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« Yomeddine » : Beshay de roi

Yomeddine est porté par un récit filial impliquant un lépreux et un orphelin. Il se projette dans une Égypte protéiforme où la splendeur des monuments ancestraux tranche avec la misère des quartiers urbains. De ces deux caractéristiques, Abu Bakr Shawky tire un premier long métrage solide et sincère, qui paraît prochainement en DVD.

Dans une décharge publique égyptienne, un lépreux et un orphelin s’éveillent au monde en ouvrant les pages d’un vieil exemplaire de Newsweek. Le premier vit dans une léproserie et subit l’ostracisme inhérente à sa maladie, bien que celle-ci ne soit plus contagieuse depuis longtemps. Le second, surnommé « Obama » en raison de ses traits africains, ignore tout de ses origines, endure la brutalité de ses pairs et semble en quête d’une figure paternelle. Ce sont ces deux êtres en rupture avec leur environnement qu’Abu Bakr Shawky, dont il s’agit du premier long métrage, décide d’installer au centre de son récit. Pareille trame n’est cependant pas sans écueil : les dispositifs lacrymaux, les clichés, le naturalisme outrancièrement compassionnel ont l’habitude de couler les navires battant pavillon dramatique, surtout quand ceux-ci ont à leurs commandes des personnages marginaux en souffrance.

Dans ses grandes lignes, Yomeddine échappe à ces griefs. Présenté en sélection officielle au Festival de Cannes 2018, ce film égyptien pose un regard juste, chargé d’à-propos, sur ses deux personnages principaux, bientôt jetés sur les routes et en état de filiation progressive. Si les décors sont variés – une décharge, le désert, des édifices ancestraux, le Nil, le sans-abrisme urbain… –, c’est avant tout pour donner corps à une traversée critique de l’Égypte contemporaine, dont certaines résonances peuvent rappeler le Clash de Mohamed Diab ou le mémorable Le Caire confidentiel de Tarik Saleh. Ainsi, par la voie du road-movie, on assiste à une ronde de personnages disparates, aux lourdeurs bureaucratiques, à la misère, au rejet des différences ou encore aux crispations religieuses. Pendant le temps d’un trajet éprouvant, à dos d’âne ou en charrette, où ils seront traités de « resquilleurs » et souvent en parias, Beshay et Obama vont s’ouvrir l’un à l’autre, le premier finissant par s’ériger en père de substitution du second. Le tout est immortalisé dans une veine naturaliste riche en moments de grâce, tandis que Beshay remonte le Nil en compagnie de son jeune acolyte dans l’espoir d’en savoir plus sur ses origines.

En visionnant Yomeddine, on ne peut s’empêcher de penser aux Freaks de Tod Browning, mais aussi au Kid de Charlie Chaplin. Si le poids de ces deux modèles est difficilement supportable pour le néophyte Abu Bakr Shawky, il reste que leur esprit se retrouve bel et bien dans ce premier long métrage prometteur. En attendant de parvenir au degré d’expertise de ces deux cinéastes, le réalisateur égyptien parsème son œuvre de plusieurs séquences à marquer d’une pierre blanche : le présent apporté à une femme alitée et inerte ; une conversation lucide auprès du feu, à la belle étoile ; une rencontre douloureuse avec une mère de famille craignant que Beshay ne contamine l’eau du Nil ; un moment onirique où ce dernier est présenté sans les stigmates de la lèpre ; un autre, poignant, où il enjoint le monde à « aller se faire foutre ». Et tandis que Rady Gamal et Ahmed Abdelhafiz, comédiens amateurs, crèvent l’écran, Yomeddine expose leurs doutes avec beaucoup de justesse : ceux de Beshay quand il arrive enfin dans son village natal, ceux d’Obama quand il refuse de lire sa fiche d’inscription à l’orphelinat. Si ce premier essai paraîtra à certains un peu convenu dans sa construction, il n’en demeure pas moins une belle promesse, porteuse d’un regard tendre, et doublée d’une ode à la tolérance et à l’amitié qu’il serait dommage de bouder.

N.B. : Notre chroniqueur n’a pas eu accès aux bonus de cette édition DVD et ne peut par conséquent pas préjuger de leur teneur.

Bande-annonce : Yomeddine

https://www.youtube.com/watch?v=KRS6ZudLE4c

Synopsis : Beshay et Obama, respectivement lépreux et orphelin, parcourent l’Egypte à la recherche du village natal du premier cité. 

Fiche technique : Yomeddine

Sortie DVD : 6 avril
Scénario et réalisation : A.B. Shawky
Image : Federico Cesca
Décors : Laura Moss
Montage : Erin Greenwell
Musique originale : Omar Fadel
Produit par Dina Emam
Producteurs délégués : Elisabeth Shawky-Arneitz, Ahmed Shawky, Ali Baghdadi, Gill Holland, A.B. Shawky, Michel Merkt
Coproducteurs : Mohamed Hefzy, Mohamed Sakr
Producteur associé : Daniel Ziskind
Une production : Desert Highway Pictures
En association avec Film Clinic
Ventes internationales : Wild Bunch
Distribution France : Le Pacte

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3.5

Nos vies formidables, de Fabienne Godet : le cinéma au service d’une belle leçon de vivre ensemble

Le nouveau film de la cinéaste Fabienne Godet, Nos Vies formidables, irradie de la beauté des personnages qu’elle met en scène, des toxicomanes  accidentés de la vie qui essaient de s’en sortir tous ensemble.

Synopsis : Margot, Jérémy, Salomé, César, Sonia…Ils ont entre 18 et 50 ans. Tout les sépare, sauf l’urgence de se reconstruire et de restaurer la relation à l’autre que l’addiction a détruite. Solidaires, ils ont comme seules règles le partage, l’honnêteté, l’authenticité, la sincérité, l’humanité. Une bande incroyable de vivants qui crient haut et fort qu’on s’en sort mieux à plusieurs que seul.

The Social Network

Une voiture qui sillonne des routes isolées, un portail haut qui donne sur une bâtisse imposante, bourgeoise, et un passager taciturne avec un sac pour tout bagage : telle était l’ouverture du film la Prière de Cédric Kahn, et telle est l’ouverture de Nos Vies formidables, le nouveau film de Fabienne Godet. La ressemblance est troublante, et édifiante. Quand il s’agit de parler de la réhabilitation des toxicomanes, les choix ne sont donc pas nombreux. Le chemin est tout tracé, toujours le même.

Sauf que ce n’est pas tout à fait exact. La Prière était focalisé sur ce milieu spécifique d’un centre religieux quasi-militaire qui recueillait de jeunes toxicomanes et essayait de les guérir grâce à la prière et l’effort physique. Le film de Kahn interrogeait aussi le cheminement de Thomas, le protagoniste, par rapport à ces prières qui lui tombaient dessus. Nos Vies formidables met plutôt l’accent sur la vie en communauté de personnes de tous genres, de tous âges, de tous sexes et de toutes sexualités. Margot (épatante Julie Moulier) en est certes la protagoniste, mais on ne peut pas véritablement parler d’un premier rôle, tant tous les personnages ont une importance égale, comme dans un film choral, tout en étant un élément indispensable d’un édifice humain indissociable où chacun a besoin de l’autre pour avancer, mais où chacun  puise également sa motivation dans le bien qu’il apporte à un troisième.

Margot arrive donc dans un centre très hétéroclite, au centre duquel officie Antoine, le thérapeute (incarné par un professionnel, Régis Ribes). La force du film est d’être à un bon point d’équilibre entre une vision documentaire et un récit de fiction, et avec l’histoire et le personnage de Margot en fil conducteur, Nos Vies formidables va garder la même trajectoire du début jusqu’à la fin, celle de raconter la vie de cette communauté singulière qui rassemble des hommes  et des femmes qu’il s’agit de soigner dans toutes leurs dimensions, aussi bien physiquement que psychiquement. Malgré quelques images qu’il faut bien traiter d’Epinal (les scènes de manque en début de séjour, notamment), Fabienne Godet a choisi une manière très particulière de montrer le monde de l’addiction , qu’on a tout récemment vu dans ses versants destructeurs avec successivement Ben is Back de Peter Hedges, et My beautiful Boy de Felix Van Groeningen. Ici, c’est la reconstruction qui est montrée, avec l’absence totale de béquille chimique, mais au contraire le recours à la parole et à la bienveillance solidaire. Pouvant paraître rébarbatives au départ, les réunions de groupe (très impressionnantes) deviennent progressivement supportables, puis nécessaires à chacun dans leur guérison qui passe par de violents moments de prise de conscience. Le personnage de Margot , interprétée par une Julie Moulier très convaincante, synthétise parfaitement ces états d’âme successifs de dégoût, de découragement et d’espoir.

Le film est lumineux, éclairé par la solidarité et l’entraide entre les membres du groupe que la réalisatrice précise avoir constitué après moult castings, membres manifestement en grande alchimie, tant l’émotion est réelle et palpable. La cinéaste réussit à faire vivre le groupe comme une vraie entité ; à la différence du film choral auquel on peut l’assimiler, les personnages existent tous simultanément sous les yeux du spectateur, dans une sorte de ballet parfois tragique, souvent drôle, et toujours poignant. Au-delà de la reconstruction par les séances formelles de thérapie, l’amitié et les affinités qui naissent entre les personnages font plaisir à voir et font d’une séance de ménage, de vaisselle, de scrabble ou de volley-ball bien plus qu’une anecdote dans le film.

Alors, si le film manque un peu du mystique qu’on a vu dans la Prière de Cédric Kahn, et qui contribue (ou pas) à la réhabilitation des pensionnaires,  s’il manque par endroits d’une certaine distanciation par rapport au sujet, il regorge au contraire de l’incroyable vitalité générée par la dynamique du groupe, par la solidarité, et surtout par la foi des protagonistes dans leur prochain, et la croyance que ce dernier peut réellement être la source de leur salut.

