l’autre, une page après l’autre, le voyage de Louis devient celui de Thelma, peu rassurée à l’idée de traverser les frontières et à changer de caractère face aux difficultés. Jusque-là, elle ne répondait pas aux responsabilités maternelles qui faisait d’eux une famille.

Elle enfile son blouson jaune et part donc bâtir des souvenirs à partager avec son enfant inconscient. Malheureusement, l’émerveillement n’est pas au rendez-vous. Le feel-good movie ne peut assurer son efficacité que dans le compromis entre le mélodrame et la comédie. Le film a tendance à s’enfermer dans le second argument, évidemment essentiel mais sans le recul émotionnel qu’il convoite tout le long du périple. Et la playlist que l’on superpose à la narration vise à rendre accessibles les phases ascendantes et descendantes des personnages, ce qui n’est pas aussi pertinent que le miracle attendu au chevet d’un garçon qui ne s’impose aucune limite.

Les regrets du passé orientent alors les choix de Thelma, déterminée à faire la paix avec elle-même, d’où une fameuse lettre écrite à soi pour le futur, incertain. Sur terre ou dans l’eau, cette dernière doit se réconcilier avec la vie et réapprendre à respirer comme il faut. Malgré tout, avec ou sans prétention, on surnage dans la conscience de Louis. Ce que l’on prend pour des désirs déjantés ne sont pas montrés sous cet angle, celui d’une mère soucieuse de comprendre la détresse de son fils. Il se révèle artiste, sportif et sociable, mais ce sont des choses qui se déduisent et que l’on nous fait rarement ressentir.

Par ailleurs, aborder la gravité de l’incident avec trop de légèreté nous détache peu à peu des exploits de la « bucket list ». De même, ce concept aurait sans doute mérité plus de suspense avant le dénouement, émouvant et séduisant. Néanmoins, La Chambre des Merveilles établit qu’il n’y a pas d’âge pour accomplir les rêves d’enfants, qui constituent un certain remède à la culpabilité de Thelma, qui se donne les moyens d’aller jusqu’au bout de ses rêves.

Bande-annonce : La Chambre des merveilles

Fiche technique : La Chambre des merveilles

Réalisation : Lisa Azuelos
Scénario : Fabien Suarez, Juliette Sales
Auteur de l’œuvre originale : Julien Sandrel
Photographie : Guillaume Schiffman
Son : Thomas Lascar
Décors : Nicolas de Boiscuillé
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Montage : Baptiste Druot
Musique : Bonjour Meow
Production : SND, M6 Films, Jérico
Pays de production : France
Distribution France : SND
Durée : 1h38
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 15 mars 2023

Synopsis : La vie toute tracée de Thelma prend un détour tragique lorsqu’un accident plonge son fils Louis, 12 ans, dans le coma. Déterminée à le réveiller par tous les moyens, elle va faire le pari fou d’accomplir une par une les « 10 choses à faire avant la fin du monde » qu’il avait inscrites dans son journal intime, pour lui montrer tout ce que la vie a de magnifique à lui offrir. Mais ce voyage dans les rêves de son adolescent l’emmènera bien plus loin que ce qu’elle imaginait… jusqu’à raviver son propre goût à la vie.

La Chambre des merveilles : la balade de Thelma et Louis
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3

Un Varón : sensibilité en banlieue colombienne

Plutôt que de montrer de front la violence qui sévit dans les quartiers pauvres d’Amérique du Sud, Un Varón, premier long-métrage du réalisateur Fabián Hernández, préfère s’arrêter sur la thématique de la masculinité pour livrer une œuvre sensible, bien que maladroite.

Synopsis Carlos vit dans un foyer du centre de Bogotá, un refuge où la vie est un peu moins rude qu’à l’extérieure. À l’approche de Noël, il aimerait simplement partager un moment avec sa mère et sa sœur. Mais la violence des rues de son quartier, où règne la loi du plus fort, ne cesse de le rattraper. Il doit faire un choix entre adopter les codes dominants d’une masculinité agressive ou embrasser sa nature profonde…

Les conditions de vie dans les quartiers pauvres d’Amérique du Sud sont exécrables voire dangereuses. Internationalement, ce n’est un secret pour personne tant les productions de cette région du globe nous ont dépeint cette dure vérité. Tellement de fois que cela en est presque devenu un cliché de voir un film colombien, brésilien ou autre sortir dans nos salles pour nous parler de la violence extrême sévissant dans ces quartiers. De ses enfants qui se retrouvent malgré eux endoctrinés dans d’inévitables guerres de gangs. Du quotidien de ses personnes devant se confronter aux armes à feu, à la drogue et à la prostitution qui parasitent leur quotidien. Bref, des quartiers – pour ne pas dire bidonvilles – qui feraient pâlir les banlieues décrites dans les récents BAC Nord et Athena. Une thématique qui semble usée jusqu’à la corde – sans paraître péjoratif dans ces propos – et qui nous fait demander ce qu’un nouveau long-métrage pourrait bien nous apporter. Le nouveau titre en date, Un Varón, n’avait donc à première vue rien de bien rafraichissant à raconter. Mais comme tout cliché, il faut aller au-delà de l’image rejetée pour en comprendre les fondements et les motivations. Ce qui permet d’offrir comme ici une toute autre perspective sur le sujet.

Car avec Un Varón, ne vous attendez pas à une œuvre aussi crue et brutale que La Cité de Dieu et consorts. Pour son premier long-métrage, l’ambition du réalisateur Fabián Hernández est ailleurs. Certes, le film évoque la prostitution via la sœur du jeune protagoniste, mais cela s’arrête à quelques répliques. La violence de ces fameux quartiers est dénoncée, mais sans jamais passer par de grandiloquentes séquences de fusillades entre bandes. « Juste » une arme à feu sortie d’une poche ou bien une agression sous forme de racket. Ici, ce qui intéresse le cinéaste, c’est la sensibilité enfouie dans chacun de ses malheureux adolescents, devant faire preuve d’une exubérante et toxique masculinité pour survivre. Au point d’aller à l’encontre de qui ils sont réellement. Un Varón, c’est le portrait d’un jeune garçon qui se façonne malgré lui afin de se faire accepter. Qui doit impérativement cacher sa nature profonde, alors que celle-ci ne demande qu’à exploser au grand jour. C’est donc par le biais d’une œuvre beaucoup plus sensible qu’à l’accoutumée que Fabián Hernández nous touche, et il y arrive de manière convaincante.

Bien qu’étant une fiction, Un Varón démarre tel un documentaire qui donne la parole à plusieurs jeunes afin de capter leur point de vue. Prenant place dans un refuge pour jeunes, rempart à la violence des quartiers, la caméra du réalisateur évite tout artifice de mise en scène pour retranscrire la sensibilité de ces adolescents. Lors de témoignages à cœur ouvert, d’une soirée en mode boum ou bien de l’extase éprouvée devant un épisode des Looney Tunes. En prenant le personnage de Carlos comme point de repère, Fabián Hernández nous guide parmi ces jeunes qui apportent un peu de soleil dans ces quartiers. Et c’est en cela que la première partie d’Un Varón est une réussite. De par sa simplicité et son naturel, le film parvient à nous toucher et capter notre attention par l’humanité dont il fait preuve.

