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Les Œillades 2024 : Jane Austen a gâché ma vie de Laura Piani, Love and Friendship

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En compétition au festival Les Œillades d’Albi, Jane Austen a gâché ma vie, premier long-métrage de Laura Piani, esquisse le délicat portrait d’Agathe, une libraire trentenaire célibataire qui se rêve écrivaine. Un personnage romanesque touchant embarqué dans une course au bonheur ayant le visage flou de l’incertitude, interprété avec mélancolie par Camille Rutherford, et dont les espoirs sentimentaux, façonnés par la littérature britannique de Jane Austen, sont mis à mal par la monotone réalité.

Dans ce premier long-métrage, Laura Piani joue avec les codes de la comédie de mœurs à l’anglaise pour raconter la quête d’un désir inavoué vers son accomplissement intime. Célibataire trentenaire et dépressive, Agathe croit encore au mythe du prince charmant. Elle aspire à vivre une histoire d’amour aussi vibrante que celles décrites dans les romans de Jane Austen. Hélas, la réalité se montre bien souvent décevante face aux promesses enchantées de la littérature. Travaillant dans la librairie parisienne Shakespeare and Co., la jeune femme nourrit en secret l’ambition de publier son premier roman. Encouragée par son collègue et ami Félix qui remarque son potentiel créatif, elle intègre une résidence d’écrivains de deux semaines à Bath, en Angleterre. Confrontée à ses doutes, Agathe se lance à corps perdu dans un voyage initiatique qui va l’amener à réaliser son rêve d’écriture, mais aussi la révéler sur le plan amoureux.

Au cœur de Jane Austen a gâché ma vie réside d’abord la tendresse amusée avec laquelle Laura Piani filme cet alter ego joyeusement chaotique, délicieusement piquant, qui, face à l’élan romanesque de sa conscience, se crispe de peur à l’idée de souffrir à nouveau et préfère se réfugier dans l’illusion heureuse de la solitude. Ici en effet, l’extrême pudeur de la vie intime et des désirs naissants d’Agathe, dialogue à la fois avec l’ironie et le romantisme politique de la littérature de Jane Austen, dont la plume est notamment réputée pour avoir déconstruit les impératifs sociaux. Cédant par curiosité aux avances de Félix qui brise soudain leur amitié ordinaire en lui déclarant sa flamme, la jeune femme, lasse de fantasmer sur son verre de saké, incapable d’écrire une seule ligne de son roman, va cependant répondre au coup de foudre du bel Oliver, héritier de la famille de l’auteure d’Orgueil et Préjugés, à la fois chevalier servant et sex-symbol british, troublant sosie de Hugh Grant. Il y a ensuite une beauté simple dans les contours harmonieux de ce triangle amoureux, dans les marivaudages qui ne se prennent jamais vraiment au sérieux, venus panser les plaies d’un deuil profondément enfoui et ravivé à plusieurs reprises lors de gags qui font leur petit effet.

Aux côtés de Pablo Pauly et Charlie Anson, tous deux impeccables dans les rôles de ces irrésistibles séducteurs, la charmante Camille Rutherford (Nos vies formidables, Felicità, Rivière) insuffle une mélancolie affectueuse à son personnage lunaire, insolent, superbement décalé, lequel ne peut s’épanouir qu’en quittant la grisaille monotone de sa zone de confort pour aller côtoyer d’autres âmes en peine, et affronter en personne les ruines du passé qui habitent l’élégant manoir familial de Jane Austen. S’il a tendance à caler à mi-parcours lorsque la réalisatrice tente un virage plus appuyé vers un trop-plein de références aux comédies romantiques britanniques des années 1990, ce premier film plein de fraîcheur demeure néanmoins incarné par le paysage de la campagne vallonnée anglaise, et porté de bout en bout par l’étrangeté poétique et le regard tourmenté de Camille Rutherford. Sans bouder le caméo final du vénérable documentariste Frederick Wiseman, récitant un poème de toute beauté. Une jolie réussite. Sévan Lesaffre

Jane Austen a gâché ma vie – Bande-annonce

Synopsis : Agathe a autant de charme que de contradictions. Elle est célibataire mais rêve d’une histoire d’amour digne des romans de Jane Austen. Elle est libraire mais rêve d’être écrivain. Elle a une imagination débordante mais une sexualité inexistante. La vie n’est jamais à la hauteur de ce que lui a promis la littérature. Invitée en résidence d’auteurs en Angleterre, Agathe devra affronter ses peurs et ses doutes pour enfin réaliser son rêve d’écriture… et tomber amoureuse.

Jane Austen a gâché ma vie – Fiche technique

Réalisation et scénario : Laura Piani
Avec : Camille Rutherford, Pablo Pauly, Charlie Anson, Annabelle Lengronne, Liz Crowther, Alan Fairbairn, Lola Peploe, Alice Butaud, Roman Angel, Frederick Wiseman, Pierre-François Garel…
Production : Gabrielle Dumon
Photographie : Pierre Mazoyer
Montage : Floriane Allier
Décors : Agnès Sery
Costumes : Flore Vauvillé
Musique : Peter von Poehl
Distributeur : Paname Distribution
Durée : 1h34
Genre : Comédie dramatique
Sortie : 22 janvier 2025

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3

FIFAM 2024 : Diaries from Lebanon de Myriam El Hajj

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Présenté en compétition officielle au FIFAM 2024, Diaries from Lebanon est un documentaire de Myriam El Hajj. Il suit le combat de trois libanais à travers le regard d’une femme engagée pour son pays, même quand tout s’effondre. Chacun des protagonistes s’interroge sur le sens de leur combat et l’avenir d’un pays qui traverse de multiples crises.

Diaries from Lebanon s’ouvre sur le discours d’espoir et d’union de Joumana, femme politique engagée, qui s’attend à être élue députée. Or, même après la victoire, elle est finalement déclarée perdante. Corruption ? C’est ce contre quoi elle lutte en faisant de la politique, malgré les menaces et l’éloignement avec sa famille proche. La réalisatrice, en voix off, s’interroge sur comment sauver ceux qu’elle aime. On rencontre ensuite Perla Joe, artiste activiste et engagée qui est de la révolution du 17 octobre 2019. Quand on la rencontre, elle n’est pas encore entourée de la liesse de la rue, on l’entend s’exprimer, faire sortir sa peine et sa rage face à l’injustice. Elle n’y croit pas et sa révolte pessimiste nous touche en plein cœur. C’est une de ses chansons qui viendra clôturer le film, pour lui laisser le choix de dire que le combat continue, malgré la violence, la mort et le découragement. La colère cependant est son moteur : « Les choses doivent changer et ceux qui ne comprennent pas ça, rentrez chez vous et réfléchissez-y ». Elle interpelle ceux qu’elle croise et à travers eux, la caméra de Myriam El Hajj, avec laquelle se noue le dialogue. Joumana la réconforte. Joumana qui peu à peu ne sait plus si le choix des urnes est le bon. Quant à George, qu’on rencontre chez son barbier (et coiffeur), il n’apprécie pas la tournure de la révolution, lui qui s’est battue par les armes. Peu à peu, le soin de son corps va devenir moins fréquent au même rythme que sa certitude d’avoir mené le bon combat s’évapore et qu’il se remet à hanter la nuit.