Nos vies formidables – Bande annonce  

Nos vies formidables – Fiche technique

Titre original : –
Réalisateur : Fabienne Godet
Scénario : Fabienne Godet, Julie Moulier
Interprétation : Julie Moulier (Margot), Louis Arène (Théo), Françoise Cadol (Mère de Margot), Jacques de Candé           (Jérémy), Véronique Dossetto (Sonia), Raphaël Faivre (Fils de Lisa), Isabelle Florido (Isabelle), Johan Libéreau (Léo), Sandor Funtek (Dylan), Zoé Héran (Salomé), Jade Labeste (Marion), Nathalie Larivière (Soso), Bruno Lochet (Pierre), Emilie Marsh (Alex), Cyrielle Martinez (Zakaria), Cédric Maruani (Jalil), Estelle Meyer (Leila), Mourad Musset (Raja), Olivier Pajot (Père de Margot), Françoise Pinkwasser (Annette), Régis Ribes (Antoine), Camille Rutherford (Lisa), François-Michel Van der Rest (Daniel), Abbes Zahmani (César)
Photographie : Marie Celette
Montage : Florent Mangeot
Musique : Fabien Bourdier
Producteurs : Bertrand Faivre
Maisons de production : Le Bureau
Distribution (France) : Memento Films Distribution
Durée : 117 min.
Genre : Drame, Romance
Date de sortie : 06 Mars 2019
France – 2019

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4

Nightflyers, ou l’angoisse du voyageur spatial qui traverse le vide

Après Star Trek Discovery, la série Nightflyers va-t-elle confirmer le retour de la science-fiction sur nos petits écrans ? Si le format d’une série semble adapté à la description de voyages au long cours et de leurs lots de découvertes mystérieuses, qu’en est-il de la qualité de cette nouvelle série diffusée sur Netflix ?

Le pilote de Nightflyers est sans doute l’épisode le plus réussi. Il parvient à faire ce qui est nécessaire pour nous plonger dans une série de science-fiction : instaurer un univers et placer le spectateur devant une série d’énigmes.

Un univers classique

D’abord, voyons un peu l’univers dans lequel se déroule Nightflyers. Il n’a, certes, rien de particulièrement innovant et il ne développe pas vraiment la vision personnelle d’un artiste. Ici, le spectateur est plongé dans un monde qui réunit les éléments classiques de la science-fiction. D’abord le voyage dans l’espace, à la rencontre d’une espèce (ou une entité ? On ne sait pas trop) extraterrestre, le (ou les ?) Volcryn. On apprend que cela fait un bon moment maintenant qu’il s’est manifesté, les humains ont tenté toutes les possibilités à leur portée pour prendre contact avec lui, mais la communication n’a pas pu s’établir et, à vrai dire, on ne sait pas encore vraiment ce que c’est que le Volcryn. Tout ce que l’on sait, c’est qu’il possède une source d’énergie qui pourrait sauver la Terre.

Oui, parce que (autre élément classique de la SF), la Terre est en voie d’extinction. La race humaine en est grandement responsable. Comme l’affirme Rowan, l’exobiologiste de l’expédition :

« Les humains sont des virus qui ont tué leur hôte et cherchent à en coloniser un nouveau. »

Nightflyers n’a pas forcément d’identité propre, pas d’idée novatrice, mais la série sait exploiter correctement ce qu’elle prend à gauche et à droite dans l’univers de la SF en général. La série développe ainsi le thème du transhumanisme, par exemple : hommes/femmes et machines sont liées. Lommie peut se brancher sur le système du vaisseau, qui lui-même renferme une personnalité peu amène… Quant au capitaine, on a même du mal à savoir s’il existe réellement, puisqu’on ne voit que son hologramme.

Certes, un agglomérat de thèmes et d’idées diverses ne suffit pas à faire un univers particulier, mais les scénaristes parviennent globalement à tirer un bon parti de ce qu’ils introduisent dans la série.

Les mystères

Outre le développement d’un univers, le pilote nous pose aussi une série d’énigmes. La scène en pré-générique du pilote nous montre un vaisseau qui navigue au travers de débris d’une planète (on y voit un arbre flotter dans l’espace) et deux personnes se battre. Finalement, le femme, apparemment médecin, se suicide brutalement après avoir lancé un message d’alerte : « Ne montez pas à bord du Nightflyer, ne le ramenez pas sur terre. »

Très vite, le danger semble partout sur ce vaisseau. Au moment de quitter sa position orbitale autour de la Terre, une défaillance suspecte des moteurs menace de l’envoyer exploser dans l’atmosphère. Des voix se font entendre, des visions atteignent les membres de l’équipage. Et il est alors facile d’accuser Thale.

Qui est Thale ?

Thale est un L1. En gros, c’est un sorte de mutant façon X-Men, doté de façon innée d’un don télépathique. Rejetés par les humains « normaux », les L1 font peur et inspirent donc, bien malgré eux, la colère de la population. Mais tout ce qui arrive d’étrange dans le Nightflyer (les défaillances, les hallucinations auditives ou visuelles) provient-il forcément de lui ?

Les dix épisodes qui constituent la série sont regroupés en deux parties, séparées par un ellipse de plusieurs mois. Cela permet à Nightflyers de s’intéresser aussi bien aux débuts difficiles de l’expédition (avec toutes les questions, les hésitations, les peurs liées à ce saut dans le vide) qu’à la fin du parcours, à l’approche du si mystérieux Volcryn. Ainsi, la série évite les temps morts. L’histoire ne stagne pas et le scénario crée des situations assez variées. Finalement, si Nightflyers ne va pas révolutionner le genre, il constitue un divertissement habile, avec un suspense savamment entretenu et flirtant parfois avec l’horreur.

L’homme face à ses limites

Si, au fil des épisodes, on peut être placé face à quelques scènes un peu sanguinolentes, c’est surtout le climat anxiogène qui domine la série dans son ensemble. Une angoisse qui provient essentiellement de la prise de conscience de la faiblesse humaine. Dans Nightflyers, les hommes (au sens d’êtres humains) sont confrontés à leurs limites. Limite d’une humanité qui voit apparaître de nouveaux êtres, améliorés naturellement (comme les L) ou artificiellement (Lommie, qui peut se connecter au système central du vaisseau, ou Mel, qui a été créée in vitro pour pouvoir améliorer ses capacités à voyager dans l’espace). Limite aussi d’une humanité qui est de plus en plus dépendante de machines qu’elle ne sait pas contrôler et qui lui échappent. Limite enfin d’une humanité face aux mystères d’un univers qu’elle ne fait que découvrir, mystères qui la renvoient à son statut de simples minuscules grains de poussière dans l’immensité.

Finalement, cette série est celle de l’échec de l’espèce humaine, incapable de respecter la planète qui l’abrite, incapable de trouver une solution aux problèmes qu’elle a créés, incapable de comprendre l’univers dans lequel elle évolue, et incapable même de se comprendre elle-même.

Car, comme il se doit, le voyage proposé dans Nightflyers n’est pas seulement spatial, c’est aussi un voyage intérieur. L’un des lieux les plus importants de la série (et qui prend encore plus d’importance dans la seconde partie) est une sorte de machine qui permet de revivre ses souvenirs. Depuis Karl confronté à sa fille morte jusqu’à Mel qui rencontre la conceptrice de son ADN, en passant par la relation empoisonnée entre le capitaine et sa mère, l’immensité agit paradoxalement comme une sorte de huis-clos qui oblige les personnages à plonger en eux-mêmes.

L’ensemble fait de Nightflyers une série certes convenue, mais intéressante, un bon divertissement qui ne présente aucun temps mort et capte les spectateurs dans le filet de ses énigmes entrecroisées.

Synopsis : en 2093, le vaisseau Nightflyer est envoyé à la rencontre du Volcryn, une mystérieuse entité extraterrestre qui pourrait maîtriser une force utile au salut de la planète Terre.

Nightflyers : Bande annonce

Nightflyers : fiche technique

Créateur : Jeff Buhler
Réalisation : Andrew McCarthy, Mike Cahill, Nick Murphy…
Scénario : Jeff Buhler et David Schneiderman, d’après une nouvelle de George R. R. Martin
Interprètes : Eoin Macken (Karl D’Branin), David Ajala (Capitaine Roy Eris), Maya Eshet (Lommie), Jodie Turner-Smith (Mel), Sam Strike (Thale), Gretchen Mol (Agatha Matheson).
Photographie : Gavin Struthers, Peter Robertson, Markus Förderer
Montage : Tad Dennis, Peter Forslund, Toby Yates
Musique : Will Bates
Production : Andrew McCarthy, Michelle Mogavero, Biran Nelson
Sociétés de production : Universal Cable Productions, Netflix, Hypnotic, Gaeta Rosenzweig Films, Lloyd Ivan Mille Productions
Société de distribution : Syfy
Nombre d’épisodes : 10
Durée d’un épisode : 42 minutes (sauf le pilote : 60 minutes)
Diffusion en France : 1er février 2019 (Netflix)
Genre : science-fiction

États-Unis – 2018

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3.5

Liam Neeson : Je ne suis pas un salaud

Dans notre époque de drama-queen, on est non seulement responsable des mots que l’on prononce, mais surtout du sens que l’on ne veut pas leur donner. A fortiori lorsque l’on est une personnalité reconnue et reconnaissable comme Liam Neeson. Il y a quelques semaines, le casseur de rotules préféré des quinquagénaires fit en effet les frais d’un excès de franchise- assez déroutant il faut en convenir – survenue pendant la promotion de son nouveau film, De sang Froid.

L’affaire se déroule durant une entrevue avec une journaliste du quotidien britannique The Independant . A une question sur les pulsions de son personnage, pris d’une fureur vengeresse après la mort suspecte de son fils, Liam Neeson répond avoir puisé dans son vécu lorsqu’il y a 40 ans, une amie lui a confié avoir subi un viol par un homme noir. Prenant de l’avance sur le futur de sa carrière, l’acteur s’est alors mis à arpenter les rues à la recherche d’un « bâtard noir » (dans le texte, y compris les guillemets) pour épancher sa soif de vengeance; et ce pendant une bonne semaine avant de réaliser ce qu’il était en train de faire. Forcément, c’était bien plus qu’il n’en faut pour enflammer la ligue internationale des JSW, et ranger ce bon Liam sur l’étagère des vieux mâles blancs trop vieux, trop mâles et trop blancs pour le post-monde façonnés par les prescripteurs de la morale biodégradable.

Not my tempo!