Malheureusement, ce constat s’amenuise peu à peu dans une seconde partie qui semble faire du surplace. La fiction reprenant le pas sur l’aspect documentaire, le long-métrage décide de suivre plus longuement Carlos en dehors des murs du refuge. De le voir se confronter à cette fameuse masculinité. Si Un Varón peut compter sur l’excellente interprétation de sa tête d’affiche (Felipe Ramírez) et la justesse de certaines séquences véritablement prenantes (Carlos en larmes au téléphone avec sa mère, ou encore le dilemme final auquel il est confronté), il souffre néanmoins d’une intrigue qui nous laisse un peu trop sur notre faim. Et pour cause, Un Varón semble se contenter de filmer des situations qui s’éternisent, sans réellement faire avancer son récit. Ce dernier pourrait d’ailleurs se résumer à Carlos renforçant une carapace qui va finalement éclater face à un dilemme moral de trop. Mais quid de sa sœur ?  Comment va réagir la bande face à son choix final ? Carlos va-t-il assumer sa sensibilité par la suite ? Il est clair qu’un film n’est pas censé tenir le spectateur par la main. Mais il est tout de même dommage qu’Un Varón laisse beaucoup trop de questions sans réponse. Telle une histoire incomplète et limite artificielle, qui pose bon nombre de bases pour finalement les mettre de côté sans raison.

Pour le coup, il aurait sans doute été plus judicieux que le long-métrage garde son aspect documentaire jusqu’à la fin, quitte à en adopter tout bonnement le statut. Afin de préserver comme il se doit sa simplicité et surtout la sensibilité dont le projet fait preuve. Ou alors Un Varón aurait très bien pu se contenter d’être deux courts-métrages bien distincts et maitrisés, plutôt que deux œuvres qui donnent l’impression d’avoir été mises bout à bout. Il n’est jamais facile pour un réalisateur de passer du format court au long, et c’est ce qui pèche clairement avec Un Varón. Mais qu’à cela ne tienne ! Malgré sa maladresse d’écriture, le film reste dans l’ensemble un coup d’essai assez convaincant pour Fabián Hernández, qui travaille déjà sur son second long-métrage (Les Oiseaux). Autant dire que le cinéaste pourra ainsi corriger les imperfections d’Un Varón. Et il est certain que nous serons au rendez-vous pour suivre sa filmographie naissante !

Un Varón – Bande annonce

Un Varón – Fiche technique

Réalisation : Fabián Hernández
Scénario : Fabián Hernández
Interprétation : Felipe Ramírez (Carlos), Juanita Carrillo Ortiz (Nicole), Diego Alexander Mayorga (Bastidas), Jesús Alberto Cuero (Camelo)…
Photographie : Sofía Oggioni
Décors : Juan David Bernal
Costumes : Catherine Rodríguez
Montage : Esteban Muñoz
Musique : Mike et Fabien Kourtzer
Producteurs : Manuel Ruiz Montealegre, Louise Bellicaud, Claire Charles-Gervais, Ilse Hughan, Christoph Hahneiser et Josune Hahneiser
Maisons de Production : Medio de Contención Producciones, In Vivo Films, Fortuna Films, Black Forest Films et RTVC Play
Distribution (France) : Destiny Films
Durée : 82 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  15 mars 2023
Colombie, France, Pays-Bas, Allemagne – 2022

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3

Je m’abandonne à toi : dans la forêt des hommes

Je m’abandonne à toi, le film intranquille et fervent de Cheyenne-Marie Carron, se situe dans un territoire aride et non-complaisant où le cinéma français est questionné, mouvementé et soufflé.

Synopsis : Paul, Padre à la Légion Étrangère, est immergé dans les souffrances que draine la guerre. Tour à tour, il est sollicité par des familles de mourants, des soldats tourmentés. Toujours présent aux côtés des autres, Paul tente aussi de réconforter un être qui lui est cher : sa mère.

Je m’abandonne à toi ressemble au nom de son personnage principal : Padre.

Bonté, générosité, douceur, proximité éclairée et spiritualité empathique, toutes ces vertus éclairent le film animés d’un vrai principe de délicatesse. 

Padre, c’est le nom donné à l’aumônier dans la légion étrangère.

Et le film de Cheyenne-Marie Carron prend sa source dans une idée magnifique: un prêtre aumônier à la légion étrangère accompagne- tel un sage stoïcien- de sa présence thaumaturge, de ses mots curateurs ses compagnons : soldats blessés au front, familles exposées, et sa propre mère qui « s’enfonce dans  un monde sans lumière ».

Au rythme de  voyages en train,  on suit ce héros interprété avec une humanité lumineuse par Johnny Amaro dans ses différentes visites à ses pairs en souffrance. On le voit écouter la douleur, s’y pencher avec toute la miséricorde de sa foi, on le voit offrir son cœur à la douleur des autres. Et l’on voit les autres se confier. Toute cette âme du film est forcément touchante. Même si elle peut donner l’impression de filmer un évangile sans jamais évoquer la colère, les conflits haineux, la violence destructrice. Ou plutôt si, ces passions tristes sont toutes réconciliées par l’extrême compassion du Padre.

Je m’abandonne à toi est un film singulier, profondément habité par la foi et ses vertus rédemptrices, un film traversé par l’espérance et la croyance en l’autre. C’est un film bâti surtout sur la foi dans la parole guérisseuse, le verbe est souvent matière narrative et cœur du plan. « Dis une parole, et je serai guéri. » 

Cette puissance accordée aux paroles sont à la fois la colonne vertébrale du film et sans doute aussi ce qui à un certain endroit affaiblit sa grâce .

Pris par les influences sous-jacentes de Pialat (Sous le soleil de Satan), nous ne pouvons pas ne pas penser à la silhouette en soutane de Depardieu lorsqu’on regarde ici l’acteur principal, le film assume cette comparaison sans trop en souffrir car c’est ailleurs qu’il va chercher ses références les plus notables. Cet ailleurs, c’est le dernier tiers du film lorsque Je m’abandonne à toi s’abandonne vraiment, se laisse aller à un cinéma plus pictural et minimaliste que loquace.

On est alors dans la forêt (toutes les scènes dans la nature, auprès des arbres prennent une envergure autre), on est essentiellement dans le poème de Dieu, dans son absence-présence, on est dans la peinture (second métier de la cinéaste), on touche ce que le film aurait davantage pu être si la réalisatrice s’abandonnait vraiment au cadre, lui faisant plus confiance qu’aux paroles. De fait dans ces scènes, le dialogue se raréfie, la beauté, l’énigme du Christ, les déchirures des hommes passent alors par un plan filmé de très loin, par deux hommes qui partagent le chagrin assis sur un tronc d’arbre. Avec une économie de paroles, on est dans la parole du Christ.

