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L’affaire J’accuse : Roman Polanski déféré au spectateur

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Bon allez c’est parti. On y va. Assez trempé le gros orteil dans l’eau pour savoir qu’elle est gelée, assez attendu que les passions retombent pour ne plus espérer la descente du mercure. Assez de threads sans dénouements, de polémiques sans conséquences, et de coupables sans punitions.

Assez de paroles en l’air et mesures symboliques, assez d’attendre encore et toujours que les choses changent et que les lendemains cessent de chanter pour les bourreaux. Bref, il est temps de prononcer ces mots magiques dont le seul murmure dresse les poils de l’opinion publique : Roman Polanski.

A ceux qui auraient eu la bonne idée de prendre congé d’Internet ces deux dernières semaines, on rappelle la situation. A quelques jours de la sortie de J’accuse, son nouveau film, Roman Polanski est encore une fois accusé de viols par de potentielles nouvelles victimes. Toute l’histoire sordide du réalisateur revient alors sur le devant de la scène et se confronte avec une actualité post Me-Too dont les braises viennent d’être réanimées par le témoignage de l’actrice Adèle Haenel. C’en est trop pour tout un pan du public et de la critique, qui appelle purement et simplement au boycott du film. Sauf qu’à l’heure où ces lignes sont écrites, le film approche trankilou bilou du million d’entrées. Bref, c’est ce qu’il convient d’appeler un flop, à peu près aussi spectaculaire que la pétition sur la privatisation des aéroports de Paris. Et surtout, ça suffit à certains pour condamner les Français complices de la culture du viol. Rien que ça.

Profession spectateur

Si tu n’es pas du côté des victimes, tu es forcément avec les bourreaux : on connait la mélodie du manichéisme moral qui réduit la problématique à un questionnaire à choix binaire (Oui/non). La démarche laisse d’autant plus sceptique qu’elle déroule à J’accuse une publicité qui réveille sans doute l’intérêt des quidams sensibles au sensationnalisme médiatique. En sus du public intéressé, J’accuse a probablement bénéficié de l’afflux des curieux qui voulaient renifler des traces de viol dans le film sur Dreyfus. Et qui sont surement sortis déçus et frustrés de la salle.

J’accuse est un film qui se divise en deux facettes. Pour la critique et le milieu, il s’agit effectivement du nouveau film de Roman Polanski. Qualité qui fait d’emblée monter sa côte sur le marché de la validation artistique, avec comme débouché la visibilité du film en festival (Lion d’argent à Venise) et pignon sur rue chez les prescripteurs reconnus (Masque et la plume conquis).

De l’autre, il y a la dimension purement industrielle de J’accuse. Celle où le grand-public, le seul à avoir le fin mot de l’histoire, se déplace pour voir un film historique avec Jean Dujardin en costumes et en moustaches. Roman Polanski dans tout ça ? Ah oui, c’est pas lui le film sur le musicien dans le ghetto juif, joué par l’autre acteur un peu chiant qu’il vaut mieux éviter de prendre de profil ( et qui a roulé une pelle à Halle Berry pour célébrer son oscar… Merde, #shetoo, masculinité toxique, qui-se-ressemble-s’assemble, enlevez lui sa statutette !!!! ) ?

On grossit le trait à dessein, mais c’est bien à ce public que l’on demande de rejoindre la croisade contre celui qui est devenu un symbole de la culture du viol. Ce public qui n’a jamais appris à réduire un film à son seul réalisateur, et ne comprend pas pourquoi il devrait se pénaliser d’une bonne séance de cinéma pour une faute commise par un autre. Parce qu’on n’a déjà plus le droit de grand-chose en France ma bonne dame, si en plus on peut plus aller voir les films qu’on veut…

Cinéma à plusieurs

On l’oublie trop souvent, mais le cinéma n’existe qu’à partir du moment où il rencontre le regard des individus. Un film n’appartient pas plus à ses concepteurs qu’aux spectateurs : il s’agit d’un objet partagé par l’expérience de l’un depuis la sensibilité des premiers. Autrement dit, le 7ème art est un acte de copropriété et si J’accuse peut aussi permettre de repenser l’habitude intellectuelle consistant à attribuer sans réserve la possession de son œuvre à l’artiste, on aura au moins avancer dans le bon sens de ce côté-là.