Myriam El Hajj filme la clameur de la rue, en immersion totale, avant de la faire résonner dans les rues vidées de la période covid. Elle livre une parole qui veut un changement, mais qui peine à sentir où va cette voix, qui semble se perdre, ne pas être entendue. Et puis, il y a le 4 août 2020. L’explosion du port de Beyrouth et la survie des trois protagonistes, tous touchés par ce drame immense. Dans la poussière, la mort et la reconstruction, les voix se font encore plus redoutables, interrogatives et habitées. Les corps flanchent, mais les cœurs sont encore au changement, exception faite peut-être de George. George était pendant la guerre civile libanaise « le père de la nuit », car il ne dormait jamais. D’ailleurs, il ne raconte pas vraiment ce qui s’est passé pendant la guerre, Myriam doit chercher à faire émerger cette parole. La réalisatrice relie tous ces récits très différents, et étalés sur quatre années, en rappelant quelques éléments clefs, mais surtout en offrant avec sa voix off son histoire politique et privée. Elle donne ainsi une autre dimension à son récit, un fil conducteur et une force poétique. Ce que raconte Diaries from Lebanon résonne aussi fort que l’explosion du 4 août qui semble transpercer le film et les destinées. Le documentaire sait aller chercher l’élan de liberté, même fugace, et regarder son sujet en face. Ce n’est pas une œuvre qui répond ou donne la clef pour sortir de la souffrance, le Liban est « entre trois murs », dit Perla Joe : « la mer, le conflit Israël-Palestine et la Syrie ». Ce journal est une plongée dans la déchirure d’un pays où il faut quand même tenter de vivre, de construire, même si sauver ceux qu’on aime n’est pas toujours possible. Reste qu’on peut se lever, dire « non » et filmer frontalement ceux qui veulent changer les choses : « Ce que je savais, c’est que j’étais en train de faire un film sur trois personnages dont au moins deux (les femmes) se battent pour survivre, pour changer les choses, et elles continuent de rêver à ce changement. C’est ça, la force du film. J’ai compris ça très vite, mais je n’avais pas un point de vue qui me soit propre sur tout cela, parce que j’étais au coeur des événements et les vivais avec mes personnages » (voir interview de Myriam El Hajj, février 2024).

Impossible de parler de Diaries from Lebanon sans penser au magnifique roman de Juliette Elamine, Les Enfants de la vie, dont beaucoup de passages résonnent avec le quotidien filmé par Myriam El Hajj. Voici un extrait mettant en scène la vision de Georges, grand-frère de Joumana dans le roman, très attaché à son pays et pris dans des considérations politiques et combatives tout au long des crises qu’il traverse : « J’étais heureux dans cette destinée. Ce qui pouvait faire pencher la balance était en fait ce sur quoi je n’avais aucune emprise : l’équilibre et l’avenir de mon pays. Certes, le Liban regorgeait de beautés, mais il ne pouvait nous offrir ni stabilité ni sécurité. Sa position stratégique au cœur de la poudrière du Moyen-Orient, son histoire et sa situation géopolitique en sac de nœuds le rendaient aussi passionnant que dangereux. Pourtant, ce pays me faisait vibrer et me donnait à rêver : j’avais la patrie chevillée au corps. Le Liban déversait insidieusement son poison dans mes veines et faisait battre mon cœur depuis que j’étais enfant (…) Des dizaines d’années seraient nécessaires pour espérer bousculer tout un pays, le redresser, détruire et rebâtir ses fondations gâtées pour enfin amorcer les changements profonds dont il avait besoin. Et ces dizaines d’années, j’en disposais (…) : mon désir le plus ardent était de les lui offrir ». Depuis la France, l’autrice s’engage pour le Liban à travers ses écrits, tout comme la réalisatrice, elles racontent pour donner corps, faire entendre de multiples voix.

Diaries from Lebanon : Fiche technique

Synopsis : Les armes, les urnes ou la rue.  Tel est le choix de George, Joumana et Perla-Joe. Trois destins, un même désir de changer un pays malade : le Liban. Comment continuer à rêver quand tout s’effondre autour de nous ?

Réalisation : Myriam El Hajj
Scénario : Myriam El Hajj
Montage : Anita Perez
Genre : documentaire
Durée : 1h50

Heretic : Tarte religieuse parfumée à l’épouvante (et souvent barbante)

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On avait vraiment envie d’y croire en ce suspense d’épouvante. Aussi bien par son sujet sur la religion que son concept de piège en huis clos ou encore par la présence de Hugh Grant en méchant. Mais ce serait oublier qu’on retrouve le duo de cinéastes qui nous avait gratifiés d’un sacré nanar l’an passé : 65 – La Terre d’avant. Un autre film au concept aguicheur, mais baigné dans la science-fiction cette fois, qui se révélait complètement raté. Avec Heretic, la catastrophe est clairement moindre mais le long-métrage est plein de défauts, entre un début interminable et excessivement bavard, un sujet religieux bien trop survolé alors qu’il était passionnant et des zones d’ombre en veux-tu en voilà, associées à de trop grosses facilités. Et puis on n’a pas vraiment peur… Bref, on peut clairement passer son chemin !

Synopsis : Deux jeunes missionnaires de l’église mormone d’une petite ville du Colorado font du porte à porte dans l’espoir de convertir les habitants. Le soir venu, après une journée infructueuse, elles décident de frapper à la porte d’une maison isolée. C’est le charmant Mr Reed qui les y accueille. Mais très vite, les jeunes femmes réalisent qu’elles sont tombées dans un piège. La maison est un véritable labyrinthe où elles ne pourront compter que sur leur ingéniosité et leur intelligence pour rester en vie…

La promesse et la note d’intention de Heretic étaient purement et simplement alléchantes. Jugez plutôt : une production horrifique du petit studio qui monte en la matière avec la société Neon (A24), Hugh Grant en méchant psychopathe, un huis-clos avec des pièges sournois et un discours que l’on soupçonne peu enclin à caresser la religion dans le sens du poil. La bande-annonce et l’affiche ont confirmé cela et ont fait monter l’attente intelligemment. Las, on sort de la projection bien peu emballé et clairement déconfit. C’était oublier qu’à la barre de cette petite série B au postulat original on retrouve un duo de cinéastes qui nous avait lâché l’une des plus grosses bouses cinématographiques de l’an passé : le navet de science-fiction mêlant voyages dans le temps et dinosaures 65 – La Terre d’avant avec Adam Driver.

La catastrophe d’une telle ampleur n’est pas au rendez-vous avec Heretic. C’est tout de même moins mauvais, on note donc une progression pour Scott Beck et Ryan Woods. Ils se frayent donc un chemin dans l’épouvante axée sur le suspense psychologique avec un (tout petit) peu plus de réussite, mais tout cela reste majoritairement décevant. On sent que Hugh Grant se régale en vilain tortionnaire qui s’amuse de ses proies tel un ogre dans la maison en pain d’épices, mais cela ne suffit pas à nous distraire. Le côté huis clos de cet étrange lieu est également intrigant, mais mal exploité. Quant au discours sous-jacent sur les religions et leur bêtise, il est passionnant mais bien trop survolé. Pour une demi-douzaine de répliques intéressantes et qui prônent une réflexion sur le sujet, on a droit à des tunnels de dialogues interminables, peu convaincants et clairement inintéressants.

