Cannes 2019 : Liberté de Albert Serra, nuit sadienne

Alors que le nouveau film d’Abdellatif Kechiche, Mektoub My Love: Intermezzo vient d’embraser la croisette et créer en ce sens même une cohorte de débats plus enflammés les uns que les autres, un autre film du Festival de Cannes 2019 a retenu notre attention par son parti pris, sa capacité à mouvoir les corps et sa radicalité formelle : c’est Liberté d’Albert Serra, présenté dans la Section Un Certain Regard.

Les deux films, celui de Serra et celui de Kechiche, sont diamétralement opposés. L’un essaye de faire naître l’éclosion du désir, d’apprécier la lumière du pouvoir attractif de la jeunesse française et l’autre au contraire, s’enfouit dans la torpeur de la nuit pour pouvoir déterminer les limites d’un libertinage nocturne moribond et révélateur d’un monde qui s’écroule sous les pieds des personnages. L’un essaye de s’immiscer dans le réel,  la véracité des regards et l’autre tente avec aspérité et théâtralité de s’abandonner dans le tumulte d’un désir halluciné et déviant.

Liberté se vit comme une sorte de pièce de théâtre construite avec le minimum requis : la nuit, une forêt, des libertins. Ces éléments permettent au film de se suffire à lui-même, et de bâtir son ambiance sexualisée où la dépendance et la domination sexuelle vont changer de camp. Le film est très rêche, singulier dans sa manière de fabriquer sa narration : nous ne sommes pas dans Salo et les 120 journées de Sodome où Pasolini amorçait sa violence par un véritable propos politique et narratif. Là l’épure est la plus totale, on assiste à une nuit de débauche nocturne où les corps semblent autant se chercher que se détruire et où le réalisateur semble vouloir pousser le curseur encore plus loin au fil de la nuit. Cette nuit de débauche, ce jeu du chat et de la souris qui se joue beaucoup dans le hors champ, semble pourtant se mouvoir dans une certaine complaisance, où l’on suppose que le cinéaste veuille choquer pour choquer.

Pourtant à notre époque, est-ce vraiment si choquant que cela ? Le doute est permis. C’est d’autant plus flagrant que Liberté est parfois « bouffon » dans son phrasé : durant tous les moments où la sexualité et le désir farouche sont prononcés par les mots le film perd en puissance, en agilité sensuelle et s’octroie quelques sorties de route drolatiques – à leur insu – et faussement racoleuses sur ses tergiversations sur la scatophilie, la zoophilie et autres pratiques. Mais bizarrement, le charme, ou plutôt la fascination, l’attraction graphique du film prend le dessus sur le reste notamment grâce à envoûtement que procurent sa photographie et son ambiance mystique, qui convoquent autant Apichatpong Weerasethakul que Carlos Reygadas. Là où Kechiche cherche l’humain derrière le corps, Serra essaye de dépasser cette limite, de retrouver l’Homme à son état de nature et organique pour qu’il saisisse l’abandon et le partage. Avec cette vocation à y émettre la bestialité et l’animalité.

Liberté est radical, en perpétuel mouvement malgré sa caméra immobile, aussi abscons que nébuleux mais détient des fulgurances, de la poésie acide. C’est une discussion de corps qui s’éprennent de toute leur fougue mais aussi de leur impuissance : les corps sont parfois beaux, laids, disgracieux ou proprement naturels. Liberté d’Albert Serra est une séance d’hypnose et de répulsion imparable qui fait de son expérimentation et de sa provocation les parents d’une œuvre onirique, une plongée dans une sexualité sadienne, en quête d’imagination, moribonde et presque impuissante.

Synopsis : Madame de Dumeval, le Duc de Tesis et le Duc de Wand, libertins expulsés de la cour puritaine de Louis XVI, recherchent l’appui du légendaire Duc de Walchen, séducteur et libre penseur allemand, esseulé dans un pays où règnent hypocrisie et fausse vertu. Leur mission : exporter en Allemagne le libertinage, philosophie des Lumières fondée sur le rejet de la morale et de l’autorité, mais aussi, et surtout, retrouver un lieu sûr où poursuivre leurs jeux dévoyés. Les novices du couvent voisin se laisseront-elles entraîner dans cette nuit folle où la recherche du plaisir n’obéit plus à d’autres lois que celles que dictent les désirs inassouvis ?

Le film Liberté est présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2019

Avec Helmut Berger, Marc Susini, Baptiste Pinteaux
Genre : Expérimental
Distribué par Sophie Dulac Distribution
Date de sortie : Prochainement (2h00min)
Nationalités : Espagnol, Français

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