Car sommer le public de se détourner de J’accuse, ce n’est pas tant l’inciter à rejeter la personne de Roman Polanski que de lui reconnaître l’emprise absolue sur un film sur lequel ont travaillé plusieurs centaines de personnes. C’est priver le spectateur d’une rencontre d’une œuvre dont le cinéaste n’est que l’un des maillons (essentiels, mais quand même) d’une chaîne qui commence dans la tête de quelqu’un et se termine dans celle de quelqu’un d’autre en passant à travers son regard. La chose aurait pu s’avérer plus problématique si Polanski avait effectivement tenté de noyauter le dispositif à son profit. Si, comme il l’a déclaré dans le dossier de presse avec un aplomb qui laisse pantois, il s’était permis d’identifier son propre martyr à celui du colonel Dreyfus, et transformé le scandale judiciaire fondateur du XXème en pupitre pour plaider sa cause.

Or, jamais J’accuse ne se définit à l’aune de la propre histoire du réalisateur. On peut reprocher bien des choses à Polanski, mais certainement pas de se tromper de priorités quand il fait son boulot. A la manière de Chinatown, J’accuse est un film d’enquête prenant le point de vue d’un personnage auquel on demande de rester spectateur, mais dont les valeurs le conduisent à devenir acteur du récit collectif.

La morale de l’abstention

Morale et principe : la différence entre celui qui reste dans les gradins de celui qui s’engage. Polanski fait sa version de « L’homme debout » interprété par Tom Hanks dans Le pont des espions de Steven Spielberg. A croire qu’il anticipait non seulement la polémique qui allait entourer la sortie du film, mais les termes qui allaient l’articuler ! A ceci près que la problématique s’inverse dans le cas présent : on invite le public à ne pas être acteur du succès du film et par extension de la légitimité de son instigateur.

Dans J’accuse il s’agit de pas rester passif devant la grande histoire en marche, et cela vaut aussi bien pour le personnage incarné par un Jean Dujardin impérial que pour les personnes dans la salle. Le cinéma de Polanski (dans ses meilleurs moments s’entend) est un cinéma pour spectateur engagé au sens cinématographique du terme, au sein même du récit.

Isolé des autres par sa quête de vérité, Dujardin n’a que nous pour partager ses doutes et ses sentiments. Une interaction qui s’opère en faisant du héros l’avatar de l’intuition du public, mis à contribution en temps réel par le médium pour faire de l’enquête de Picquart une histoire personnelle. Ce que nous demandent également de faire ceux qui appellent au boycott de Polanski, mais sur la base de notre non-participation. Soit construire un film avec le spectateur ou enterrer son réalisateur avec son absence : la proposition change du tout au tout lorsque le messager devient le message lui-même.

Bis repetitia

Déjà en 2009, à la suite d’un traité d’entraide judiciaire que la Suisse avait signé avec les États-Unis, Polanski s’était retrouvé sous le feu des projecteurs pour les mêmes raisons. C’était pendant la sortie de The ghost writer, qui fut chevillé de la même façon à l’exégèse judiciaire du cinéaste. On entendit pour sa défense les mêmes arguments « WTF » servis par les mêmes personnalités qui militent pour leur propre euthanasie. Mais l’époque n’était pas la même, Me Too n’était pas encore passé par là. L’artiste pouvait encore se planquer derrière les relents d’antisémitisme des uns et la cabale des autres, et le système médiatique avait encore confiance en une asymétrie pas encore totalement remise en cause par les réseaux sociaux.