Les actrices qui accompagnent Grant, l’inconnue Chloe East et la Sophie Thatcher de Yellowjackets ont beau être irréprochables, il faut se rendre à l’évidence : Heretic n’est jamais captivant et l’ennui pointe souvent le bout de son nez. Surtout dans une première partie qui n’en finit pas. On a droit à une petite heure de dialogues parfois pertinents, mais souvent soporifiques, sur la religion et la mise en bouche aurait mérité d’être raccourcie de moitié ! Lorsque tout cela se réveille un tant soit peu et entre dans le vif du sujet, ce n’est pas toujours bien négocié et maîtrisé non plus. La photographie est sombre, le côté « trois acteurs et trois pièces » fait pauvre et les rebondissements n’ont pas vraiment de sens.

Et cela se répercute également sur les motivations profondes du personnage de Hugh Grant qui se révèlent peu crédibles, tout comme la conception de sa maison. En outre, il subsiste une palanquée de zones d’ombre qui s’accumulent durant le récit. Alors même pris sous le prisme d’un conte auquel on pense parfois, cela enlève toute crédibilité à cette histoire ainsi que la patience déjà mise à rude épreuve du spectateur. On ne va pas les énumérer, mais les incohérences ou les facilités pullulent. Bref, tout comme les actrices, on n’a qu’une envie, c’est de sortir de cette maison, mais on en sort frustré. Frustré qu’une thématique si inusitée dans le cinéma d’horreur (la foi, les religions, leurs similitudes, leurs contradictions, …) soit gâchée dans ce suspense psychologique ne faisant pas peur et dont la tension est plus proche de l’encéphalogramme plat que de l’addiction.

Bande-annonce – Heretic

Fiche technique – Heretic

Réalisateurs : Scott Beck & Ryan Woods.
Scénaristes : Scott Beck & Ryan Woods.
Production : A24.
Distribution: Le Pacte.
Interprétation : Hugh Grant, Sophie Tactcher, Chloe East, …
Genres : Suspense – Psychologique – Épouvante.
Date de sortie : 27 novembre 2024.
Durée : 1h50.
Pays : États-Unis.

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2.5

Les Œillades 2024 : Le Choix du pianiste de Jacques Otmezguine, Symphonie en Amour majeur

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Sixième long-métrage de Jacques Otmezguine projeté en ouverture du festival Les Œillades d’Albi, Le Choix du pianiste met en scène le jeune Oscar Lesage, brillant interprète de l’émouvante partition de François Touraine, grand virtuose du piano au destin ébranlé par les heures sombres de la Shoah. Un drame historique à la fois ample et profond dans lequel le réalisateur de Prunelles Blues raconte en trois périodes éclatées la trajectoire sinueuse et sacrificielle d’un amour scellé à jamais par la musique symphonique.

Sixième long-métrage de Jacques Otmezguine, Le Choix du pianiste narre une grande histoire d’amour sur fond de Seconde Guerre mondiale et de musique classique. Alors qu’il n’a que dix ans, François Touraine tombe sous le charme de Rachel, sa professeure de piano, qui se consacre à faire de lui un grand virtuose. Mais l’éducation bourgeoise de ses parents s’oppose farouchement à ce coup de foudre artistique, qui, selon eux, le conduira à sa perte. Refusant la voie plus convenue que voudrait lui tracer un père autoritaire, le jeune François choisit de cultiver son talent en cachette et intègre le Conservatoire de musique. Hélas, l’Allemagne nazie occupe la France et Rachel, qui est juive, n’est pas épargnée par le conflit. Avec pour seule arme son instrument, François n’a d’autre choix que de trahir ses convictions et sa patrie en partant jouer pour l’ennemi à Berlin, dans le seul but de protéger la femme qu’il aime de la déportation.

le choix du pianiste Jacques Otmezguine critique film
Pia Lagrange, actrice, Jacques Otmezguine, réalisateur, Nelly Kafsky, productrice et Laurence Côte, actrice, présents aux Œillades.

Fragmentant la trame en trois strates enchevêtrées, le réalisateur compose un objet esthétique soigné qui témoigne de sa maîtrise de l’espace-temps et de son intelligence de l’ellipse. Derrière les apparats très codifiés du drame en costumes, Le Choix du pianiste est un film plus charnel que didactique, sans démonstration appuyée, évitant à tout prix la surenchère grandiloquente de la mise en spectacle, pour laisser place à la dramaturgie musicale d’une émotion narrative brute. Grâce à cette approche ophulsienne de la mise en scène, Jacques Otmezguine parvient à personnifier l’époque la plus sombre de notre histoire, à interroger avec nuance le rôle et la condition bouleversés de l’artiste dans cette période particulièrement trouble, et à offrir un formidable éclairage musical sur la vie artistique pendant l’Occupation.

Grand cri d’amour à elle seule, l’œuvre immortelle de Frédéric Chopin résonne ici comme le support tragique de la romance : elle donne corps à l’âme endeuillée de cet instrumentiste fictif (lequel rencontre de vraies figures historiques telles que Karajan, Furtwängler, Cortot ou encore Paré), amoureux désespéré expulsant toute sa douleur dans le lyrisme des concertos. En effet, Touraine, auquel le charismatique Oscar Lesage prête l’humilité de sa silhouette élancée, fait face à un profond mal de vivre. Alors que l’ombre de la haine antisémite a déchiré son cœur et réduit son idylle en cendres, le jeune virtuose est comme un piano froid, brisé, privé de musique, auquel on a arraché les cordes ; il doit apprendre à composer avec la pesante mélodie de l’absence de sa dulcinée (la mystérieuse Pia Lagrange), qu’il tente de combler dans les bras d’une autre jolie jeune femme, Annette (campée par la pétillante Zoé Adjani). De cette union réparatrice qui lui offre une forme de rédemption, naît une seconde Rachel, symbole de leur amour éternel, triomphant de la jalousie collaborationniste incarnée par la sœur de François.

Épousant le mouvement voluptueux de la musique, capturant comme rarement au cinéma la puissance de l’orchestre symphonique, la caméra s’accorde à la pulsation amoureuse de ce triangle kaléidoscopique, et capture l’assombrissement de la lumière à mesure que la guerre fait rage hors champ. Cinéaste accompli, Jacques Otmezguine puise l’essence et le tempo de l’enamourement dans l’attraction des êtres, la cinégénie des comédiens, l’alchimie des corps qui se repèrent, se regardent et s’aimantent mutuellement. Il aime figer les choses, les suspendre, et surtout laisser fermenter les sentiments, comme le souligne notamment ce plan sublime sur le portrait spectral de la professeure, posé là, au bord du piano, dans l’attente du retour de son élève bien aimé. Une ode moderne à la résistance, à la paix et à l’amour, qui doit autant à la minutie de sa reconstitution qu’à la présence théâtrale de ses jeunes interprètes. Sévan Lesaffre

Le Choix du pianiste – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=sHk8aOStPHU

Synopsis : À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, François Touraine, grand virtuose du piano, n’a d’autre choix que de partir jouer en Allemagne pour sauver la femme qu’il aime, sa professeure. Rachel est juive dans une époque qui ne le permet plus… À son retour en France, il n’est plus que l’ombre de lui-même lorsqu’il rencontre Annette. Elle fera un geste incroyable pour lui permettre de remonter sur scène.