On sent ici poindre la beauté du cinéma en devenir de Cheyenne-Marie Caron. Il faut le souligner ces scènes, dont celle avec le berger, sont traversées de la bonté ascétique et de la sobriété sidérante de tout le cinéma de Bruno Dumont !

Nous ne pouvons qu’espérer que la cinéaste fasse le pari de la forme, celle de la peinture son autre métier pour la confier et pour ainsi dire la transposer de manière plus radicale au cœur de ses films à venir.

Bande-annonce : Je m’abandonne à toi

Fiche technique : Je m’abandonne à toi

Réalisatrice : Cheyenne-Marie Carron
Scénariste : Cheyenne-Marie Carron
Avec Johnny Amaro, Anne Sicard, Laurent Borel…
Assistante Réalisatrice : Chloé DI GREGORIO
2nde Assistante Réalisatrice : Lydie ASLANOFF
Scripte : Milena SALLERIN
Directeur de la Photographie : Julien GUERAUD
Assistant Caméra : Antonin TANNER
2Nd Assistant Cam (Nîmes) : Elias ABRIC
2Nd Assistant Cam (Paris) : Gabriel NENY
Ingénieur du son : Jérôme SCHMITT
Perchman : Baptiste GRUEL
Cheffe Décoratrice : PATTY
Costumière : Marina MASSOCCO
Chefs Régie : Olivier DELELIS, Benjamin TAUPENOT
Régisseur Adjoint : Marie-Anne SAINT PRIX, Lola BORNE (Paris)
Monteur Image : Yannis POLINACCI
Mixeur : Mikaël BARRE
Etalonneur : Michel REYNAERT
Production : HESIODE Productions
22 mars 2023 en salle / 1h 35min / Drame

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3

65 – la Terre d’avant : un fossile comme un autre

Le paradoxe du T-Rex est intéressant : un grand corps imposant et un petit cerveau pour diriger toute sa férocité. C’est un peu le complexe que traîne cette énième aventure rocambolesque, qui a tout pour plaire à première vue, mais qui se révèle être un pseudo-survival, tout ce qu’il y a de plus inoffensif. Le dinosaure à Hollywood, c’est encore de la viande numérique qui ne fait ni chaud ni froid.

Sous l’impulsion de Sam Raimi et de Columbia Pictures, Scott Beck et Bryan Woods, à qui l’on doit le scénario de Sans un bruit, ont la lourde tâche de restituer l’ambiance que Jurassic World 3 : Le Monde d’après s’est refusé d’offrir à son public, à savoir un basculement de la chaîne alimentaire. Avec autant de fossiles à leur portée, les réanimer le temps d’une promenade sous tension catalysait déjà tout le concept du projet, un peu farfelu, mais que le dernier néophyte des grosses bébêtes ne manquera sous aucun prétexte, le seau de pop-corn en main.

La vie ne trouve pas toujours un chemin

Pourtant, il ne faudrait pas se mentir et plutôt commencer à admettre que les auteurs américains ont encore beaucoup à prouver. Leur contribution au film de genre se limite au slasher Haunt, qui doit tout à ses ancêtres. C’est bien là tout le problème lorsqu’on se lance dans une épopée spatiale qui tourne mal et qui ne prend même pas soin de masquer son pillage sur Interstellar ou encore sur le monumentale Jurassic Park. Le visuel n’aura donc pas de quoi dépayser le premier Terrien, 65 millions d’années après la fin de l’ère du crétacé.

C’est sans doute ce qu’on peut appeler une occasion manquée, de peu, cependant juste assez pour que le spectateur ait toujours un coup d’avance sur le scénario et les personnages. Il est alors inutile d’insister sur la défaillance du pilotage automatique en ouverture, qui a forcé l’atterrissage du vaisseau d’un explorateur. Il s’agit d’un concept dans l’identité du récit, sans surprise et sans un prédateur pour rattraper l’autre.

Extinction imminente

Pas le temps de s’émerveiller comme Steven Spielberg en admirant des diplodocus ou autres tricératops, les cinéastes ne cachent pas leurs intentions, focalisées sur la prédation de leurs jouets carnivores.

« Nous avions une devise : l’essentiel dans le suspense est ce que l’on ne voit pas », affirme le duo de réalisateurs. C’est en effet dans le hors-champ que la puissance de la suggestion peut gagner en efficacité. Le détour par la caverne en témoigne. Vient alors tout un panel sensoriel, tentant de consolider ce style. Malgré ce constat, l’incertitude autour des protagonistes est loin d’être maîtrisée. Le suspense n’a pas le temps d’exister avec une découpe aussi soutenue, ce qui donne le fort sentiment de ne pas avoir d’enjeux à défendre également.

L’argument du film, c’est pourtant les dinosaures, ce qui est un peu contradictoire, sachant que l’on souhaite minimiser leur présence, mais que l’on a également vendu comme le sujet de castagne avec l’ex-marine Adam Driver. Le comédien en impose toujours un peu plus et incarne un Mills perdu dans son esprit. Dommage que toute la mise en scène explicative mâche tout son jeu. On se contente alors d’enchaîner le héros à sa mémoire défaillante, jusqu’à dépendre d’hologrammes pour le forcer à culpabiliser. Il en résulte une guérison accélérée, qui écarte toute trace de solitude.

Fais ce que je dis, pas c’que je fais

Comme pour Sans un bruit, la barrière de langage est présente, mais se révèle moins pertinente ici, voire dispensable. Pas de langue des signes, sauf pour indiquer des directions ou pour mimer ce qui va de soi. Les auteurs semblent avoir oublié de justifier les contraintes, liées à l’environnement hostile dans lequel nos rescapés évoluent. Le cas de l’autre survivante parle de lui-même, ou presque, c’est pourquoi on ne développera pas pour un sou la jeune Koa (Ariana Greenblatt), si ce n’est reproduire le schéma identique du héros qui la sauve et qui se fait ensuite sauver. Leur complicité devrait pourtant être l’ADN de toute l’intrigue, du moins pour Mills, qui avance sans cesse, afin de surmonter un deuil.

L’épreuve ultime du T-Rex est là pour nous convaincre de ce qu’il ne faut pas faire pour garder son public en haleine, car tous les obstacles sont oubliables. En somme, 65 – la Terre d’avant n’est pas le plus convaincant aujourd’hui, en matière de divertissement. On trouvera de meilleures propositions dans le nanarland des Carnosaur et compagnie, mais certainement pas dans ce que Beck et Woods semblent entretenir, au pays du 7e lard, où le gras ne laisse ni place à l’intensité, ni place à l’émotion. Le fait de prendre ce genre de projet au sérieux est sans doute ce qui l’a conduit à sa propre extinction. Le gros caillou tombé du ciel n’y serait donc pour rien.