On se demande quand même quelle mouche a bien pu piquer la star, pourtant rodée à l’exercice. Parce que dit comme ça, il faut bien avouer que c’est au moins aussi disruptif que le lapsus de François Bayrou sur ses pensées suicidaires dans une soirée consacrée à Nicolas Canteloup. Ressortir du placard une vieille histoire sordide quand on lui demandait juste d’allonger le texte récité sur les 72 crochets promo précédents, ça sent la fatigue. Ou alors le sabotage prémédité pour couler un glaviot sur le front en sueur de l’attaché-presse en coulisses. Ou pire, une tentative sincère pour faire croire qu’il ne jouait pas sur la même gamme depuis 10 ans (auquel cas, avouons-le, il se fait vraiment trop vieux pour ces conneries).  Comme l’a souligné Trevor Noah, le présentateur du Daily Show, il y a des endroits pour recevoir l’absolution médiatique, et l’Amérique lui aurait tendu ses mouchoirs chez Oprah Winfrey. Mais dans le cas présent, c’est tendre le cou à la potence quand personne n’avait pensé à se servir de la corde.

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« Bah alors, on attend pas Patrick ?! »

Or, toutes polémiques mises à parts, il y a quelque chose de suicidaire dans cet aveu qui rend la séquence fondamentalement touchante, voire salutaire. Car si tout le monde ou presque y est allé de son commentaire lapidaire pour/contre, personne n’était là pour mettre en exergue le plus important : la candeur désarmante de Neeson. Dans le contenu de l’aveu, et dans la forme.

Il existe une règle sous-jacente mais ô combien cruciale qui conditionne les sciences de la communication : toute information est forcément altérée par les outils qui seront utilisés pour la faire passer. Dire « Va te faire foutre » n’aura pas le même impact s’il est prononcé en mot ou en images. Et s’il est prononcé en images, il ne sera pas reçu de la même façon en gros plan ou en plan large, après un plan de nature morte ou avant un portrait de Hugo Clément…

Dites le avec des fleurs

De fait, la candeur de Liam Neeson n’émane pas seulement du contenu de la confession, mais surtout des éléments de langage qu’il balaye d’un revers de la main en se mettant à table.  Il avoue avoir été pris de pulsions meurtrières il y a 40 ans suite à un drame personnel, au point d’arpenter les rues avec une matraque dans l’espoir d’avoir une raison de passer à l’acte. Un aveu pesant, choquant que pour une raison qui nous échappe encore, Neeson a choisi de balancer à la place du traditionnel « le rôle d’un acteur est d’explorer les zones d’ombres et les sentiments contradictoires de la nature humaine ». Mais en outre, il se sent obligé de préciser que l’agresseur était noir. Et pour achever de délivrer ce message, il utilise les mots « black bastard » en faisant des guillemets ingénus avec ses doigts pour signifier que les mots comptent moins que ce qu’il avait à dire. Sauf que non.

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« – Seigneur, j’ai un aveu terrible à faire… » « -Silence !! »

Car ce sont bien ces mots qu’on lui reproche d’avoir utilisé, ces termes qui repeignent une réalité factuelle et neutre en parti-pris orienté. Pour preuve, le lendemain personne ne faisait attention au fait que Neeson ait confessé des pulsions meurtrières en public, et lui-même s’est mis à arpenter les plateaux-télé pour préciser qu’il n’était pas raciste. Tout le monde survola l’essentiel d’un récit où il admet ce que personne ne lui avait demandé d’avouer : s’être trouvé à deux doigts de commettre un meurtre. Car ce qu’on lui reproche, ce n’est n’est pas d’avoir voulu tuer un être humain  de sang-froid, mais d’avoir voulu tuer un noir. Pardon : un « black bastard. ».  Sorry to bother you Liam Neeson, mais au cas où tu ne serais pas au courant, figure toi que Black live matters

Si on voulait se montrer taquin, on suggérerait la loi du Talion semble acceptée institutionnellement aux États-Unis à partir du moment où elle est dispensée sans discriminations. C’est ce que révélait déjà Le droit de Tuer,  sympathique nanar réac de Joel Schumacher réalisé en 1996 qui utilisait le cavalier moral de la dénonciation du racisme pour normaliser la peine de mort. Progressisme et humanisme ne marchent pas forcément main dans la main, et on sait que la sensibilité de la question raciale peut-être sciemment entretenue afin d’occulter d’autres problématiques. Ce qu’a fait Neeson à son insu, en détournant l’attention de ses pulsions meurtrières avec son vocabulaire.

Coup de Trafalgar accidentel à une époque tellement conditionnée à réagir aux éléments de langage qu’elle ne discerne plus la teneur des messages véhiculés. On n’utilise plus les outils pour ce qu’ils permettent d’exprimer, mais pour ce qu’ils expriment en eux-mêmes. C’est la régence du symbole dirigé sur le sens, ce que le palmarès des derniers Oscars n’a pas manqué d’entériner. Avec ses guillemets, Liam voulait faire comprendre que les mots ne comptaient pas en l’état. On lui a répondu  au contraire que seuls les mots comptaient. Un peu comme l’enfant qui vient de lâcher une caisse et à qui on reproche d’avoir dit prout.

Seul au monde

Le plus drôle (ou tragique, c’est selon) réside finalement dans le fait que la polarisation générée n’a fait qu’entretenir la confusion. Avec sa défense, Trevor Noah, pourtant censé dégager l’information de ses éléments de langage, contribue finalement à focaliser l’attention sur le doigt et continue d’ignorer la lune. Il y aura un précédent Liam Neeson: on peut avouer une quasi-tentative de meurtre devant le monde entier, et n’en récolter que l’indifférence générale.

Neeson paye sans doute le prix de son timing malheureux. Sans doute aurait-il commis un crime de lèse-majesté en privant la société du spectacle  de l’occasion de mettre sa spontanéité en scène. Mais au-delà de ça, son moment est touchant parce que la vérité ne choisit pas ses mots. Parce que la sincérité désarmante du fond répond à une sincérité désarmante de la forme. A coup sûr, Jean-Claude Van Damme approuverait.

En définitif, ce qui interpelle est moins la confession en elle-même que les réactions qui lui ont succédé.  Liam Neeson de son côté, doit se sentir bien seul avec son histoire. C’était bien la peine d’ajouter à l’inénarrable culpabilité catholique le poids du secret pendant 40 ans. …

 

Retrouvez la plume de Guillaume sur son blog Critique ta mère!

Cette Nouvelle Vague qui nous a tant ballottés…

En version abrégée, la Nouvelle Vague est un mouvement cinématographique français sis aux abords des Cahiers du cinéma et amorcé à la fin des années 1950. Si l’on entre dans les détails, elle comportait plusieurs chapelles, initia une révolution des méthodes de production, donna corps à la politique des auteurs et son cycle, qui permit l’émergence de dizaines de néo-réalisateurs en quelques mois, s’acheva dans une précipitation semblable à celle de son lancement. Décryptage.

Les grandes figures de la Nouvelle Vague française sont archi-connues : Jean-Luc Godard, François Truffaut, Alain Resnais, Agnès Varda, Jacques Rivette, Éric Rohmer, Claude Chabrol ou Pierre Kast, auxquels se greffent des cinéastes comme Chris Marker, Jacques Demy ou Jean Rouch. Si Louis Malle se sent rejeté par le mouvement, il s’y fait pourtant une place en vue, difficilement contestable. S’essayant à la réalisation en 1963, Jean Eustache, proche de ces néo-cinéastes souvent issus des Cahiers du cinéma, présente ses premiers films au public alors que l’effervescence est déjà retombée d’un cran. Plus tard, André Téchiné, Benoît Jacquot ou Philippe Garrel leur emboîteront le pas sans toutefois pouvoir se réclamer du mouvement. Ce dernier voit le jour à la fin des années 1950. En dix-huit mois, environ quarante metteurs en scène accèdent à la réalisation. Les plus célèbres d’entre eux prennent conseil auprès de Jean-Pierre Melville, éminemment respecté par les cinéastes-critiques que sont Godard, Truffaut ou Rohmer. En tant que spectateurs, ils se montrent sensibles au cinéma d’Alfred Hitchcock, Jean Renoir, Ingmar Bergman, Howard Hawks, Fritz Lang, Jean Cocteau, Friedrich Murnau, Vincente Minnelli, Jacques Becker, Robert Bresson, Max Ophüls ou encore Roberto Rossellini. C’est naturellement chez eux qu’ils puisent de quoi façonner un cinéma novateur, plus moderne, moins enserré dans les canons classiques.

L’expression « Nouvelle Vague » apparaît pour la première fois en 1957 sous la plume de Françoise Giroud, auteure et journaliste à L’Express. Il s’agit dans un premier temps de désigner un phénomène sociologique portant sur la jeunesse française de l’après-guerre. C’est une campagne publicitaire du Centre national de la cinématographie (CNC) qui va lui offrir ses entours filmiques. Regroupés autour des Cahiers du cinéma, dirigés par André Bazin, et dont Éric Rohmer sera le rédacteur en chef pendant six ans, les réalisateurs de la Nouvelle Vague, surnommés les « Jeunes Turcs », vont peu à peu révolutionner le paysage cinématographique : Jacques Rivette tourne le court métrage Le Coup du berger, Claude Chabrol présente Le Beau Serge (1958) et Les Cousins (1959), Alain Resnais signe un mémorable Hiroshima mon amour (1959), tandis que François Truffaut et Jean-Luc Godard réalisent les emblématiques Les Quatre Cents Coups (1959) et À bout de souffle (1960). Le premier plonge un adolescent en crise existentielle dans les rues de Paris, tandis que le second lorgne vers les séries B américaines – tout comme les escrocs qu’il met en scène – tout en proposant un montage saccadé qui fera date.

Contexte et esthétisme

Les Trente glorieuses, le mouvement de libération des femmes, la guerre d’Algérie et les manifestations ouvrières ou étudiantes constituent la toile de fond sociopolitique du mouvement, dans lequel on distingue trois groupes d’importance variable. Le premier, le plus célèbre, est issu des Cahiers du cinéma (Jean-Luc Godard, François Truffaut, Jacques Rivette, Éric Rohmer, Claude Chabrol, Pierre Kast…). Le second, « Rive gauche », est influencé par la littérature moderne et davantage politisé (Alain Resnais, Agnès Varda, Chris Marker…). Entre les deux, on peut trouver des francs-tireurs comme Jean-Pierre Mocky, Louis Malle ou Michel Deville. La plupart des réalisateurs de la Nouvelle Vague fréquentent assidûment la Cinémathèque française, débattent avec passion des films qu’ils y découvrent et rencontrent fréquemment son fondateur, l’historien Henri Langlois.