Le Choix du pianiste – Fiche technique

Réalisation et scénario : Jacques Otmezguine
Avec : Oscar Lesage, Pia Lagrange, Zoé Adjani, Philippe Torreton, Laurence Côte, André Manoukian, Andréa Ferréol, Nathan Desnyder, Nicolas Vaude, Luc Béraud…
Production : Nelly Kafsky
Photographie : Lubomir Bakchev
Montage : Constance Alexandre
Décors : Denis Renault
Costumes : Edith Vesperini, Stéphane Rollot
Musique : Dimitri Naïditch
Distributeur : Destiny Films
Durée : 1h46
Genre : Drame
Sortie : 29 janvier 2025

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3

FIFAM 2024 : La piel en primavera de Yennifer Uribe Alzate

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En compétition officielle au FIFAM 2024, La piel en primavera est un portrait de femme, premier film de Yennifer Uribe Alzate. La réalisatrice colombienne y suit la libération sensuelle d’une agente de sécurité entre amour vécu, désir et réappropriation de son corps.

Il est question de peau dans le titre du premier film de Yennifer Uribe Alzate et de printemps, car La piel en primavera raconte l’histoire d’une éclosion. Pourtant, Sandra est déjà mère d’un ado de quinze ans, elle n’est pas dans les balbutiements d’un premier amour. D’ailleurs, elle pense ne plus avoir le temps d’avoir une relation à cause du fils en question, qu’elle élève seule. Ce n’est pas l’avis de sa collègue qui vend des sextoys et autres accessoires liés au plaisir pendant les pauses au centre commercial. Au départ, on voit Sandra prendre le bus 243, la caméra la suit, ne la lâche pas. On est immergés dans sa vie, les sons qu’elle entend. On sent que dans sa vie bien rodée, alors que son fils est amoureux, elle est sur le point d’accepter de commencer quelque chose de nouveau. Sans artifice et sans la grandiloquence d’Iris et les hommes, Yennifer Uribe Alzate raconte le trajet de Sandra vers son désir, ou plutôt vers le choix d’écouter son corps. On la voit effectivement toujours en mouvement, en action. Elle éprouve ce corps, le bichonne aussi un peu, l’habille, l’habite. Elle tente de lui donner forme. D’ailleurs, c’est lors de son trajet quotidien qu’elle commence une histoire d’amour et de sexe avec Javier, le chauffeur du bus.

La piel en primavera s’intéresse aux petits détails qui changent dans le quotidien de Sandra après cette rencontre avec Javier. La vie est toujours monotone, elle semble tourner en rond dans le centre commercial où elle travaille, ne se mêle pas particulièrement aux autres. Quand il y a une fête, c’est toujours au loin ou alors Sandra n’y participe pas vraiment. Yennifer Uribe Alzate filme la transformation de Sandra, par les vêtements qu’elle porte, par sa manière de se regarder et d’être regardée, comme si tous les regards, les effleurements, les changements étaient autant de premières fois. Ce n’est pas une révolution époustouflante mais bien de petites touches qui colorent différemment les journées de Sandra. Elle va plus vers les autres, et semble aussi s’écouter différemment. Elle ne tient pas compte du regard de son fils, qui a plus de mal à entrevoir le sens de ce changement, trouvant par exemple – mais il vit un chagrin d’amour – que le maquillage de sa mère fait trop « pute ». Sandra l’affronte sans cri, simplement en montrant qu’elle ne va pas plier devant cette injonction à paraître mère, en oubliant ses désirs. Sandra s’impose sans écraser, ni chercher à dominer. Simplement, elle sait faire comprendre quand elle n’est plus en accord avec ce qui se passe. Est-ce cela, la véritable révolution du regard féminin à l’écran ? On l’espère sincèrement tant la douceur apparente cache une immense force morale. Sandra avance, elle n’a pas le choix mais veut quand même faire des choix dans cette fuite en avant que sont ses journées de vie.

Yennifer Uribe Alzate filme ce portrait de femme en privilégiant les plans longs, en étirant le temps. Elle joue sur la répétition des trajets et y construit lentement la transformation de son héroïne. Il n’y a pas de grandes scènes, ni de moments de gloire, simplement une femme qui se tient droite. L’actrice Alba Liliana Agudelo Posada offre une partition très sensible et subtile à ce personnage qu’on pourrait croire pris dans une romance, mais qui ne s’attache pas à un simple rôle de princesse attendant le prince charmant. Sandra va avant tout reconquérir son corps, que la caméra dévoile, déshabille et décortique, mais sans jamais en faire un objet. On avance simplement avec Sandra dans ce printemps doucereux qui s’étire et la rapproche doucement d’une plénitude qu’elle ne doit qu’à elle-même. Pour se sentir mieux avec les autres, dit-on, il faut déjà (ré)apprendre à s’aimer soi-même, c’est ce que Yennifer Uribe Alzate raconte, filme et concrétise avec beaucoup de force, de pudeur. Elle fait de Sandra une héroïne du quotidien, à travers un scénario qui sait où il va et prend son temps pour nous offrir une dernière scène, riche d’une belle symbolique féministe.

La piel en primavera : Fiche technique

Synopsis : Sandra, la nouvelle agente de sécurité d’un centre commercial, croise le chemin de Javier, un chauffeur de bus dans sa tournée quotidienne. À travers diverses expériences du désir, elle vit sa propre libération.

Réalisation : Yennifer Uribe Alzate
Scénario : Yennifer Uribe Alzate
Interprètes : Alba Liliana Agudelo Posada , Luis Eduardo Arango, Julián López Gallego, Laura Zapata Acevedo
Durée : 1h32
Genre : drame

« Pyongyang Parano » : une immersion tragi-comique au cœur de la Corée du Nord

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Avec Pyongyang Parano, Antoine Dreyfus, Emmanuelle Delacomptée et Fanny Briant nous offrent un récit graphique proche du documentaire. Inspirée de l’expérience authentique d’Antoine Dreyfus, cette bande dessinée nous entraîne au cœur de la Corée du Nord, l’un des régimes les plus opaques et répressifs au monde. À travers les mésaventures de deux journalistes se faisant passer pour des négociants en chocolat, l’ouvrage allie avec brio l’humour absurde à une critique incisive du système nord-coréen.

L’idée de s’infiltrer sous une couverture aussi improbable que celle de vendeurs de chocolat prête à sourire. Cependant, cette stratégie quelque peu saugrenue s’impose comme une nécessité : elle permet d’éviter les circuits touristiques verrouillés par la propagande. Dès leur arrivée, les deux reporters se trouvent cependant sous surveillance constante. Chaque mouvement est scruté et soupesé. Entre les visites de monuments glorifiant la dynastie au pouvoir, les projections de documentaires aux récits invraisemblables et les discussions feutrées avec une délégation officielle omniprésente, le tandem avance peu dans son enquête mais espère toujours rencontrer le chef suprême nord-coréen, Kim Jong Un. 

Antoine Dreyfus, Emmanuelle Delacomptée et Fanny Briant réussissent à restituer les aspects les plus pathétiques du régime communiste, mais aussi l’anxiété palpable qui habite les protagonistes tout au long de leur séjour. Le lecteur, témoin de ces moments de stress, mesure l’extrême fragilité de leur couverture. Le moindre faux pas, la photographie de trop, la question légèrement suspecte pourrait mener nos deux enquêteurs devant les services secrets nord-coréens, qui ne plaisantent pas avec les journalistes infiltrés. Ces derniers, s’ils sont démasqués, font en effet l’objet d’un traitement tout sauf enviable…

Mais là où Pyongyang Parano se distingue vraiment, c’est dans sa capacité à mêler l’absurde au tragique. Le récit met en lumière les contrastes violents d’un pays figé dans le temps : des usines désuètes et des travailleurs mal formés côtoient la grandeur factice des monuments dédiés au régime. En filigrane, on découvre une société profondément inégalitaire, où une élite jouit de privilèges inespérés tandis que le reste de la population survit dans des conditions effroyables. Si Pyongyang, la capitale, semble immaculée (et déserte), les campagnes regorgent de familles pauvres vivant dans des conditions douloureuses.

