À Vancouver (province canadienne de Colombie-Britannique), un homme d’origine asiatique, comme son physique le souligne (voir l’illustration de couverture) commence une journée difficile en faisant comme il peut pour échapper à quelques mini-catastrophes. Mais comme le titre le laisse entendre, d’autres catastrophes plus graves l’attendent.
Le premier des cinq chapitres nous présente cet homme dans plusieurs situations où il fait son possible pour se montrer agréable, correct et serviable. Ceci dit, à sa façon de régler le problème auprès d’un pigeon blessé qui s’agite désespérément dans le caniveau, on sent que notre homme n’est pas un anonyme comme les autres. D’ailleurs, son physique de costaud le distingue déjà. De retour chez lui, on le voit extirper un objet de type clé USB d’une cache sous des lattes de son plancher. En fait, connecté sur son ordinateur, l’objet lui permet d’accéder au dark web où, sur un site où il utilise le pseudo de Blue Jackal il prend des ordres auprès de Monsieur Oak son contact. On comprend que Blue Jackal est tueur à gages et que notre homme vient sur le dark web pour faire le point sur son contrat en cours, vérifier son statut et éventuellement rendre compte de son avancement. Mais la suite va nous montrer que les choses ne sont pas aussi simples que cela. La visite à sa mère dans une maison de retraite (la façon dont cela se passe) nous met la puce à l’oreille. De plus, la situation va sérieusement se compliquer avec le contrat en cours. En effet, s’il vient se connecter, c’est qu’il a été confronté à une grosse surprise. Dans la villa où il venait trouver une certaine Mary Sullivan, il a découvert un jeune couple (Mary Sullivan et son compagnon ?) tous deux morts assassinés et torturés. Sur son écran, il constate qu’au nom de Mary Sullivan, il est indiqué que le contrat a été exécuté par… Blue Jackal. Il découvre aussi qu’on lui propose un nouveau contrat, qu’il accepte. Mais, quand il arrive sur place, il réalise qu’un collègue l’attend. Celui-ci lui explique que le contrat du jour doit être effectué conjointement. Pour seule justification, il dit que Monsieur Oak est également son ami. Leur cible est une jeune femme répondant au nom de Neva Romero. L’ordre de mission précise qu’elle doit mourir comme elle a vécu (sous-entendu, de façon violente) et que la police ne réagira pas. Bien entendu, les choses ne vont pas se dérouler comme on pourrait s’y attendre…
Dans son genre, une réussite
Scénarisé par Rick Remender et dessiné par André Lima Araújo (traduit par Benjamin Rivière), ce comics annoncé en deux tomes se situe dans une mouvance aux caractéristiques bien définies, avec relativement peu de dialogues mais beaucoup d’action, un scénario aux multiples rebondissements (chaque chapitre en apportant de nouveaux), un peu d’humour, quelques bizarreries de comportement et des personnages qui n’ont pas froid aux yeux. Ici, le dessinateur se montre doué pour faire sentir le mouvement et le scénario met en valeur quelques manifestations d’émotions, pas seulement la surprise ou l’agressivité, mais aussi des gouttes de sueur à cause de l’angoisse et le cœur qui s’emballe avec le stress. L’organisation générale des planches (vignettes de tailles et formes variées selon les besoins, dialogue absent quand inutile, etc.) sert également un ensemble bien réussi dans son genre. Mais il ne faut pas en attendre autre chose qu’une BD d’action sur une trame de thriller, avec des temps forts hauts en couleurs et des personnages qui évoluent dans des milieux troubles. Petite réticence quand même vis-à-vis du titre qui semble tirer vers l’apologie de la justice expéditive personnelle, avec toute la violence qui l’accompagne (que le scénario assume). Cela est contrebalancé par un dessin élégant et séduisant, bien mis en valeur par les couleurs (dues à Chris O’Halloran), avec en particulier de beaux contrastes entre une atmosphère globalement sombre (à l’image du scénario), et des endroits lumineux. Et puis, cette BD est construite de manière très cinématographique (cadrages, enchainements), ce qui renforce l’effet de séduction qu’elle exerce, notamment par de nombreux détails qui retiennent l’attention. On attend quand même le deuxième tome (sortie annoncé le 24 mars 2023) pour évaluer le degré d’adéquation entre le titre et son contenu (de quelle vengeance s’agit-il et en quoi peut-elle se justifier si légitimement ?), car avec ce premier tome (128 pages non numérotées), légitimement, de nombreuses questions se posent.
Une soif légitime de vengeance (1), Rick Remender et André Lima Araújo Urban Comics, octobre 2022
Les éditions du commun publient Ceci n’est pas un atlas, un ouvrage collectif permettant de mettre en lumière, à travers 21 cas concrets, la manière dont la cartographie peut être adoptée à des fins critiques, en exploitant des données (publiquement disponibles ou collectées à cette fin) pour objectiver des situations sociales méconnues et offrir une meilleure visibilité à des groupes habituellement marginalisés.
Ce que l’on peut qualifier de « contre-cartes » repose sur des cartographies subversives, pertinentes quand il s’agit de remettre en question les représentations dominantes de l’espace, de la géographie et de la politique. Ces cartes sont traditionnellement créées pour contester des conceptions socioéconomiques, géopolitiques ou ethnoculturelles partiales, et parfois employées pour justifier l’oppression, l’exploitation et/ou l’exclusion. Certains des exemples les plus célèbres de contre-cartes sont dûs à W.E.B. Du Bois, qui a créé des représentations mettant l’accent sur certaines données démographiques, économiques et éducatives portant sur les Afro-Américains aux États-Unis. Les cartes du sociologue ont mis en évidence les inégalités raciales dans les domaines de l’éducation, du logement et de l’emploi. Elles ont contribué à remettre en question les stéréotypes et les préjugés raciaux dominants de l’époque.
Les cartographies sont importantes, car elles permettent d’objectiver l’état d’un espace en fournissant une représentation visuelle des éléments géographiques et de leur organisation. Elles rendent compte de la topographie, de la répartition des ressources, des activités économiques et des populations sur un territoire donné, en s’intéressant tant aux stocks qu’aux flux. Cependant, les partis pris du concepteur de ladite carte en conditionnent parfois le message. Les choix des symboles, des échelles, des couleurs et des légendes peuvent par exemple orienter l’interprétation que l’on fait d’une carte. Ceci n’est pas un atlas est lui aussi symptomatique de ces choix. Les cartographies qui le composent visent à étendre la visibilité et l’empowerment de groupes sociaux qui en étaient auparavant dépourvus.
Ces partis pris ne sont pas sous-jacents, ils se voient clairement exprimés par les différents auteurs. Ainsi, les contre-cartes présentées vont donner une voix à des populations et des phénomènes qui ne sont habituellement pas ou mal représentés dans les cartographies dites classiques. Cela donne lieu soit à une relecture des faits en remettant en question les conceptions dominantes de l’espace et de la géographie, soit à la mise au jour d’une réalité qui, jusque-là, ne se donnait pas les moyens d’être objectivée (par faute de données ou d’interprétation de ces données).
Objectiver des réalités cachées
Les contre-cartes peuvent être utilisées pour promouvoir des revendications territoriales, des luttes écologiques, des campagnes de solidarité locale ou internationale, des projets de développement local… Dans Ceci n’est pas un atlas, les auteurs reviennent amplement sur la méthodologie qui guide leur travail, avant d’en exposer les principales leçons. L’analyse de la gentrification dans la baie de San Francisco n’explique pas seulement comment la spéculation immobilière engendre des départs forcés : elle en étudie les causes et les effets croisés, démontrant à l’aide d’un travail de cartographie narrative les corrélations entre les prix des loyers, les expulsions et les mutations démographiques des quartiers. Les deux derniers phénomènes touchent principalement les populations précaires (jeunes, mères célibataires, etc.), ouvrières, latino-américaines ou afro-américaines. L’outil cartographique peut aussi revêtir un apport inestimable dans des démarches d’audit public et de mission d’enquête. Grâce au travail d’Hyderabad Urban Lab, on parvient à des conclusions édifiantes sur les quartiers informels, le circuit des déchets ou la pénurie de toilettes publiques à Hyderabad (six millions d’habitants, 186 installations sanitaires disponibles).
