Mon Crime de François Ozon : drame sous-jacent d’une société nécrosée

François Ozon revient avec un nouveau long-métrage qui traite d’amour, de célébrité et de manipulation, le tout porté par le succès du crime.

Mettant en avant des acteurs pionniers du cinéma français (Fabrice Luchini, Isabelle Huppert, Dany Boon…), Mon Crime est un concentré d’ironie, mêlant révélations macabres et opportunités burlesques dans le Paris des années 30.

La proclamation d’un monde absurde

Ce n’est pas nouveau, François Ozon aime traiter des sujets de société au travers de ses films. Mon Crime n’en fait pas l’exception. Récit acerbe d’une société gangrenée par le profit, la justice y est complètement renversée pour faire régner les apparences. L’acte du crime devient acte de bravoure, voire fait de société. Madeleine, actrice éperdue, rêve d’un rôle important qui pourrait lui permettre de gagner convenablement sa vie. L’illusion du crime lui permet ce confort. Après un discours appris par cœur, elle gagne les faveurs du public et devient une icône, symbole de liberté et de droit, jusqu’à recevoir des dizaines de bouquets de fleurs et de lettres d’admirateurs secrets.

Le dicton central du film est le suivant : l’argent et la considération des autres sont plus importants que la morale. Le juge Gustave Rabusset, joué par Fabrice Luchini, dit cette phrase lourde de sens à Odette Chaumette, jouée par Isabelle Huppert : « Il ne suffit pas d’être juste, mais de rendre justice« . Pour lui, le résultat d’une plaidoirie doit satisfaire l’opinion publique au-delà du jugement réel, même si c’est un mensonge. Ce film creuse les failles humaines vis-à-vis de l’argent, entité vaporeuse qui divague au-dessus de tous les esprits.

Une mise en scène jonchée de références

L’esthétisme du film est splendide, et ce dès la première scène : le spectateur plonge dans une piscine qui laisse ensuite découvrir une maison gigantesque et toute en symétrie. D’ailleurs, le recourt récurrent à la symétrie, qui annonce le calme et la paix, contraste avec la société dystopique montrée par François Ozon. Puis on entre dans l’appartement de Madeleine et Pauline, occupé bientôt par André, l’amoureux romantique de Madeleine. On assiste alors à une séquence sur les toits de Paris, presque hors du temps, dans laquelle les amoureux se parlent au gré du vent, comme un rêve éveillé. Du reste, les décors et costumes m’ont fait penser à Couleurs de l’incendie, le dernier film de Clovis Cornillac : les couleurs marrons et bleues se mélangent dans une harmonie somptueuse et restituent bien la sensation d’époque.

De plus, dès la première apparition des deux protagonistes, leur manière de parler m’a fait penser aux sœurs Garnier dans Les demoiselles de Rochefort : ce sont deux jeunes femmes pleines d’espoir, partagées entre la recherche de l’amour et l’envie de changer de vie. On retrouve même les reflets dans le miroir de la coiffeuse, miroir de danse dans les films de Jacques Demy. Aussi, le jeu d’Isabelle Huppert me rappelle le personnage redoutablement célèbre de Cruella, impression qui s’est concrétisée en voyant les deux dalmatiens aller vers Odette dans la rue.

Une pièce de théâtre

Le film est adapté d’une pièce de théâtre de Louis Verneuil, et on le sent. Le sur-jeu des acteurs en est la cause, en particulier les deux protagonistes. On pourrait presque voir le texte du scénario dans leur esprit lorsqu’elles débitent leurs répliques… Leur jeu n’est pas naturel, ce qui m’a souvent fait décrocher du film. Mais elles ne sont pas les seules… On peut citer le journaliste, ou encore Fabrice Luchini à certains moments. Garder l’articulation et les mouvements du théâtre ne fonctionne pas toujours dans le cinéma. Par contre, Dany Boon est une bonne surprise, dans ce rôle à la fois sérieux et léger.

Résultat de faux semblants et d’apparences, on assiste aussi à un spectacle permanent, ficelé de toutes pièces : cet aspect se voit surtout lors du procès. Madeleine et les deux avocats performent sur scène devant un public bruyant, vacillant entre cris et applaudissements. Habituée à l’interprétation, Madeleine séduit l’audience avec des mots artificiels, loin de toute émotion véritable. Elle n’a sûrement jamais été autant actrice que lors de sa plaidoirie. Pauline l’épaule, s’adresse autant aux jurés qu’au public avec des élans fantastiques et un dynamisme à toute épreuve (tout comme son adversaire). A la fin de son discours, Madeleine se permet même d’envoyer un baiser à l’audience, comme pour marquer son succès à la fin d’une représentation sur scène.

Un film contradictoire

Alors que le film prône la liberté féminine, nous remarquons tout de même que les femmes sont montrées comme manipulatrices, usant de leurs charmes pour séduire et, ainsi, arriver à leurs fins. Madeleine et Pauline jouent les jeunes filles innocentes, prétextant leur crédulité. Elles jouent les femmes fatales, loin de toute idée d’émancipation… Leur beauté est relatée à de nombreuses reprises par les hommes, en ajoutant qu’elle leur permet de sortir de mauvaises situations. Seule Odette contrecarre ce cliché, se moquant de toute réserve pour exalter sa débordante personnalité.

Par ailleurs, les avis divergent : alors que le juge Rabusset affirme que la fin a plus d’importance que les moyens, Madeleine et Pauline assure à Monsieur Bonnard qu’il ne faut pas arriver à des conclusions trop hâtives et qu’il faut s’intéresser aux raisons du crime. En effet, pour le juge, il n’y a que l’issue qui importe, surtout que la tournure de l’affaire l’arrange bien…

Pourtant, c’est bien la fin qui prime sur les moyens, car cette disposition est favorable à tous les partis.

Mon Crime : Bande-annonce

Mon Crime : fiche technique

Réalisateur : François Ozon
Avec Nadia Tereszkiewicz, Rebecca Marder, Isabelle Huppert
1er assistante réalisateur : Marion Dehaene
Directeur de la photographie : Manu Dacosse
Cheffe costumière : Pascaline Chavanne
Chef décorateur : Jean Rabasse
Ingénieurs du son : Jean-Marie Blondel, Jean-Paul Hurier, Julien Roig
Photographe de plateau : Carole Bethuel
Cheffe monteuse : Laure Gardette
Directeurs du casting : David Bertrand, Anaïs Duran
Directrice de production : Aude Cathelin
Producteurs : Eric Altmayer, Nicolas Altmayer
Distributeur : Gaumont Distribution
8 mars 2023 en salle / 1h 42min / Comédie dramatique, Policier, Judiciaire

Festival

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