Bande-annonce : 65 – la Terre d’avant

Fiche technique : 65 – la Terre d’avant

Réalisation & Scénario : Scott Beck, Bryan Woods
Photographie : Salvatore Totino
Décors : Kevin Ishioka
Costumes : Michael Kaplan
Montage : Josh Schaeffer, Jane Tones
Musique : Chris Bacon, Danny Elfman
Production : Columbia Pictures, Bron Studios, TSG Entertainment
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Sony Pictures Releasing France
Durée : 1h33
Genre : Science-fiction, Thriller
Date de sortie : 15 mars 2023

Synopsis : Après un terrible crash sur une planète inconnue, le pilote Mills découvre rapidement qu’il a en réalité échoué sur Terre…il y a 65 millions d’années. Pour réussir leur unique chance de sauvetage, Mills et Koa, l’unique autre survivante du crash, doivent se frayer un chemin à travers des terres inconnues peuplées de dangereuses créatures préhistoriques dans un combat épique pour leur survie.

65 – la Terre d’avant : un fossile comme un autre
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1.5

Mon Crime de François Ozon : drame sous-jacent d’une société nécrosée

François Ozon revient avec un nouveau long-métrage qui traite d’amour, de célébrité et de manipulation, le tout porté par le succès du crime.

Mettant en avant des acteurs pionniers du cinéma français (Fabrice Luchini, Isabelle Huppert, Dany Boon…), Mon Crime est un concentré d’ironie, mêlant révélations macabres et opportunités burlesques dans le Paris des années 30.

La proclamation d’un monde absurde

Ce n’est pas nouveau, François Ozon aime traiter des sujets de société au travers de ses films. Mon Crime n’en fait pas l’exception. Récit acerbe d’une société gangrenée par le profit, la justice y est complètement renversée pour faire régner les apparences. L’acte du crime devient acte de bravoure, voire fait de société. Madeleine, actrice éperdue, rêve d’un rôle important qui pourrait lui permettre de gagner convenablement sa vie. L’illusion du crime lui permet ce confort. Après un discours appris par cœur, elle gagne les faveurs du public et devient une icône, symbole de liberté et de droit, jusqu’à recevoir des dizaines de bouquets de fleurs et de lettres d’admirateurs secrets.

Le dicton central du film est le suivant : l’argent et la considération des autres sont plus importants que la morale. Le juge Gustave Rabusset, joué par Fabrice Luchini, dit cette phrase lourde de sens à Odette Chaumette, jouée par Isabelle Huppert : « Il ne suffit pas d’être juste, mais de rendre justice« . Pour lui, le résultat d’une plaidoirie doit satisfaire l’opinion publique au-delà du jugement réel, même si c’est un mensonge. Ce film creuse les failles humaines vis-à-vis de l’argent, entité vaporeuse qui divague au-dessus de tous les esprits.

Une mise en scène jonchée de références

L’esthétisme du film est splendide, et ce dès la première scène : le spectateur plonge dans une piscine qui laisse ensuite découvrir une maison gigantesque et toute en symétrie. D’ailleurs, le recourt récurrent à la symétrie, qui annonce le calme et la paix, contraste avec la société dystopique montrée par François Ozon. Puis on entre dans l’appartement de Madeleine et Pauline, occupé bientôt par André, l’amoureux romantique de Madeleine. On assiste alors à une séquence sur les toits de Paris, presque hors du temps, dans laquelle les amoureux se parlent au gré du vent, comme un rêve éveillé. Du reste, les décors et costumes m’ont fait penser à Couleurs de l’incendie, le dernier film de Clovis Cornillac : les couleurs marrons et bleues se mélangent dans une harmonie somptueuse et restituent bien la sensation d’époque.

De plus, dès la première apparition des deux protagonistes, leur manière de parler m’a fait penser aux sœurs Garnier dans Les demoiselles de Rochefort : ce sont deux jeunes femmes pleines d’espoir, partagées entre la recherche de l’amour et l’envie de changer de vie. On retrouve même les reflets dans le miroir de la coiffeuse, miroir de danse dans les films de Jacques Demy. Aussi, le jeu d’Isabelle Huppert me rappelle le personnage redoutablement célèbre de Cruella, impression qui s’est concrétisée en voyant les deux dalmatiens aller vers Odette dans la rue.

Une pièce de théâtre

Le film est adapté d’une pièce de théâtre de Louis Verneuil, et on le sent. Le sur-jeu des acteurs en est la cause, en particulier les deux protagonistes. On pourrait presque voir le texte du scénario dans leur esprit lorsqu’elles débitent leurs répliques… Leur jeu n’est pas naturel, ce qui m’a souvent fait décrocher du film. Mais elles ne sont pas les seules… On peut citer le journaliste, ou encore Fabrice Luchini à certains moments. Garder l’articulation et les mouvements du théâtre ne fonctionne pas toujours dans le cinéma. Par contre, Dany Boon est une bonne surprise, dans ce rôle à la fois sérieux et léger.

Résultat de faux semblants et d’apparences, on assiste aussi à un spectacle permanent, ficelé de toutes pièces : cet aspect se voit surtout lors du procès. Madeleine et les deux avocats performent sur scène devant un public bruyant, vacillant entre cris et applaudissements. Habituée à l’interprétation, Madeleine séduit l’audience avec des mots artificiels, loin de toute émotion véritable. Elle n’a sûrement jamais été autant actrice que lors de sa plaidoirie. Pauline l’épaule, s’adresse autant aux jurés qu’au public avec des élans fantastiques et un dynamisme à toute épreuve (tout comme son adversaire). A la fin de son discours, Madeleine se permet même d’envoyer un baiser à l’audience, comme pour marquer son succès à la fin d’une représentation sur scène.

Un film contradictoire

Alors que le film prône la liberté féminine, nous remarquons tout de même que les femmes sont montrées comme manipulatrices, usant de leurs charmes pour séduire et, ainsi, arriver à leurs fins. Madeleine et Pauline jouent les jeunes filles innocentes, prétextant leur crédulité. Elles jouent les femmes fatales, loin de toute idée d’émancipation… Leur beauté est relatée à de nombreuses reprises par les hommes, en ajoutant qu’elle leur permet de sortir de mauvaises situations. Seule Odette contrecarre ce cliché, se moquant de toute réserve pour exalter sa débordante personnalité.

Par ailleurs, les avis divergent : alors que le juge Rabusset affirme que la fin a plus d’importance que les moyens, Madeleine et Pauline assure à Monsieur Bonnard qu’il ne faut pas arriver à des conclusions trop hâtives et qu’il faut s’intéresser aux raisons du crime. En effet, pour le juge, il n’y a que l’issue qui importe, surtout que la tournure de l’affaire l’arrange bien…

Pourtant, c’est bien la fin qui prime sur les moyens, car cette disposition est favorable à tous les partis.