Les anecdotes émaillent le récit. Parmi elles : celle des villages japonais reconstitués et peuplés d’individus kidnappés, pour entraîner les espions nord-coréens avant leur séjour au pays du Soleil levant. D’autres, plus glaçantes encore, portent sur Kim Jong Un : l’assassinat de proches, la purge de l’élite ou encore les promesses absurdes faites aux investisseurs étrangers, qui repartent souvent du pays les mains vides après y avoir placé quelques billes essentielles à la survie du régime communiste.

Pyongyang Parano questionne aussi le rôle du journaliste face à des systèmes oppressifs. Faut-il risquer sa sécurité pour dénoncer l’injustice et lever le voile sur des régimes aussi hermétiques ? À travers le périple de son tandem, l’ouvrage rend hommage à la détermination de ceux qui, malgré les dangers, choisissent d’informer. Antoine Dreyfus, Emmanuelle Delacomptée et Fanny Briant nous plongent ainsi dans les méandres d’un régime totalitaire tout en interrogeant notre propre perception de la liberté. Entre satire et témoignage, Pyongyang Parano éclaire les absurdités d’un système en vase clos, incubateur de tragédie humaine et d’illusions à vaste échelle. Un ouvrage à lire pour mieux comprendre les rouages d’un des derniers bastions de la dictature communiste.

Pyongyang Parano, Antoine Dreyfus, Emmanuelle Delacomptée et Fanny Briant 
Marabulles, novembre 2024, 128 pages

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3.5

« Jardins secrets du Japon » : espaces sacrés

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Dans Jardins secrets du Japon, publié aux éditions Ulmer, Francis Peeters explore les traits constitutifs de ces espaces protégés, harmonieux et souvent sacrés. Expression artistique et philosophique, ils incarnent une vision nippone profondément enracinée dans les traditions culturelles, religieuses et esthétiques du pays. 

Les jardins japonais trouvent leurs origines dans la Chine et la Corée anciennes, avec lesquelles le Japon entretenait des échanges culturels intenses dès le VIe siècle. Le bouddhisme, en particulier le bouddhisme zen, a profondément influencé leur développement. Francis Peeters retrace le cheminement historique de ces espaces qu’il qualifie de « secrets », en ce sens qu’ils sont porteurs de significations cachées, qui échappent souvent aux visiteurs étrangers et/ou occasionnels.

Les jardins japonais sont en effet bien plus que des espaces verts, puisqu’ils renferment des concepts philosophiques et spirituels profonds. L’harmonie avec la nature y occupe une place de choix, notamment dans le Shakkei (paysage emprunté), une technique qui incorpore les paysages environnants, comme des collines ou des montagnes lointaines, dans la composition du jardin, brouillant ainsi les frontières avec l’espace naturel. Plus généralement, l’esthétique japonaise met en avant la simplicité, l’imperfection et l’éphémère. Les jardins cherchent à refléter la beauté naturelle dans un équilibre subtil entre l’artifice et le sauvage.

Francis Peeters rappelle que chaque élément du jardin, qu’il s’agisse d’un rocher, d’une lanterne ou d’un pont, a une signification qui le dépasse. Par exemple, les rochers peuvent représenter des montagnes ou des îles, et les rivières symboliser l’océan ou le flux du temps. Le vide, ou ma, est quant à lui essentiel dans la conception des jardins. Il permet de créer des moments de silence visuel, laissant place à l’interprétation et à la contemplation.

Lieux de méditation et de communion avec le divin ou la nature, les jardins japonais ont connu différentes périodes, d’Asuka (538-710) à Edo (1603-1868) en passant par Heian (794-1185). Sous l’influence du zen, les jardins secs (karesansui) émergent. Ces jardins minimalistes, composés de rochers et de gravier ratissé, visent à suggérer des paysages marins ou montagneux abstraits. Chaque période apporte ses spécificités et ses innovations. Cependant, certaines règles demeurent : l’asymétrie, la miniaturisation ou encore l’exploitation des saisons.

En tout, dans un ouvrage superbement illustré, Francis Peeters nous invite à découvrir pas moins de 40 jardins, dont Yoshiminedera, Shôwa Kinen Kôen ou Jo-an. Il évoque longuement les pavillons de thé, rapporte les contrastes des jardins de l’Ambassade du Canada, énonce ce qui fait la singularité de Shungakuin, un jardin impérial longtemps jalousement gardé… De quoi prendre pleinement conscience des intentions et agencements de ces espaces qui, en plus d’être visuellement attrayants, constituent un pont privilégié vers la culture nippone. 

Jardins secrets du Japon, Francis Peeters
Ulmer, novembre 2024, 224 pages

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4.5

« Notre monde en chiffres » : ce que les données nous apprennent

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Avec Notre monde en chiffres, les éditions Gallimard proposent une immersion ludique et éducative au cœur de la diversité et de la complexité de notre monde. Cette encyclopédie richement illustrée condense des informations fascinantes et des données variées sur une grande pluralité de thèmes, allant de l’espace aux cultures humaines, en passant par les phénomènes naturels, l’histoire et les technologies. Destiné à un public curieux et intergénérationnel, l’ouvrage offre un subtil équilibre entre rigueur scientifique et pédagogie visuelle.

Organisé en six grandes sections thématiques – l’espace, la Terre, la nature, peuples et cultures, l’histoire, science et technologies –, Notre monde en chiffres invite le (jeune) lecteur à un voyage à travers son environnement proche et lointain. Chaque section est subdivisée en courts chapitres abordant des sujets précis tels que « Les planètes », « Séismes et volcans » ou « Les 10 serpents les plus longs ». Une organisation linéaire et visuelle favorise une lecture fluide et accessible. Le recours aux classements (« Les 10 plus hautes montagnes », « Les 10 animaux terrestres les plus lourds », etc.) éveille la curiosité tout en offrant des points d’entrée légers et accessibles permettant de découvrir des informations marquantes.

L’un des points forts de cet ouvrage tient incontestablement à sa capacité à transmettre des connaissances au travers de chiffres étonnants et d’anecdotes insolites. On apprendra ainsi qu’une bactérie comme E. coli peut se multiplier pour atteindre 70 milliards d’individus en 12 heures, que les tornades peuvent produire des vents atteignant plus de 320 km/h, que Rome compte plus de 900 églises en son sein ou encore qu’on recense 7117 langues différentes parlées à travers le monde. Chaque thème est scruté par ses reliefs les plus édifiants comme ses aspérités les plus discrètes. Ainsi, sur les volcans, il sera question des traditionnels points culminants mais aussi du nombre de vols supprimés en raison de l’éruption du volcan Eyjafjallajökul en Islande en 2020. 

Pour diffuser l’information, le livre mise sur une présentation graphique dynamique, en intégrant des infographies, des illustrations et des données percutantes. Les blocs d’informations sont hiérarchisés avec soin, les chiffres-clés étant mis en avant pour capter l’attention. L’exemple de la double page consacrée à la « Vie microscopique » illustre bien cette approche. On y découvre que 700 espèces de microbes peuplent notre bouche ou que Thiomargarita namibiensis, visible à l’œil nu, mesure 0,75 mm. Ces informations sont accompagnées d’une image macroscopique de pou.