Au fond, seules quelques accusations supplémentaires (et prescrites) différencient la situation du réalisateur de 2009 à 2019. Pour le reste, on ne peut que lui reprocher que factuellement (c’est-à-dire ce qui a été prouvé) la même chose. A savoir avoir fui les États-Unis devant la menace d’une révision de la peine initialement fixée, et déclaré à la télévision qu’il était attiré par les jeunes filles de 14 ans. Chose que l’on ne peut heureusement plus déclarer par les temps qui courent, peu rompus à la relativisation triviale de ce genre de déclarations.

Polanski, coupable ? Surement, il a été condamné. Victime ? Un peu, même Roger Guson (son « homme debout » à lui…), le procureur « All american » qui a instruit l’affaire en 1977, a déclaré que le réalisateur avait exécuté toute la peine qu’il devait effectuer. Martyr ? Faut pas charrier, il s’en est tiré à (très) bon compte. Récidiviste ? Possible, probable, mais en fait j’en sais rien. Et sur un strict plan cinématographique, J’accuse n’est pas plus tributaire de ce qu’a pu faire ou non Polanski que ses précédents travaux. Bon ok, essayer de le caser en tant que président des Césars, c’était quand même pousser mémé dans les orties. Surtout à une époque qui ne tolère plus les demi-mesures.

Le monde est à nous

Car là se trouve le nœud du problème : pour des raisons aussi diverses que tout à fait légitimes, les temps hurlent l’exigence de justice de ceux qui l’habitent. Il n’y a pas de vie après la mort, la fin du monde se rapproche et les victimes n’ont plus le temps de ravaler leur salive et d’attendre les effets de l’entrisme sur la longueur. L’histoire ne te jugera pas, c’est le présent qui doit le faire, tout de suite et maintenant.

Nate Parker en a fait les frais  il y a 3 ans, au point de voir son indispensable et déplaisant Birth of a Nation injustement condamné à payer les dommages et intérêts de la polémique qui le rattrapa. Une situation similaire à celle de J’accuse finalement, si ce n’est États-Unis oblige, le scandale a effectivement empêché le film de rencontrer le public qui lui était destiné initialement destiné.

Plus récemment, on se souvient que Kevin Spacey et Louis CK, virent leurs œuvres respectives frappées d’annulation. Se souvenir que Spacey s’est carrément fait remplacer par Christopher Plummer dans Tout l’argent du monde, alors que le tournage était terminé ! Même s’il faut avouer que la porosité entretenue par certains des films concernés avec la situation des deux acteurs impose un regard quelque peu différent sur la question.

Mais comme le souligne le camarade Jonathan Fanara, personne n’a appelé au boycott de Bohemian Rhapsody (dommage, ça aurait permis à tout le monde de gagner 2h pour trier ses chaussettes) malgré les casseroles poids-lourds que se trimballaient Bryan Singer. Certes, le réalisateur a été mis sur la touche en postproduction et pendant la promo. On reconnait au studio le mérite d’avoir fait en sorte que personne n’ait à se poser de questions de déontologie collective pour le karaoké-live du moustachu en marcel. Au fond, Bryan Singer a surtout eu le bon goût de ne pas réaliser de films sur l’affaire Dreyfus, ça aurait été la goutte d’eau.

Car au final, Polanski est l’un des symboles emblématiques d’un système déréglé où le citoyen est en passe de se substituer tout simplement à un appareil qui n’a plus la crédibilité nécessaire pour invoquer ses principes. Mais façon Judge Dredd : flic, juge et bourreau. Mais malheureusement pas spectateur, luxe superflu de ce qui est désormais engagé comme un effort de guerre.

Polanski, Gauguin… : les autodafés 2.0, une réponse à la culture de l’impunité ?

