Goutte d’or : Au nom du père

Présenté à la Semaine de la Critique, le troisième long-métrage de Clément Cogitore – Goutte d’or – est une œuvre cinématographique (d)étonnante. Entièrement située dans le quartier parisien dont il porte le nom éponyme, le film évite la radiographie misérabiliste et aborde le sujet de l’immigration avec poésie et subtilité.

 Quand la Goutte d’or devient une héroïne de cinéma

Clément Cogitore est un artiste multiple, à l’aise dans tous les registres, tour à tour plasticien, réalisateur ou encore metteur en scène d’opéra. Son premier long-métrage – Ni le ciel ni la terre – avait fait sensation lors de sa présentation à la Semaine de la Critique en 2015. Le réalisateur s’était ensuite fait plus rare au cinéma, à l’exception du documentaire Braguino sortie en 2017.

Le cinéaste revient en grande forme dans la stratosphère cannoise en présentant son dernier né – Goutte d’or – à la Semaine de la Critique. Clément Cogitore réussit une œuvre dense où la poésie des images côtoie un fort discours politique.

L’intrigue se déroule dans le quartier de la Goutte d’or à Paris. Ramsès (Karim Leklou) est un « mage » de pacotille qui a fait de la voyance un juteux business. Sa clientèle et son succès gênent. Ce dernier fait trop d’ombre aux autres « voyant.e.s » de Barbès. Il est bientôt approché par une bande d’adolescents qui lui demandent de retrouver un certain Saïd, qui s’est fait la malle après avoir dérobé un mystérieux « trésor ». Les choses se compliquent lorsque Ramsès découvre le corps dudit jeune homme dans une benne à ordure. C’est ici que Goutte d’or bascule.

Une chronique filiale et politique

Le film ne constitue en rien une énième chronique misérabiliste sur l’un des quartiers les plus défavorisés de la capitale. Et c’est tant mieux. L’inverse est aussi vrai. Car, Goutte d’or n’est pas une œuvre dégoulinante d’optimisme niais. Le réalisateur brosse le portrait d’habitant.e.s qui se battent pour conserver un business dont ils ne peuvent résolument se passer s’ils veulent nourrir leur famille.

Ramsès en fait partie. Le personnage –comme tous ceux que l’on entrecroise – est, d’une certaine façon, poussé vers l’illégalité en raison des inégalités sociales (et étatiques) qu’il subit du fait de la couleur de peau et de l’origine géographique. Clément Cogitore ose aborder (autrement) un sujet fréquemment galvanisé par les médias et certains partis politiques (et, ce, souvent au mépris de la réalité). Le film aborde, de front, la question du sort que notre société réserve aujourd’hui aux mineur.e.s immigré.e.s, qui tout juste arrivé.e.s en France, se retrouvent livré.e.s à eux-mêmes dans un Paris qui (se) refuse de leur venir en aide.

Les adolescents qui gravitent autour de Ramsès sont, de fait, de jeunes émigrés venus de Tanger à pied. Tous en quête d’une vie meilleure, ces derniers rêvaient de l’Europe comme d’une terre d’accueil qui pourrait les extraire de la misère. C’est pourtant un Eden de cauchemar qui s’ouvre pour ces jeunes rêveurs. Mineurs réduits à dormir dehors, (honteusement) qualifiés de « délinquants » par un système incapables de leur offrir un semblant d’humanité.

Goutte d’or évoque l’histoire d’une double filiation. Si Ramsès devient un père spirituel pour les adolescents, il en est aussi le fils. C’est de la sacralité de ce lien que naît une véritable magie qui transforme la noirceur en lumière, le désespoir en goutte d’or.

Goutte d’or : fiche technique

Le film Goutte d’or, de Clément Cogitore, est présenté à la Semaine Internationale de la Critique au Festival de Cannes 2022 en séance spéciale.

Scénario et réalisation : Clément Cogtore
Interprètes : Karim Leklou, Yilin Yang, Malik Zidi
Société de production : Kazak Productions
Distributeur : Diaphana Distribution
Genre : drame
Durée : 98 minutes

France – 2022

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.