Conçu à hauteur d’enfant, l’ouvrage brille par sa capacité à croiser des disciplines variées. À titre d’exemple, la section « Peuples et Cultures » explore simultanément les langues, les sports, la musique ou encore les drapeaux, tout en les reliant à des éléments quantifiables. De même, dans « Science et Technologies », les sujets techniques (comme les extrêmes températures ou les innovations robotiques) cohabitent avec les super-constructions et les moyens de locomotion, tous présentés avec une simplicité qui les rend compréhensibles pour les jeunes lecteurs.

Avec son contenu varié, sa rigueur scientifique et ses visuels attrayants, Notre monde en chiffres séduira aussi bien les passionnés de sciences que les amateurs de culture générale. Son ambition va au-delà de l’information brute : il vise à éveiller chez ses lecteurs un sens de l’émerveillement face à la richesse et à la diversité de notre monde. Un précieux outil pour les plus jeunes, et plus généralement pour quiconque souhaitant explorer la planète et l’univers qui l’entoure, un chiffre à la fois.

Notre monde en chiffres, ouvrage collectif
Gallimard, octobre 2024, 192 pages

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4

« Le Cas David Zimmerman » : les méandres de l’identité

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Avec Le Cas David Zimmerman, publié aux éditions Sarbacane, Lucas et Arthur Harari s’associent pour proposer un album intrigant et rivé aux questions identitaires. Explorant les frontières entre fantastique, thriller et introspection, ce volumineux roman graphique (360 pages) place son protagoniste dans une situation troublante et potentiellement inextricable.

Trentenaire parisien, photographe, introverti, David Zimmerman voit son existence bouleversée après une soirée du Nouvel An arrosée. Il se réveille le lendemain dans le corps d’une femme qu’il a rencontrée quelques heures plus tôt et avec laquelle il a couché. Ce point de départ fantastique s’ancre dans un traitement hyper-réaliste. On se trouve clairement à mille lieues des ressorts humoristiques ou grivois associés au « body swap ».

Partant, David n’a qu’une chose à faire : mener l’enquête pour tenter de comprendre de quoi il retourne. Il tente péniblement de retrouver son corps d’origine tout en s’adaptant à cette situation inédite, qu’il doit garder secrète. Les Harari en profitent évidemment pour explorer des thématiques universelles, avec un point de vue passionnant : la construction de soi, la perception sociale, les questions de genre… Se retrouver dans le corps d’une tierce personne, d’un autre sexe qui plus est, offre une perspective nouvelle sur l’existence, la société et ouvre un champ de réflexion que Le Cas David Zimmerman exploite en clerc.

L’union des talents de Lucas et Arthur Harari offre une œuvre d’une rare cohérence artistique. Lucas échafaude une vision de Paris onirique et parfois oppressante, qui se marie parfaitement avec l’écriture réaliste et introspective d’Arthur. Le décor parisien, omniprésent dans l’album, agit d’ailleurs comme un personnage à part entière. Les rues, immeubles et cafés de la capitale deviennent le témoins privilégiés des faits et gestes des protagonistes. Les lieux, plus généralement, ne sont pas de simples toiles de fond : ils cristallisent des souvenirs, des émotions et des tensions, amplifiant l’impact narratif de l’histoire. On le ressent par exemple lorsque David rend visite à sa mère dans la peau d’une autre personne.

Au-delà de la seule question du genre, évidente, Le Cas David Zimmerman interroge ce qui constitue l’essence d’un individu. David, contraint de vivre dans un autre corps, réinterprète ses choix, ses souvenirs et sa place dans un monde où il se sentait déjà étranger. Par ailleurs, l’urgence de retrouver son identité physique éclaire en seconde intention des problématiques contemporaines : le rapport au corps ou les assignations sociales, notamment. Comme dans La Métamorphose de Kafka, l’irruption du fantastique pousse de facto le personnage à une quête existentielle.

Le Cas David Zimmerman bénéficie d’un récit captivant, d’une esthétique maîtrisée et d’un propos suffisamment dense pour s’inviter parmi les lectures incontournables de l’année. On en oublierait d’ailleurs presque que l’enquête elle-même est passionnante, puisqu’il s’agit d’identifier le « patient 0 », ou en tout cas de remonter jusqu’à cette personne responsable du « body swap », qui désormais pourrait être n’importe qui, afin de remettre les choses dans le bon ordre. 

Le Cas David Zimmerman, Lucas Harari et Arthur Harari
Sarbacane, novembre 2024, 360 pages

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4

Signé Olrik (nouvelle forfaiture)

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Olrik croupit dans la prison londonienne de Wansworth. Tiré d’un cauchemar, il se voit attribuer deux compagnons de cellule, des activistes du F.C.G. (Free Cornwall Group) qui revendiquent l’indépendance des Cornouailles. Ils semblent disposer de certains moyens, mais les circonstances vont amener Olrik à leur proposer une coopération qui pourrait s’avérer fructueuse…

Depuis la disparition (1987) d’Edgar P. Jacobs, auteur historique des Aventures de Blake et Mortimer, les Éditions Blake et Mortimer font leur possible pour continuer de faire vivre la série, en prenant pour principe de faire paraître de nouveaux albums. Les auteurs sollicités respectent généralement un cahier des charges assez précis. On peut dire qu’Yves Sente et André Juillard l’appliquent scrupuleusement avec cet album qui comprend 62 planches au format classique de la BD franco-belge, un soin pour les détails qui fait honneur à la série, suffisamment de texte (dont quelques mots et expressions en anglais) pour bien appuyer l’action dans toutes ses péripéties, une nouvelle confrontation de Blake et Mortimer avec Olrik, quelques personnages douteux, certains défendant donc une cause mais avec des moyens et une mentalité particulièrement discutables, ainsi qu’une incursion dans le fantastique avec des références historiques très parlantes. Il faut dire que les auteurs n’en sont pas à leur coup d’essai dans la série et qu’ils ont pris le temps de se rendre sur place pour se faire leurs propres impressions. La base est donc particulièrement solide.

Au-delà des apparences

Maintenant, il faut se rendre à l’évidence : que le cahier des charges soit respecté ne fait pas de l’album un chef d’œuvre, malgré une illustration de couverture particulièrement réussie à mon avis, avec un Olrik toujours aussi élégant malgré son costume de prisonnier. En fait, tout est dans l’attitude, avec ce regard porté vers l’extérieur (et donc encore et toujours, vers l’avenir), ce porte-cigarette qui apporte une touche de raffinement qui s’accorde avec la fine moustache du personnage. Bien évidemment, son incroyable assurance, le visage dans la pénombre qui se découpe derrière un fond lumineux, contraste merveilleusement avec le mur en briques rouges percé d’une fenêtre protégée par d’épais barreaux. Aucun doute, Olrik va encore en faire voir de toutes les couleurs à nos amis Blake et Mortimer. Effectivement, fort de quelques informations cruciales, Olrik va proposer un marché au Capitaine Francis Blake que ce dernier se verra contraint d’accepter pour éviter une voire même plusieurs catastrophes. Mais, bien évidemment, on ne remet pas en liberté un aventurier de la trempe d’Olrik sans quelques mauvaises surprises. Le début manque donc un peu d’originalité ou de suspense et la façon dont Olrik trouve une nouvelle opportunité de nuire tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. L’aspect fantastique lié à une vieille légende est plutôt bien trouvé et permet aux auteurs de remettre les pendules à l’heure concernant plusieurs croyances, ce qui apporte une intéressante touche d’érudition. On peut ajouter que le dessin, soigné, est bien dans le style initié par Edgar P. Jacobs. On pourra toujours avancer que Blake et Mortimer sont légèrement différents physiquement que sous le trait de Jacobs, mais il n’y a pas de quoi crier au scandale. Par contre, ce qui manque vraiment par rapport à ce que faisait Jacobs, ce sont des dessins si possible grand format avec des situations fortes propres à marquer l’imaginaire des lecteurs. On a bien une invention de Mortimer qui apporte une situation originale, mais cela n’apporte rien de vraiment spectaculaire ou marquant. Quant à l’apport fantastique, même s’il permet une situation intéressante, il tourne un peu court avec une catastrophe naturelle qui ne surprend pas vraiment et permet de faire en sorte que tous les éléments légendaires disparaissent pour devenir hors d’atteinte avec l’ultime péripétie en fin d’album.

