La Ferme des Bertrand de Gilles Perret : une histoire de travail et de transmission

La Ferme des Bertrand est le nouveau documentaire de Gilles Perret (Debout les femmes, La Mondialisation), où il suit la vie d’une ferme sur près de 50 ans. Un documentaire entre complicité et récit d’une vie de travail et des évolutions du monde agricole. Une histoire de transmission avant tout.

Gilles Perret avait déjà filmé la ferme des trois frères Bertrand en 1999 à travers son premier documentaire Trois frères pour une vie. C’est en voisin qu’il revient filmer la passation d’Hélène, qui va lentement laisser sa ferme à son fils et son beau-fils, pour partir à la retraite. Une retraite qu’elle n’imagine pas trop loin des veaux et de la ferme quand même. Les trois oncles de son mari, qui lui ont légué la ferme au début des années 2000, n’ont pas tous eu cette chance, seul l’un d’entre eux est encore vivant aujourd’hui. On est bouleversé de l’entendre raconter ses frères n’ayant pu profiter de « couler des jours heureux » après une vie de travail. D’autant que d’autres images, de 1971, se mêlent à ces deux temporalités : on y voit les trois frères torses nus casser des pierres et s’imaginer se lancer dans une vie de travail acharnée. En voilà bientôt un qui évoque, en 1997, une vie de travail réussie, la ferme s’est étendue au fil des années, mais « ratée » sur le plan humain. Lui qui aime la compagnie n’a pas fondé de famille, les trois frères sont en effet restés célibataires. C’est encore le récit entrecoupé de larmes des filles d’Hélène devenues grandes et qui évoquent leur père, Patrick, mort brutalement à cinquante ans. Le temps file et les mêmes questions demeurent : la confiance, la transmission, le lien entre travail et choix de vie, la nature.

Les témoignages racontent avant tout la confiance que les uns et les autres se sont donnés au fil des successions et des changements autant que l’évolution du travail des champs. Les frères Bertrand faisaient tout à la main, ne s’octroyant quasiment pas de repos, terminant une fois la nuit tombée, pour recommencer avant qu’elle ne se termine. En 2022, les machines sont omniprésentes, un robot pour la traite offre d’ailleurs sa première séquence au documentaire, comme pour montrer ce qui adviendra bientôt. Pourtant, Hélène comme son beau-fils connaissent les noms de toutes leurs vaches, leur rapport à la terre s’est modifié sans pour autant s’effilocher complètement. C’est un nouveau rapport au travail qui s’est écrit, à l’effort et au corps aussi. Quelques week-ends (ou plutôt dimanches) par-ci, par-là, des soirées qui deviennent libres, une famille qui se construit… Voilà bien des transformations pour une ferme située au cœur du village et dans laquelle Gilles Bertrand vient en ami.

La complicité qui se lit dans ces images, les discussions entre l’homme derrière la caméra et les sujets du documentaire, ajoutent à la singularité du regard porté dans  La Ferme des Bertrand. Comme les réalisateurs d’El Castillo ou encore Adolescentes, Gilles Perret ne fait pas que regarder la ferme, il l’habite. Il ne filme pas des étrangers, mais des amis. Il raconte une tranche de vie qui est aussi son quotidien, du moins une partie de son paysage de vie. Les va-et-vient entre instants présents et passés donnent autant la mesure du chemin parcouru que de ce qui demeure immuable : cet attachement au lieu, aux saisons, à ce qui n’est pas un travail mais un véritable mode de vie. Gilles Perret raconte l’agriculture par les corps qui apprivoisent la terre, l’exploitent sans la détruire, en pensant autant à leur propre consommation qu’à l’avenir. La Ferme des Bertrand est un documentaire qui a de la personnalité, autant par la figure de Gilles Perret, ses protagonistes engagés et au travail, que par ce qu’il traverse de si intime et de si universel sur quasiment 50 ans d’observation du monde agricole où les barrières entre les époques sont abolies (on navigue de 71 à 97 en passant par 2022), mais où le regard, toujours, est tourné vers ce qui est à venir : « j’aime bien partir du témoignage singulier pour arriver au global, et pourquoi pas à l’universel. En 1997, certains se moquaient de moi parce que je faisais un film sur mes voisins. Je répondais qu’en racontant l’histoire de mes voisins, je pouvais raconter l’histoire du monde. J’en reste persuadé » (Gilles Perret, voir dossier de presse du film).

La Ferme des Bertrand : Bande annonce

La Ferme des Bertrand : Fiche technique

Synopsis : 50 ans dans la vie d’une ferme… Haute-Savoie, 1972 : la ferme des Bertrand, exploitation laitière d’une centaine de bêtes tenue par trois frères célibataires, est filmée pour la première fois. En voisin, le réalisateur Gilles Perret leur consacre en 1997 son premier film, alors que les trois agriculteurs sont en train de transmettre la ferme à leur neveu Patrick et sa femme Hélène. Aujourd’hui, 25 ans plus tard, le réalisateur-voisin reprend la caméra pour accompagner Hélène qui, à son tour, va passer la main. À travers la parole et les gestes des personnes qui se sont succédé, le film dévoile des parcours de vie bouleversants où travail et transmission occupent une place centrale : une histoire à la fois intime, sociale et économique de notre monde paysan.

Réalisation : Gilles Perret
Scénario : Gilles Perret et Marion Richoux
Montage : Stéphane Perriot
Production : Elzévir Films
Distributeur : Jour2Fête
Genre : documentaire
Durée : 1h30
Date de sortie : 31 janvier 2024

Festival

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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