Plus loin dans l’ouvrage sont évoqués le mouvement des squats à Berlin, une entreprise de cartographies autochtones au Brésil ou la spatialisation du harcèlement sexuel en Égypte, avec l’initiative HarrasMap. Le projet genderATlas permet de mettre en contexte le problème de la granularité des données, avec un espace structuré conformément à la hiérarchie établie par l’administration politique. Une nouvelle fois, les aspects méthodologiques sont évoqués, avec par exemple l’exploitation de données ouvertes ou l’extraction de données issues de Wikipédia à l’aide d’un script Python. Et pour la petite histoire, 57,4 % des rues de Vienne portent le nom d’un homme, contre seulement 5,2 % pour les femmes – soit un rapport de 1 sur 11. Le sans-abrisme à Newcastle upon Tyne est quant à lui mis en relief à travers les commentaires géographiques de trente personnes ayant effectivement expérimenté la vie dans la rue. Elles ont annoté des cartes bidimensionnelles de manière à rapporter les expériences vécues à tel ou tel endroit. Une autre cartographie raconte les aspérités spatiales, temporelles, pécuniaires, policières et politiques qui jalonnent la route des migrants. Le chemin de l’exil s’objective alors à travers les contrôles policiers, le froid, l’injustice, le danger ou la chance.
Ce très bel ouvrage, dont les intentions demeurent des plus louables, se clôture par un petit mot des différentes parties prenantes du projet.
Ceci n’est pas un atlas, ouvrage collectif Éditions du commun, février 2023, 350 pages
François Ozon a réalisé près de 23 film depuis 1998, entouré des meilleurs acteurs du moment, de fidèles, le réalisateur parcourt les genres, les formes, les sujets avec une grande aisance. Portrait d’un réalisateur en mutation permanente à l’occasion de la sortie de Mon Crime.
Portrait d’un réalisateur en mouvement
François Ozon avec une caméra Super 8 dans son enfance, tel un Spielberg français qui réalise des films aussi divers que variés, tant dans la forme, le ton, que les sujets abordés. Rien que ces 4 dernières années, il a marqué son temps avec Grâce à Dieu, fresque politique aussi nécessaire que bien réalisée. Après un passage par la fiction pure et amoureuse avec Ete 85, il a de nouveau abordé un « sujet de société » à travers Tout s’est bien passé et le suicide assisté, avant de revenir au théâtre tour à tour avec Peter Von Kant et Mon Crime, fraîchement sorti au cinéma. Tout son art est résumé là, cette capacité à faire de grands écarts, à aborder, avec une facilité presque une désinvolture, tous les sujets. Le réalisateur s’est formé à la Fémis dans les années 90, département réalisation. Quelques courts, un ton, une insolence repérée et un premier long métrage en 1998, Sitcom. Première incursion sans fard dans le monde de la famille, cela lui vaut parfois de susciter un certain malaise comme avec Une nouvelle amie qui construisait un personnage trans à travers des répliques aussi subtiles que « je suis un chou-fleur ».
Depuis 98 et Sitcom, François Ozon enchaîne tranquillement quasiment un film par an avec cette volonté de tout tenter, tout oser. Sa filmographie ressemble donc à tout sauf à un long fleuve tranquille. Ainsi quand il s’attaque au féminisme, en trois films : 8 femmes, Potiche et Mon crime, ce n’est pas pour nous donner une vision limpide et réconciliante. Bien au contraire, Mon Crime, dont l’action se situe en 1930, tente un discours ouvertement moderne et un poil anachronique sur l’égalité entre les sexes. Sauf que pour se libérer les femmes sont tout de même décrites comme des manipulatrices. Cependant, des innocentes s’accusent de crimes pour porter une parole, surtout virevolter au-dessus de la vie sans avoir à se préoccuper de considérations matérielles. Souvent, c’est l’hypocrisie de la société qu’Ozon fait voler en éclat. Un regard qui une fois encore questionne, dérange, interroge. L’année dernière Peter Von Kant, en même temps qu’un hommage, mettait en scène un monstre d’artiste, affublé d’un esclave qui finira par se rebeller. Toute l’atmosphère du film baigne dans une théâtralité et une forme de perversité que seuls certains actes de personnages clefs viennent contrebalancer.
Quand Ozon parle de littérature, il écrit et filme Dans la maison, sur un personnage passionné de littérature et dont l’écriture s’apparente à un voyeurisme outrancier. Quand il raconte le parcours d’une prostituée, elle est Jeune et Jolie et surtout elle n’est pas un être fragile lancée dans la prostitution par nécessité et violence, peut-être alors que la vulgarité est à chercher ailleurs, un peu à l’image du regard troublant porté par Lucie Borleteau dans A mon seul désir. Il ne s’agit pas pour François Ozon de condamner ou de juger mais d’observer depuis ses désirs, ses sensations… Il sait se montrer à la hauteur de son sujet, comme l’a prouvé Grâce à Dieu, film documenté, pudique et très fort, qui pêchait cependant dans sa reconstitution des abus; comme si une barrière se dressait devant un réalisateur habitué à parler de sexualité, mais pas de sexualité criminelle. Peut-être aurait-il fallu ne pas présenter de flash back et se concentrer sur les visages et les corps des adultes qui se battent. Dans ce récit d’enquête, le casting réunissait de grands noms de Melvil Poupaud à Swann Arlaud en passant par Denis Ménochet.
Mon cinéma
Ozon sait s’entourer et a filmé les plus grands acteurs français, c’est d’ailleurs dans son cinéma qu’on peut voir réunis pour un même film Dany Boon et Isabelle Huppert. Pas n’importe quelle Isabelle Huppert, mais celle qui s’amuse, qui ose. Une Isabelle Huppert enjouée qui joue avec son image. Les barrières en comédie et drame n’existent pas longtemps chez Ozon. En 2021, il a filmé Sophie Marceau pour la toute première fois. Son dernier Mon Crime a la prouesse de réunir les deux actrices les plus en vogues du moment (qui y sont magnifiques, libres, légères) : Nadia Tereszkiewicz et Rebecca Marder. On y retrouve aussi dans un petit rôle savoureux Félix Lefebvre découvert avec Eté 85 et vu depuis notamment dans La Passagère. François Ozon fait de nombreux clins d’œil au cinéma, au théâtre, mais la réalisation n’est pas pour lui un parcours du combattant, c’est avant tout un métier qui lui fait tourner quasiment un film par an. Un métier à travers lequel il fait des passerelles entre ses films, mais aussi avec les œuvres des autres. La force d’Ozon est de ne rien attendre de la réception de ses films comme il le confiait lors de sa venue au festival Passeurs de films en 2021. Dresser son portrait équivaut à traverser plusieurs époques, de nombreux styles, à ne jamais se poser vraiment, s’appesantir. Peu de réalisateurs français naviguent aujourd’hui aussi aisément entre les genres, à part peut-être Michel Hazanavicius. Ces auteurs aux regards multiples nous offrent de temps en temps des œuvres majeures et ne s’essoufflent presque jamais, ils ne cessent de créer. Il le dit encore aujourd’hui : “J’ai pris conscience assez tôt que mes films ne feraient pas l’unanimité”. Toujours lancé dans un nouveau projet quand le précédent arrive jusqu’à nous, il n’écrit pas pour plaire, mais bien par plaisir du métier, plutôt un artisan qu’un artiste à ce titre, François Ozon avance.
Mon Crime : Bande annonce
Filmographie François Ozon
2023
Mon Crime 2022
Peter von Kant 2021
Tout s’est bien passé 2020
Eté 85 2019
Grâce à Dieu 2017
L’Amant Double 2016
Frantz 2014
Une nouvelle amie 2013
Jeune & Jolie 2012
Dans la maison 2010
Potiche
2009
Le Refuge 2009
Ricky 2007
Angel 2006
Un lever de rideau 2005
Le temps qui reste 2003
5×2 2003
Swimming Pool 2002
8 femmes 2000
Gouttes d’eau sur pierres brûlantes 2000
Sous le sable 1998
Les amants criminels 1998
Sitcom
Film hors du commun d’une vie à première vue ordinaire, What’s Eating Gilbert Grape retrace les moments de vie d’une famille à l’écart de la société, perdue dans une petite ville campagnarde de l’Iowa. Gilbert, l’ainé de la famille, endosse la responsabilité de s’occuper des siens, malgré les difficultés auxquelles il fait face.
Avec ce film, Léonardo Di Caprio reçoit sa première nomination aux Oscars en tant que meilleur acteur secondaire ; la statuette revient cependant à Tommy Lee Jones pour Le Fugitif. A tout juste dix-neuf ans, le jeune acteur fait pourtant l’unanimité au sein des critiques : sa performance en tant que jeune autiste convainc le milieu, et représente un tremplin pour la suite de sa brillante carrière d’acteur.