Quelques points originaux

Mais puisque cet album, le n°30 de la série, vise également un public qui ne la connait qu’imparfaitement, il faut préciser que Signé Olrik se présente avec une base à trois bandes par planche, ce qui apporte une bonne lisibilité à l’ensemble et a permis assez naturellement la sortie de l’album sous un autre format, à l’italienne. On note également que la narration maintient bien le suspense et de façon régulièrement astucieuse, à propos d’un personnage désigné comme le Grand Druide et que ses adeptes appellent Maître. En effet, soit il apparait de dos, soit caché soit même son visage masqué par une bulle. Malheureusement, quand on découvre enfin son identité, la révélation tourne un peu court. A noter que, parmi les personnages, quelques-uns arborent une barbiche suffisamment longue et fournie pour leur permettre une fantaisie sous forme de petite tresse. Enfin, l’album se fait remarquer par une problématique qui éveille un écho avec le monde d’aujourd’hui. En effet, en Cornouailles, les autochtones se plaignent de la montée en nombre d’étrangers venus sur place pour pallier un manque de main d’œuvre. On comprend d’ailleurs très tardivement que ce manque est à mettre sur le compte des pertes de la Seconde Guerre mondiale, les auteurs répugnant visiblement à raccrocher leur récit à des événements réels, préférant largement compter sur les décors, puisque leurs personnages restent fictifs. A noter pour conclure que l’album dégage une émotion particulière, puisque son dessinateur, André Juillard, est décédé le 31 juillet 2024, soit peu avant sa parution. Selon Yves Sente Signé Olrik peut être considéré comme une sorte d’œuvre testamentaire de son dessinateur, probablement pour le style presque intemporel du dessin et ce thème à résonance actuelle.

Les aventures de Blake et Mortimer (n°30) : Signé Olrik – Yves Sente (scénario) – André Juillard (dessin) et Madeleine Demille (couleurs)
Éditions Blake et Mortimer (distribué par Dargaud) : sorti le 31 octobre 2024

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3

Graines de voyous, souvenez-vous du 3 août 1951 !

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Avec cet album, nous voici déjà arrivés au huitième épisode de la série Les Vieux Fourneaux qui met en scène le trio du troisième âge qui fait l’illustration de couverture, à savoir et de gauche à droite Pierrot le plus allumé des trois, Antoine qui va se retrouver au centre de quelques révélations et Mimile le plus sérieux ou solide. L’épisode nous rapproche de l’univers des rugbymen et fait de nombreuses allusions à la série Le Loup en slip.

La première planche nous rapproche d’un autre personnage de la génération du trio des Vieux fourneaux, monsieur Civrac, producteur de pommes bio qui déplore les effets d’une saison caniculaire, avec l’étang de la Gibelette réduit à sa plus simple expression, puisqu’on peut en voir le fond, situation inédite. On le sent assez remonté mais également un peu ailleurs. L’explication, c’est qu’il se prépare à régler une vieille rancœur. Dans le même temps, une fois de plus, Pierrot fait des siennes, alors qu’il prend le train pour revenir à Montcœur, afin de participer à la petite fête organisée pour les 60 ans du théâtre « Le Loup en slip » fondé par Lucette, l’épouse décédée d’Antoine. Ce dernier prépare la fête avec sa petite-fille Sophie. L’occasion d’évoquer entre eux l’événement qui a tout changé, à savoir le premier baiser entre Antoine et Lucette.

De quoi s’amuser

La préparation de la fête se trouve contrariée par l’arrivée à Grandcœur d’un personnage que tout le monde prend pour Pierrot débarquant avec un temps de retard de la gare, ce qui nous vaut quelques malentendus. Attention cependant, n’imaginez pas que la surdité même débutante soit au centre de ces confusions, parce que les personnages concernés sont du troisième âge. C’est l’occasion de signaler non sans un certain amusement que nos trois personnages centraux ne vieillissent pas d’un épisode à l’autre, grand classique de la BD franco-belge, ce qui ne les a pas empêché d’atteindre ce fameux troisième âge. En parallèle, on constate que nos papys agissent bien souvent comme s’ils n’avaient aucune difficulté physique, ce qui crée une sorte de décalage amusant avec leur allure générale, le crâne dégarni, lunettes pour deux d’entre eux, une bonne bedaine pour Mimile, etc. A cela s’ajoute leur façon de s’exprimer qui exclut un vocabulaire djeune qui ne collerait pas, mais des expressions qui montrent qu’ils ne sont pas les papys gâteux qu’on pourrait imaginer. Par contre, de leur mentalité tendance anarchiste, on peut regretter sur cet épisode qu’elle n’aille guère plus loin que les provocations de Pierrot qui occupent essentiellement quelques planches en début d’album.

La jeunesse des Vieux Fourneaux

Ceci dit, toujours aussi à l’aise dans le domaine de la série franco-belge un peu hors normes mais calibrée (54 planches), les auteurs ne manquent pas d’inspiration, car même s’ils délaissent un peu le côté provocateur qu’on apprécie chez leurs personnages, ils s’intéressent à leur passé amoureux d’une façon qui permet de mieux comprendre leurs personnalités, ce qui justifie parfaitement le titre de l’épisode, amusant par bien des points. Et puisqu’il est question du passé (on remonte quand même jusque 1951), les flashbacks s’insèrent logiquement dans la narration sans la moindre confusion, par l’utilisation d’un noir et blanc relativement clair qui s’harmonise bien avec les couleurs de Jérôme Maffre. De manière générale, on apprécie à nouveau le dessin très expressif de Paul Cauuet, même si je le trouve plus à son aise pour croquer son trio de papys plutôt que ses autres personnages plus jeunes qui arborent des visages un peu trop systématiquement sympathiques à mon avis. Il est vrai cependant que cela colle assez bien avec les relations souvent privilégiées qui s’établissent entre grands-parents et petits-enfants. Sans surprise, tout le travail de découpage, de mise en scène et d’organisation des planches est impeccable, ce qui nous donne un nouvel album très agréable à lire, bien qu’on puisse le qualifier de parenthèse dans la série.

