Atlantic City, lieu d’échouage des paumés sans avenir

Lion d’or 1980, ex aequo avec le Gloria de Cassavetes, Atlantic City est un film en équilibre entre film noir et drame social, montrant des paumés qui évoluent sur un décor en ruines. Une grande œuvre, avec un Burt Lancaster impérial.

La 37ème Mostra de Venise s’est tenue du 28 août au 8 septembre 1980. Le jury était alors présidé par Suso Cecchi d’Amico, qui fut entre autres la scénariste du Voleur de bicyclette et de Miracle à Milan, de Vittorio de Sica, de Senso, des Nuits blanches ou du Guépard de Visconti ou encore des Yeux Noirs de Nikita Mikhalkov. Parmi les membres du jury se trouveront, par exemple, Youssef Chahine, Umberto Eco, Michel Ciment ou Gillo Pontecorvo. Au cours de la compétition les jurés verront, entre autres, Alexandre le Grand, de Theo Angelopoulos, Gloria, de John Cassavetes ou Le Facteur Humain, ultime réalisation d’Otto Preminger. Quant au prix suprême, le Lion d’or, il fut attribué à deux films ex aequo : Gloria, et Atlantic City, de Louis Malle.
Atlantic City, c’est cette ville du New Jersey, non loin de Philadelphie, qui est connue pour ses nombreux casinos. Comme Las Vegas, la ville est un des hauts lieux du divertissement mais elle est aussi souvent représentée dans des œuvres liées au banditisme. C’est, partiellement, dans cette voie que s’engouffre Louis Malle en prenant une histoire qui ressemble à celle d’un film noir. Un jeune écervelé, Dave, hippie attardé et futur papa, vole un paquet de drogue à Philadelphie et s’enfuit à Atlantic City. Là, il compte vivre chez Sally, qui n’est autre que… son épouse légitime (mais qu’il avait abandonnée en partant avec Chrissie, la sœur de Sally).
Dave n’est pas seulement un imbécile, qui se croit capable de revendre de la drogue en indépendant, de s’infiltrer sur le marché du stupéfiant comme si de rien n’était. Non : Dave est aussi un manipulateur. Il va ainsi entraîner avec lui sa sœur, mais aussi le voisin de celle-ci, Lou, un ancien gangster qui aime se convaincre d’avoir été une pointure dans son domaine.

Louis Malle sait parfaitement jouer avec les codes du film noir. Ainsi, du film noir, Atlantic City reprend l’importance de la morale des personnages. Chacun des trois protagonistes, Dave, Sally et Lou, ont des raison d’agir comme ils le font, et ces raisons personnelles sont finalement plus importantes que toute considération morale. Ce sont aussi ces motifs intimes qui façonnent les relations entre les personnages : on se sépare parce que les raisons qui nous poussent à agir nous entraînent dans des directions différentes.
Ainsi, Sally est en quête de respectabilité. Elle veut sortir de la situation de précarité financière où elle se trouve. Elle cherche surtout à devenir croupier dans un casino. Elle avait déjà essayé à Las Vegas, mais sa tentative avait été gâchée par… Dave, son incapable de mari. Et elle ne veut pas que cela prenne le même chemin cette fois-ci.
Dave, quant à lui, cherche à gagner de l’argent pour installer sa famille à l’abri, mais de l’argent facile, sans avoir à travailler. Or, y a-t-il un argent plus facilement gagné que celui du trafic de drogue ?
Lou est, de très loin, le personnage le plus complexe. Ancien gangster, il aime donner de ce passé une image glorieuse, faite de rencontres avec Al Capone et Lucky Luciano. Seulement, devenu un vieillard anonyme, il est relégué au rôle de serviteur d’une femme tyrannique qui ne cesse de le rabaisser. Cette histoire, c’est d’abord, pour lui, une occasion de montrer qu’il est toujours un nom, une référence dans le milieu du banditisme. C’est une tentative à la fois de se raccrocher à son passé, et de faire taire les critiques à son égard.

Du film noir, Atlantic City a aussi conservé les allures de tragédie. A travers la mise en scène grise et froide de Louis Malle, c’est même ce sentiment de fatalité qui domine. Dès le début, Dave ressemble à celui qui apporte les problèmes avec lui, et tout ce qu’il fera ou dira ne pourra que confirmer ce sentiment. Pire : non seulement il est un danger pour lui-même, mais il n’hésite pas à entraîner les autres dans le tourbillon.
Cette impression de tragédie est encore renforcée par le cadre dans lequel se déroule l’action. Les personnages évoluent dans une ville en train de se transformer petit à petit. Le film est traversé par des images d’immeubles insalubres, de quartiers à l’abandon et de bâtiments en train d’être détruits. Cela renvoie à l’idée que le passé est définitivement révolu, ce qui, d’emblée, marque d’une empreinte négative les tentatives de Lou.
Finalement, c’est cette atmosphère grisâtre, cet aspect dramatique, qui prédomine dans le film de Louis Malle. Atlantic City s’inscrit dans la lignée des films sur les paumés de l’Amérique, à la suite de Macadam Cowboy ou de L’épouvantail, deux films primés, respectivement aux Oscars et à Cannes. Atlantic City est présenté comme le lieu d’échouage de quelques paumés qui, pendant un bref laps de temps, croient qu’ils peuvent échapper à leur condition et avoir un avenir.
Le résultat est un très beau film, aussi sobre qu’émouvant, à mi-chemin entre film noir et drame social. L’interprétation est au-delà de tous les superlatifs, en particulier un magistral Burt Lancaster.

Atlantic City : bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=DsPiWrlaLAI

Atlantic City : fiche technique

Réalisateur : Louis Malle
Scénario : John Guare
Interprètes : Burt Lancaster (Lou), Susan Sarandon (Sally), Michel Piccoli (Joseph), Hollis McLaren (Chrissie), Robert Joy (Dave)
Photographie : Richard Ciupka
Musique : Michel Legrand
Montage : Suzanne Baron
Production : John Kemeny, Denis Heroux
Société de production : International Cinema Corporation, Selta films
Société de distribution : Gaumont
Date de sortie en France :
Durée : 105 minutes
Genre : drame
France – Canada – 1980

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Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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