La caméra au service des acteurs
La force de What’s eating Gilbert Grape est la performance de ses acteurs : que ce soit Leonardo Di Caprio, Johnny Depp, ou encore Darlene Cates, qui joue Bonnie, tous offrent une sensibilité unique qui crève l’écran. Les mouvements de caméra sont moindres et les plans restent stables, presque figés sur les acteurs, comme si l’image n’était qu’un témoin qui se cachait pour laisser place entière aux personnages. Tout est dans l’action, dans le jeu des acteurs : il n’y a pas d’effet visuel particulier, ni d’impulsion esthétique. La caméra laisse la nature et les personnages s’exprimer : là est toute la beauté du film.
Une mise en scène épurée, voire apaisante
Endora est un village simple, presque vide. Les rues sont silencieuses et peu visibles à l’écran, puisque la maison des Grapes est excentrée du village. De ce fait, l’isolement est double : au-delà des cris d’Arnie, le spectateur entend la brise matinale et le chant harmonieux des oiseaux. Ainsi, le spectateur reste extérieur aux problèmes de la famille Grape, car celle-ci est entourée d’un décor calme et apaisant qui nous submerge.
Le seul instant où la présence du village se fait sentir est lorsque Bonnie sort de chez elle pour la première fois depuis la mort de son mari. Les regards intransigeants se posent avec brutalité sur elle, et le poids de ces regards troublent et submergent aussi bien Bonnie que le spectateur.
Gilbert, ou le rôle inversé du protagoniste
Nous retrouvons Johnny Depp là où on ne l’attendait pas, lui qui joue à merveille les rebelles (notamment dans Cry Baby sorti trois ans plus tôt). Ici, il livre une performance à fleur de peau, déchirée entre la responsabilité et la culpabilité qui inonde son personnage.
Par ailleurs, What’s eating Gilbert Grape reste avant tout une histoire de famille : c’est l’histoire d’une lutte pour l’amour des siens. Gilbert ne vit pas pour lui ; il vit pour sa famille, quitte à s’oublier lui-même. Lorsque Becky lui demande ce qu’il veut réellement, il ne parle de ce qu’il veut lui, mais de ce qu’il veut pour sa famille. Même si le titre du film met Gilbert en avant, celui-ci met de côté sa propre identité.
Becky est la seule personne qui lui permet l’introspection ; elle l’aide à se concentrer sur lui-même, au-delà de toutes les responsabilités qui l’accablent. Elle est la seule personne dont il n’est pas obligé de s’occuper. En d’autres termes, elle lui permet de reprendre le contrôle de son identité.
Finalement, pour Gilbert, son entourage est à la fois une source de problème et d’émancipation. Il vaque à son existence, entouré d’un amour familial qui subsiste au-delà des mots.
Bande annonce : What’s eating Gilbert Grape de Lasse Hallström
Fiche technique : What’s eating Gilbert Grape
Titre : Gilbert Grape
Titre original : What’s eating Gilbert Grape
Réalisation : Lasse Hallström
Scénario : Peter Hedges, d’après son propre roman What’s eating Gilbert Grape
Avec Leonardo DiCaprio, Johnny Depp, Juliette Lewis, Mary Steenburgen, John C. Reilly, Darlene Cates…
Production : David Matalon, Bertil Ohlsson et Meir Teper
Musique : Björn Isfält et Alan Parker
Photographie : Sven Nykvist
Montage : Andrew Mondshein
Pays d’origine : États-Unis
Format : couleur – 1,85:1 – Dolby – 35mm
Genre : comédie dramatique
Durée : 118 minutes (1 h 58)
Date de sortie : 25 décembre 1993 (États-Unis), 6 avril 1994 (France)
Roberto Rossellini, figure emblématique du cinéma de régime puis néoréaliste italien, termine son triptyque de films fascistes (réalisé entre 1941 et 1943) avec L’Homme à la croix (L’uomo dalla croce) : une œuvre de guerre conçue avec un grand respect des codes du cinéma de propagande.
Un film de guerre propagandiste
Dans les années 30 naît un mouvement artistique controversé qui a marqué la première moitié du XXe siècle en Europe et tout particulièrement en Italie. À l’instar du cinéma du Troisième Reich, le cinéma de régime – aussi connu sous le nom de cinéma de propagande fasciste – fût utilisé par l’État italien afin d’instrumentaliser la population. Il sert dès lors à imposer, par le biais d’un soft power cinématographique, des idéaux fascistes. L’art étant une matière très réglementée à l’époque, le cinéma n’a pas échappé à un contrôle sévère et récurrent. Mussolini décrète alors que le cinéma est ‘l’arme la plus forte’. Il décide en conséquence de censurer les œuvres qui ne répondent pas aux codes propagandistes imposés par son régime. C’est dans ce contexte que vient s’inscrire L’Homme à la croix, dernier volet de la ‘trilogie fasciste’ réalisée par Roberto Rossellini.
Tourné en noir et blanc, le film raconte l’histoire d’un aumônier de guerre italien qui, après avoir échappé à l’armée soviétique, porte secours à des hommes, des femmes et des enfants russes cachés dans une ferme située au centre des lignes italiennes et soviétiques. Dans sa réalisation, Rossellini adopte une approche manichéenne avec d’une part l’ennemi, dangereux et véhicule d’une idéologie immorale et funeste. Puis, d’autre part, les Italiens, représentés comme des héros de guerre.
La scène finale : le dramatisme au service du message
La construction de L’Homme à la croix est extrêmement simple et s’organise autour d’une morale délivrée lors de la scène de fin. Par le biais de dialogues courts et de nombreux gros plans sur le personnage de l’aumônier, toute la mise en scène est au service d’une sacralisation de l’homme d’église et par conséquent de l’institution, cruciale pour l’Italie fasciste. L’axe minimaliste choisi par Rossellini (majorité des scènes dans un lieu unique : la grange, peu de matérialisme dans les décors, un personnage principal) semble laisser plus de place à l’aumônier, présenté comme un Christ, un homme pieux qui guérit et vient en aide à la veuve et l’orphelin.
C’est cependant le dramatisme de la scène de fin qui va venir clarifier le message général du film. Après avoir effectué un plan d’insert sur le corps de l’aumônier gisant au sol (et sur la croix rouge de son uniforme), le réalisateur affiche un message clair doublé d’une musique dramatique au ton orchestral.
Ce film est dédié à la mémoire des aumôniers militaires qui sont tombés lors de la croisade contre les « impies » – pour défendre la patrie et apporter la lumière de la vérité et de la justice également sur la terre de l’ennemi barbare.
(Questo film è dedicato alla memoria dei cappellani militaria caduti nella crociata contro i ‘senza dio’ – In difesa della patria e per recare la luce della verita e della giustizia anche nella terra del barbaro nemico.)
Cette scène de fin semble donner une vocation documentaire à une œuvre de fiction. Dès lors, le film devient sans équivoque un hommage doublé d’une critique exacerbée de l’ennemi, à savoir ici : les russes.
L’Homme à la Croix sort en 1943, année d’effondrement du régime fasciste de Benito Mussolini. Dans une perspective cinématographique, cette temporalité s’avère cruciale puisqu’elle marque un tournant dans l’œuvre du réalisateur. Paradoxalement, la trilogie fasciste de Rossellini vient presque directement s’opposer à ses films postérieurs, qui resteront considérés comme les prémices du cinéma néoréaliste italien à l’échelle internationale.
L’Homme à la croix – Bande-annonce
L’Homme à la croix – Fiche technique
Titre original : L’uomo dalla croce
Réalisation : Roberto Rossellini
Scénario : Asvero Gravelli, Alberto Consiglio, Giovanni D’Alicandro, Roberto Rossellini
Acteurs principaux : Alberto Tavazzi (l’aûmonier), Roswitha Smith (Irina), Aldo Capacci (soldat étudiant), Franco Soldati (le soldat russe blessé), Attilio Dottesio (le tankiste blessé), Doris Hild (un paysan russe), Gualtiero Islenghi (le soldat russe avec la carte du parti), Antonio Majetti (Sergej, le commissaire du peuple), Piero Pastore (mari d’Irina), Marcello Tanzi (soldat), Zoia Weeda (paysanne russe), Antonio Suriano (le soldat témoin du baptême), Franco Pompili (soldat)
Musique : Renzo Rossellini
Scénographie : Gastone Medin
Photographie : Guglielmo Lombardi
Montage : Eraldo Da Roma
Production : Contientalcine, Cines (Roma)
Sociétés de distribution : ENIC Ente Nazionale Industrie
Genre : Film de Guerre, Film dramatique
Durée : 88 minutes
Date de sortie : 3 février 1943, Italie
Il y a les films de guerre connus, grands classiques reconnus par tous ou blockbusters à gros budget et récompenses prestigieuses. Et puis il y a les méconnus, traitant de faits et de thèmes plus intimes avec une patte particulière et en imprimant des émotions poignantes.