Mon Crime : Bande-annonce

Mon Crime : fiche technique

Réalisateur : François Ozon
Avec Nadia Tereszkiewicz, Rebecca Marder, Isabelle Huppert
1er assistante réalisateur : Marion Dehaene
Directeur de la photographie : Manu Dacosse
Cheffe costumière : Pascaline Chavanne
Chef décorateur : Jean Rabasse
Ingénieurs du son : Jean-Marie Blondel, Jean-Paul Hurier, Julien Roig
Photographe de plateau : Carole Bethuel
Cheffe monteuse : Laure Gardette
Directeurs du casting : David Bertrand, Anaïs Duran
Directrice de production : Aude Cathelin
Producteurs : Eric Altmayer, Nicolas Altmayer
Distributeur : Gaumont Distribution
8 mars 2023 en salle / 1h 42min / Comédie dramatique, Policier, Judiciaire

Toute la beauté et le sang versé : portrait intime de Nan Goldin

Le Lion d’Or 2022 ne manque pas de rugir et de mordre là où il faut, dans le cœur de son public. Si l’on croît traverser le déroulé habituel d’un mouvement social, avec tous ses écueils de chutes et de succès, Toute la beauté et le sang versé nous fait rapidement comprendre une transgression dans sa narration à tiroirs. On nous dévoile des actions militantes en coulisses, des arguments qui gravitent pourtant autour de la biographie de Nan Goldin, une artiste qui a su donner une impulsion à ses photos du quotidien.

Et qui de mieux pour réaliser ce documentaire engagé que Laura Poitras, qui a fait ses armes sur les conséquences des attentats du 11 septembre 2001 (My Country, My Country, The Oath, Citizenfour) ? Cette fois-ci, elle se rapproche d’un autre lanceur d’alerte, pointant du doigt les responsabilités de Purdue Pharma, après qu’un demi-million de décès furent constatés. Sept chapitres mettent en lumière la lutte de Goldin contre l’empire familiale Sackler, à l’origine de la tragédie, tout en gardant un œil sur son point de départ et sur quelle femme libérée elle a été, devant et derrière ses clichés.

The Ballad of Sexual Dependency

La crise des opiacés fut une réalité, une épidémie mondiale où l’addiction des patients était prescrite sous ordonnance médicale. L’OxyContin, l’antidouleur remis en cause, a d’ailleurs failli emporter Goldin. Il n’est donc pas surprenant de la voir brandir des banderoles agressives à même les grands musées qui continuent d’exhiber leur affiliation aux Sackler.

Si l’issue de ce fléau conditionne le documentaire, Laura Poitras prend également soin de brosser le portrait de son héroïne, une femme du Massachusetts et qui a traversé les années 70 avec son appareil photo, captant chaque instant de sa vie comme pour immortaliser ses sujets. Ceux-ci deviennent alors des personnages, figés dans une époque révolue, une émotion fugace ou encore un souvenir que l’on peut garder dans sa poche. Le temps est un facteur qui joue dans le parcours de Goldin, en lui donnant autant de raisons de se battre pour sa survie que pour l’héritage d’une nation aux mille visages, qui se rejoignent fatalement dans son célèbre diaporama : The Ballad of Sexual Dependency.

Goldin n’en démord pas, car derrière chaque photo, sans prétention ni censure, cette dernière donne un sens à de nombreuses vies, considérées comme “marginales”. Le culte de la normalité vient alors effleurer le débat, qui ne tarde pas à se heurter à ses choix de vie et un traumatisme de l’enfance. Le suicide de sa sœur ainée, Barbara, provoque donc toute une révolution dans sa manière de gérer la souffrance, de la regarder en face et de la tutoyer. Violence, sexe, drogue et alcool constituent ses seules limites dans ses voyages et ses rencontres.

Amis, amants et amours, toutes ses relations trouvent dorénavant une place dans les galeries du monde. Et au-delà de leur complicité, ce qu’elle nous livre est avant tout un sentiment de liberté, avant que la proximité avec la mort ne l’oblige à se mobiliser contre les grandes institutions.

No P.A.I.N. no gain

Quand le SIDA emporte petit à petit sa famille de cœur, la riposte est immédiate pour que plus personne ne ferme les yeux sur les horreurs de la mystérieuse maladie, apparue au début des années 80. À présent, son regard se tourne vers le Goliath qu’elle se jure de faire tomber. Les Sackler et leurs prescriptions n’ont pas été digérés par de nombreuses familles, qui pleurent encore leurs proches disparus et qui demandent évidemment d’être entendus par les principaux concernés. La caméra de Laura Poitras nous montre ainsi la volonté de toute une communauté, car elle n’oublie pas de capter l’amour qui les unit et qui leur donne une force considérable dans leurs actions. Contourner les médias, désacraliser les artéfacts étasuniens, diffuser une influence positive envers les victimes et n’importe qui pouvant l’entendre, c’est ce qui a fini par métamorphoser l’argent sale des Sackler en une revanche. Et pour accentuer cette victoire, on finit par poser des visages devant cette entité capitaliste. On leur donne une raison de se justifier et pas uniquement une raison de les pendre haut et court.

L’intelligence du documentaire se situe donc là, dans un enchaînement ludique, qui a tout pour préserver l’intimité des protagonistes. Son aura politique ne fait aucun doute, mais révèle justement cette nécessité de s’exprimer. Ici, les portraits sont sans filtre et sont donc auscultés jusque dans la souffrance qu’ils dégagent. Le titre du film justifie d’ailleurs tout le paradoxe du geste, en restituant les mots d’un médecin, suite au test de Rorschach réalisé par Barbara. Et c’est en cela que cette œuvre possède quelque chose de magnétique, de vibrant et de lyrique.

La clé de la réussite réside ainsi dans les prises de position de la photographe qu’est Nan Goldin, qui parvient à redonner vie à son entourage LGBT et à le rendre éternel à travers ses combats. Toute la beauté et le sang versé montre ainsi la possibilité de changer les choses et que par le biais de la culture peut naître un espoir, porté par un collectif, tout ce qu’il y a de plus humain et moral.

Bande-annonce : Toute la beauté et le sang versé

Fiche technique : Toute la beauté et le sang versé

Titre original : All The Beauty And The Bloodshed
Réalisation : Laura Poitras
Photographie et diaporamas : Nan Goldin
Supervision musicale : Dawn Sutter Madell
Montage : Amy Foote, Joe Bini, Brian A. Kates, A.C.E.
Musique : Soundwalk Collective
Production d’archives : Shanti Avirgan
Production : Altitude, Participant
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Pyramide
Durée : 1h57
Genre : Documentaire
Date de sortie : 15 mars 2023

Synopsis : Nan Goldin a révolutionné l’art de la photographie et réinventé la notion du genre et les définitions de la normalité. Immense artiste, Nan Goldin est aussi une activiste infatigable, qui, depuis des années, se bat contre la famille Sackler, responsable de la crise des opiacés aux États Unis et dans le monde. Toute la beauté et le sang versé nous mène au cœur de ses combats artistiques et politiques, mus par l’amitié, l’humanisme et l’émotion.

Toute la beauté et le sang versé : portrait intime de Nan Goldin
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Scream VI : Le couteau le plus aiguisé du tiroir ?

On ne l’attendait pas, du moins certainement pas si tôt après le cinquième opus de la saga. Oui, le dernier Scream sortait il y a tout juste un an dans nos salles. Et un délai aussi court entre deux productions, ça ne présage rien de bien transcendant. D’autant que le cinquième épisode, sorte de soft-reboot, n’a pas convaincu tous les fans de la franchise. On craignait le film de la paresse, n’existant que pour capitaliser sur le succès d’une licence culte. Alors, craintes justifiées ?