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Dans cet édito il ne s’agit pas de raviver la controverse sur la séparation entre une œuvre et l’artiste, ni même de parler du film J’accuse de Roman Polanski, mais de constater la naissance d’une nouvelle vague moralisatrice réclamant à cor et à cri, le boycott d’artistes à la vie parfois dépravée et condamnable.

Le débat autour de la censure resurgit dans le quotidien américain New York Times, où une journaliste suggère le plus sérieusement du monde d’interdire une exposition du peintre Gauguin, accusé d’être un pédophile et un colonialiste.

« Paul Gauguin a souvent eu des relations sexuelles avec de très jeunes filles, ‘épousant’ deux d’entre elles et ayant des enfants d’elles. Nul doute que Gauguin a tiré parti de sa position d’Occidental privilégié pour profiter de toutes les libertés sexuelles dont il disposait. »

Notre époque penche vers la censure, au nom de valeurs nobles, d’idéaux, que nous sommes tous prêts à applaudir, seulement l’enfer est pavé de bonnes intentions. Partout dans le monde, ce nouvel ordre moral a le vent en poupe, les revendications de différents groupes militants s’attaquent aux œuvres artistiques, à la création. Pour cela il suffit de déplaire à une catégorie de la population, Voltaire en a fait les frais, le même sort fut réservé à la pièce de Romeo Castellucci, Sur le concept du visage du fils de Dieu, elle aussi jugée blasphématoire.

Chaque groupe catégoriel composant ce pays a des raisons parfaitement « légitimes » d’interdire des films, des romans… Prenons l’exemple du colonialisme. J’entends soudain un silence étourdissant et les murmures sidérés, mais ce n’est pas pareil, cela n’a rien à voir, ils n’ont pas le droit, ah bon ? Qui dit colonialisme dit envahir un pays, un territoire, tuer des millions de gens, voler des richesses, violer des femmes, spolier des terres, c’est un crime majeur impossible à nier. Les victimes de crimes nazis, de l’esclavagisme, du racisme, de l’homophobie, du patriarcat… pourront à leur tour clamer haut et fort leurs oppositions aux diffusions d’œuvres, mais à quel prix ?

Le cinéma, le théâtre, la littérature, la peinture, la sculpture, la danse, aucune expression artistique n’est à l’abri de la vindicte, au point de voir L’Observatoire de la liberté de création s’alarmer devant la montée de ce nouveau puritanisme et rappeler dans son manifeste :

« L’œuvre d’art, qu’elle travaille les mots, les sons ou les images, est toujours de l’ordre de la représentation. Elle impose donc par nature une distanciation qui permet de l’accueillir sans la confondre avec la réalité. C’est pourquoi, l’artiste est libre de déranger, de provoquer, voire de faire scandale. Et, c’est pourquoi son œuvre jouit d’un statut exceptionnel, et ne saurait, sur le plan juridique, faire l’objet du même traitement que le discours qui argumente, qu’il soit scientifique, politique ou journalistique. »

Avec ce titre « Is It Time Gauguin Got Canceled? » évoquant Fahrenheit 451, le roman de science-fiction dystopique de Ray Bradbury, le New-York Times met les pieds dans le four de la censure. Pouvons-nous vraiment accepter d’annuler (cancel) des pans de notre culture ? C’est-à-dire ni plus ni moins effacer du paysage des œuvres d’auteurs jugés immoraux.

Corneille et Molière étaient des macho, Léonard de Vinci, le génie italien, aimait les très jeunes hommes. Montherlant était un pédophile, pourquoi ne pas interdire ses pièces de théâtre ? Louis Aragon était un bolchevique, Charlie Chaplin a engrossé deux mineurs qu’il épousa pour échapper au scandale. On pourrait aussi interdire le film Lolita réalisé par Stanley Kubrick avec James Mason et Sue Lyon, adapté du roman de Vladimir Nabokov publié en 1955. L’héroïne de ce livre a 12 ans et demi, même si l’actrice incarnant son rôle avait 17 ans. Il n’en reste pas moins que l’on parle d’inceste et de l’attirance sexuelle d’un homme de 37 ans pour une pré-adolescente.