Les oubliés de l’Histoire
La Première Guerre mondiale a été assez largement abordée au cinéma, quoique de manière moindre que la Seconde et de manière souvent moins valorisante, ne laissant pratiquement aucune place à l’héroïsme. Certains aspects du conflit ont été nettement privilégiés, particulièrement les fronts Ouest français et italiens, au détriment de beaucoup d’autres. Le front oriental, impliquant la lutte entre les puissances alliées et l’Empire Ottoman, aura ainsi été fort délaissé, à l’exception notable du grand classique Lawrence d’Arabie qui voyait Peter O’Toole rallié et unifier les tribus arabes contre l’occupant turc pour défendre les intérêts britanniques. L’engagement australien, qui fut important sur ce front, n’avait encore jamais été abordé avant la sortie de Gallipoli. Il coïncide avec la nouvelle vague du cinéma australien de la fin des années 1970 et de la décennie 1980. Celle-ci vit émerger une nouvelle génération de cinéastes appelés à devenir influents à l’international, et une série de films de guerre historiques comme Breaker Morant de Bruce Beresford ou La Chevauchée de feu de Simon Wincer, ce dernier traitant du même contexte. Gallipoli aborde la campagne éponyme qui dura de février 1915 à janvier 1916 et vit un corps expéditionnaire composé de Britanniques, Français, Australiens et Néo-Zélandais s’opposer aux troupes ottomanes, et en particulier de la sanglante et inutile bataille de Nek du 7 août 1915. Cette dernière vit mourir plusieurs centaines de jeunes australiens à des milliers de kilomètres de leur pays natal. Le film suit le parcours de deux jeunes australiens, Archy Hamilton et Frank Dune, coureurs émérites d’abord rivaux, puis amis. On voit leur expérience en tant que coureurs de fond, puis leur enrôlement dans le corps expéditionnaire australien en partance pour le Moyen-Orient, leur entraînement et, finalement, leur expérience du combat et de la mort.
C’est en 1976 que Peter Weir eut l’idée du film en visitant la péninsule de Gallipoli. Il y écrivit un premier jet et l’envoya au scénariste David Williamson pour en faire un scénario complet. Il s’efforça d’y intéresser différents studios qui refusèrent et modifia plusieurs fois l’histoire. Finalement, en 1979, il put convaincre la productrice Patricia Lowell d’avancer 850 000 dollars australiens en lui présentant un récit qui se concentrait sur les portraits de deux coureurs de fond. En mai 1980, l’homme d’affaire Rupert Murdoch et le producteur Robert Stigwood acceptèrent de compléter le budget à condition de ne pas excéder trois millions de dollars australiens. Avec finalement 2,8 millions de dollars, ce fut le film australien le cher à l’époque. Le long-métrage fut tourné en Australie du Sud et en Égypte pour les scènes censées se passer à Gallipoli. Le casting est composé presque entièrement d’acteurs peu ou pas connus à l’exception notable de Mel Gibson qui venait tout juste de se faire connaître avec le rôle principal du premier Mad Max, mais n’était pas encore le monstre sacré sulfureux que l’on connaît aujourd’hui. Il se montre très convaincant dans ce rôle de Frank Dunne, jeune coureur d’abord cynique et méprisant avant de devenir plus amical et sensible. Il s’agit là d’un de ses grands rôles dramatiques qui révèle sa polyvalence comme acteur. L’australien Mark Lee, dont la carrière sera essentiellement nationale, est également très bon dans son alter ego optimiste et idéaliste Archy Hamilton. Un casting et une équipe jeune donc au service d’une histoire profondément humaine.
Gallipoli sera un succès commercial local (plus de 11 millions de dollars), gagna plusieurs récompenses nationales et sera salué par les critiques, mais il marchera moins bien à l’international. Il est depuis largement considéré comme un classique du cinéma australien et apprécié tant des critiques que des cinéphiles. Il participa largement à la promotion du cinéma australien et à la carrière de Mel Gibson.
Histoires individuelles dans la tragédie de l’Histoire collective
Il s’agit donc d’avantage d’un film psychologique s’attardant sur le portrait de jeunes gens en apprentissage comme il y en avait beaucoup dans les années 1980 (Les Chariots de feu, Breakfast club) qu’un pur film de guerre, les scènes de combat n’intervenant que tard et fort peu dans le récit. L’essentiel du métrage se concentre autour du portrait des deux héros et de leurs compagnons d’armes. Mel Gibson dira lui-même qu’il ne s’agit « pas vraiment d’un film de guerre. Cela n’est que l’arrière-plan. C’est surtout l’histoire de deux jeunes hommes [1]» et que « Gallipoli est un peu la naissance d’une nation. C’est l’éclatement d’un rêve pour l’Australie [2]». De fait, le thème majeur du film est bien la perte de l’innocence, sujet fortement abordé au cinéma la décennie précédente, notamment dans les nombreux films traitant de la Guerre du Vietnam. L’enrôlement et le conflit sont donc ici perçus comme des métaphores du passage à l’âge adulte et la fin d’une période d’insouciance, au travers d’un apprentissage d’abord festif et joyeux avec la course du début, puis plus dur avec la traversée du désert nécessaire pour se rendre au point de recrutement et, ensuite, l’entraînement lui-même, et pour finir, le combat, perçu comme une apothéose tragique et violente. Cette idée est notamment contenue lors d’une des premières scènes du film quand l’oncle de Archy Hamilton lui lit Le Livre de la jungle de Kipling, ouvrage lui-même perçu comme une métaphore de la sortie de l’enfance insouciante. Il s’agit d’une évolution assez lente, imperceptible, montrant l’évolution progressive des héros ainsi que la nature de leur relation : rivalité, camaraderie, amitié authentique, fraternité d’armes.
La qualité de coureur des deux héros est importante durant tout le film et trouvera sa finalité dans le dernier tiers de l’histoire lorsque le personnage de Frank Dunne doit utiliser cette compétence pour porter un message urgent annulant un prochain assaut meurtrier qui doit bientôt survenir. La course de Dunne est haletante et instaure une forme de suspens qui emporte l’adhésion, même si l’on en devine l’issue tragique. Un grand moment dramatique magnifié par une ambiance poignante et intense et un sens du montage très efficace.
La guerre elle-même, paradoxalement, est fort peu montrée. Les rares combats de la fin montrent surtout des boucheries humaines et des pertes de vie inutiles, à la hauteur de ce qui se passait sur les autres fronts. Comme d’autres films sur cette époque, Gallipoli s’attache surtout à montrer l’aspect terrible et absurde de la guerre à travers les portraits d’une génération de jeunes hommes prématurément fauchés dans un conflit lointain et pour une raison stupide (un contrordre arrivé trop tard). Une issue dont le tragique se nourrit du contraste de l’insouciance et l’enthousiasme des protagonistes durant le reste du film. Une thématique largement intemporelle et toujours d’actualité d’autant plus que la réalisation et l’image demeure d’une qualité et d’une vivacité étonnante. La musique (assurée entre autres par Jean-Michel Jarre) accompagne aussi parfaitement ce portrait de jeunes hommes aux vies fauchées, tant dans leurs moments de joie que de tragédie.
On peut également admirer la minutie de la reconstitution historique, tant dans la présentation visuelle (uniformes, armement) que dans celle des différents protagonistes. Ainsi, le personnage d’Archy Hamilton est largement basé sur les écrits du reporter de guerre australien Charles Bean qui décrivait le soldat Wilfred Harper. Cette précision assure au film un grand réalisme et un meilleur attachement aux différents personnages. Le film fut néanmoins critiqué pour sa description de la chaîne de commandement et des décisions stratégiques britanniques durant la bataille de Nek.
Gallipoli est donc un film de guerre peu ordinaire, mais surtout un portait saisissant d’une certaine génération et de son évolution dans l’engrenage de l’Histoire et de la Grande Guerre.
[1] « Mel’s Moves », Movieline, juillet 2000.
[2] « An American from Kangaroo-land hops to the top », Ampersand, février 1983.
