« Carnage » : la nature féroce

Gregorio Muro Harriet et Alex Macho publient aux éditions Glénat le second tome de Féroce. Moins dense mais plus spectaculaire que son prédécesseur, il clôture de belle manière un diptyque où les thématiques s’entremêlent ingénieusement.

Le territoire du kraï du Primorié, en Extrême-Orient russe, près des frontières de la Chine et de la Corée du Nord, se prête parfaitement à l’exercice de la bande dessinée. Avec son épais manteau blanc, ses arbres vulnérabilisés par les larves de coléoptères et le froid glacial, sa nature sauvage caractérisée par des tigres sanguinaires, il permet au dessinateur Alex Macho de faire la démonstration de toutes ses qualités figuratives. Sur le fond, les potentialités ne sont pas plus minces, puisque Gregorio Muro Harriet évoque les collusions entre la pègre et les pouvoirs locaux et narre la traque obstinée d’une journaliste, Sabine Köditz, sur place pour un reportage anodin, mais coupable de révélations passées pour le moins gênantes au sujet du parrain Sergey Ovechkin.

La taïga sibérienne fait l’objet de toutes sortes de trafics, dont certains portent sur l’exploitation forestière. Les périls écologiques y sont exacerbés par le mainmise des mafias russes et chinoises, enclines à collaborer pour s’enrichir en dépit de toute considération environnementale. Partant de ce constat, très bien verbalisé par les auteurs dans le premier tome de Féroce, on peut considérer que l’Amba (l’esprit des forêts) incarné par le tigre n’est autre que le levier par lequel la nature reprend ses droits sur les hommes qui la mettent à mal, voire la déciment. Comme son nom l’indique, « Carnage » va prendre appui sur cette vengeance qui ne dit pas son nom, et les motivations des uns et des autres, dans leur noblesse comme dans leur abjection, finiront contrariées par un tigre qui s’affranchit des volontés humaines et qui oppose à la prédation des hommes celle du monde sauvage.

Enlevée, souvent spectaculaire, pas dénuée de rédemptions, cette suite (et fin) perd en densité ce qu’elle gagne en rythme et en action. Gregorio Muro Harriet et Alex Macho y façonnent un parallèle évident entre la duplicité des hommes et la pureté animale, les uns multipliant les faux nez et les doubles jeux quand les autres ne dissimulent rien de leurs intentions. Finalement, le carnage promis se transpose sur deux tableaux : celui de la nature, dénué de sentiments mais dans l’ordre des choses ; celui des hommes, mû par l’égoïsme, le pouvoir et le gain, et fruit de comportements dévoyés. On vous laisse deviner la manière dont les auteurs départagent les deux parties.

Féroce : Carnage, Gregorio Muro Harriet et Alex Macho
Glénat, mars 2023, 56 pages

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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