La « folie du politiquement correct » n’est plus sensible à l’analyse, au droit, elle cherche à infantiliser, asservir et exercer un contrôle, une hégémonie sur le savoir auquel nous avons accès, il est d’ailleurs assez ironique de constater que les victimes de violences : les femmes violées, harcelées, et souvent aliénées, les enfants jetés dans les bras de leurs agresseurs, et toutes les personnes blessées, déchirées par des comportements délictueux font face justement à la censure de leurs paroles et à la maltraitance des différentes institutions censées les protéger. Elles veulent être entendues, ne plus se heurter au mur de l’omerta et ne pas subir l’incapacité de la Justice à répondre aux agressions.

L’hypocrisie de ce système de censure préfère batailler contre les moulins à vent au risque d’appauvrir la connaissance, le patrimoine culturel et scientifique, car l’excommunication peut frapper toutes les disciplines. Cette tendance à lancer des anathèmes est hélas de plus en plus fréquente, dans une société de pulsions en mode Black Mirror, de réactions primaires, de l’immédiateté, abonnée aux likes, car il bien trop épuisant de construire une réflexion sur différents étages, on préfère la paresse des autodafés 2.0 et la consommation d’émotion express.

Dans ce meilleur des mondes des censeurs, le tribunal de l’inquisition des réseaux sociaux instaure son pouvoir de droit divin du bien indiscutable, intangible, un camp du Bien qui a une passion, il faut bien le reconnaître, celle de l’interdiction…

Pendant ce temps, la structure du système basée sur toutes sortes de connivences, d’abus, d’oppressions, du « circulez, il n’y a rien à voir« , pourra se maintenir en place, et ne sera pas examinée attentivement : les parties de codes infectées ne seront pas modifiées, et pour obtenir ce résultat, la meilleure méthode est de fabriquer des camps, des divisions… N’oublions pas la censure est aussi un instrument de propagande, l’industrie du cinéma, entre autres, a participé activement à la promotion d’un certain way of life, d’une vision du monde ; durant les guerres successives, les studios d’Hollywood ont répondu à chaque fois à l’appel des politiques, permettant ainsi le formatage des esprits dans une certaine mesure.

Le désenchantement face aux multiples iniquités de ce monde et méfaits d’hommes usant de leurs notoriétés pour échapper à leurs responsabilités ne doit pas oblitérer le désir d’éthique et de grandeur, le but n’est pas de boycotter des œuvres, ni de devenir soi-même le monstre que l’on combat, mais de changer des mentalités, d’élever le niveau d’éducation et de « conscientisation », de vivre dans un monde où le financement d’œuvres, de projets, est possible même si on n’est pas du sérail, un monde où pouvoir vivre simplement du fruit de son travail est réalisable, où un citoyen peut se promener dans la rue sans crainte d’être agressé, où le droit constitutionnel de manifester ne provoque pas des éborgnés, des amputés à coup de grenades explosives interdites dans tous les pays de l’Union Européenne, où la culture du viol, du harcèlement ne soit pas protégée au plus haut niveau, car ce sont des armes parmi d’autres, servant à entretenir un climat anxiogène, de haines, de casses, dans les entreprises, les institutions etc. Un monde aussi où les criminels sont mis hors d’état de nuire et, si possible, soignés, comme le préconise avec beaucoup de discernement Luc Frémiot, ex-procureur de la République de Douai.

Nous avons un choix à faire, celui du bon sens ou pas ? Faisons bien attention à ceux que nous souhaitons. Voulons-nous ouvrir des brèches dans lesquelles s’engouffreront tous les extrêmes et tous les manipulateurs de masse ? Sommes-nous certains d’être capables d’utiliser une arme aux conséquences aussi dévastatrices, alors que nous avons la possibilité de prendre une voie peut-être un peu plus longue mais sur laquelle nous avons la mainmise, même si elle requiert de l’investissement de notre part ? Ne succombons pas à la tentation de grille de lecture cloisonnée, binaire. Joignons plutôt nos forces pour dénoncer les vices d’une société inégalitaire !