Gallipoli : Bande-annonce
Gallipoli : Fiche technique
Réalisation : Peter Weir
Scénario : David Williamson, d’après une histoire de Peter Weir
Avec Mark Lee (II), Mel Gibson, Bill Kerr, Harold Baigent, Harold Hopkins, Peter R. House, Charles Yunupingu, Heath Harris, Ronny Graham, Gerda Nicolson, Robert Grubb, Tim McKenzie, David Argue, Brian Anderson…
Photographie : Russell Boyd
Musique : Brian May
Musiques additionnelles : Adagio d’Albinoni, Oxygène de Jean-Michel Jarre, Les Pêcheurs de perles de Georges Bizet
Montage : William M. Anderson
Production : Patricia Lovell, avec la participation non créditée de Rupert Murdoch1
Sociétés de production : The Australian Film Commission et R & R Films
Distribution : Roadshow Films (Australie), CIC, Paramount Pictures (États-Unis)
Dates de sortie – Australie : 13 août 1981 – France : 10 mars 1982
Six ans après la sortie de Mother! (ce qu’il nous aura fallu pour le digérer), Darren Aronofsky est de retour avec son huitième long-métrage The Whale : un film à huis clos au service du pathétique.
Une catharsis aristotélicienne ratée
Darren Aronofsky est connu pour son cinéma dérangeant et son goût des sujets complexes. Ainsi, l’addiction (Requiem for a dream) ou encore les troubles psychologiques (Black Swan, Mother..) sont des thèmes récurrents dans le travail du réalisateur. Avec The Whale, le réalisateur dresse le portrait de Charlie, un professeur d’anglais souffrant d’obésité morbide, qui dans une volonté d’expiation, tente de renouer avec sa fille Ellie, avant de mourir. Le film ne déroge pas aux choix antérieurs d’Aronofosky et s’adresse à des problématiques complexes : les troubles alimentaires et la dépression mais également la grossophobie. Le personnage de Charlie apparaît dès lors comme un paradoxe : Il est à la fois morbide et sensible.
La solitude et l’état physique de Charlie viennent nous donner un personnage au service du pathos et susciter une sorte de catharsis ratée. Charlie est dépeint comme un personnage monstrueux qui engloutit de la nourriture jusqu’à l’étouffement, transpirant et qui se déplace de manière presque robotique. Le costume créé spécialement pour le film contribue à accentuer cet aspect monstrueux. S’ajoute à cela la violence implicite du regard des personnages secondaires qui viennent moquer et presque déshumaniser Charlie. Finalement, c’est un message qui se voulait honorable qui devient presque dérangeant tant peu d’explications sont données. Le film semble être une représentation froide de l’obésité, dépourvue d’empathie. Dès lors, il faut attendre le milieu du film pour comprendre au détour d’une phrase comment Charlie en est arrivé là. Tous ces détails grotesques ne permettent pas au film d’éveiller les consciences mais inspirent plutôt un sentiment d’inconfort.
Un film paradoxal
L’angle minimaliste choisi par Darren Aronofsky dans ce nouveau long-métrage à huis clos semblait initialement suggérer un renouveau dans le travail de l’artiste. Malheureusement, c’est un film paradoxal et désorganisé que nous retrouvons à l’écran. Le paradoxe réside dans le décalage entre la beauté du film (du jeu des acteurs, de la mise en scène) et la faiblesse du scénario. D’une part, nous assistons à la mise en œuvre du talent incontestable d’Aronofsky qui réussit à maintenir une ambiance claustrophobique et à susciter mille émotions contraires chez son audience (particulièrement lors de la scène de fin). D’autre part, c’est une intrigue décousue et des personnages secondaires sans profondeur qui s’organisent autour de Charlie et qui contribuent à rendre le film indigérable et à désacraliser le message initial par manque de justesse.
En dépit de cette critique exacerbée, il serait injuste de ne pas ajouter une petite phrase pour saluer la performance captivante et émérite de Brendan Fraser dans le rôle de Charlie (The Whale). Loin de ses rôles les plus célèbres (George de la Jungle, Rick O’connell), il nous offre ici une interprétation dramatique de grande qualité. Ceci est particulièrement vrai dans la scène de fin, une scène emprunte de claustrophobie, qui étouffe le spectateur au sens propre tant il est insoutenable d’observer tant de souffrance et de congestion. Une performance nommée au Oscars et à raison ! Mais une performance qui ne suffira pas à faire oublier le caractère problématique et simpliste du film.
The Whale : Bande-annonce
The Whale : Fiche Technique
Réalisation : Darren Aronofsky
Par Samuel D. Hunter, Samuel D. Hunter
Avec : Brendan Fraser, Sadie Sink, Hong Chau, Samantha Morton, Ty Simpkins
Genre : Drame / 1h 57min
Distributeur : ARP Sélection
Œdipe au pays d’Aliocha, entre formalisme exaspérant et recherche intransigeante, Music, le nouveau film d’Angela Schanelec perd et fascine.
Disons le tout de suite Angela Schanelec n’en fait qu’à sa tête tant avec son scénario qu’avec sa mise en scène. C’est sans doute un talent de savoir n’en n’avoir cure et de se poser au-delà, dans une sorte de no woman’s land inaccessible et libre. Si ce n’est un talent, c’est culotté. La cinéaste allemande ayant reçu l’Ours d’argent en 2019 avec J’étais à la maison, mais… affirme avec ce second opus un geste radical, abscons ou affranchi de tous repères de sens.
Disons le aussitôt le jury du festival de Berlin ne s’est donc pas embarrassé de précautions ni d’une quelconque cohérence pour attribuer le prix du scénario cette année au film d’Angela Schanelec. Car si Music mérite un prix c’est plutôt celui de l’absence de scénario ou prix à inventer du principe de l’association libre en guise de scénario.
Nous y allions curieux, épris de mythes et de mystères. Music nous a -il est vrai- déconcerté par son manque absolu de limpidité qu’une esthétique formaliste un peu forcée et pas nécessairement somptueuse n’équilibre pas. Vous l’avez saisi : Music ne se laisse pas cerner ni réduire.
De quoi s’agit-il alors?
Du mythe d’Oedipe re-inventé dans des récits épars, disloqués et juxtaposés, délibérément incomplets et peu lisibles, récits se situant entre la Grèce et l’Allemagne.
Mais là sans doute n’est pas ce qui anime la réalisatrice. Reprenons un peu depuis le début. Le prélude du film entre montagne et mer offre une expérience de silence. Des actions ont lieu, des femmes des hommes s’affairent dans le brouillard, un homme aux pieds entaillés, un carrefour, un homme assassiné. Cela rappelle cette phrase du dramaturge anglais Edward Bond dans une lettre à ses acteurs : ce qui se passe sur une scène de théâtre ce sont des gens profondément perturbés qui font des choses inattendues.
De fait, ce qui semble importer à Angela Schanelec sont davantage le timbre d’une scène, son chant, sa géométrie surprenante, et l’atmosphère sans continuité narrative qu’elle installe par ses cadres atypiques non sans parenté avec le cinéaste grec Yorgos Lanthimos (Canine, The Lobster…)
Et surtout dans la famille Schneider, la réalisatrice a élu non pas Niels, non pas Vassili le héros des « Amandiers » mais Aliocha, musicien de son état à qui elle va laisser toute latitude( la dernière partie du film étant une sorte de concert) pour être cet Œdipe moderne réconciliant ses meurtrissures archaïques par le chant.
Dès lors que le film cesse son mutisme et entre dans la musique de son titre éponyme, on saisit un peu mieux les intensités en présence et préoccupations de la cinéaste . Dans la prison où il est enfermé, Aliocha-Oedipe prénommé Jon tombe amoureux d’une surveillante Iro (Agathe Bonitzer). Là encore faisant fi des ellipses et des raccords temporels, Angela Schanelec juxtapose l’éclosion de l’histoire d’amour des deux personnages principaux et leur installation dans une vie de couple.
Qu’importe l’histoire, qu’importe les aberrations temporelles, nous sommes au pays des associations libres, des images qui viennent à la tête sans censure et c’est cela qui est voulu et réalisé. L’inconscient au travail de la caméra.
Il reste la beauté gémellaire des deux profils d’Agathe Bonitzer et d’Aliocha Schneider venant interpeller l’écran, il reste une chromatique particulière se fondant avec l’harmonieuse et sévère candeur du corps d’Agathe Bonitzer se baignant dans les flots d’une crique grecque.