La Nouvelle Vague n’a jamais été un moule rigide dans lequel ses ambassadeurs étaient appelés à se fondre. Le mouvement, qui abrite des cinéastes de toute sensibilité politique, repose d’abord sur la politique des auteurs, selon laquelle le réalisateur doit rester maître de son film. Il y instaure une philosophie qui lui est propre et y verse ses obsessions personnelles, ainsi que des thèmes récurrents. Il livre à chaque fois sa propre vision d’un scénario, qu’il en soit à l’origine ou non. Ces « auteurs » ont la particularité de façonner des filmographies cohérentes, au sein desquelles les films semblent se répondre mutuellement, où l’on peut dégager des constantes et autant de variations mineures. Claude Chabrol fit à ce sujet cette déclaration dans l’ouvrage Que reste-t-il de la Nouvelle Vague ? : « La politique des auteurs dans notre esprit, c’était strictement le contraire que ce que les gens ont cru. Pour nous, l’auteur d’un film, c’était son metteur en scène, dans la mesure où il avait une personnalité, une vision des choses et qu’il l’exprimait. Quel que soit le scénario qu’il tournait. Chacun le sait, nos deux étendards, Hitchcock et Hawks, eux-mêmes ne signaient jamais leurs scénarios. » L’auteur, c’est l’intervenant final, celui qui impose sa conduite, qui donne au métrage sa direction et sa couleur.

La Nouvelle Vague n’est pas une école artistique à proprement parler, mais elle cherche néanmoins à transfigurer le cinéma et à lui conférer un souffle nouveau. L’usage d’appareils de prise de vues récents, plus légers et maniables, celui de la voix off ou même le recours aux intrigues autobiographiques contribuent à identifier et définir le mouvement. Éric Rohmer avance dans l’ouvrage précité que « contrairement au néoréalisme, la Nouvelle Vague n’a apporté aucune philosophie ou esthétique nouvelle. Elle a seulement apporté un changement de méthode de production. » On y trouve effectivement une propension à filmer des scènes extérieures dans des décors naturels, avec des équipes de tournage réduites et une caméra souvent portée à l’épaule. Les exigences de rentabilité apparaissent pleinement intégrées dans l’esprit des cinéastes, mais chacun s’échine à imposer sa griffe malgré les impératifs commerciaux, exactement comme le feraient Alfred Hitchcock ou Howard Hawks. Au-delà de la politique des auteurs et des nouveaux modes de production, plusieurs liants viennent tout de même caractériser la Nouvelle Vague : des héros jeunes et contemporains, ordinaires, parfois négatifs ou en quête d’indépendance, vaquant à leurs occupations quotidiennes, pour qui la famille et la société peuvent avoir des airs d’astres morts ; une prise en compte du spectateur, qui peut être interpellé ou à qui s’adressent des regards face caméra ; des jeux sur l’image, arrêtée ou ralentie, voire montée de manière nerveuse ; des budgets souvent étriqués ; des références hollywoodiennes mêlées à une expression néo-réaliste…

La guerre des chapelles

Tandis qu’ils attaquent, souvent frontalement et parfois avec véhémence, l’académisme d’un cinéma français friand de scénarios littéraires et de jeu théâtral, les réalisateurs de la Nouvelle Vague essuient les critiques d’une revue concurrente, Positif, positionnée très à gauche. Les idoles des Cahiers du cinéma y sont brûlées à coups de phrases incendiaires. Louis Séguin écrit : « Oui, sans doute, il faut mépriser Alfred Hitchcock. » Marcel Oms vilipende Roberto Rossellini, dont il moque le parcours allant « du fascisme à la démocratie chrétienne ». Les critiques de cinéma s’opposent alors à travers le prisme amplificateur du communisme, du progressisme ou du conservatisme. Même au sein de la rédaction des Cahiers du cinéma, Georges Sadoul et François Truffaut débattent longuement au sujet de Samuel Fuller, dont l’anticommunisme forcené est l’objet de controverses. Le premier finira par démissionner, regrettant l’« Hollywoodophilie » de ses anciens collègues dans un contexte où le cinéma américain se leste de propagande anti-rouges.

Quoi qu’il en soit, la Nouvelle Vague parviendra presque instantanément à ringardiser la « Qualité française », notamment en permettant l’éclosion ou la consécration d’une nouvelle génération de comédiens : Jean-Paul Belmondo, Anouk Aimée, Jeanne Moreau, Jean Seberg, Brigitte Bardot, Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva, Catherine Deneuve, Jean-Claude Brialy, Jean-Pierre Léaud, Anna Karina, Françoise Dorléac, Henri Serre… Bientôt, Andrzej Wajda, Miloš Forman ou Roman Polanski s’inspireront eux-mêmes de la Nouvelle Vague. L’existence du mouvement, contrairement à la carrière des réalisateurs en étant issus, se montrera cependant éphémère. Dès 1962, l’esprit s’essouffle. Le triomphe à Cannes des Quatre cents coups et le coup de maître d’Alain Resnais, Hiroshima mon amour, semblent déjà loin…

La musique d’Alex Beaupain dans le cinéma de Christophe Honoré : la débâcle des sentiments

Peut-on réellement parler de musique lorsque l’on évoque le duo Beaupain-Honoré ? Les chansons y sont comme autant de dialogues et précipitent l’action des personnages souvent empêtrés dans leurs sentiments. Ici, la musique ou plutôt la chanson est synonyme de « parler vrai » et donc de vérité.

Il s’agit pour les personnages de faire le point sur leurs relations sans oser se faire du mal par des dialogues simplement parlés. Dès 17 fois Cécile Cassard et son « Lola » chanté en slip rose par Romain Duris, Honoré a affirmé sa filiation avec un autre cinéaste du dialogue chanté, Jacques Demy. Alors, Beaupain serait-il en quelque sorte le Michel Legrand d’Honoré ? Pas tout à fait. Retour sur quelques partitions chantées particulièrement fortes dans le cinéma d’Honoré.

La naissance d’un duo

Dans 17 fois Cécile Cassard, premier long métrage sorti au cinéma de Christophe Honoré et où Beaupain est crédité comme compositeur, deux moments musicaux forts structurent le film. La danse de Béatrice Dalle alias Cécile Cassard avec Romain Duris (Mathieu) dans son salon sur « Pretty Killer », musique écrite par Alex Beaupain et  interprétée par lui et par  le groupe Lily Margot est un tour de force pour le film. Elle représente en effet la quintessence du cinéma d’Honoré : amour, rivalité, cruauté et sensualité. Quelque chose qui tient du malaise aussi : dans ces corps filmés et qui se réfléchissent dans un miroir. Les acteurs ne chantent pas encore mais tout leur corps interprète la musique qui dit, entre autre, « dancing with another guy ». Les personnages s’observent danser les uns avec les autres et la musique vient habilement retranscrire ce sentiment tout en les enveloppant. Plus tard, l’acteur interprète directement la chanson par la voix, mais cette fois c’est un hommage, à Lola de Jacques Demy. Il n’y a ainsi que chez Honoré que l’on peut voir Romain Duris en slip rose chanter ce qu’Anouk Aimée avait autrefois interprété. Tout s’imbrique et le personnage devient autre tout en se dévoilant. Cette scène chantée fait en effet résonance avec une autre où le personnage incarné par Romain Duris s’était confié sur le peu de chose qu »il savait vraiment réussir à son âge (et encore il comptait « réussir la béchamel ») : « Je vais bientôt avoir trente ans et je ne sais faire que vingt-quatre trucs… et encore, là dedans j’ai compté danser le paso doble et réussir la béchamel ». 

Ces deux scènes composent un  film où le corps est mis en avant et s’exprime, aussi bien dans les mots que dans la posture, ce qui fera dire très justement à Christophe Honoré : « Cécile Cassard doit tout au cinéma, elle ne peut tenir droite qu’au milieu d’un plan, pas au milieu d’une phrase. C’est un personnage qui a besoin d’espace et de durée, un personnage qui demande à être incarné, pris en main par une actrice, regardé par un cinéaste, la lecture ne suffit pas à faire exister un tel personnage. ». Pas étonnant donc qu’Honoré ait très vite donné une partition musicale à ce corps qui doit tout au cinéma, à la caméra qui encadre, qui enveloppe, mais qui libère aussi. Ainsi, Honoré est passé du roman au cinéma (pas aussi brutalement puisqu’il fait souvent des allers-retours entre ces deux arts comme avec le théâtre et l’opéra).  Son deuxième film, sorti directement en DVD, Tout contre  Léo, illustre parfaitement cette filiation. En effet, à l’origine livre pour enfants qui aborde la question du sida à travers les yeux d’un petit garçon, le livre d’Honoré est devenu un film by Honoré himself. On y croise furtivement Alex Beaupain y interprétant une chanson, déchirante, que l’on retrouvera plus tard dans Les Chansons d’amour, la plus belle collaboration des deux artistes à ce jour.

Le César de la meilleure musique de film en 2008

On peut presque dire que le travail, et la reconnaissance, de Beaupain et Honoré, se construit en parallèle. Alors que Nous deux et Tout contre Léo ont donné ensuite la place à 17 fois Cécile Cassard, les deux hommes s’inspirent de leur histoire personnelle (largement racontée par Alex Beaupain, mais aussi par Christophe Honoré dans son autobiographie Le Livre pour enfants) pour écrire Les Chansons d’amour, sorti en 2007. Le film est parcouru par quatorze chansons-dialogues aussi touchantes que cruelles. Ce sont elles qui apportent le sel dont a besoin ce film pour se construire, s’inventer, se dérouler et devenir un retour à la vie. Chaque acteur y trouve sa partition, certaines sont d’ailleurs collégiales. Elles ne bousculent pas le récit comme dans une comédie musicale classique et ne sont pas des remplaçantes à part entière des dialogues comme chez Jacques Demy (présent partout encore une fois, jusque dans les marins qui déboulent un matin dans Paris alors que deux personnages marchent vers l’école et ne semblent pas les remarquer). Ces chansons disent la difficulté des situations dans lesquelles se mettent les personnages : « je préfère que tu sois légère  /à la guerre à Troie », résumé assez cruel du trio amoureux défectueux (mais attachant) dans lequel se sont empêtrés Ismaël et Julie avec leur copine un poil envahissante, Alice. On retiendra ainsi deux chansons d’amour assez ambivalentes du film, qui construisent encore une fois la force d’incarnation du cinéma du réalisateur. Les deux chansons sont :  Il faut se taire, interprétée par Louis Garrel (Ismaël) et Clotilde Hesme (Alice) ainsi que Ma mémoire sale, interprétée par Louis Garrel face à un Grégoire Leprince-Ringuet (Erwann) en pleurs.

