« Ceci n’est pas un atlas » : rendre visible l’invisible

Les éditions du commun publient Ceci n’est pas un atlas, un ouvrage collectif permettant de mettre en lumière, à travers 21 cas concrets, la manière dont la cartographie peut être adoptée à des fins critiques, en exploitant des données (publiquement disponibles ou collectées à cette fin) pour objectiver des situations sociales méconnues et offrir une meilleure visibilité à des groupes habituellement marginalisés.

Ce que l’on peut qualifier de « contre-cartes » repose sur des cartographies subversives, pertinentes quand il s’agit de remettre en question les représentations dominantes de l’espace, de la géographie et de la politique. Ces cartes sont traditionnellement créées pour contester des conceptions socioéconomiques, géopolitiques ou ethnoculturelles partiales, et parfois employées pour justifier l’oppression, l’exploitation et/ou l’exclusion. Certains des exemples les plus célèbres de contre-cartes sont dûs à W.E.B. Du Bois, qui a créé des représentations mettant l’accent sur certaines données démographiques, économiques et éducatives portant sur les Afro-Américains aux États-Unis. Les cartes du sociologue ont mis en évidence les inégalités raciales dans les domaines de l’éducation, du logement et de l’emploi. Elles ont contribué à remettre en question les stéréotypes et les préjugés raciaux dominants de l’époque.

Les cartographies sont importantes, car elles permettent d’objectiver l’état d’un espace en fournissant une représentation visuelle des éléments géographiques et de leur organisation. Elles rendent compte de la topographie, de la répartition des ressources, des activités économiques et des populations sur un territoire donné, en s’intéressant tant aux stocks qu’aux flux. Cependant, les partis pris du concepteur de ladite carte en conditionnent parfois le message. Les choix des symboles, des échelles, des couleurs et des légendes peuvent par exemple orienter l’interprétation que l’on fait d’une carte. Ceci n’est pas un atlas est lui aussi symptomatique de ces choix. Les cartographies qui le composent visent à étendre la visibilité et l’empowerment de groupes sociaux qui en étaient auparavant dépourvus.

Ces partis pris ne sont pas sous-jacents, ils se voient clairement exprimés par les différents auteurs. Ainsi, les contre-cartes présentées vont donner une voix à des populations et des phénomènes qui ne sont habituellement pas ou mal représentés dans les cartographies dites classiques. Cela donne lieu soit à une relecture des faits en remettant en question les conceptions dominantes de l’espace et de la géographie, soit à la mise au jour d’une réalité qui, jusque-là, ne se donnait pas les moyens d’être objectivée (par faute de données ou d’interprétation de ces données).

Objectiver des réalités cachées 

Les contre-cartes peuvent être utilisées pour promouvoir des revendications territoriales, des luttes écologiques, des campagnes de solidarité locale ou internationale, des projets de développement local… Dans Ceci n’est pas un atlas, les auteurs reviennent amplement sur la méthodologie qui guide leur travail, avant d’en exposer les principales leçons. L’analyse de la gentrification dans la baie de San Francisco n’explique pas seulement comment la spéculation immobilière engendre des départs forcés : elle en étudie les causes et les effets croisés, démontrant à l’aide d’un travail de cartographie narrative les corrélations entre les prix des loyers, les expulsions et les mutations démographiques des quartiers. Les deux derniers phénomènes touchent principalement les populations précaires (jeunes, mères célibataires, etc.), ouvrières, latino-américaines ou afro-américaines. L’outil cartographique peut aussi revêtir un apport inestimable dans des démarches d’audit public et de mission d’enquête. Grâce au travail d’Hyderabad Urban Lab, on parvient à des conclusions édifiantes sur les quartiers informels, le circuit des déchets ou la pénurie de toilettes publiques à Hyderabad (six millions d’habitants, 186 installations sanitaires disponibles).