A New York, personne ne te verra mourir

Exit Sidney Prescott et faites place aux sœurs Carpenter, nouvelles héroïnes principales de la saga, introduites dans le dernier opus. Difficile de rater Jenna Ortega (Tara) que la totalité d’Hollywood s’arrache depuis un an. Toutefois, c’est bien sur le personnage de Melissa Barrera que le long métrage se concentre.  Une année après les évènements traumatisant de Scream, Sam vit avec le spectre de ses angoisses, un fantôme qui refuse de la quitter. Tara, elle, décide de croquer la vie à pleines dents. La jeune fille se force à reprendre le cours des choses et souhaite laisser le sang derrière elle. Vous vous en doutez, changer de ville ne servira à rien pour les deux sœurettes, car la mort n’a pas encore terminé de jouer avec elles.

Passée une introduction assez surprenante, Scream VI remplit toutes les cases de la saga : des personnages débiles (pour la plupart) qui prennent des décisions stupides, un Ghostface toujours aussi joueur et un côté méta encore très prononcé. Enfin, tout ceci mène inévitablement à la révélation finale, accompagné du long monologue indissociable du (ou des) tueur(s). Toutefois, le film sait se révéler surprenant. En premier lieu, difficile de ne pas remarquer le changement principal : le lieu. Oui, pour la première fois, l’action ne se déroule pas à Woodboro, mais à New York.

La ville, essentiellement composée d’appartements, est l’endroit idéal pour un tueur en série. Tache ardue que de s’enfuir par la fenêtre et de passer par le jardin, quand la sortie en question donne sur le vide, au cinquième étage d’un immeuble. Et cela, Scream VI l’a bien compris. Cette nouvelle donnée avantage nettement notre Ghostface, bien plus brutal qu’auparavant. Oui, notre tueur masqué a la rage. Ce nouvel opus, sans nous sortir des litres de faux sang, est sans conteste le plus violent de la franchise. Bien sûr, cela apporte également son lot d’âneries. On ne pourra s’empêcher de soupirer face à un homme encore debout après quarante coups de couteaux dans le dos.  Oui, à la fin du long métrage, le kill count n’est finalement pas si élevé. On se demande sincèrement comment certaines victimes peuvent sortir vivantes de ce qui leur est arrivé. Rassurez-vous, notre psychopathe traine toujours avec lui son lot de cadavre, que ce soit dans un appartement ou dans une superbe scène dans le métro new yorkais.

Aussi, bien que le côté méta soit toujours bien présent (et avec lui, le personnage toujours aussi insupportable de Mindy), Scream VI est bien plus léger dans ses thématiques ou même dans les mises en abimes pourtant si importantes dans la saga. Regrettable pour une marque de fabrique si essentielle aux films créés par Wes Craven. Les messages ou critiques de la société sont bien plus rares, là où le cinquième opus avait su réserver quelques tacles bien sentis à l’égard de certaines communautés. Non, cet épisode se concentre avant tout sur les sœurs Carpenter et sur la traque de Ghostface, le tout durant près de deux heures qui passent particulièrement vite. Les fans de Slacher adoreront sans doute, tant ce nouvel opus en coche les cases. Ceux qui aiment avant tout les personnages bien écrits et les situations cohérentes auront envie de s’arracher la rétine. Scream VI est un film débile, mais fait avec le cœur, pensé pour offrir une belle évasion sanglante à New York. Que demander de plus, si ce n’est un septième film, plus abouti, que l’on espère malgré tout voir arriver plus tardivement que son aîné.

Scream VI : Bande-annonce

Scream VI : Fiche Technique

Réalisation : Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett
Scénario : James Vanderbilt et Guy Busick, d’après les personnages créés par Kevin Williamson
Acteurs principaux : Courteney Cox, Melissa Barrera, Jenna Ortega, Hayden Panettiere, Jasmin Savoy Brown, Mason Gooding
Musique : Brian Tyler
Sociétés de production : Spyglass Media Group, Project X Entertainment et Radio Silence
Société de distribution : Paramount Pictures
Budget: 35 millions de dollars2
Genre : horreur, slasher
Durée : 123 minutes
Dates de sortie : France : 8 mars 2023

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3.3

Pacifiction : tourments sur les îles, d’Albert Serra

Les films du réalisateur Albert Serra se reconnaissent à une écriture cinématographique singulière, épurée de toute dimension spectaculaire. Un cinéma qui fascine autant qu’il dérange. Après La Mort de Louis XIV (2016) et Liberté (2019), il ancre son dernier film dans la très lointaine île de Tahiti. Distribuée par Arcadès, la version DVD/Blu ray vient d’être éditée par BLAQ OUT. L’occasion de découvrir ce film hypnotique.

Apocalypse tomorrow ?

Pacifiction : tourments sur les îles a pour décor l’île de Tahiti, ses plages immaculées, ses montagnes volcaniques et ses couchers de soleil. Un endroit paradisiaque qui a pourtant été choisi par la France pour y effectuer ses essais nucléaires, pendant trente ans, laissant une empreinte durable sur l’environnement. Les habitants de l’île, affectés par toutes sortes de cancers redoutent que les essais ne reprennent un jour. Une rumeur circule justement depuis peu à propos d’un sous-marin qu’on aurait vu au large de l’île. Certains y voient le signe d’une reprise imminente des essais. Sauf qu’aucune déclaration officielle ne vient confirmer cette crainte. Les personnages du film, représentatifs des différentes communauté de l’île, se retrouvent ainsi plongés dans un état d’expectative paranoïaque à la limite de l’absurde.

Monsieur le haut-commissaire

Au cœur de l’intrique, il y a le haut-commissaire de la République De Roller, interprété par Benoit Magimel. Ce notable débonnaire incarne la continuité de l’Etat, à défaut de son autorité. La rumeur qui circule le préoccupe en premier lieu. Sauf qu’il n’est au courant de rien. Il consacre alors toute son énergie à tenter de découvrir ce qu’il en est vraiment. On le suit ainsi, toujours impeccablement vêtu de son costume blanc, à la recherche d’une vérité qui lui échappe. Au Paradise Night d’abord, la boite de nuit fréquentée par un amiral amateur de jeunes marins ; puis sur un spot de surfers et enfin dans un village d’indépendantistes. De Roller s’interroge sur l’influence étrangère à laquelle ces derniers pourraient être soumis,  russe, américaine ou chinoise ? Un fonctionnaire zélé mais inquiet, toujours en décalage (en inadéquation pour reprendre un terme cher au réalisateur) qui apporte au film une touche humoristique subtile.