Dans les deux scènes, il est question de corps qui s’enlacent et qui se (re)découvrent. Pourtant, l’une signe la mort d’un amour qui n’a pas vraiment débuté, l’autre la naissance d’une histoire qui pourrait bien, à terme, ressembler à de l’amour. Si tant est que l’amour ressemble à quelque chose, surtout chez Christophe Honoré. Il faut se taire est un paradoxe, puisque les personnages chantent pour ne rien se dire, pour arrêter de se parler, pour ne plus se faire mal, mais peut-être aussi pour se dire adieu. Un adieu voilé, certes, puisqu’il est question de s’embrasser : « se faire langue contre langue un dialogue de sourds ». Pendant ce temps, les deux personnages en deuil de la même femme, s’enlacent sur le sol, refusent presque de se déshabiller et finiront par se désunir. Il s’agit bien-là, par la musique, de retranscrire un des grands thèmes du film : l’impossibilité de communiquer.

Ma mémoire sale est une scène d’amour plus classique puisque les deux personnages ont l’intention de s’unir pour de vrai, mais dans la douleur. Ce qui semble paradoxal puisque leur amour, sur lequel ils ne sont pas tout à fait en accord, devient le symbole d’une renaissance pour le personnage d’Ismaël. Encore une fois, la caméra enveloppe les deux corps qui s’enlacent pendant qu’un personnage chante son dégoût de lui-même : « lave ma mémoire sale dans un fleuve de boue ». Il ne s’agit de rien moins que d’une renaissance pour  l’un qui va littéralement purger son corps dans le sexe avant de se reconstruire dans l’amour. Pour l’autre, privé de parole, l’enjeu est tout aussi fort : il doit être l’objet (le sauveur), il le dira d’ailleurs plus tard « être un corps je suis d’accord », mais il doit aussi naître dans sa sexualité, affirmer son homosexualité, et se faire accepter de l’autre dans son amour délicat. Mais cette chanson qui peut être vécue comme une sorte de soumission dans les paroles comme dans la mise en scène (ou le corps n’est plus qu’un passage vers une certaine mort qui permet de revenir à la vie), ne serait pas inscrite dans un objet de cinéma sans celle qui lui répondra quelques temps après : J’ai cru entendre dans laquelle Erwann accepte d’être un corps, mais un corps aimé : « mais je crains que pour tout ça, tu doives entendre je t’aime ».

Prolongations

Les deux chansons sont structurantes car elles permettent à la fois de se dire tout ce qu’il y a de cruel dans les relations humaines, mais elles permettent aussi aux personnages de s’affirmer, de s’émanciper. On retrouvera cette force-là dans Les biens-aimés (2011) où Alex Beaupain écrit de nouveau des textes pour les acteurs d’un film de Christophe Honoré. Les deux hommes y font même chanter Catherine Deneuve ! La collaboration entre les deux hommes ne s’arrête pas là, il y a encore eu en 2006, Romain Duris au téléphone, en pleine rupture, dans Dans Paris, mais aussi Chiara Mastroinanni dans Non ma fille tu n’iras pas danser et la déchirante chanson de suicide de Grégoire Leprince-Ringuet dans La Belle personne. Chaque fois, il s’agit de faire de la musique et des paroles une prolongation des corps des comédiens et plus précisément de leur esprit. Les sentiments peuvent ainsi y être exacerbés sans peur du ridicule ou du dialogue qui tombe à plat, les corps peuvent s’y exprimer clairement. Honoré a ainsi inventé un nouveau langage, sensuel et bravache, qui donne à ressentir ces histoires d’amour qui finissent mal, mais qui continuent malgré tout car : « je peux vivre sans toi oui, mais, ce qui me tue mon amour c’est, que je ne peux vivre sans t’aimer ». 

Dernièrement, les deux hommes se sont retrouvés au cinéma pour Les Malheurs de Sophie (2016), où c’est l’enfance, cette fois, qui est assaillie par la cruauté. Christophe Honoré a ensuite fait un grand film sans Alex Beaupain : Plaire, aimer et courir vite. Quant à Alex Beaupain, il fait toujours chanter les acteurs souvent sur scène, que ce soit au théâtre ou lors de ses concerts et il a également écrit la musique d’autres films comme Juillet Août ( avec Frédéric Lo) de Diastème ou encore Jonas plus récemment. En attendant, sûrement, sa prochaine collaboration avec Christophe Honoré.

Basquiat, un adolescent à New York débarque en DVD

Le documentaire Basquiat, un adolescent à New York sort ce 20 mars 2019 en DVD. L’occasion de découvrir un peu plus la vie de ce célèbre peintre new-yorkais grâce aux nombreuses images d’archives et interviews de personnes l’ayant fréquenté.

Sara Driver, partenaire de Jim Jarmusch dans la vie comme au cinéma, n’en est pas à son premier coup d’essai cinématographique. En effet, elle a toujours joué un grand rôle dans la production et l’inspiration des œuvres de Jarmusch, mais a également réalisé plusieurs longs-métrages. Elle s’intéresse ici à l’adolescence de l’artiste Jean-Michel Basquiat, à travers ses déambulations dans la ville de New-York. Grâce à des interviews de personnalités l’ayant connu, elle dresse un portrait de lui édifiant.

Le documentaire en lui-même est très instructif et grâce à des images d’archives et un montage efficace permet de se plonger dans la vie bohème et jazzy de la communauté artistique new yorkaise des années 1978 à 1981. Comme il prend le parti de se focaliser sur les jeunes années de Basquiat, et non sur sa période de grande reconnaissance, on découvre des aspects peu connus du début de carrière du peintre. Il aide à comprendre également ce qui a permis de le rendre célèbre.

Le DVD en lui-même contient des bonus intéressants, comme des scènes coupées intégrant des œuvres que l’artiste a laissées dans l’appartement de son amie Alexis, ou des extraits d’une interview de Glenn O’Brien, journaliste d’art, mais sont malheureusement trop peu fournis vu le nombre de personnes interrogées. Avec toutes ces images d’archives et ces œuvres réalisées par Jean-Michel Basquiat, on se serait attendu à y trouver plus de matière. Dommage.

Basquiat, un adolescent à New York : Bande Annonce

https://www.youtube.com/watch?v=bEpcxvMUWY0

Caractéristiques du DVD:

Titre original: Boom For Real: The Late Teenage Years of Jean-Michel Basquiat
Réalisateur: Sara Driver
Editeur: Le Pacte
Format: DVD zone 2
Public légal: Tous publics
Langue 1: Anglais
Langue 2: Français
Sous-titres: Français
Qualité: Pal
Durée: 78 minutes
Couleur
Stéréo
Sortie: 20 mars 2019
Prix standard: 15€

La musique chez Xavier Dolan, l’un de ses plus beaux personnages

Artiste à part entière, Xavier Dolan soigne chaque détail de ses films. Des couleurs à la composition très précise et parlante, rien n’est laissé au hasard et tout retient l’œil. Amoureux des mots, il se plaît à glisser des citations dans chacun de ses films mais fou de musique, il prend également le temps de choisir minutieusement chaque rythme qu’il va ajouter à ses scènes afin d’en faire un véritable personnage, celui qui parle à la place de ceux qu’il dirige. Nombreuses de ces scènes sont déjà imprimées dans les mémoires alors que le réalisateur n’a que 29 ans et déjà fait 8 films. Retour sur ses choix les plus marquants et pertinents.

Que serait le cinéma sans la musique ? Que serait l’image sans le son ? Une photographie aussi belle soit-elle ne mettra jamais autant en éveil nos sens qu’un film peut toucher chacun d’entre eux. Visuellement, musicalement, tout se rejoint pour livrer des ressentis purs et remplir tout un être de diverses sensations. Les mots, les sons, et les images, c’est le regroupement de ces trois choses et l’équilibre parfait entre elles qui forment des chefs-d’œuvre. Xavier Dolan l’a compris dès son premier film. Qu’elle émane d’un poste de radio dans Juste la fin du monde, qu’elle soit chantée par ses acteurs, doublée par l’originale ou purement extradiégétique, la musique a toute une histoire dans les films du réalisateur. S’il a limité son utilisation à la pure exploitation les premières années en utilisant des titres déjà connus, il travaille en collaboration avec Gabriel Yared depuis Tom à la ferme (2013) et propose de nouvelles choses d’un point de vue dramatique, qui apportent une touche plus homogène à ses films, sans pour autant perdre de sa singularité.

Deuxième visage de ses acteurs, voix de l’émotion
Si les images de Dolan ont fait battre le cœur des plus passionnés de son cinéma, la musique a aussi souvent joué un rôle majeur dans l’amour que l’on peut porter aux œuvres du cinéaste. Les chansons accompagnent ses acteurs au point de parfois même les remplacer en exprimant ce que jamais aucun regard ou mot ne pourra faire. À travers les ralentis sublimes qu’il utilise à plusieurs reprises dans Les Amours imaginaires, Dolan suspend l’instant, et le rend d’autant plus sacré qu’il choisit de faire chanter Dalida sur ces plans à vitesse réduite. Une version de Bang Bang célèbre et céleste qui offre une puissance visuelle au trio d’acteurs dont il fait partie. La scène aurait presque un air de western avec ce duel entre Dolan et Monia Chokri. Céleste, c’est le mot qui se dégage des scènes les plus marquantes musicalement dans son cinéma, que l’émotion soit joyeuse, festive ou profondément mélancolique, l’insertion du morceau parvient toujours à provoquer une envolée particulière dans le cœur du spectateur. Même lorsque le rythme bpm est élevé, l’émotion est au rendez-vous. La première apparition de Laurence en tant que femme au lycée dans Laurence Anyways est illustrée par le DJ Headman et la force du personnage correspond tout à fait à l’émotion déchargée par la chanson. Précédée d’un silence magistral dans la salle de classe, l’intensité provoquée par Moisture est d’autant plus folle et percutante.

