Pickpocket, de Robert Bresson, la morale dans le crime

En signant Pickpocket, Robert Bresson déjoue la tentation d’un film policier et réalise une œuvre morale forte et originale.

Au début de son film, Robert Bresson nous prévient : malgré le titre, malgré le sujet, il n’a pas voulu faire un film policier. Et d’ailleurs, il va systématiquement déjouer toutes les situations qui auraient pu faire de Pickpocket une œuvre policière. Ainsi, dans la scène d’ouverture, lorsque les policiers embarquent Michel, on ne voit ni l’arrestation, ni l’interrogatoire, la caméra se contentant de montrer Michel conduit au poste, puis le moment où il est libéré. Et si le commissaire est un des personnages principaux du film, ce n’est pas pour faire de Pickpocket un film policier, mais une interrogation morale.
Mais alors, qu’est-ce donc que Pickpocket ?
Une oeuvre morale, et une oeuvre esthétique.

Par la précision d’une réalisation qui scrute et magnifie le moindre geste, Robert Bresson transforme l’acte du pickpocket en œuvre d’art. Comme n’importe quel art, le vol nécessite une théorie (d’où la présence du livre sur Barrington, Le Prince des pickpockets) et surtout beaucoup d’entraînement. Les scènes où Michel apprend son art sont particulièrement belles : Bresson filme un véritable ballet manuel, dont la splendeur est encore rehaussée par la musique de Lully. Et on a l’impression que c’est en artiste qu’agit Michel, guidé par la beauté du geste beaucoup plus que par l’appât du gain. Il avoue lui-même que “les prises ne valaient pas le risque”. Michel est un esthète du vol, et nous avons là un bel exemple de ce que peut faire le cinéma, transformant un acte vulgaire en œuvre d’art.

Mais, pour Michel, le vol a, de surcroît, une autre valeur. Une valeur presque sociale. Il suffit de quelques plans pour comprendre que glisser ses mains en douce dans un sac à main ou dans la poche d’une veste est le seul contact physique que Michel se permet avec les humains autour de lui. Même lorsqu’il s’agit d’aller voir sa mère, il rechigne et préfère lui transmettre l’argent qu’il a “gagné”.
Michel est un personnage maladivement seul, et le vol lui permet de construire une sorte de lien social. Avec ses complices bien sûr, mais aussi avec le commissaire. Il faut voir comment Michel abandonne la discussion de son ami pour rejoindre le commissaire au bar, comme s’il se livrait à lui. D’ailleurs, Michel sera, plusieurs fois, en équilibre sur cette corde raide, entre liberté et désir d’être reconnu pour ce qu’il est par le policier (le commissaire serait-il une figure paternelle dont Michel chercherait l’approbation, voire le respect ?).
C’est là que l’aspect moral du vol semble apparaître. Michel ne cherche-t-il pas à se faire attraper ? Ne cherche-t-il pas à expier un vol d’origine, le vol de l’argent de sa mère, qu’il veut racheter en donnant régulièrement les fruits de ses larcins à sa mère ?

Donc, Michel abandonne son ami au bar pour aller rejoindre le commissaire. Et là, que lui dit-il ?
Il lui affirme que certains êtres sont si exceptionnels, tellement au-dessus du lot, que les lois ordinaires ne devraient pas s’appliquer à eux.
Pour tout lecteur de Dostoïevski, cette proposition devrait rappeler quelque chose. Dans Crime et Châtiment, Raskolnikov dit exactement la même chose au policier qui enquête sur lui. D’ailleurs, les liens entre le criminel et le policier sont les mêmes dans le roman russe et dans le film français : le commissaire sait dès le début que Michel est un pickpocket, mais n’a aucune preuve matérielle qui permettrait de l’arrêter. Michel, quant à lui, est dans un entre-deux, à la fois repoussant l’idée d’être arrêté, et en même temps cherchant à l’être. A ce titre, la fin cultive encore cette ambiguïté.
En fait, le film de Bresson cultive encore plus la ressemblance avec le roman de Dostoïevski. L’arrestation, sans cesse repoussée, est une rédemption. Sans elle, Michel reste prisonnier de sa kleptomanie, qui l’oblige à revivre sans cesse cet événement passé douloureux, honteux. D’où l’aspect moral de cet acte du pickpocket, comme s’il cherchait sans cesse à se faire attraper, comme une issue à sa situation.

Malgré sa sobriété, Pickpocket est une œuvre maîtrisée, profonde et complexe. Chaque plan, chaque image est essentielle, rien n’est superflu. Bresson fait le choix d’une narration originale, qui rejette toute forme de réalisme pour insister sur le caractère de conte moral. Le résultat est une œuvre dense, déroutante mais fascinante, épurée et d’une grande beauté.

Pickpocket : bande annonce

Pickpocket : fiche technique

Scénario et réalisation : Robert Bresson
Interprètes : Martin LaSalle (Michel), Marika Green (Jeanne)
Photographie : Léonce-Henri Burel
Musique : Jean-Baptiste Lully
Montage : Raymond Lamy
Production : Agnès Delahaie
Société de production : Compagnie Cinématographique de France
Société de distribution : Lux Compagnie Cinématographique de France
Genre : drame
Durée : 76 minutes
Date de sortie : 16 décembre 1959
France – 1959

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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