La réalisatrice fait beaucoup confiance à l’intérieur de ses plans à la durée (elle a tort car ils ne sont pas suffisamment sidérants pour happer). Elle fait aussi beaucoup confiance à des personnages secondaires en position de stupéfaction comme si cette attitude stupéfaite qui nous regarde pouvait avoir le don de nous stupéfier aussi. C’est une belle idée de théâtre transposée ici au cinéma. Musicégare par la durée de ses plans incertains et innove par son affranchissement des normes proposant au spectateur une nouvelle manière de regarder un film les scomme dans un rêve !
Bande-annonce : Music
Fiche Technique : Music
Réalisatrice : Angela Schanelec
Avec Aliocha Schneider, Agathe Bonitzer, Argyris Xafis, Marisha Triantafyllidou, Frida Tarana, Ninel Skrzypczyk, Wolfgang Michael…
Berlinale 2023 : Ours d’argent – Meilleur scénario
Distributeur : Shellac
Sortie le 8 mars 2023.
Synopsis :Trouvé à sa naissance par une nuit de tempête dans les montagnes grecques, Jon est recueilli et adopté, sans avoir connu ni son père, ni sa mère. Adulte, il rencontre Iro, surveillante dans la prison où il est incarcéré à la suite d’un drame. Elle recherche sa présence, prend soin de lui tandis que la vue de Jon commence à décliner… Désormais, à chaque perte qu’il subira, le jeune homme gagnera quelque chose en contrepartie. Ainsi il deviendra aveugle, mais vivra sa vie plus que jamais. Librement inspiré du mythe d’Œdipe.
Céder ou « ne pas céder sur son désir ». Résister ou capituler c’est la formule de Lacan, l’éthique de la psychanalyse, mise en scène dans un film bancal et masqué de Sébastien Bailly « Comme une actrice », réfléchissant cet obscur acteur de nos vies, le lancinant désir et ses visages-fables.
Synopsis :Anna, actrice proche de la cinquantaine, est quittée par son mari, Antoine, metteur en scène de théâtre. Prête à tout pour ne pas le perdre, elle va jusqu’à prendre l’apparence de la jeune femme avec laquelle il entretient une liaison. Mais ce double jeu pourrait se retourner contre elle…
Le pari de Sébastien Bailly est ambitieux : faire se rencontrer en 1h33 les univers du conte, du thriller et des scènes de la vie conjugale version Desplechin en plus charnel somme toute.
L’ambition d’un film d’ores et déjà offre un crédit au spectateur: celui d’accéder au vertige fantasmé par son réalisateur. Et ce vertige ici est fort. Accepter un postulat qui tient de l’imagerie des films fantastiques avec des clins d’œil lointains et subtils à Bunuel et Demy.
Dans Comme une actrice, Sébastien Bailly nous propose donc de croire à une idée folle: une actrice (jouée par Julie Gayet) à l’aube de la cinquantaine se sent en perdition dans son couple et va abuser des gouttes d’un breuvage hallucinogène pour prendre le visage et l’apparence d’une femme plus jeune (Agathe Bonitzer) que son mari désire. Ou s’imagine désirer.
Les tourments du film portent précisément sur l’imaginaire du désir. Que désire au fond le personnage joué par Benjamin Biolay et le sait-il vraiment ? Et sa femme, quel frisson cherche-t-elle ? Un rôle au théâtre qu’elle n’a jamais eu ou à faire renaître l’histoire de son propre couple ? Le film est juste et soyeux dans ce suspens ou cette hébétude, assez bien rendue par le grand corps d’indolence faussement (ou vraiment ?) détachée jouée par Biolay. Surtout le long métrage, Comme une actrice de Bailly cherche sous les visages, les corps et les peaux des acteurs cadrés très près une vérité inquiète, celle de l’incompréhension et du malentendu qui peuvent surgir au sein d’un couple, endeuillant des années de complicité et de confiance.
Comme une actrice est assez beau dans cette auscultation délicate de la cellule- couple, cet animal étrange à l’alchimie mystérieuse. On sent que c’est cette passion grise, grave et mélancolique qui intéresse le réalisateur mais au lieu de s’en tenir à cette clinique austère du couple. Le film bascule ailleurs, comme s’il cherchait lui- même à se donner un vertige, un frémissement qui fait défaut à la mise en scène.
Le postulat- à la fois fantastique et donc très invraisemblable- accordé, nous voyons Julie Gayet se métamorphoser en Agathe Bonitzer, la jeune fille avec laquelle son mari (interprété donc par un Benjamin Biolay à la nonchalance étirée, exaspérante et prenante) croit retrouver la jeunesse de son désir. Le film prend alors des allures polymorphes oscillant entre le thriller hitchcockien (où Julie Gayet au chignon de Vertigo excelle en retenue exacerbée et blondeur propice), le conte triste et diaphane version Peau d’âne, le gore esquissé et le drame existentiel.
Malheureusement Comme une actrice ne suit radicalement aucune de ses voies. Sébastien Bailly analyse davantage les atermoiements du couple à bout de souffle, il le filme à flanc de visages et d’emportements contenus. Surtout il s’intéresse au vertige de son actrice principale. Vraie sœur de Catherine Deneuve dans Peau d’âne, le personnage de Julie Gayet ne cesse de guetter son miroir, questionnant son image, son devenir et l’on devine aisément la mise en abyme pour une actrice trop rare telle Julie Gayet.
On se prend à rêver de ce que David Fincher ferait du visage et des déchirements de Julie Gayet s’il l’avait filmée dans son furieusement cruel Gone Girl. C’est peut-être de cela dont souffre Comme une actrice : de ne pas être suffisamment radical en un endroit : de ne pas choisir nettement son genre. Thriller horrifique, drame conjugal, Conte cruel ? Tout est là à même niveau. Donc rien n’y est! Ou plutôt nous sommes au cœur du sujet de Comme une actrice : comment faire pour désirer encore? D’où le désir jaillit ? D’un visage, d’une confiance commune, d’une parole, d’une peau, d’un passé ?
Le film réussit à troubler et retenir par son élégance inquiète, sa confiance aiguë dans le pouvoir de crédibilité du cinéma et ses acteurs, sans convaincre, il réussit à interroger sans résoudre.
Sans doute les partis pris de Sébastien Bailly auraient trouvé une plus forte ampleur dans un format sériel autorisant alors son sujet à vivre toutes ses pistes dans un rythme plus adéquat. C’est tout ce que nous lui contons pour l’avenir : devenir le showrunner de l’adaptation sérielle USA de son propre film.
Comme une actrice : Bande-annonce
Comme une actrice : Fiche Technique
Réalisateur : Sébastien Bailly
Scénariste : Sébastien Bailly, Zoé Galeron
Avec Julie Gayet, Benjamin Biolay, Agathe Bonitzer, Cyril Gueï, Jenny Arasse, Zhiying Yan, Meiling Wang, Ava Baya…
Distributeur : Epicentre Films / Jour2fete
En salle le 8 mars 2023 / 1h 33min / Comédie dramatique
Il s’était déjà penché sur la saga Rockyet sur le binôme Stéphane Brizé-Vincent Lindon. Quentin Victory Leydier publie cette fois, toujours aux éditions LettMotif, une monographie consacrée à John Cassavetes.
Très libre sur la forme, plus passionnée qu’académique sur le fond, cette dernière nous permet de papillonner dans la filmographie du cinéaste américain, au gré des pérégrinations discursives de l’auteur. Avec John Cassavetes conjugue l’analytique, le définitoire et l’anecdotique, au sein d’une publication aérée faisant la part belle aux illustrations et caractérisée par son papier noble et épais. Une édition soignée, qui se lit avec légèreté, sans toutefois rien sacrifier des sophistications d’un cinéaste passé à la postérité. On a voulu creuser plus avant le sujet et adresser quelques questions à l’auteur, qui a eu l’amabilité de nous répondre.
Dans votre ouvrage, vous portez un regard critique sur ce que vous qualifiez d’« onanisme interprétatif ». Bien qu’il soit difficile de plaquer une grille de lecture uniforme sur le cinéma de John Cassavetes, qu’est-ce qui, selon vous, en constitue l’étoffe ?
Effectivement, je pense que trop souvent l’analyse permet à l’analyste de briller sans que cela rejaillisse sur le film. C’est régulièrement une entreprise assez narcissique. Je ne crois pas que ce soit comme ça qu’on donne envie de voir les films.