Dispositif scénique et vulnérabilité

Disons-le tout de suite, ce qui intéresse Albert Serra n’est ni l’action, ni l’explicitation des situations. Bien qu’il y ait là matière à un véritable thriller – menaces diffuses, mensonge d’état et agents infiltrés (ou pas) – le réalisateur espagnol vide le film de son potentiel substrat spectaculaire lui préférant une succession de tableaux, réalisés en plans fixes d’où émerge une réalité. Non pas la réalité de l’histoire – car le réalisateur explique bien qu’il n’y en a pas a priori mais une réalité parmi toutes celles que la contingence du montage permet. De fait, le dispositif scénique choisi par Serra – et qui laisse aux acteurs une grande liberté -, joue sur la vulnérabilité de ces derniers. Ignorant tout du scénario, mais cernés en permanence par trois caméras, les interprètes se retrouvent eux-même sous une pression invisible semblable à celle que le réalisateur entend dénoncer en filigrane. Celle que le capitalisme exerce continuellement sur les populations et sur la nature. Pacifiction est d’abord un film sensitif, mais c’est aussi un grand film politique à sa manière.

Bande annonce : Pacifiction : Tourment sur les Îles

Fiche technique :

  • Titre français : Pacifiction : Tourment sur les Îles
  • Réalisation et scénario : Albert Serra
  • Musique : Marc Verdaguer
  • Décors : Sebastian Vogler
  • Costumes : Praxedes de Vilallonga
  • Photographie : Artur Tort
  • Son : Jordi Ribas
  • Montage : Albert Serra, Artur Tort, Ariadna Ribas
  • Production : Montse Triola, Pierre-Olivier Bardet, Albert Serra, Dirk Decker, Marta Alves, Laurent Jacquemin, Joaquim Sapinho, Andrea Schütte
    • Coproduction : Olivier Père
    • Production exécutive : Elisabeth Pawlowski
  • Sociétés de production : Anderground Films, Arte France Cinéma, Rosa Filmes, Radio-télévision du Portugal, Tamtam Film et Televisió de Catalunya ; avec le soutien de l’Institut Català de les Empreses Culturals et l’Instituto de la Cinematografía y de las Artes Audiovisuales
  • Société de distribution : Les Films du losange
  • Pays de production : Espagne, France, Allemagne et Portugal
  • Format : Couleurs
  • Genre : comédie dramatique, espionnage
  • Durée : 165 minutes
  • Dates de sortie :
    • France : (festival de Cannes 2022), (sortie nationale)

Contenu :

* DVD / Blu ray

*Parution : 7 mars 2023

* Bonus : Entretien avec Albert Serra (27′)

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4.5

« Carnage » : la nature féroce

Gregorio Muro Harriet et Alex Macho publient aux éditions Glénat le second tome de Féroce. Moins dense mais plus spectaculaire que son prédécesseur, il clôture de belle manière un diptyque où les thématiques s’entremêlent ingénieusement.

Le territoire du kraï du Primorié, en Extrême-Orient russe, près des frontières de la Chine et de la Corée du Nord, se prête parfaitement à l’exercice de la bande dessinée. Avec son épais manteau blanc, ses arbres vulnérabilisés par les larves de coléoptères et le froid glacial, sa nature sauvage caractérisée par des tigres sanguinaires, il permet au dessinateur Alex Macho de faire la démonstration de toutes ses qualités figuratives. Sur le fond, les potentialités ne sont pas plus minces, puisque Gregorio Muro Harriet évoque les collusions entre la pègre et les pouvoirs locaux et narre la traque obstinée d’une journaliste, Sabine Köditz, sur place pour un reportage anodin, mais coupable de révélations passées pour le moins gênantes au sujet du parrain Sergey Ovechkin.

La taïga sibérienne fait l’objet de toutes sortes de trafics, dont certains portent sur l’exploitation forestière. Les périls écologiques y sont exacerbés par le mainmise des mafias russes et chinoises, enclines à collaborer pour s’enrichir en dépit de toute considération environnementale. Partant de ce constat, très bien verbalisé par les auteurs dans le premier tome de Féroce, on peut considérer que l’Amba (l’esprit des forêts) incarné par le tigre n’est autre que le levier par lequel la nature reprend ses droits sur les hommes qui la mettent à mal, voire la déciment. Comme son nom l’indique, « Carnage » va prendre appui sur cette vengeance qui ne dit pas son nom, et les motivations des uns et des autres, dans leur noblesse comme dans leur abjection, finiront contrariées par un tigre qui s’affranchit des volontés humaines et qui oppose à la prédation des hommes celle du monde sauvage.

Enlevée, souvent spectaculaire, pas dénuée de rédemptions, cette suite (et fin) perd en densité ce qu’elle gagne en rythme et en action. Gregorio Muro Harriet et Alex Macho y façonnent un parallèle évident entre la duplicité des hommes et la pureté animale, les uns multipliant les faux nez et les doubles jeux quand les autres ne dissimulent rien de leurs intentions. Finalement, le carnage promis se transpose sur deux tableaux : celui de la nature, dénué de sentiments mais dans l’ordre des choses ; celui des hommes, mû par l’égoïsme, le pouvoir et le gain, et fruit de comportements dévoyés. On vous laisse deviner la manière dont les auteurs départagent les deux parties.

Féroce : Carnage, Gregorio Muro Harriet et Alex Macho
Glénat, mars 2023, 56 pages

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3.5

« L’ère des Anges » : la faim de la science

Les éditions Delcourt accueillent le dixième album de la collection « Les Futurs de Liu Cixin », intitulé L’ère des Anges. Sylvain Runberg et Ma Yi y fondent de nombreux enjeux, allant des guerres civiles à l’exploitation des métaux rares en passant par le sous-développement du continent africain et la science sans conscience.

« Je n’ai toujours eu qu’un seul but : sauver mon peuple d’une famine imposée par la communauté internationale. » Le Docteur Ismaël Ita est un homme entier, dévoué, prêt à tous les sacrifices pour sortir son pays de l’ornière dans laquelle il s’est engoncé. En proie à une guerre civile liée à l’exploitation de métaux rares, la Xambie ajoute le malheur à la faim, la violence au désespoir. Très concerné, le chercheur décide de quitter à la hâte Biofuture, l’entreprise de la Silicon Valley qui a financé ses recherches, lesquelles lui ont valu un Prix Nobel. Il revend ses parts dans la société et s’emploie à réinvestir le capital récupéré pour aider son pays. Déjà affleurent plusieurs thématiques qui formeront le cœur de L’ère des Anges : le sous-développement africain, l’extraction minière et ses conséquences, la science sans conscience…

Pour bien le comprendre, il faut se plonger dans la seconde partie de l’album de Sylvain Runberg et Ma Yi. Le Docteur Ita, toujours sous le coup de traumatismes remontant à l’enfance, a perdu sa sœur de façon tragique, alors qu’elle cherchait à se nourrir, désespérément, en ingérant du poison. Depuis, il n’a eu de cesse de s’ingénier à combattre la faim par tous les moyens. En sa qualité de scientifique, c’est le solutionnisme technologique – et génétique en l’occurence – qui a fait l’objet de toutes ses attentions. On le voit ainsi présenté à un comité bioéthique de l’ONU un adolescent ayant subi des manipulations génétiques et capable de se nourrir exclusivement d’herbe. Mais ce que le Docteur Ita assimile à un espoir suscite la défiance de ses interlocuteurs. On touche là à un eugénisme déjà aperçu, sous d’autres formes, dans un film tel que Bienvenue à Gattaca ou dans un roman comme L’île du Docteur Moreau.