 

Co-auteur de l’article Christophe A.

Les années 2010 : Rooney Mara, entre ombre et lumière

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Lorsqu’on fait le bilan de la dernière décennie, certaines actrices ont marqué de leur empreinte le cinéma des années 2010. En y regardant de plus près, grâce à ses multiples rôles iconiques ou même par sa capacité à hypnotiser l’écran de sa présence, Rooney Mara fait, à coup sûr, partie de ces nouveaux visages qui vont continuer à rayonner et à œuvrer pour le septième art. 

Dès l’année 2010, Rooney Mara, presque à son insu, retient notre attention dans l’une des scènes les mieux écrites de la décennie : cette fameuse séquence inaugurale, dans The Social Network de David Fincher, qui voit Mark Zuckerberg et sa copine de fac se séparer. Cette scène est à marquer d’une pierre blanche : les dialogues d’Aaron Sorkin et le jeu d’acteur de Jesse Eisenberg et de Rooney Mara brillent de mille feux, pour donner vie à un moment de cinéma qui explore avec synthèse les maux concurrentiels, ou la violence compétitrice et égocentrique de notre époque 2.0. Cette première collaboration avec le cinéaste américain n’était que le prémisse du talent tonitruant de l’actrice, pour un an après, faire place à Millenium : les hommes qui n’aimaient pas les femmes. 

Au-delà de la qualité intrinsèque du film, c’est avant tout Rooney Mara, incarnant la ténébreuse Lisbeth Salander, qui éclot et dévoile son talent au grand jour. Alors que le personnage avait été joué par Noomi Rapace, quelques années plus tôt, l’actrice américaine s’imprègne des caractéristiques du protagoniste, pour nous abreuver d’une prestation ambiguë et terriblement abrasive. Lisbeth Salander prend les allures d’une femme androgyne, aussi aliénante que magnétique et dont la faculté à représenter la modernité et ses ressorts, se marie parfaitement avec les vieilles méthodes de son acolyte joué par Daniel Graig. Dès le premier coup d’oeil, Rooney Mara illumine le long métrage, et compose les tenants et les aboutissements de son personnage : autour d’une douceur fragile, presque psychotique et une violence facilement expressive voire mortifère. Ces deux versants du personnage sont surtout aussi les deux grandes caractéristiques de l’actrice, qui ne se contente pas que d’un seul profil de personnages ou de scénario. 

Elle est une artiste caméléon, indépendante et autonome, qui sait faire muer son physique ou son acting pour déjouer les attentes et faire resurgir au mieux les sentiments qui ressortent de ses personnages. Rooney Mara ne joue pas la « girl next door » ou des personnages d’infortune, elle ne délimite pas sa manière de jouer à un vain souci de performance, mais au contraire, elle est de la trempe des Cate Blanchett, Adèle Haenel ou même Jessica Chastain : des comédiennes au talent protéiforme, au jeu iconoclaste et au physique hypnotique et singulier qui capte autant l’écran que nos sens. La référence à Jessica Chastain peut sembler opportune, dans le sens où elle aussi s’est faite connaitre dans les années 2010 et elle aussi sait parfaitement jouer des rôles d’une douceur inouïe (The Tree of Life ou Take Shelter) et d’autres, beaucoup plus alertes et viscéraux (Zero Dark Thirty). C’est indéniable, Rooney Mara est l’une des personnalités marquantes de cette décennie, qui s’amuse autant à jouer dans des projets à vocation populaire et grandiloquent (Pan) que dans des oeuvres plus intimistes (A Ghost Story ou Effets Secondaires) voire spectrales (Marie Madeleine). Même lorsqu’elle apparait dans quelques scènes, ou par bribes de souvenirs, elle étincelle par sa réserve et sa désinvolture (Her). 

