Festival de Cannes 2022 : Men, d’Alex Garland

Quand Alex Garland, après deux premiers films inimitables, revient avec un petit bijou du cinéma de genre, hallucinogène et troublant, on ne peut qu’avec joie découvrir sa collaboration avec A24 qui se distingue par des productions de plus en plus horrifiques, singulières et borderlines. Un duo d’exception pour l’avenir du septième art.

Synopsis : Après avoir vécu un drame personnel, Harper décide de s’isoler dans la campagne anglaise, en espérant pouvoir s’y reconstruire. Mais une étrange présence dans les bois environnants semble la traquer. Ce qui n’est au départ qu’une crainte latente se transforme en cauchemar total, nourri par ses souvenirs et ses peurs les plus sombres.

Comment se remettre d’une expérience aussi hors-norme que la nouvelle oeuvre d’Alex Garland ? Comment expliquer l’inexplicable ? Retour sur un des films les plus fascinants de la 75e édition du Festival de Cannes.

Aux premiers abords, le film donne un ton onirique et naturaliste, mais plus le personnage de Jessie Buckley se console dans la campagne anglaise isolée, plus cette terre de quiétude s’assombrit pour ne laisser que malaise et mélancolie. Le réalisateur a un véritable don pour faire de son environnement un personnage à part entière. L’énergie qui se dégage du film est bourrée de complexité, à la fois paisible et asphyxiante. Pourtant les premières longueurs pourraient en raviser plus d’un, à se demander si tout du long, on ne ferait que suivre les petites ballades environnantes de la mystérieuse Harper. Mais Alex Garland sait comment donner satisfaction à son audience dès les premières notes, en deux ou trois tours.

D’abord, la scène d’ouverture est fascinante, aux limites de l’imaginaire, avec un ralenti qui nous ferait presque retenir notre souffle, à l’image des souvenirs d’une protagoniste paralysée. En second, l’humour irrésistiblement british de Rory Kinnear, qui pour le film, eut le privilège d’une totale liberté d’improvisation.

Le ton s’amène petit à petit, démarrant sur des petites hallucinations douteuses, dont on ne sait trop si elles sont destinées au public ou à l’héroïne. Puis la folie vient s’étendre sur notre épaule quand à toutes les portes, les traits de Rory Kinnear deviennent perceptibles, comme un homme aux mille visages, ou mille visages en un seul homme. Nos croyances sont altérées, nos doutes emprisonnés.

Au-delà du réel

Miss Marlow découvre les conséquences d’un tel isolement, réveillant en elle les peurs les plus profondes, comme un conte moderne à la Freddy Krueger, hormis que ses cauchemars à elle la poursuivent même éveillée. D’un hôte malaisant à l’enfant agressif, en passant par un rôdeur nu ou encore un prêtre indécent, les multiples personnalités de Rory Kinnear sont d’une exécution bluffante. De là, la frayeur suit de près Jessie Buckley et le cottage qui au départ se devait d’être un havre de paix, se trouve être un huis clos de terreur, une croisade labyrinthique vers une délivrance sous forme de rédemption.

Une descente aux enfers qui se fait crescendo, jusqu’à une scène interminable d’une succession d’accouchements schizophréniques, une séquence totalement hors du temps mais captivante.
Alex Garland préserve son statut de grand cinéaste novateur avec cette belle métaphore du deuil, véritable offrande à toutes expériences cinématographiques.

Men est LE coup de coeur de ce Festival de Cannes 2022, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs.

Men – Bande-annonce :

Men – Fiche technique :

  • Réalisation : Alex Garland
  • Distribution : Jessie Buckley, Rory Kinnear, Paapa Essiedu
  • Scénario : Alex Garland
  • Décors : Mark Digby
  • Costumes : Lisa Duncan
  • Photographie : Rob Hardy
  • Musique : Ben Salisbury, Geoff Barrow
  • Montage : Jake Roberts
  • Sociétés de production : A24, DNA Films
  • Genre : horreur, drame
  • Durée : 100 min
  • Royaume-Unis – juin 2022

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Charlotte Quenardel
Charlotte Quenardelhttps://www.lemagducine.fr/
Mordue de ciné depuis mes jeunes années, allant de The Thing à Moulin Rouge, Lost Highway ou encore To Have and Have Not, je m'investis à nourrir cet hétéroclisme cinématographique en espérant qu'il me nourrisse à son tour. Et peut-être qu'en passant, je peux en happer un ou deux sur ma route. Après tout, comme disait Godard : “Je ne veux parler que de cinéma, pourquoi parler d’autre chose ? Avec le cinéma on parle de tout, on arrive à tout.”

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