« C’est une révolte ? Non Sire, c’est une révolution »

Comment cette phrase aurait-elle pu ne pas laisser présager une scène d’une grande puissance émotionnelle et scénaristique, car elle est bel et bien le point de départ d’un tournant du film et de la vie de son personnage central ?

Mais que serait Xavier Dolan sans son Québec natal et ses références intimement liées ? Comment ne pas penser aux mères lorsque l’on pense à lui ? Il est inévitable de parler de l’un de ses plus grands chefs d’œuvre dont le titre se rapproche de sa source d’inspiration fétiche, Mommy. Un CD qui fait chanter Céline Dion et Antoine Olivier Pilon le temps d’un moment suspendu, encore, où une mère et son fils se rapprochent et semblent faire une trêve. À la manière d’un Kechiche, Dolan a toujours le don d’insérer des scènes de danse au bon moment, comme pour offrir une pause à ses personnages, qui laissent leur corps s’exprimer durant quelques minutes avant de retomber dans le sujet douloureux, ou sérieux. Nombreux sont ceux qui auront écouté Céline Dion des semaines durant après avoir vu ce film tant la chanson marque les esprits et la scène, le cœur. Il serait même conseillé pour lire cet article d’écouter toutes les chansons divinement utilisées bien par Dolan, parce qu’il change à jamais l’écho qu’elles peuvent avoir en nous. Mommy a aussi vu l’utilisation de deux chansons à hauts risques. Connues, chantées par cœur et reconnues, Dolan remet au goût du jour Wonderwall d’Oasis, que l’on avait marre d’entendre partout comme le classique reconnu des années 90, à juste titre, en proposant une scène d’une grande liberté, elle aussi, gravée dans les mémoires. Mais le plus surprenant dans ce film, c’est l’utilisation de Born to die à la fin du film. Si l’on savait que Xavier Dolan pouvait avoir n’importe quelle chanson dans son film, on ne s’attendait pas vraiment à entendre Lana Del Rey et pourtant, la symbiose des deux fonctionnent à merveille, non pas qu’on en doutait mais cette surprise fut plutôt bonne, à l’image de la reprise de Stand by me par Florence and the machine, utilisée dernièrement dans Ma vie avec John F.Donovan, véritable pépite musicale. Le réalisateur peut convaincre les plus belles voix du paysage pop musical actuel de faire partie de son aventure cinématographique.

https://www.youtube.com/watch?v=3bAAZiDgPxA

Couleurs musicales, synesthésie d’un cinéaste peu banal

Si l’on connait le goût et le soin particulier de Dolan pour les couleurs, grande richesse de la composition de ses images, les choix musicaux dont il fait preuve sont un énième atout pour colorer ses plans. Dès son premier film, alors qu’il n’a que 19 ans, il propose une scène géniale dans J’ai tué ma mère. Avec Noir Désir de Vive la fête, le réalisateur montre les premiers émois de son personnage en peinture, en musique et en accéléré, contrairement aux ralentis qu’il chérira dans ses prochains films. Dolan expérimente, s’amuse des couleurs, propose un certain esthétisme qui deviendra bientôt sa marque de fabrique, avec ce cadrage particulier où les acteurs en plans rapprochés poitrine sont au bas de l’écran tandis que tout le reste de la scène parle autant d’eux que pour eux. Effet qu’il reproduira immédiatement dans Laurence Anyways avec l’une des plus belles scènes du cinéma, rien que ça oui. Passionnée et fusionnelle, la relation entre Fred et Laurence est profondément bouleversante. Moderat pose des notes sur leurs retrouvailles colorées où les deux époux sortent et une pluie de vêtements leur tombe dessus. Et la musique dans tout ça ? Que ce soit pour l’une comme pour l’autre, elle accompagne ces traits de couleur vifs qui ramènent à un point essentiel du cinéma de Dolan : être vivant, fier et ressentir. C’est ce que son cinéma apporte et ce que ces morceaux transportent et ajoutent aux scènes déjà sublimes. À la manière de Steve fuyant l’hospice sur Born to Die à la fin de Mommy, chaque scène musicale et colorée est une respiration, un frisson d’émotion où se chevauchent liberté et sensation. Des hymnes à la vie.

Lorsque l’on pense à l’électro, on voit tout de suite des couleurs, des lignes qui se confondent, fusionnent, des formes qui se déforment et des corps qui bougent. Xavier Dolan est familier de ces ambiances-là. Que ce soit dans Les Amours imaginaires où The Knife fait déborder la sensualité et l’obsession pour l’objet du désir de Francis et Marie, ou bien dans Laurence Anyways quand The Cure fait danser et chavirer Fred et Laurence en osmose, les boîtes de nuit ont toute leur place dans la filmographie de Xavier Dolan. Dès son premier film, il introduit un ralenti sur Tell me what to swallow où la sensualité prend toute sa place, parce que les choix musicaux du réalisateur appuient toujours l’intime qu’il veut capter et faire transpirer de sa pellicule.

Parler de la musique chez Xavier Dolan sans aborder son avant-dernier film où il conjugue tube de l’été et casting français 5 étoiles aurait été un oubli important. Si faire passer du Céline Dion était plus ou moins attendu de la part du cinéaste, retrouver O-Zone dans un de ses films était pour le moins inattendu. Et c’est encore une fois une scène pleine de vie où la musique absorbe les tensions et les rancœurs, comme dans Mommy, que l’on retrouve ici aux détours d’une danse de Léa Seydoux et Nathalie Baye.

Costumier, monteur, scénariste, réalisateur, acteur, Xavier Dolan sait tout faire, ou presque, il n’a pas encore composé ses propres chansons pour ses films mais montre une capacité admirable à toujours viser juste dans ses décisions musicales. Du classique aux années 80 en passant par la variété ou l’électro, chaque style a su trouver une raison d’être dans la filmographie du réalisateur québécois.

Time and Tide : le Big-Bang de Tsui Hark en HD chez Carlotta

Carlotta vient de frapper un grand coup. Pourtant rompu aux titres prestigieux et aux auteurs reconnus, l’éditeur ajoute une pierre de taille à son édifice avec le Time And Tide de Tsui Hark, qui n’avait alors jamais eu l’attention d’une édition DVD/Blu-Ray digne de ce nom. Et pour cause : malgré son importance dans la filmographie de son auteur, Time and Tide éprouve quelques difficultés à sortir du culte de niche dans lequel il est cantonné depuis sa sortie.

Contenu

Une réalité dont Carlotta semble avoir pris conscience lors de la conception du coffret. En effet, les intervenants réunis par l’éditeur courtisent chacun trois chapelles cinéphiles distinctes. Comme pour s’assurer de ne rien laisser au hasard et entériner une bonne fois pour toutes l’importance qui n’est pas encore tout à fait reconnue au film.

Ainsi, on laissera la parole aux autres pour revenir sur le film, dont nous vous avions déjà chroniqué le génie avant-gardiste il y a quelques mois. Star de la web-cinéphile bien connue des amateurs de Chroma et Crossed, Karim Debbache (dans une intervention franchement succincte en comparaison de celle de ses confrères) aborde l’art très singulier de la mise en scène chez Tsui Hark. Ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma (entre autres), Charles Tesson revient sur la place occupée par le réalisateur en général et Time and Tide en particulier dans l’histoire du cinéma hongkongais. Collaborateurs du cinéaste et grand prosélytes du cinéma asiatique dans les années 90, Laurent Courtiaud et Julien Carbon sont également les réalisateurs du très sympathique Les Nuits rouges du bourreau de Jade. Le duo revient volontiers sur la méthodologie de travail du réalisateur, et son impact direct sur sa création.

Un plateau riche pour une œuvre dense, et surtout une segmentation judicieuse qui permet aux uns et aux autres de parler du même homme mais pas de la même chose. Et surtout les harmonise vers un propos commun.

Car l’intelligence du travail éditorial effectué ici se mesure autant à la qualité individuelle des interventions qu’à l’effet produit par leur agencement. Les analyses des intervenants rebondissent les unes sur les autres pour générer ensemble et en creux un portrait collectif et passionnant de Tsui Hark. Un cinéaste inféodé à l’idée de carrière, hyperactif compulsif et visionnaire branché sur le présent immédiat. Un artiste qui a fait de sa filmographie un laboratoire de recherche et développement en temps réel. Il y a des films plus mineurs que d’autres chez le réalisateur mais pas moins importants : les expériences inabouties de l’un constituant le terreau de la réussite du suivant. Tsui Hark fait partie de ces cinéastes qui unissent tous les compartiments de leur art au diapason de leur iconoclasme. Le confort d’une marque de fabrique vaut peu de choses face à la liberté de faire table-rase (y compris eux même), y compris de lui-même.

Le monde est un cycle permanent de recommencements dont il faut saisir la vibration chaotique pour faire acte de création. Une profession de foi qui a rarement trouvé plus belle itération que dans Time and Tide. A noter, cerise sur le gâteau, un commentaire audio de Sifu Hark himself, qui entre deux anecdotes sur le tournage, décortique certains de ses choix de mise en scène (notamment l’usage de l’arrêt sur images).

Film

Time and Tide fait partie de ces films dont les principes de mise en scène font de sa remasterisation une tâche potentiellement ingrate. Car tant pour des considérations purement picturales que pour ses parti- pris  expérimentaux, Time and Tide n’est pas une oeuvre qui invite à la contemplation. En effet, la particularité du film réside notamment dans la propension de Tsui Hark à « amputer » la vision du spectateur pour générer sa participation. Cadrages qui dévient du point d’attention, montage qui « enlève » des plans pour malmener une représentation continue, scènes d’action qui fractionnent la perception… Tsui Hark s’empare du regard du spectateur pour mieux mobiliser son cortex cérébral afin de reconstituer ce qui n’est pas montré.