Assez simplement, je dirais que ce qui constitue l’étoffe des films de Cassavetes, c’est la liberté. J’ai conscience qu’en disant cela, on n’avance pas beaucoup ! Une liberté de ton et une liberté dans la façon de filmer les choses. Bien entendu, il y a des thématiques récurrentes, mais il me semble que ce que l’on retient surtout après le visionnage d’un de ces films, c’est le tourbillon dans lequel il nous entraîne, un tourbillon dans lequel la narration importe probablement moins que les situations qu’elle permet.
À mesure que vous commentez les différents films de John Cassavetes, vous vous demandez quelle en aurait été la réception critique et publique s’ils voyaient le jour aujourd’hui. Pourquoi ?
Au risque de passer pour un réactionnaire (que je ne suis pas), il m’arrive d’être inquiet lorsque je vois tout ce qui passe à la moulinette de la « cancel culture » aujourd’hui. Je me méfie du courant qui emporte et de l’air du temps. Ainsi, logiquement, je me questionne sur la place que pourraient occuper ces films aujourd’hui, tant l’intégrisme fait rage un peu partout. Est-ce que les personnages masculins seraient considérés tour à tour comme des pervers narcissiques (terminologie tellement à la mode), des machistes faisant des barbecues ou comme la quintessence de la toxicité de l’homme ? (Si l’homme est par nature toxique, ce que je ne crois pas, est-ce qu’on peut parler de la toxicité des femmes, ou est-ce interdit ?) Cela ne m’étonnerait pas et j’imagine que ces analyses hautement scientifiques rejailliraient sur le cinéaste. J’ai moi-même été confronté à cela : il y a par-ci par-là des chantres de la tolérance qui se révèlent en réalité de nouveaux censeurs, et on ne peut plus discuter. Il ne faudrait pas dire telle chose ni même la penser… Je serais même à leurs yeux un crétin parce que je loue un artiste plutôt que je ne l’attaque. Ça me met en colère et surtout m’effraie beaucoup. J’en parle peu dans le livre car, si j’aime bien faire de l’humour, j’essaie au maximum de ne pas être provocateur pour le seul plaisir de l’être. Mais quand j’observe la manière de penser de toute une catégorie de personnes, je me dis que je pourrais y aller bien plus fort par endroits ! Après tout, mon avis vaut bien celui d’un autre.
Cependant, il se peut que je me trompe, peut-être que les relations hommes-femmes décrites dans ces films ne poseraient de problèmes à personne et que les spectateurs seraient capables de saisir les situations. Je le souhaite d’ailleurs. En ce qui concerne la réception critique, je dois dire que cela m’intéresse nettement moins. Car de quelle critique parle-t-on ? De celle qui par essence se coule dans le moule de la doxa ? Celle qui donne des prix à des films qui se lovent dans une pensée à la mode ? Je n’ai pas l’impression que nous soyons dans une période qui cherche à rassembler mais bien plutôt, encore et toujours, dans l’ère de la division.
Vous revenez abondamment sur la consommation d’alcool ainsi que le langage gestuel et corporel des personnages de John Cassavetes. En quoi ces deux éléments structurent-ils son cinéma ?
Je crois que ces deux éléments sont intrinsèquement reliés : sous l’effet de l’alcool, notre corps ne fonctionne plus tout à fait de la même façon (notre esprit encore moins !). Et cela produit alors toute une variété de corps : ceux qui s’effondrent, ceux qui au contraire sont électrisés. L’alcool est le personnage qui revient le plus dans tous ces films. Il occupe des fonctions diverses : remontant, excitant, calmant… Et je trouve que cette substance est très bien représentée car sous toutes ses coutures, Cassavetes montrent tous les états que la consommation d’alcool fait naître, du premier au dernier verre (qui est toujours l’avant-dernier, si l’on en croit Deleuze).
Vous le confessez vous-même, Avec John Cassavetes est un essai peu académique. Vous papillonnez et digressez autant que vous analysez, avec une large place accordée aux photogrammes et aux anecdotes personnelles. Pourquoi ce choix éditorial ?
Tout à fait franchement, je n’avais pas envie de repartir sur un livre rigoureusement construit comme l’était celui consacré à Brizé et Lindon. Avec mon premier livre sur Rocky, j’avais eu le besoin de prouver que j’avais bien étudié donc il y avait quantité de notes en bas de pages, de références… Là, ça ne me disait rien parce que j’ai grandi avec Cassavetes. Je voulais donc me replonger là-dedans sans faire le professeur ou l’étudiant. Je sais aussi que certains de mes rares lecteurs apprécient que ce livre se lise plus facilement, comme un roman (peut-être plutôt comme un recueil de nouvelles, je dirais). Je crois que l’on peut apporter quelque chose avec humilité et il me semble que l’on n’est pas obligé de couper les cheveux en quatre pour parler d’art. Je ne sais pas si ce livre fait avancer le champ des idées et je m’en fous, je n’ai pas cette prétention. Je crois en revanche qu’il est sincère et qu’il donne envie. Peut-être même qu’on passe un bon moment !
En ce qui concerne ce choix de l’utilisation de nombreux photogrammes : Cassavetes, c’est une texture d’image et des morceaux de corps humains, il fallait pouvoir montrer ça et le montrer bien. C’est pour cette raison qu’avec Jean-François Jeunet, nous avons décidé de faire un livre plus beau que mes précédents, je veux dire un vrai livre d’art, avec un papier qui reçoit bien mieux les photos, avec le choix d’images pleine page… Le livre est donc un peu plus cher, mais j’en suis fier, parce qu’il se lit autant qu’il se regarde.
Conçu comme de la science-fiction, ce roman graphique signé de l’Espagnol Jaume Pallardó ne peut que faire résonner en nous certains souvenirs, presque comme s’il était déjà dépassé. Il ne manque néanmoins pas d’intérêt, même s’il pourrait aller plus loin dans son investigation.
Un virus a décimé l’humanité de façon foudroyante, cela vous rappelle quelque chose ? Effectivement, par bien des points, La mort rose rappelle ce que nous connaissons avec la pandémie de Covid-19, comme si l’auteur exploitait un filon bien balisé. Or, si l’album date de 2022 pour sa version française, il a été conçu et réalisé avant 2019. À le lire, on se dit que l’humanité était en quelque sorte préparée psychologiquement à la pandémie que nous connaissons, ce qui se révèle particulièrement troublant.
Pandémie et conséquences
Les survivants se sont organisés, en limitant drastiquement leurs sorties (très contrôlées). Ainsi, le personnage principal (Miguel), travaille comme enseignant à domicile pour des adolescents de niveau lycée. Il utilise la vidéo et Internet, comme ont fait les enseignants pendant le confinement. Les sorties ne se font qu’en portant une combinaison plastique à laquelle il faut faire très attention, car si jamais elle se déchire, les risques de contamination reviennent. Bien entendu, toutes les livraisons se font selon un protocole bien précis, avec décontamination et utilisation de systèmes du genre sas. L’action se situe à un moment où l’humanité espère entrevoir le bout du tunnel. D’ailleurs, Miguel se voit proposer un nouvel emploi dans le cadre de la reconstruction de la ville.
Pandémie et socialisation
Miguel vit seul, avec des relations limitées aux échanges virtuels par l’intermédiaire d’un écran. Son hobby est d’écrire. C’est ainsi que, sur un site de rencontres, il retient l’attention d’une jeune femme qui veut dépasser le cadre des échanges virtuels. Visiblement, elle connaît des lieux où on peut profiter en oubliant les contraintes imposées par le protocole sanitaire, une fois celles-ci réglées à l’entrée. Là, Miguel redécouvre avec plaisir quelques sensations un peu oubliées. Surtout, avec la jeune femme avec qui il fait connaissance, il fait d’autres rencontres. Il découvre ainsi que tout le monde ne perçoit pas la situation de la même façon.
Perception de la pandémie
Ainsi, certains doutent de l’existence même du virus et d’autres considèrent que l’épidémie est derrière eux depuis longtemps et que le gouvernement maintient la pression artificiellement pour profiter du fait que les tensions sociales sont étouffées dans l’œuf. Enfin, quelques-uns s’en fichent, n’ont pas d’opinion.
Pandémie, oui ou non ?
