En Quatrième Vitesse : l’Amérique au bord du précipice

En Quatrième Vitesse, c’est un des sommets du film noir.
En Quatrième Vitesse, c’est aussi la description d’un monde absurde baignant dans la terreur du nucléaire.
En Quatrième Vitesse, c’est la maîtrise insolente d’un cinéaste qui n’en est qu’à son cinquième film mais qui est déjà capable de donner une inoubliable leçon de cinéma.

Du film noir, En Quatrième Vitesse retient les éléments principaux. Adapté (assez librement, il faut l’avouer) d’un roman de Mickey Spillane, le film d’Aldrich suit une enquête du détective privé Mike Hammer. Décor urbain, histoire criminelle qui permet une description sombre et désabusée de l’Amérique des années 50, question essentielle de la morale : tous les ingrédients sont réunis.

La morale des personnages est un des points sombres du film. Quasiment tout le monde, à de rares exceptions, trahit quelqu’un durant l’action. A part Velda, la secrétaire de Mike, et peut-être le garagiste Nick, pas une personne n’est fiable ici. Les policiers sont violents et méprisants ; non seulement ils n’enquêtent pas, mais ils ont sans doute participé à l’internement de Christina, la jeune femme sur laquelle s’ouvre le film. D’ailleurs, il est parfois difficile de faire vraiment la différence entre policiers et criminels. Quant à Mike Hammer, il est loin du héros des romans de Spillane. Nous avons ici un personnage égoïste et violent, qui est un danger pour tout son entourage : les cadavres s’accumulent autour de lui.

Si, au moins, cela lui permettait d’avancer… Mais il est possible d’affirmer que, dans ce film, jamais le « héros » n’a vraiment compris ce qui se passe. Le détective est entraîné par les événements sans jamais dominer quoi que ce soit. Les informations dont il a besoin parviennent à lui, mais lui ne réussit pas à faire progresser l’enquête. D’où cette impression paradoxale qui se dégage du film : le protagoniste est constamment en mouvement, mais rien n’avance.

Mouvement perpétuel

En Quatrième Vitesse mérite bien son titre français, tant le film se déroule à toute allure. Dès la scène de pré-générique, nous voyons une jeune femme courir sur une route, en pleine nuit, essayant d’arrêter des voitures. Elle parviendra finalement à stopper (au prix d’un accident) le véhicule de Mike Hammer. A partir de ce moment-là, le détective sera presque toujours en mouvement, que ce soit à pied ou en voiture. La voiture est d’ailleurs un des lieux principaux de l’action : elle sert non seulement à se déplacer, mais aussi à se cacher, à connaître l’identité de quelqu’un, et elle est même utilisée comme une arme létale.

Le paradoxe, c’est que tous ces déplacements ne vont nulle part. Au mieux, Mike Hammer tourne en rond, allant sans cesse dans les mêmes lieux (son appartement, celui de Ray Diker ou de Lily Carver, le garage de Nick). Au pire, sa progression bute brutalement sur les obstacles posés sur sa route, que ce soit la voiture des criminels ou l’océan qui empêche sa fuite… Ce qui renforce l’impression que le détective n’a aucune prise sur les événements.

Cela participe à la description de ce monde absurde où rien ne semble régit par les lois habituelles. Dans En Quatrième Vitesse, rien ne fonctionne comme prévu, que ce soit pour Mike Hammer, pour les policiers ou même pour les criminels. On est loin de polar où les bandits planifient tout minutieusement et où l’enquêteur parvient à les stopper grâce à ses talents. Ici, Hammer ne réussit finalement rien, et les criminels non plus.

L’angoisse face au danger invisible

Ce sentiment d’absurde renforce le caractère angoissant qui inonde le film dès sa scène d’ouverture. Christina courant seule, pieds nus, sur une route quasiment déserte, ne cesse de regarder derrière elle vers un danger que l’on sent terrible mais qui reste invisible. L’idée de la terreur invisible est une des grandes réussites du film. La maîtrise des cadrages et de l’éclairage participe pleinement de cette ambiance tendue et anxiogène. Dès le début, nous avons l’idée que l’ennemi est invisible, que cet ennemi soit humain ou qu’il soit contenu dans une boîte spéciale. Les cadres sont souvent penchés, construisant des images axées en diagonale, idéales pour suggérer la folie.

Les éclairages du film sont extrêmement travaillés aussi. De nombreuses scènes d’En Quatrième Vitesse se déroulent de nuit, avec un éclairage très faible (qui dut être un casse-tête pour le chef opérateur). Les visages sont dans l’ombre, rien n’est visible dans le décor. Cette lumière très faible symbolise parfaitement l’état de compréhension du protagoniste, qui reste prisonnier de la nuit. La lumière ne s’étend pas, le monde alentour reste incompréhensible et inaccessible.

Techniquement, En Quatrième Vitesse est exceptionnel. Le moindre plan, la moindre séquence est ciselé comme un diamant. L’inventivité dont fait preuve Robert Aldrich éclate à chaque instant. Le rythme est rapide et sans faille. Le film s’enfonce dans un crescendo d’angoisse vers un final proprement apocalyptique (très différent de celui du roman) qui dévoile le véritable sujet de cette peur diffuse, la réelle nature du danger qui menace les personnages. Le montage est sec, nerveux, et confère au film une violence froide. La photographie grise achève l’instauration d’une vision très désabusée et désenchantée de l’Amérique : En Quatrième Vitesse nous montre un pays qui fonce dans le mur ou en équilibre instable au bord du précipice. Un film qui se révèle glaçant.

En Quatrième Vitesse : bande annonce

En Quatrième Vitesse : fiche technique

Titre original : Kiss me deadly
Réalisateur et producteur : Robert Aldrich
Scénario : A. I. Bezzerides, d’après le roman de Mickey Spillane
Interprètes : Ralph Meeker (Mike Hammer), Maxine Cooper (Velda Wickman), Wesley Addy (Pat Murphy), Mort Marshall (Ray Diker), Paul Stewart (Carl Evello)…
Photographie : Ernest Laszlo
Montage : Michael Luciano
Musique : Frank De Vol
Société de production : Parklane Pictures Inc.
Société de distribution : United artists
Genre : film noir
Durée : 106
Date de sortie en France : 9 septembre 1955

Etats-Unis – 1955

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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