Mais alors que Millenium est le long métrage qui l’a mise sous les feux des projecteurs, c’est un tout autre film, qui enfoncera le clou et fera d’elle l’une des meilleures actrices de la décennie : Carol. Sauf que cette fois-ci, c’est son aptitude à faire tressaillir les non dits et la fièvre amoureuse et timide qui éclabousse l’écran. Son duo avec Cate Blanchett, sous la caméra de Todd Haynes, est d’une complémentarité somptueuse, et nous n’avions pas vu un aussi beau duo au cinéma depuis celui incarné par Naomi Watts et Laura Harring dans Mulholland Drive. Face au flegme et à la « noblesse » de Cate Blanchett, Rooney Mara est le symbole d’une timidité croissante, d’une simplicité dans le jeu qui fait tout ressentir par le biais d’un regard pris au vol ou par sa voix suave. Cette fragilité, cette tendance à la mélancolie qu’elle fait retranscrire par le biais de la thématique existentialiste, ou ce regard au bord de la rupture, sont aussi frappants dans A Ghost Story et Les Amants du Texas de David Lowery. 

Derrière son charisme tangible, sa beauté frêle et magnétique, sa candeur unanime, Rooney Mara, un peu comme Adam Driver ou Robert Pattinson, est le genre d’artiste qu’on a envie de voir avec les plus grands cinéastes. Lorsqu’on la voit jouer avec Fincher sous les traits de Lisbeth Salander, comment ne pas vouloir la voir travailler avec David Lynch, Claire Denis ou même David Cronenberg dans le futur. Dans un cinéma sombre et ombrageux. Quand on l’observe en train de croiser la route de Todd Haynes ou Spike Jonze, comment ne pas vouloir la voir finir dans une oeuvre de Wong Kar Wai, Andrea Arnold ou même de Jim Jarmusch. A croire que Rooney Mara pourrait séduire la caméra des plus grands. 

Pourtant, malgré tous ses grands rôles, une prestation parait minime, mais s’avère extrêmement majeure, et captive notre intention plus que les autres  : celle de Song to Song sous le regard de Terrence Malick. Alors que l’on connait l’habitude du cinéaste à couper certains acteurs du montage narratif de ses films, la première heure de Song to Song est presque une ode à Rooney Mara, une déclaration d’amour à une actrice rock’n’roll qui erre et survole la beauté même du film. Le temps parait suspendu, et la caméra mouvante et omnisciente de Malick semble vouloir troubler le mutisme et le silence de son personnage. Comme Adèle Haenel, Rooney Mara dépasse le cadre de la simple identification à la féminité ou à la masculinité, pour au final, embrasser une carrière déjà bien remplie, qui symbolise parfaitement ce que nous fait vivre l’actrice : un doux sentiment de liberté et une envie jouasse de profiter des ténèbres de la vie. 

Les années 2010 : Elle Fanning, une étoile montante déjà brillante

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À chaque décennie ses révélations. Si Adam Driver peut aisément prétendre au titre de révélation masculine des années 2010, Elle Fanning remporte haut la main notre palme de la révélation féminine. À seulement 21 ans, la jeune actrice a déjà travaillé avec les plus grands, et son futur s’annonce d’autant plus radieux.

Article rédigé en collaboration avec « Peaky », ami, cinéphile émérite et fin connaisseur de la carrière d’Elle Fanning.