Avec cette BD, l’auteur se montre donc incroyablement visionnaire. Ce qu’il imagine ressemble de manière hallucinante à ce que nous avons connu, à quelques variations près. C’en est presque décevant pour qui chercherait une lecture originale. À cela viennent s’ajouter d’autres remarques négatives. D’abord, au niveau du dessin (trop dépouillé, surtout au niveau des décors, malgré quelques efforts), avec des personnages que l’auteur peine un peu à différencier physiquement. Quand on sait qu’ils portent très régulièrement une combinaison leur couvrant tout le corps, cela n’aide pas. Ensuite, pour un album épais (256 pages), il comprend des longueurs. Je pense ainsi à une double planche où, comme seuls dialogues, nous trouvons « putain » puis « merde » qui n’apportent pas grand-chose. La seule couleur de l’album est le rose, sous plusieurs nuances, justifiant parfaitement le titre. Mais certaines parties sont en noir et blanc. On finit par réaliser qu’elles se situent aux endroits sûrs, alors que le rose correspond aux lieux où réside un danger de contamination. Mais on a vu que certains personnages doutent de la présence de ce virus (et même de son existence). Autrement dit : la couleur se justifie-t-elle ici ou non ? Cela devrait conduire à de vrais doutes sur l’action des autorités. Mais du pouvoir en place nous ne saurons jamais rien d’intéressant (les seules informations proviennent de flashes télévisés). Tout juste si on apprend que celles et ceux qui ont les moyens ont accès à des lieux de liberté inaccessibles aux autres. Émergent finalement cette observation de groupes qui versent dans les théories conspirationnistes. On notera que l’auteur se contente de décrire ces individus avec leurs façons de raisonner et de se comporter. En effet, il n’apporte pas de réponse, nous laissant imaginer s’ils ont tort ou raison. Par contre, on voit bien ce qui se passe pour Miguel qui tente de faire comme si de rien n’était après avoir couru un risque évident par rapport au virus (ou prétendu virus). D’ailleurs, on observe aussi qu’il se comporte de manière assez naïve dès lors qu’une jeune femme cherche à le rencontrer. Il se laisse manipuler comme un débutant, agissant avec la seule motivation de pouvoir passer un peu de temps avec elle, découvrir ce qui lui tient à cœur et le partager.
La mort rose, Jaume Pallardó La Cafetière, mars 2022
Retour sur plusieurs parutions récentes. Au programme : Capitaine Vaudou : Le trésor de Christophe Colomb, Ange Leca, Les Petits Voyageurs de L’art : La Joconde de Léonard de Vinci et Eugénie de l’orthographe – Les règles méchantes.
Capitaine Vaudou : Le trésor de Christophe Colomb.Série directement inspirée du jeu de rôle éponyme édité par Black Book, Capitaine Vaudou entremêle différents éléments typiques des histoires de pirates, en y ajoutant une dimension surnaturelle et des enjeux à fort relief historiographique tels que l’esclavagisme ou les tensions anglo-irlandaises. Cette suite prolonge avec un vrai sens du spectacle un premier tome déjà prometteur. Aux Bahamas, une procession étrange est en marche, dans le but de capturer l’un des nombreux zombis qui hantent une île maudite. Les services de Cormac McLeod sont aussitôt sollicités, avec son frère Angus, réduit à l’état de mort-vivant, comme moyen de pression. Il va aussi entreprendre une initiation à la magie vaudou dans les Blue Mountains. Sombre, dessiné à traits fins par Darko Perovic, « Le trésor de Christophe Colomb » organise une ronde de personnages bien construits, dont les motivations entrent en collision les unes avec les autres. Entre Robert Louis Stevenson et la franchise Pirates des Caraïbes, Capitaine Vaudou parvient, à mi-chemin (quatre tomes sont prévus en tout), à un équilibre plaisant et à une efficacité appréciable.
Capitaine Vaudou : Le trésor de Christophe Colomb (T02), Jean-Pierre Pécau et Darko Perovic Delcourt, février 2023, 56 pages
Ange Leca. Inspirés du magnat de la presse Alfred Edwards et de la jeune comédienne Geneviève Lantelme, les personnages Alfred Clouët des Pesruches et Emma Capus disent quelque chose de la Belle Époque. Lui est un entrepreneur volage et souvent tyrannique, en délicatesse avec l’éthique et la loi. Elle est une comédienne bien mariée mais loin d’être épanouie, au point d’ailleurs d’entretenir une relation extraconjugale avec un journaliste alcoolique, Ange Leca, par ailleurs employé… par son mari. Ange porte assez mal son nom : ayant quitté la Corse après une déception amoureuse, il traîne ses guêtres dans les bars et se montre autant obsédé par l’alcool que par sa maîtresse Emma ou ce cadavre décapité et démembré que les eaux de la Seine, sorties de leur lit, ont fait remonter à la surface de Paris. Tout est là : le triangle amoureux, les mœurs de l’époque, une capitale sous les eaux, une enquête tapissée de mystère. Tom Graffin, Jérôme Ropert et Victor Lepointe n’ont plus qu’à faire avancer l’ensemble pour tenir le lecteur en haleine et caractériser plus avant leurs personnages tout en fêlures. On peut penser à Citizen Kane à travers le personnage d’Alfred Clouët des Pesruches. On décèle des parallèles évidents entre le meurtre impossible à élucider sur lequel enquête Ange et les victimes anonymes retrouvées en France et en Angleterre au début du XXe siècle, avant les avancées de la police scientifique. Sous ses dehors romanesques, bien maîtrisés, le récit se teinte d’un réalisme évident. Pour le reste, entre le drame, la romance et le polar, Ange Leca fait son œuvre, avec savoir-faire.
Ange Leca, Tom Graffin, Jérôme Ropert et Victor Lepointe Bamboo/Grand Angle, mars 2023, 72 pages
Les Petits Voyageurs de L’art : La Joconde de Léonard de Vinci.Comme le rappelle le dossier pédagogique glissé en fin d’album, Léonard de Vinci n’est aucunement réductible à La Joconde, bien que ce tableau, le plus célèbre du Musée du Louvre, constitue probablement sa réalisation la plus commentée. Ingénieur, scientifique, architecte, anatomiste en plus d’être un artiste accompli, l’homme a déployé ses talents à travers les disciplines et a pu compter sur bon nombre de mécènes au cours de sa vie, dont Laurent le Magnifique, Cesare Borgia ou François 1er. C’est ce dernier, justement, qui l’accueille au Clos Lucé, le parraine et tombe amoureux du tableau de Mona Lisa, qu’il va acquérir. Une œuvre de commande, qui se caractérise par la fixation des spectateurs par le regard de Lisa Gherardini, par un sourire mystérieux mais aussi par la technique du sfumato, qui consiste à superposer des couches fines de peinture pour créer des effets diffus et novateurs. Dans leur album, Carbone et Moon Li verbalisent chacun de ces points, à travers l’histoire de Lucas et Jade, capables de traverser les tableaux pour aller à la rencontre des artistes qui les façonnent. Évidemment, la fiction se mêle aux faits historiques et l’on reste, considérant le public auquel s’adresse cette nouvelle collection, à la surface des choses. Mais il n’empêche que le génie de Léonard de Vinci et l’histoire de La Joconde – de sa création à sa vénération en passant par son vol par un ouvrier du musée en 1911 – sont très bien restitués et constituent une entrée en matière plutôt engageante.
Les Petits Voyageurs de L’art : La Joconde de Léonard de Vinci, Carbone et Moon Li Kennes, février 2023, 48 pages
Eugénie de l’orthographe – Les règles méchantes.Dans cet album à finalité pédagogique, les célèbres patates de David Berry prennent part à des scènes de la vie quotidienne. À ceci près qu’une manifestation inattendue, prénommée Eugénie, apparaît pour corriger la moindre de leurs fautes syntaxiques, grammaticales ou orthographiques. Les « règles méchantes » annoncées dans le titre de l’album concernent des liaisons, des accords, des participes passés ; elles sont souvent bafouées, parfois contre-intuitives, la plupart du temps source d’hésitations pour les locuteurs et rédacteurs que nous sommes. Aurore Ponsonnet et David Berry mettent en vignettes des personnages loufoques dans des situations ordinaires. Chacune de leurs incartades donne lieu à une correction immédiate d’Eugénie, présentée comme un génie de la langue française. Évidemment, ces remises en question paraissent d’abord intempestives, mais les Lambert, puisque c’est eux que le lecteur est appelé à suivre, finissent par s’en accommoder, quand ils ne réclament pas eux-mêmes l’intervention de leur magicienne ! Bon enfant, bien moins empesé que les ouvrages de référence sur la question (c’est le but affiché !), Eugénie de l’orthographe comprend une vingtaine de fiches didactiques, illustrées par des exemples concrets, et aisément assimilables par les enfants.
Eugénie de l’orthographe – Les règles méchantes, Aurore Ponsonnet et David Berry Lapin, mars 2023, 112 pages