Le Monde est à eux de Jérémie Fontanieu : la licorne et le dragon

Rares sont les feel-good movies qui traitent de l’Education Nationale et ce ne sont pas Entre les murs (2008), La Vie scolaire (2019) ou, dernièrement et outre-Rhin, La Salle des profs(2023) qui en auront offert l’exemple. Raison de plus pour ne pas bouder son plaisir devant ce bienheureux ovni, qui plane délicieusement à contre-courant, Le Monde est à eux (2023), de Jérémie Fontanieu.

Un élève en échec,
Mauvais devant l’Eternel
À qui pousseraient soudain des ailes,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas !Un enseignant impliqué, dévoué, passionné,
Pas ronchon, pas grognon, pas félon,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas !

Des parents attentifs, positifs, participatifs,
Qui donnent la main aux enseignants, tout en ne lâchant pas la bride sur le cou de leurs grands petits,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas !

Une classe silencieuse, respectueuse, heureuse,
Constituée d’élèves accrochés, intéressés, soudés,
Ça n’existe pas, ça n’existe pas !

Et pourquoi pas ?!…

Oui, pourquoi pas ? C’est pourtant bien le petit miracle, répété sur la durée d’une année et années après années, dont nous rend témoins Jérémie Fontanieu, l’homme orchestre de ce documentaire : à la fois réalisateur, scénariste, enseignant et professeur principal de la classe qui va se trouver filmée pendant une année scolaire. Flanqué de son collègue de Mathématiques, David Benoît, qui participe à cette expérience diffuse sur la France entière et joliment nommée « Réconciliation », l’homme, tonique, encore jeune, enseigne les Sciences Sociales en Terminale ES3, au Lycée Eugène Delacroix, à Drancy. Les classes « Réconciliation » rassemblent des élèves initialement en échec massif, mais qui s’engagent, ainsi que leurs parents, à se mettre au travail, à faire confiance aux enseignants et à suivre les conseils prodigués. Trois axes qui devraient être systématiquement suivis et qui devraient paraître évidents. Mais tous savent que, sauf exception, tel n’est pas le cas. S’il faut une expérience pour en venir à se « réconcilier » avec ces fondamentaux, et du même coup avec l’institution, la société, la culture, pourquoi pas ?!…

Car le miracle opère. Lors d’une conversation avec un parent, Monsieur Fontanieu, ainsi que le désignent ses élèves, énonce cette requête intéressante : « Je vous demande de me croire. En juin, devant le succès de votre enfant, vous me croirez. Je sais que ce n’est pas évident pour vous, mais je vous demande de me croire maintenant ». Surprenant resurgissement de la « croyance » dans un contexte résolument laïque. Et pourtant… Le moindre cheminement commun est-il envisageable sans une adhésion des deux partis ? Adhésion, croyance, les réalités psychiques procèdent en réalité du même mouvement.

Et, de fait, en juin, comme chaque année, chaque élève de la classe « Réconciliation » de Monsieur Fontanieu sera reçu au Baccalauréat. Succès général qui ne laisse personne sur le côté et unit tous les acteurs et témoins de ce sauvetage dans une sorte de grande fraternité. Une grande réunion festive se tiendra, donnant la parole à chacun, en un beau bouquet de ressentis et de gratitudes quant à cette expérience. Réunion à laquelle la troupe de plus en plus nombreuse des anciens assiste, preuve de la profondeur et de l’authenticité du lien créé.

Auparavant, au fil de l’année, même dans les jours les plus tristes et les plus froids de l’hiver, le filmage très inventif, cadrant la vie scolaire jusque dans ses moindres détails, et le montage très tonique, emmené par une musique électronique dynamique et pulsée, auront recueilli le redressement des corps, les regards retrouvant une droiture, les visages un sourire. À l’approche de Noël, la classe et ses enseignants fêtent le solstice d’hiver en rejoignant une grande fête foraine. Les grands ados, au seuil de l’âge adulte, en rapportent fièrement une grande peluche, gagnée à l’un des jeux proposés. C’est ainsi qu’un coquet dragon noir rejoint, sur le haut d’une armoire de la classe, une licorne rose qui semblait attendre son prince charmant. Et l’on se dit que, comme les chimères tout droit échappées des comptines de Desnos, ces classes affirmant hautement et avec bonheur la possibilité d’un succès scolaire sont aussi décalées, sur le grand navire Éducation Nationale de plus en plus abandonné par les choix financiers des gouvernements actuels, que ces peluches colorées rappelant innocemment, au cœur d’un monde de plus en plus sombre, la promesse d’un bonheur. Promesse qui sera tenue, ce qui est admirable, et infiniment régénérant.

Bande-annonce : Le Monde est à eux

De Jérémie Fontanieu
20 mars 2024 en salle | 1h 15min | Documentaire
Distributeur L’Atelier Distribution

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.