Remasteriser une telle œuvre, c’est donc fatalement s’exposer à ce que son travail passe sous le radar du spectateur. A moins d’attenter à l’intégrité du film en essayant de se faire remarquer au détriment de ses parti-pris.

Or, c’est tout à l’honneur de l’éditeur de rester au service du film jusqu’au bout. Pas d’étalonnage trifouillé pour accentuer artificiellement les couleurs ou de netteté de l’image gonflée au réducteur de bruit ici. Le piqué (superbe) reste en permanence dans les tons voulus par le réalisateur, l’ambiance visuelle bénéficiant ainsi subtilement mais réellement du boulot effectué (sauf peut-être pour « éclairer » les explosions numériques made in HK en 2000). Un vrai beau travail extrêmement complet qui fait déjà les gros yeux à votre portefeuille. Pas la peine de tenter le duel de regard.

Retrouvez la plume de Guillaume sur son blog Critique sa mère!

Caractéristiques du Blu Ray :

Film restauré HD
Collection édition prestige limitée n°8
Édition prestige limitée à 3000 exemplaires
Contient :
– le combo Blu-ray + DVD du film
– le fac-similé du dossier de presse d’époque
– un livret exclusif (28 pages) :
. Fac-similé du dossier dédié à Tsui Hark dans Le Cinéphage n°13
. « La Renaissance par le chaos », essai inédit par Arnaud Lanuque
– l’affiche du film (40 x 60)
– 16 reproductions de lobby cards

Contenu additionnel :

Commentaire audio de Tsui Hark (VOST)
« Time And Tide » par Karim Debbache, créateur de la web-série « Chroma » (10′)
« Action vérité » : entretien avec Charles Tesson (historien du cinéma) (20′)
« Le Tout-Puissant » : entretien avec Julien Carbon et Laurent Courtiaud (réalisateurs et scénaristes) (24′)
Bande-annonce

time-and-tide-tsui-hark-blu-ray

 

 

Med Hondo : disparition d’une voix mais surtout d’un artiste

Eddie Murphy, Morgan Freeman, Ernie Hudson, Rafiki… Il a été et restera à jamais leur voix. Mais en plus d’avoir été un doubleur de prestige, il a également été un comédien, scénariste, réalisateur et producteur engagé, prêt à critiquer le racisme et colonialisme français. Med Hondo nous a malheureusement quittés le 2 mars 2019, à l’âge de 82 ans…

Que ce soit dans le milieu du cinéma, des séries TV et (surtout) des animés japonais, le doublage français est devenu un sujet des plus tabous auprès des spectateurs. Si certains continuent de visionner dans la langue de Molière, beaucoup d’autres préfèrent se rabattre sur la version originale pour apprécier pleinement le jeu des acteurs/actrices. Pour éviter que les répliques soient « modifiées » pour qu’elle nous soit compréhensible, au risque d’en dénaturer le sens (ce qui arrive bien souvent, notamment avec les jeux de mots). Pour essayer de fermer les yeux sur certaines inepties de casting vocal, comme Frédéric van den Driessche qui double à la fois Liam Neeson, Javier Bardem et… Vin Diesel. Et franchement, nous ne pouvons les blâmer de faire un tel choix. En effet, quitte à choisir, autant regarder le dragon de La Désolation de Smaug avec l’intonation de Benedict Cumberbatch au lieu du manque de présence de Jérémie Covillaut. Ou entendre le vrai rire démentiel du Joker version Heath Ledger dans The Dark Knight plutôt que le rire forcé de Stéphane Ronchewski. Avec ces exemples, difficile de les contredire les rétracteurs au doublage. Et pourtant, nous ne pouvons leur rappeler que l’enfance de chacun a été bercée par les voix de quelques-uns. Au point de nous faire penser qu’il est impossible de ne pas regarder certains films et séries en Français (la trilogie Retour vers le Futur, Les Simpson, South Park…). Et que la plupart d’entre elles sont devenues indissociables des acteurs doublés : Richard Darbois/Harrison Ford, Patrick Poivey/Bruce Willis, Céline Monsarrat/Julia Roberts, Maïk Darah/Whoopi Goldberg… Les exemples restent nombreux ! Et si nous commençons l’article de cette manière, c’est pour redonner un peu d’estime au métier qu’est le doublage, désormais entaché par l’opinion publique et le fait que l’on privilégie des célébrités populaires sans expérience dans le milieu (Jamel Debbouze, Cyril Hanouna, Louane Emera…) pour attirer du monde en salles. Pour vous rappeler que, comme la plupart des comédiens, certains resteront éternels. Comme Abib Mohamed Medoun Hondo, plus connu sous le nom de Med Hondo, immense doubleur qui nous a hélas quittés le 2 mars 2019 à l’âge de 82 ans…

med-hondo-disparition-voix-films-interviewNé en Mauritanie en 1934, Hondo arrivera en France 1959 avec à son CV des postes tels que docker et cuisinier. Ses armes, tout comme ses congénères du doublage, il les fera par la voie du théâtre via des cours d’art dramatique lui permettant de jouer dans des registres d’auteurs (Shakespeare, Tchekov…) avant d’être engagé sur divers pièces. Le cinéma et la télévision feront également appel à lui par la suite, mais dans des rôles secondaires ou bien de figuration. Sa notoriété, il la fera surtout dans le milieu vocal en imposant sa voix légendaire dès 1968, en participant au doublage de bien des films, dessins animés et séries TV jusqu’en 2016. Une bien longue carrière qui lui aura donné l’occasion de prêter sa voix à des personnages cultes de notre enfance : Rafiki dans Le Roi Lion et ses suites, l’Âne dans la saga Shrek, Boule dans Le Monde de Nemo et sa séquelle Le Monde de Dory… À des acteurs de renommée : Morgan Freeman (Se7en, Million Dollar Baby, Gone Baby Gone…), Carl Weathers (Rocky 1 à 3, Predator…), Ernie Hudson (la saga S.O.S. Fantômes, The Crow…), Laurence Fishburne (Cotton Club, Boyz N the Hood…)… Et de porter l’étiquette de « comédien de doublage attitré des acteurs Noirs », Med Hondo cassera plus d’une fois ce préjugé en donnant de la voix à des personnalités Blanches ou d’autres origines : Berry Gordy (Le Dernier Dragon), Lance Henriksen (Aliens, le Retour), Ben Kingsley (Gandhi, Suspect Zero)…Là aussi, les exemples sont nombreux. Mais malgré cette piqûre de rappel, rien ne saurait égaler sa prestation pour franciser Eddie Murphy, l’acteur qu’il aura décidément dans la peau en doublant l’intégralité de ses films de 1982 (48 Heures) à 2011 (Le Casse de Central Park). La star hollywoodienne aura bien eu d’autres voix à son actif (Lionel Henry, Serge Faliu, Jean-Michel Vovk…), Hondo restera à tout jamais comme celui qui aura su rendre Murphy tout aussi drôle, charismatique et inoubliable que dans ses meilleures années (la saga Le Flic de Beverly Hills).

Mais même si la majorité des comédiens de doublage ne sont pas connus que pour leur voix et leur carrière « minimaliste » à l’écran pour le grand public, il serait des plus insultants d’arrêter le parcours de Med Hondo à cela. En effet, l’homme ne s’est évidemment pas contenté de sa notoriété vocale pour se faire un nom. Et ne l’a tout simplement pas attendue pour se faire une place dans le milieu. Outre le fait de jouer les comédiens de théâtre, il a également officié dans ce domaine en tant que metteur en scène. Ce qui lui a permis de prendre de l’importance au point de créer en 1966 sa propre troupe, Griotshango. Au cinéma, il participe à la création du Comité Africain des Cinéastes, devient membre de l’ARP (société civile de réalisateurs, scénaristes et producteurs fondée en 1987 par Claude Berri) et se lance dans la réalisation et la production de ses propres longs-métrages, qu’il scénarisera lui-même au préalable : Les Bicots-nègres, vos voisins (1973), Nous aurons toute la mort pour dormir (1977), West Indies ou les nègres marrons de la liberté 1979), Sarraounia (1986, avec le Prix du Fespaco en poche), Lumière noire (1994), Watani, un monde sans mal (2002)… Des œuvres dans l’ensemble cinglantes, ayant pour thématiques le racisme, l’esclavage et le colonialisme français. Et qui auront marqué les cinéphiles, comme en témoigne sa première réalisation, Soleil Ô, présenté à Cannes en 1970 et qui sera repris par la Croisette en 2017 lors d’une sélection de classiques.

med-hondo-disparition-soleil-o-film-cannes1970Vous l’aurez bien compris, Med Hondo n’était pas qu’une simple voix mémorable. Il était également un artiste engagé. Un homme à la carrière exemplaire. Quel dommage que cette dernière soit méconnue du grand public et qu’elle se dévoile au grand jour lors de son décès et des multiples hommages qui lui sont rendus… Le doublage français a beau ne pas être de taille depuis les années 2000 (époque où il est fait à la va-vite pour contrer le piratage et les sorties précipitées en salles), les doubleurs restent avant toute chose des comédiens. Des hommes et des femmes qui ne se reposent pas sur leurs lauriers et leur voix. Mais qui participent pleinement à l’art et la culture sous bien des aspects (le théâtre, l’écriture, la musique…), et ce dans une indifférence quasi-totale. Saviez-vous qu’Adrien Antoine (Henry Cavill, Chris Hemsworth…) et Christophe Lemoine (Jack Black, Cartman…) formaient un duo musical qui se produit dans un bar de Montmartre ? Que Donald Reignoux (Jesse Eisenberg, Jonah Hill, Titeuf…) et Alexis Tomassian (Justin Timberlake, Fry de Futurama) étaient des cascadeurs à moto ? Que la plupart d’entre eux (Jean-Philippe Puymartin, Dorothée Pousséo, Julien Kramer, Patrick Floersheim, Barbara Tissier…) sont ou ont été directeurs artistiques, à savoir aux commandes du doublage d’un film ? Plus que rendre hommage au grand doubleur qu’était Med Hondo, cet article rend également hommage à ce métier jugé si simple et vu d’un œil indifférent par la majorité des gens. Un grand merci, M. Hondo, de nous rappeler qu’en plus d’avoir bercé notre enfance, vous avez apporté quelque chose à l’art…

Un Amour impossible de Catherine Corsini arrive ce 20 Mars 2019 en DVD & Blu-Ray

A peine quelques mois après sa sortie en salles, le dernier film de Catherine Corsini, Un Amour impossible, sort en DVD & Blu-Ray. L’occasion de revenir sur un film qui s’est plutôt bien tenu et qu’on a pas mal aimé.

