A Canterbury tale, portrait spirituel d’une Angleterre pluriséculaire

Tourné juste après le Colonel Blimp, A Canterbury tale est un film passionnant et riche en signification, une œuvre unique et inclassable, au croisement de nombreux genres, mais aussi de plusieurs époques et de multiples thématiques. Une des plus grandes réussites du duo Michael Powell et Emeric Pressburger.

Pour un public britannique, le nom de Canterbury a une résonance religieuse particulière. Si le roi (ou la reine) d’Angleterre est le chef suprême de la religion anglicane, le premier personnage religieux du pays est l’archevêque de Canterbury. La ville est donc un des centres de la vie spirituelle de l’Angleterre, et c’est un des aspects qu’il faut garder à l’esprit au moment d’entamer ce film.
D’emblée, A Canterbury tale fait le lien entre le passé médiéval et l’époque contemporaine du tournage (donc 1944, en pleine guerre). Le titre renvoie, bien évidemment, au classique de Chaucer, un des piliers de la littérature anglaise, dont une voix off nous lit un extrait en ouverture. On y mentionne un pèlerinage annuel qui amène les habitants du comté du Kent vers la cathédrale de Canterbury afin de déclencher des miracles.
Une ellipse de folie nous fait alors passer du Moyen Âge à l’ère moderne : un jeune aristocrate regardant son faucon en plein vol se transforme en un jeune soldat regardant un avion en plein vol. Nous voici alors dans l’époque contemporaine du tournage, dans une Angleterre bombardée quotidiennement par la Luftwaffe, mais les liens entre le passé et le présent forment la trame du film. Ainsi, la jeune Alison Smith croit entendre les pèlerins médiévaux et leur musique alors qu’elle se trouve sur la route antique qui mène à Canterbury. Les convois de pèlerins à cheval se sont transformés en colonnes de chars. Et l’ensemble du film est construit, finalement, comme ce pèlerinage qui conduira ces trois protagonistes modernes (un soldat britannique, un G.I. et une jeune femme) vers la cathédrale de Canterbury.
Un pèlerinage interrompu en ce qui concerne Bob Johnson. Sergent américain, il devait se rendre à Canterbury mais, suite à une inadvertance, il descend du train à la gare précédente, dans le village de Chillingbourne. Là, il rencontre un sergent britannique, Peter Gibbs, qui doit rejoindre son unité, et uen jeune femme, Alison Smith. Celle-ci s’est portée volontaire pour accomplir des travaux des champs, dans un contexte de guerre où, les hommes étant partis au front, il manque de la main d’oeuvre pour les travaux agricoles. Le trio se rendant à l’hôtel du village, en plein couvre-feu (donc avec l’interdiction d’allumer les lumières, Alison se fait agresser par un inconnu qui lui verse de la colle dans les cheveux. Les protagonistes apprennent ensuite que ce type d’agression est devenu fréquent dans Chillingbourne. L’agresseur est surnommé le Colleur.
Le lendemain, Alison parvient à persuader l’Américain d’enquêter avec elle pour découvrir l’identité du Colleur. Une enquête qui va surtout servir d’excuse à une plongée pleine d’émotion dans la vie quotidienne de la campagne britannique, à la rencontre d’un monde paysan dont les pratiques n’ont guère changé depuis l’époque médiévale. Là aussi, les réalisateurs font ressurgir dans le présent les images du passé, les savoirs ancestraux, la vie antique d’un monde qui semble avoir échappé à l’évolution. Tout cela est encore renforcé par le fait que l’un des personnages principaux, Tom Colpeper, donne des conférences sur le Kent, ses beautés et son histoire.
En fait, lors de nombreuses scènes du film, il est difficile de dire dans quelle époque on se situe, tant ce qui s’y passe aurait pu se dérouler 600 ans plus tôt sans grands changements. C’est ce lien constant entre passé et présent, cette résurgence permanente du passé dans le monde contemporain, qui fournit la trame du film.

Mais A Canterbury tale ne se limite pas à cela. A travers les nombreuses discussions qui parsèment ce film, Powell et Pressburger abordent de multiples sujets, toujours de façon légère. La musique, les différences entre les USA et l’Angleterre, beaucoup de choses traversent le film et en font une œuvre riche et dense, sans que jamais les réalisateurs ne cherchent à nous en mettre plein la vue. Bien au contraire, il y a une fluidité du récit qui, bien que lent, ne s’interrompt jamais et reste passionnant d’un bout à l’autre.
Car ce qui va intéresser les réalisateurs, finalement, ce n’est pas de connaître l’identité de ce Colleur, simple excuse pour le reste. Le projet principal est, sans aucun doute, l’éloge de la vie quotidienne dans la campagne anglaise. Lorsque l’identité du Colleur est dévoilée, ses justificatifs sont intéressants : son but, c’est que ses victimes, toutes de passage dans le comté, puissent s’arrêter et avoir une chance de découvrir la beauté, la tranquillité, la douceur de vivre du Kent. De fait, le film se réserve de longues plages contemplatives sur les beautés de la campagne, et le tout est baigné presque constamment d’une lumière superbe. La ruralité reste liée au passé, mais il s’agit aussi d’un enjeu essentiel. Et le film se construit sur une succession de rencontres avec des personnages remarquables qui peuplent ce coin de paradis.
Un coin de paradis troublé par la guerre, bien évidemment. Le conflit est omniprésent : deux des protagonistes sont des soldats, dont un va partir au front. La troisième vient à la campagne pour des raisons directement liées à la guerre. Le ciel est parcouru de dirigeables assurant la défense anti-aérienne, et les chars traversent régulièrement les champs. Quant à Canterbury, elle est transformée, défigurée par les bombardements.
Cependant, si ce conflit a modifié les habitudes de vie, il n’a pas chamboulé l’essentiel : la beauté de la campagne et des petits ruisseaux, la tranquillité, le rythme de la vie, et la spiritualité.
Car, après tout, il s’agit, là aussi, d’un des enjeux importants du film : la spiritualité. Le film est construit sur un parallèle entre le pèlerinage médiéval et l’action qui guide les protagonistes, et le tout se clôt dans la cathédrale de Canterbury, où des miracles s’accomplissent.
Cette spiritualité n’attend pas la fin du film pour se manifester. Elle est, finalement, dans tout le film : dans cette lumière, dans cette sérénité, dans ces champs parcourus dans le vent, et finalement dans cette omniprésence du passé.
C’est tout cela qui donne cette saveur unique à ce film qui ne ressemble à aucun autre. Un récit tout en douceur et en nuances fait du Canterbury tale de Powell et Pressburger un film inclassable, à la fois comédie, romance, drame, film de guerre, film d’enquête, film spirituel, etc. Un film d’une infinie richesse, doté d’une réalisation tout en finesse, sachant nous faire partager cette beauté et cette sérénité dont il chante les louanges. Un chef d’oeuvre.

A Canterbury tale : fiche technique

Production, scénario et réalisation : Michael Powell et Emeric Pressburger
Interprétation : Sheila Sim (Alison Smith), Dennis Price (Peter Gibbs), John Sweet (Bob Johnson), Eric Portman (Thomas Colpeper).
Photographie : Erwin Hillier
Montage : John Seabourne
Musique : Allan Gray
Sociétés de production : The Archers, Independent Producers
Société de distribution : Eagle-Lion Distribution Limited
Genre : comédie, guerre
Durée : 124 minutes

Royaume-Uni – 1944

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Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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