Petits regrets

A noter quand même que les flashbacks mettent en évidence que selon le point de vue, un même événement puisse donner lieu à plusieurs interprétations, ce qui change beaucoup de choses. Le petit regret que j’y associe, c’est que les auteurs privilégient une ambiance bon enfant, alors qu’ils abordent un thème dont la gravité dégage un potentiel à peine effleuré et qui se trouve même finalement tournée en dérision. En effet, en début d’album M. Civrac se prépare pour la bagarre pour une raison qui lui tient particulièrement à cœur depuis très longtemps. Or, nous arrivons à la conclusion que M. Civrac arrive bien trop tard (il n’a plus les moyens physiques) pour obtenir réparation. Surtout, on réalise qu’au moment crucial, des moyens pas franchement respectueux permettent d’établir des situations sur le long terme. Ce n’est pas la réparation d’une mobylette enfin retrouvée qui y changera grand-chose, malgré tous les efforts humains déployés à l’occasion. Et Sophie la petite-fille ne trouvera rien à y redire, puisque depuis longtemps, comme on dit les jeux sont faits. Les autres points qui font un peu tiquer sont l’insistance sur Le Loup en slip qui tourne à l’auto-promotion un peu facile et l’intervention d’un rugbyman, le Fidjien Koroiduadua, personnage réel (présenté comme joueur du Stade Toulousain, alors qu’en France il n’a joué que pour l’AS Clermont-Auvergne) qui tombe comme un cheveu sur la soupe pour ancrer l’épisode dans l’univers du rugby. Dans cette série, les auteurs font régulièrement des pieds de nez à la crédibilité, mais ici à mon avis ils vont trop loin.

Les Vieux Fourneaux – Tome 8 – Graine de voyous – Scénario : Wilfrid Lupano – Dessin Paul Cauuet et couleurs Jérôme Maffre
Dargaud : paru le 8 novembre 2024
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3

Les Œillades 2024 : Everybody Loves Touda de Nabil Ayouch, la sirène de Casablanca

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Grâce à la performance magnétique d’une Nisrin Erradi au regard étincelant, inondé de tendresse et de déchirements intérieurs, Everybody Loves Touda, neuvième long-métrage de Nabil Ayouch, capture l’aura lumineuse d’une femme forte et talentueuse, déterminée à lutter sans relâche contre les injonctions d’une société patriarcale marocaine corsetée dans des croyances rétrogrades. À travers ce personnage qui oscille entre délicate quête d’amour et indestructible volonté d’indépendance, Nabil Ayouch parvient à dépasser le récit individuel pour mener une réflexion politique collective sur le corps des femmes.

Jeune mère célibataire passionnée par le chant Aïta, Touda, magnifiquement interprétée par Nisrin Erradi, nourrit le rêve de devenir une « Cheikha », une artiste traditionnelle marocaine, afin d’offrir une vie meilleure à Yassine, son fils sourd-muet de neuf ans (Joud Chamihy, remarquable de justesse). Par conséquent, elle doit quitter son petit village des montagnes de l’Atlas pour s’installer à Casablanca. Le voyage physique vers les lumières vives et envoûtantes des cabarets de la grande ville amorce alors une vibrante quête intérieure.

Cri de rage autant que d’amour, Everybody Loves Touda est un drame musical passionnant tant par l’intensité de son sujet que par ses choix bruts de mise en scène, que le cinéaste travaille tel un orfèvre. Nabil Ayouch poursuit la réflexion initiée dans Much Loved, qui suivait un groupe de quatre prostituées à Marrakech. Il dénonce ici avec force l’enracinement du patriarcat et brosse le portrait d’une femme d’aujourd’hui, à la fois déterminée, fougueuse, hardie, pétrie de déchirements intimes, qui doit élever seule son enfant handicapé dans un climat de violence permanente. En effet, Touda incarne l’une de ces héroïnes en rébellion contre tous les pouvoirs établis, refusant l’esclavage moderne et les injonctions de la société patriarcale marocaine qui veut faire d’elles des marchandises. On lit une profonde souffrance sur son visage tantôt fermé, tantôt rayonnant, mais toujours digne, lequel, se reflétant dans des miroirs précaires, incapables de lire l’avenir, revêt une multitude de masques – showgirl, sorcière, prostituée, sont toutes admirées autant que méprisées – et se soumet à contrecœur aux regards pervers et aux gestes grivois des ivrognes immondes qui croisent sa route. En effet, Ayouch l’affirme dès la séquence d’ouverture dans laquelle la frénésie de la danse se change à la nuit tombée en viol glaçant : entre Touda et les hommes, tout est question de rapport de force, quasiment une guerre menée. Il règne ainsi une atmosphère de fatalité symbolique, où le malaise se fait grandissant à chaque frontière franchie, jusqu’à ce que la jeune femme rencontre enfin un vieux et tendre violoniste, campé par le très touchant El Moustafa Boutankite. Séduit par son talent, sa bravoure et son ambition, ce dernier veut l’aider à voler de ses propres ailes, à s’accomplir à travers la musique.

Art de résistance au féminin porté par une voix puissante, le chant traditionnel Aïta célèbre la vie sans pudeur ni censure. Il s’apparente à un souffle torride, un gémissement moite, une lamentation langoureuse : autant de résonances poétiques nées il y a des siècles dans les vastes plaines du Maroc, auxquelles vient se greffer l’image sublime d’une baignade purificatrice. Organique et sensorielle, la mise en scène d’Everybody Loves Touda crépite d’énergie à différents niveaux, notamment lorsque la lumière éclatante du soleil de Casablanca porte à ébullition la sensualité ténébreuse et le désir brûlant qui circulent entre les corps. De même, la souplesse de la caméra de Virginie Surdej (Le Bleu du Caftan) montre sans artifice la manière dont l’héroïne, caressant la foule, ondulant furieusement à la lueur hypnotique des néons, occupe l’espace, prend peu à peu possession de la scène, puis du cabaret tout entier, théâtre ancestral de pouvoir et de revendication. Étincelante pièce maîtresse de ce véritable tourbillon de numéros musicaux électriques, Nisrin Erradi est comme possédée par la force de caractère de son personnage, noyée dans des larmes muettes qui répondent subtilement à la musicalité bienfaitrice de la pluie du Moyen-Orient, mais surtout au regard humide et admiratif de l’enfant, émerveillé par la pugnacité de sa mère se débattant pour sortir de la précarité et prendre soin de lui. Demeure cet ambivalent final en forme de plan-séquence complexe et ultra-construit, dans lequel Touda tombe de très haut : à bord d’un ascenseur social à rebours, la jeune femme redescend d’un trait et en pleurs, les trente-sept étages qu’elle s’est évertuée à gravir, afin de s’ouvrir à un nouveau destin possible. Un film envoûtant et magnifique.  Sévan Lesaffre

Everybody Loves Touda – Bande-annonce

Synopsis : Touda rêve de devenir une Cheikha, une artiste traditionnelle marocaine, qui chante sans pudeur ni censure des textes de résistance, d’amour et d’émancipation, transmis depuis des générations. Se produisant tous les soirs dans les bars de sa petite ville de province sous le regard des hommes, Touda nourrit l’espoir d’un avenir meilleur pour elle et son fils. Maltraitée et humiliée, elle décide de tout quitter pour les lumières de Casablanca…

Everybody Loves Touda – Fiche technique

Réalisation et scénario : Nabil Ayouch, avec la collaboration de Maryam Touzani
Avec : Nisrin Erradi, Joud Chamihy, Jalila Tlemsi, El Moustafa Boutankite, Lahcen Razzougui…
Production : Nabil Ayouch
Photographie : Virginie Surdej
Montage : Nicolas Rumpl, Yassir Hamani
Décors : Eve Martin, Samir Issoum
Costumes : Rafika Benmimoum
Musique : Flemming Nordkrog, Kristian Selin Eidnes Andersen
Distributeur : Ad Vitam
Durée : 1h42
Genre : Drame
Sortie : 18 décembre 2024

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3