« Les Vies de Charlie » : liés à travers le temps

Les éditions Dupuis publient Les Vies de Charlie, du scénariste Kid Toussaint et de la dessinatrice Aurélie Guarino. En s’intéressant à un employé affecté au recyclage des corps de défunts, ils façonnent un monde fantaisiste gorgé de surprises et de sensibilité.

Enveloppée dans les brumes d’un univers poétique et onirique, où l’irréel et le réel tendent à se confondre, la fresque graphique Les Vies de Charlie s’érige en œuvre singulière, où l’inventivité le dispute à la tendresse. Fruit d’une collaboration entre le scénariste Kid Toussaint et la dessinatrice Aurélie Guarino, l’album dépeint un monde hors du temps, où les couleurs désaturées créent une atmosphère éthérée, à l’image de ces entités pas tout à fait disparues qui errent au sein d’étranges antichambres de l’au-delà.

Les dessins d’Aurélie Guarino insufflent à l’ensemble une qualité visuelle rarement égalée. La dessinatrice s’inspire ouvertement du Metropolis de Fritz Lang dans sa représentation de l’oppression urbaine, ou des films de Frank Capra quand il s’agit de mettre en scène Charlie. Son travail graphique s’accorde parfaitement au propos général de l’album, où l’écho des vies passées résonne dans le présent, sans que les principaux concernés s’en rendent forcément compte.

La vie des employés de Recycle & Ternel est rythmée par les injonctions d’une horloge omnipotente, dont les appels souvent absurdes renvoient indirectement aux univers kafkaïens ou aux dystopies orwelliennes. Charlie, protagoniste central de cette fable sur la vie et la mort, incarne la bonté, la générosité et la prévenance dans un monde étrange. Mais son existence est pourtant marquée par une solitude persistante et des collègues toujours prompts à décliner ses invitations répétées.

Au fil des pages, Kid Toussaint et Aurélie Guarino dévoilent les mécanismes de la mort, dans un univers fantastique où les âmes sont inextricablement liées à travers les époques. Les notions de karma, de récompenses et de punitions sont explorées à demi-mot, tandis que les religions se voient abordées avec une ironie mordante, en évoquant les tactiques grotesques et absurdes employées pour attirer les fidèles en quête d’un ticket vers le paradis. Le récit est en outre émaillé d’une romance délicate, révélée dans la deuxième partie de l’album, avec un amour qui transcende le temps et les frontières de la vie et de la mort.

Le personnage d’Eleonor apporte une touche de fragilité et de vulnérabilité à un univers déjà riche et inventif. Les dysfonctionnements conjugaux et familiaux liés à sa personne se dévoilent peu à peu, renforçant l’intensité romanesque et émotionnel du récit. Les Vies de Charlie soulève en filigrane des questionnements universels, qui touchent le tréfonds de l’être : qu’est-ce qui nous lie les uns aux autres ? Quelle est notre raison d’être ? Et quelle est la finalité de notre passage sur Terre ? Autant de questions existentielles qui font écho à la quête de sens que mène Charlie tout au long de son périple initiatique.

Kid Toussaint et Aurélie Guarino ont su tisser avec brio une histoire riche en émotions et en réflexions, le tout servi par des propositions graphiques somptueuses et captivantes. Leur capacité à transcender les genres et les codes narratifs, en touchant à la fois au drame, au fantastique et à la dystopie, contribue à la réussite d’un album d’une grande sensibilité.

Les Vies de Charlie, Kid Toussaint et Aurélie Guarino
Dupuis, avril 2023, 128 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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