Plus loin dans l’ouvrage sont évoqués le mouvement des squats à Berlin, une entreprise de cartographies autochtones au Brésil ou la spatialisation du harcèlement sexuel en Égypte, avec l’initiative HarrasMap. Le projet genderATlas permet de mettre en contexte le problème de la granularité des données, avec un espace structuré conformément à la hiérarchie établie par l’administration politique. Une nouvelle fois, les aspects méthodologiques sont évoqués, avec par exemple l’exploitation de données ouvertes ou l’extraction de données issues de Wikipédia à l’aide d’un script Python. Et pour la petite histoire, 57,4 % des rues de Vienne portent le nom d’un homme, contre seulement 5,2 % pour les femmes – soit un rapport de 1 sur 11. Le sans-abrisme à Newcastle upon Tyne est quant à lui mis en relief à travers les commentaires géographiques de trente personnes ayant effectivement expérimenté la vie dans la rue. Elles ont annoté des cartes bidimensionnelles de manière à rapporter les expériences vécues à tel ou tel endroit. Une autre cartographie raconte les aspérités spatiales, temporelles, pécuniaires, policières et politiques qui jalonnent la route des migrants. Le chemin de l’exil s’objective alors à travers les contrôles policiers, le froid, l’injustice, le danger ou la chance.

Ce très bel ouvrage, dont les intentions demeurent des plus louables, se clôture par un petit mot des différentes parties prenantes du projet.

Ceci n’est pas un atlas, ouvrage collectif
Éditions du commun, février 2023, 350 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Kwaïdan (1964) de Masaki Kobayashi : le temps suspendu des spectres

Si sa durée et son rythme peuvent représenter une épreuve exigeante pour le public d’aujourd’hui, "Kwaïdan" n’a en revanche rien perdu de sa poésie et de son enchantement des sens. Une œuvre inclassable et envoûtante.

C’est un navet ? C’est un étron ? Non, c’est Supergirl !

Pourtant rompu aux films mettant en scène des outsiders et des femmes fortes, Craig Gillespie rate complètement le coche avec son "Supergirl" qui n'arrive jamais à n'être plus qu'un banal épisode "filler" laid et inconséquent dans un univers étendu DC pourtant en pleine croissance. Désespérant.

On l’appelait Robin des Bois : la dette de sang

Robin des Bois n'a jamais été héroïque. Michael Sarnoski le prouve avec un Hugh Jackman bouleversant dans un film de rédemption âpre, loin de toute adaptation romanesque. Un récit à deux vitesses, violent puis contemplatif, qui gratte sous la légende pour retrouver l'homme, et ce qu'il doit à ses morts.

Soudain : soudain l’aurore, Hamagushi et l’humanité absolue

"Soudain", chef-d'œuvre signé Ryûsuke Hamaguchi (Oscar pour "Drive My Car"), adapte une correspondance bouleversante. Virginie Efira et Tao Okamoto, récompensées à Cannes, portent ce film de trois heures quinze sur la maladie, l'amitié et le soin comme acte politique.

André is an Idiot : le dernier cri d’un condamné

On connaît tous un André. Ce type qui blague sur tout, qui vit à fond, qui remet au lendemain ce qu'il devrait faire aujourd'hui. "André Is an Idiot", prix du public à Sundance 2025, raconte comment cet homme-là a appris, trop tard et avec humour, ce que mourir veut vraiment dire.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Quelle place pour les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain ?

Sébastien David et Hélène Valmary dirigent aux PUR un ouvrage collectif intitulé Les super-héros dans le cinéma hollywoodien contemporain. Ce dernier prend le blockbuster au sérieux : plus qu'un produit industriel ou le symptôme patenté de l’hégémonie Marvel, le super-héros y est analysé comme carrefour de formes, de gestes, de sons, de corps ou encore de croyances. Un laboratoire où le cinéma contemporain rejoue, parfois malgré lui, toute une histoire des images.

« Les Trois Maisons de Michel Foucault » : les demeures de la pensée

Avec "Les Trois Maisons de Michel Foucault", les Presses universitaires de Rennes prennent le parti d'explorer le philosophe français à travers Poitiers, Vendeuvre et Verrue. Le livre transforme ces lieux de vie en véritables chambres d’écho de son œuvre. Une manière singulière, remarquablement incarnée, d’approcher une pensée souvent réduite à ses concepts les plus célèbres.

Léa Lahannier dans les entrailles du cinéma d’horreur français

Avec "Au bord de l’abîme : où en est le cinéma d’horreur français ?", Léa Lahannier entreprend un état des lieux du genre horrifique hexagonal. Elle en exhume la mémoire cinématographique, les motifs, les contradictions et les métamorphoses. C'est à découvrir aux éditions LettMotif.