« Féroce » : une nature vengeresse

« Taïga de sang », premier tome du diptyque Féroce, pourrait se réclamer des poupées russes : à sa trame principale, c’est-à-dire la vengeance d’un tigre blessé par balle, se juxtapose une intrigue portant sur une équipe de tournage pris en chasse par la mafia sino-russe, avec en sous-texte la déforestation et les collusions entre la pègre et les fonctionnaires locaux.

Gregorio Muro Harriet et Alex Macho emmènent le lecteur dans l’Extrême-Orient russe, et plus précisément dans le kraï du Primorié. Les lieux sont particulièrement propices aux dessins engageants : une nature sauvage enneigée, un blizzard implacable, des animaux majestueux, mais aussi un commerce omniprésent bien qu’illégal, celui du bois, dont les sapins coréens d’essence protégée. C’est dans ce cadre sublimé par les représentations d’Alex Macho qu’une équipe de tournage prend place, avec pour ambition de réaliser un documentaire sur le tigre de l’amour (tigre de Sibérie). Le hic, c’est que Sabine Köditz figure sur la liste noire de la pègre sino-russe : elle s’est déjà rendue coupable d’un document explosif, paru des années plus tôt, qui a eu pour effet de déstabiliser le parrain Sergey Ovechkin, mais aussi l’entreprise forestière chinoise de Meng Lifang.

À peine arrivée à l’aéroport, l’équipe est repérée par un agent en cheville avec la pègre. Dès lors, Russes et Chinois vont chercher à abattre Sabine Köditz pour lui faire payer ses révélations passées. Pour parvenir à leurs fins, les criminels jouent de leurs relations, ou font pression sur des inspecteurs locaux. « Taïga de sang » radiographie ainsi les collusions entre les institutions publiques et les organisations criminelles, dans une Russie corrompue qui cherche à contrer les sanctions européennes (pour ses expéditions clandestines en Ukraine) en vendant aux Chinois du bois coupé illégalement. Ainsi, aux côtés des paysages d’une forêt de plus en plus clairsemée se tient un système bien rôdé où chacun alimente à sa façon les trafics criminels, y compris Nikolay et Kostya, qui font pourtant valoir à plusieurs reprises leur éthique.

La vallée de la rivière Bikine est l’habitat naturel du tigre de Sibérie. C’est aussi un endroit que des machines peuvent passablement affecter en quelques jours. À cet égard, la vengeance du tigre blessé sonne comme un avertissement : à travers lui, c’est la nature qui se venge par métonymie. « Que ce soit légal ou pas, rien à carrer. » Voilà à quoi se résume la manière de procéder des Russes sur place. Repliée dans une cabane de chasse, les membres de l’équipe de tournage sont loin de se douter qu’une superstition, celle de l’Amba, va décimer ceux qui sont à leurs trousses. Toutes les trames arrivent ainsi à leur point de jonction : la vision naturaliste, la critique de la pègre et de ses activités anti-écologiques, la production du documentaire, la vengeance du tigre… En sus, les arbres malades, infectés de larves de coléoptères, le bois sec prêt à prendre feu en été, bref la nature désolée, irriguent de bout en bout l’album.

Très dense, mené tambour battant (malgré des planches silencieuses axées sur la nature), « Taïga de sang » est une satisfaction tant sur le plan graphique que narratif. Il aurait été difficile à Gregorio Muro Harriet et Alex Macho d’apporter plus de substance à leur histoire ou plus de chair à leurs protagonistes en cinquante-six pages. Espérons que le second et dernier tome de Féroce soit du même acabit, ce qui ferait incontestablement de ce diptyque l’une des belles surprises de l’année.

Féroce – T.01 : Taïga de sang, Gregorio Muro Harriet et Alex Macho
Glénat, septembre 2021, 56 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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