Synopsis : À la fin des années 50 à Châteauroux, Rachel, modeste employée de bureau, rencontre Philippe, brillant jeune homme issu d’une famille bourgeoise. De cette liaison passionnelle mais brève naîtra une petite fille, Chantal. Philippe refuse de se marier en dehors de sa classe sociale.

Catherine Corsini est une cinéaste qui de tout temps a toujours été intéressée par de beaux portraits féminins. C’était par exemple déjà le cas dans son précédent film, La belle Saison, qui flirte avec l’autofiction. Dans l’entretien inclus au DVD, elle avoue également une proximité assez forte entre sa propre histoire et celle de Rachel (Virginie Efira) : famille monoparentale, enfance dans les années cinquante, modestie du niveau de vie familial, etc.

Bien qu’on ne soit pas toujours fortement convaincu par son cinéma, Un Amour impossible, dont on peut lire notre critique lors de sa sortie en salle ici, est un film particulièrement sensible et qui mérite qu’on s’y attache. Portée par une Virginie Efira au mieux de son art, l’histoire est une adaptation d’un roman de Christine Angot. Si on connaît un tant soit peu l’œuvre de l’écrivaine, on imagine à quel point une telle adaptation est compliquée, tant la plume est sèche, tant le propos est souvent dur et sans concession. Mais Catherine Corsini a réussi à apporter une couleur du temps à une histoire somme toute assez étouffante, ce temps des années cinquante en particulier, filmé sans chichi et de manière naturaliste par Jeanne Lapoirie.

Le DVD est d’une sobriété extrême, on retrouve en plus du film une interview de la réalisatrice d’une trentaine de minutes. L’entretien est des plus classiques, découpé en chapitres conventionnels (le choix des acteurs, la genèse du scénario, le choix de la musique et de la direction photo). Catherine Corsini répond de manière détaillée, mais finalement, on apprend assez peu de choses qu’on n’avait pas déjà imaginées.

Bande-annonce – Un Amour impossible

Caractéristiques du DVD :

Format : Couleur, PAL
Audio : Français (Dolby Digital 2.0), Français (Dolby Digital 5.1) Audio description : Français
Sous-titres : Sous-titres pour sourds et malentendants en  Français
Région : Région 2
Rapport de forme : 2.35:1
Nombre de disques : 1
Studio : Le Pacte
Date de sortie du DVD : 20 mars 2019
Durée : 135 minutes

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Le garçon qui dompta le vent, de Chiwetel Ejiofor : un héros qui ne voulait pas en savoir trop

Un jeune malawite dépasse Mac Gyver : il fabrique une éolienne dans son petit village qui permet de pomper de l’eau en profondeur et sauver toute la population de la famine. Coup de chance, c’est inspiré d’une histoire vraie. En route pour un autre film à oscars, Netflix !

Synopsis : Contre toute attente, un jeune Malawite de 13 ans invente un système ingénieux pour sauver sa famille et son village de la famine. Inspiré de l’histoire vraie de William Kamkwamba et adapté de son roman best-seller.

Voilà un film qui sait bien commencer. Un très joli titre, une belle musique, un décor très joliment éclairé, des champs de poussière où des paysans accablés par le soleil récoltent du tabac. Entre les grands plants, un vieil homme tombe, raide mort. Les premières images mettent ensuite en scène par intermittence des danseurs énigmatiques, habillés comme dans un film surréaliste. On entend une mélopée fantomatique qui nous porte comme une feuille sèche soufflée par le vent, loin des racines et du fameux « inspiré d’une histoire vraie »

Enfin, non. Arrêtez-tout, sortez du film, trêve de poésie ! Il y en a marre ! Quoi, de la famine en Afrique ? De la vente du tabac qui provoque des cancers ? De l’orthographe de Malawi ? Non, ça, pas encore… Là, je tiens déjà à m’indigner de ce pistolet braqué sur ma tempe, chargé entre deux guillemets. « Inspiré d’une histoire vraie ». Pan.

Nous avons tous croisé ces films, ces téléfilms, ces œuvres qui apportent très rapidement cet argument massue qui empêche ou suspend toute critique, ou du moins certaines formes. L’histoire vraie, si je singeais un célèbre humoriste, c’est une galère quand on veut critiquer quelque chose. Avec n’importe quelle histoire, vous pouvez directement lancer des taquets, faire des vannes, ça passera toujours, même si vous perdez quelques potes en chemin (en général, pas les meilleurs). L’histoire vraie, il faut l’attaquer par la face nord, en conditions hivernales, avec du bon matos. Derrière ces jolis plans bien éclairés par une équipe technique au top, derrière cette atmosphère séduisante, se cachent donc des vraies personnes. L’histoire vraie, cette célèbre sentence, censée étreindre tout mauvais sentiment, tue les personnages avant l’heure. En réclamant de la vie, la vraie, on sème déjà la mort. Certes, ce sont des créatures de papier, mais je suis prêt désormais à financer une action pour empêcher toute mention de la sorte au début d’un film. Laissez vos personnages devenir des personnes. C’est le seul sens dans lequel ce lien mérite de fonctionner.

Passée cette caution réaliste, le souffle retombe et l’esthétique du film le rapproche bon an mal an des documentaires du National Geographic. C’est beau, très propre, bien trop pour du cinéma. La plupart des plans et le découpage dans son ensemble respirent le démonstratif. Les champs, le petit village africain typique, les boubous et le reste : on voit ainsi plus une reconstitution très carrée, qui limite l’immersion, qu’une réelle volonté d’utiliser la grammaire cinématographique pour nous interpeller. Et cela en devient presque étrange de reprocher à un film d’être trop clair, car c’est là toute la fine frontière avec ce style documentaire qui insuffle progressivement. Très peu de scènes sont vierges de dialogues. De personnages. Chaque seconde paraît capitalisée pour construire une sincère et intéressante reconstitution du drame terrassant cette communauté.

Chiwetel Ejiofor réalise ici son premier film. On a vu cet acteur shakespearien dans  Les fils de l’Homme (A. Cuaron, 2006) , Dirty pretty things (S. Frears, 2003) et plus récemment 12 years a slave  (S. Mc.Queen, 2014), ce dernier résonnant comme l’antinomie de son propre projet. Avant, je me le demandais, maintenant je le sais : il reste encore quelques acteurs qui ne regardent pas les films où ils jouent. Blague à part, le garçon qui dompta le vent est ce type de métrage qu’on pourrait certainement utiliser en classe pour un cours de 5ème sur le développement et les énergies renouvelables, bizarrement peu sur la mondialisation (ce cours-là, c’est en 4ème). Un des autres aspects quelque peu étriqué du script concentre les misères de cette communauté dans un territoire très resserré. Ainsi les logiques internationales qui régentent la désertification de ces terres africaines sont, elles, de surcroît totalement absentes. Pas de multinationales, pas de Netflix de l’agriculture, pas de Monsanto : derrière ces marchés de dupes qui poussent les paysans malawites à lâcher des terres ancestrales, très peu de diplomatie, mais beaucoup de toile de fond. C’est hélas là où resteront les marques culturelles de ce peuple martyrisé : quelques costumes traditionnels pour décorer en arrière-plan.

Le fait est que le film, malgré sa désarmante sincérité, est encore très marqué par un discours très occidental sur le continent africain. Ici, les méchants, s’il en faut, ce sont les chefs d’État corrompus, qui font tabasser n’importe quel contradicteur, les directeurs d’école, qui n’acceptent pas les enfants pauvres ou les pères de famille qui finissent tous par les faire travailler dans les champs. Autant d’accroches du sujet devenues de solides clichés dans ce type de script dramaturgique, mais également des pistes de réflexion manquant les vrais responsables de tous ces maux représentés devant nous. Il n’est pas le seul et hélas pas le dernier, d’autres comme Le dernier roi d’Écosse (K. Macdonald, 2007) s’étaient plantés la-dessus de la même façon.

Derrière ces rappels, un autre fait est à envisager, avec candeur: le cinéaste et scénariste les a peut-être volontairement occultés. Pour mettre en scène le martyr d’un village et lui seul, et le trajet d’un enfant exceptionnel et lui seul. Parce qu’il est allé à l’école, parce qu’il a fabriqué une éolienne avec un vélo et des déchets qui sont versés dans sa cour. Autrement dit une ode à la débrouillardise et à la volonté tout à fait pertinente aujourd’hui, si on oublie temporairement que cette éolienne, véritable totem du film, est érigée par les mêmes déchets livrés en fin de course par les circuits internationaux pour qui la découpe d’arbres est plus rentable que la désertification. Des circuits internationaux, il y en a même d’autres : William Kamkwamba, puisque c’est lui le vrai dompteur de vent, termine ses études aux États-Unis. Il a continué à fabriquer des éoliennes, mais d’autres comme lui pourront le faire encore longtemps, et auront certainement beaucoup de bonne volonté pour réaliser des films qui racontent leurs histoires.

C’est beau, mais c’est désarmant : comme on dit, ne donnez pas un poisson à un affamé, apprenez-lui à pêcher. En langage cinéma, la variante pourrait ressembler à quelque chose comme : ne faites pas un film pour chaque miracle, apprenez-nous aussi ce qui l’a rendu nécessaire.

Le garçon qui dompta le vent : Bande-Annonce

Le garçon qui dompta le vent – Fiche technique

Titre original : The Boy Who Harnessed the Wind
Réalisation : Chiwetel Ejiofor
Interprétation : Lily Banda, Noma Dumezweni, Chiwetel Ejiofor, Joseph Marcell, Aïssa Maïga
Scénario : Chiwetel Ejiofor d’après le roman de William Kamkwamba
Costumes : Bia Salgado
Photographie : Dick Pope
Montage : Valerio Bonelli
Musique : Antonio Pinto
Pays d’origine : Royaume-Uni
Genre : drame
Durée : 113 minutes
Date de sortie : 1er mars 2019 (Netflix)

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