L’ère des Anges va alors mettre en scène l’affrontement entre les dominants (la communauté internationale) et les dominés (les Xambiens, qui s’affranchissent des règles de bioéthique pour survivre). Les antagonismes atteignent leur point culminant : les représentants de l’ONU n’acceptent aucune des explications du Docteur Ita, dont les motivations paraissent nobles, et ce dernier, en retour, peine à mesurer les enjeux moraux et civilisationnels qui tapissent ses activités scientifiques. Non seulement l’incommunicabilité est à son comble, mais en plus elle va déboucher sur un conflit armé riche en surprises. Ex-enfant démuni ayant trouvé dans les études de quoi changer son destin – et celui de son pays –, Ismaël Ita va faire preuve de détermination et d’abnégation autant que d’aveuglement.

Il est difficile de nier que l’intérêt principal de L’ère des Anges est indexé à ce personnage ambivalent et complexe, conditionné par ses traumatismes passés. Soigneusement dessiné et mis en planches, l’album de Sylvain Runberg et Ma Yi hybride des phénomènes actuels (sous-développement, conflits civils, capitalisme extractiviste…) avec les enjeux de demain, liés aux potentialités techno-génétiques. Si le fil conducteur du récit est relativement attendu, il se voit bonifié par des sous-propos passionnants, auxquels l’humanité pourrait un jour se heurter.

Les Futurs de Liu Cixin : L’ère des Anges, Sylvain Runberg et Ma Yi
Delcourt, mars 2023, 82 pages

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3.5

« Atlas géopolitique d’Israël » : un territoire sous tension

Les éditions Autrement publient l’Atlas géopolitique d’Israël. Cet outil précieux permet de mettre en lumière certains des grands enjeux d’un État juif sis au Proche-Orient.

L’analyse cartographique de l’État d’Israël permet de comprendre la complexité de ce pays soumis à des nombreuses tensions, territoriales, géopolitiques et énergétiques. Avec des implantations en Cisjordanie, des intérêts sur le plateau du Golan et dans le Sinaï, un territoire morcelé et des frontières mouvantes, évoluant au gré des implantations, le pays hébreu se prête particulièrement bien à l’exercice. De plus, la diversité des populations qui cohabitent à l’intérieur de ses frontières en fait un objet d’étude passionnant. Juifs, Arabes, Druzes y côtoient d’autres minorités, dans un agencement de l’espace souvent stratégique. Les cartes proposées dans cet atlas permettent de visualiser les zones où ces populations se concentrent, ainsi que les endroits dits de tension. Elles se complètent d’infographies utiles à l’objectivation des grands enjeux historiques et contemporains du pays.

Les auteurs ne s’en cachent pas : ils entendent faire de la représentation cartographique le pivot de la réflexion et de la juste appréhension d’Israël. Bâti en 1948 sur le territoire de la Palestine, qui connut une domination ottomane puis britannique, l’État hébreu a été confronté, à peine son indépendance proclamée, à l’hostilité de cinq armées arabes coalisées, avant de vivre deux guerres importantes en 1967 et en 1973. La première a abouti à la redéfinition de son territoire et de son espace stratégique, tandis que la seconde, concomitante avec le choc pétrolier, a remis en question, pour la première fois, l’existence même du pays : prisonniers, ponts aériens et gabegies militaires en ont constitué l’une des principales dimensions. C’est à l’aide de cartes didactiques, commentées avec clarté, que les auteurs en expriment les faits et les effets.

L’atlas anticipe cependant la création de l’État d’Israël, puisqu’il revient sur les premiers textes sionistes et l’exacerbation nationaliste et antisémite en Europe qui poussa les Juifs, au tournant du XXe siècle, à envisager un retour à Sion, sur leurs terres ancestrales. À la suite de l’assassinat du tsar Alexandre II en mars 1881, deux vagues de pogroms s’abattent sur le judaïsme russo-polonais ; des milliers de juifs sont tués, pillés ou battus, et l’immigration vers l’Occident s’accélère de façon exponentielle (en particulier vers les États-Unis). Dans le même temps, plusieurs milliers de jeunes Juifs rejoignent Israël et cherchent à y forger un homme juif nouveau. Cette première aliyah date de 1881-1882, se compose d’intellectuels russes et possède un caractère préfigurateur certain. La suite se constitue des plans Peel et onusien, de la déclaration Balfour et d’une série ininterrompue de conflits, dont certains impliqueront des organisations plus que des nations souveraines, dont le Hezbollah ou le Hamas.

L’atlas revient abondamment sur les questions démographiques, hydrauliques et territoriales. Faisant état d’un effondrement rapide du taux de fécondité des citoyennes arabes, les auteurs avancent que les positions démographiques devraient se rapprocher et se stabiliser. Ils rappellent la part due à la croissance naturelle et à l’immigration à travers le temps. Israël étant dépourvu de grands fleuves et n’ayant pas de pluviométrie abondante, l’eau y demeure un enjeu majeur. Pour atténuer le stress hydrique, au-delà d’une coopération avec des voisins plus favorisés, les autorités recherchent des apports supplémentaires tels que le cheminement maritime ou par pipeline ou le dessalement d’eau de mer. Il est à noter que la consommation d’eau y est importante et en croissance. Les enjeux territoriaux se posent quant à eux partout : dans la capitale, Jérusalem, divisée ; au Golan, bassin hydro-stratégique et sentinelle précieuse ; dans la bande sablonneuse littorale de Gaza, surpeuplée ; en Cisjordanie, où une présence de confinement, de dislocation et de contrôle est actée.

Sans les épuiser – une gageure –, les auteurs passent en revue de nombreux sujets caractéristiques d’Israël. Si certains étaient attendus – les négociations échouées d’Oslo ou de Camp David, le commerce avec l’Occident ou les hautes technologies par exemple –, leur mise en perspective n’en est pas moins passionnante. C’est ainsi que la tradition scientifique du Yishouv est réaffirmée et que l’immigration en provenance d’Allemagne et d’ex-URSS est scrutée sous l’angle du savoir, des médecins aux ingénieurs en passant par les chercheurs. D’autres éléments, plus rarement commentés, figurent également en bonne place dans l’ouvrage. On pense notamment au dispositif de séparation visant à empêcher les kamikazes de pénétrer en territoire israélien depuis la Cisjordanie. Son tracé est long de 730 kilomètres, avec des barrières électroniques en zones rurales et des barrières renforcées d’une paroi murale en béton en zones urbaines. Le bilan est sans appel, puisqu’entre 2002 et 2022, le nombre de victimes d’attentats kamikazes sur le sol national est tombé de 451 à 0.

Le profane y trouvera de quoi s’initier à une réalité socioculturelle, géopolitique et territoriale complexe. Le lecteur averti relèvera quelques points nouveaux et bénéficiera d’un tableau d’ensemble permettant de mettre en miroir les faits les uns avec les autres.

Atlas géopolitique d’Israël, Frédéric Encel
Autrement, mars 2023, 96 pages

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