Nouvelle égérie

En 2019, Elle Fanning était membre du jury du Festival de Cannes. Une présence justifiée par une précocité hors du commun et une filmographie déjà étoffée, ponctuée de choix de carrière intelligents et cohérents, qui lui donnent d’ors et déjà du crédit au près des grands noms de l’industrie. Non, Elle Fanning n’est pas qu’une « enfant star » propulsée trop tôt sous les projecteurs et condamnée d’emblée à se brûler les ailes, comme tant d’autres : son parcours témoigne d’une vraie volonté de participer à des projets s’inscrivant dans une même ligne directrice, à savoir celle d’un cinéma indépendant, aux tendances parfois arty, la poussant à composer des rôles originaux et diversifiés. De ce fait, la réussite artistique, critique comme commerciale n’est pas toujours au rendez-vous, mais les risques pris sont payants, puisque ses performances portent bien souvent ces films à elles seules, en plus de se faire une place dans un paysage cinématographique étriqué ainsi que dans le cœur des cinéphiles.

« Si on devait qualifier Elle Fanning en un seul adjectif, “solaire” devrait s’imposer. Elle rayonne, littéralement. Elle ne triche pas, elle incarne à elle seule une ode à la vie. D’autres acteurs jouent des rôles de composition, essayant de se rapprocher de la vérité. Elle Fanning joue constamment son propre personnage. Elle n’essaye pas de se rapprocher de la vérité, elle est la vérité, elle est, de facto, la justesse.
Le dernier à l’avoir compris, à l’avoir cernée entièrement, c’est Woody Allen. Du haut de ses 86 ans, Woody analyse toujours aussi bien la jeunesse. Le rôle d’Ashleigh dans A Rainy Day in New-York, c’est un rôle taillé sur mesure, son personnage est lumineux, euphorique, pétillant, insaisissable. Ashleigh c’est Elle, Elle c’est Ashleigh.
Mais au-delà de sa personnalité, qu’est-ce qui fait qu’elle est aujourd’hui devenue une des actrices les plus « hip » de sa génération, au même titre que Timothée Chalamet ? Elle Fanning, c’est aucun scandale à l’horizon. C’est une image hyper maîtrisée sans être hermétique, au contraire. Pas étonnant donc de la retrouver égérie des plus grandes marques de beauté (L’Oréal, Miu Miu), ou en couverture des magazines les plus distingués (Vogue). » — Peaky

Des débuts remarqués et remarquables

Elle Fanning débute sa carrière devant la caméra dès le plus jeune âge, dans les années 2000, et tourne déjà chez Inarritu dans Babel (2006) alors qu’elle n’a que 7 ans, puis dans L’Étrange histoire de Benjamin Button (2008) de David Fincher, alors qu’elle est âgée de 9 ans. Onze ans plus tard, à l’heure où paraît cet article, Elle Fanning comptabilise plus de quarante films, dont des collaborations, en plus de celles déjà citées (Fincher et Inarritu), avec Francis Ford Coppola (Twixt, 2011), Sofia Coppola (Somewhere, 2010 / Les Proies, 2017), JJ. Abrams (Super 8, 2011), Nicolas Winding Refn (The Neon Demon, 2016), Ben Affleck (Live By Night, 2017), Mélanie Laurent (Galveston, 2018), et récemment Woody Allen (Un jour de pluie à New York, 2019). Un palmarès déjà impressionnant, auquel s’ajouteront à n’en pas douter d’autres noms prestigieux.

« Elle Fanning impressionne donc dès son plus âge. J’ai l’habitude de dire que sa prestation dans Super 8 est un des meilleurs rôles tenus par un enfant, au même titre que Tatum O’Neil dans Paper Moon ou Haley Joel Osment dans The Sixth Sense. C’est un naturel, un flegme, une justesse qui ne s’apprennent pas dans les écoles d’acting. J’en veux pour preuve cette scène de zombie. » — Peaky

Anecdote peu connue : Elle et Dakota Fanning débutèrent leur carrière avec le doublage anglais modernisé du mythique Mon Voisin Totoro de Miyazaki, les deux sœurs prêtant leurs voix aux deux sœurs du film. « Dans ce making-off, on découvre une Elle toute jeune mimer manger son propre œil avant de le remettre en place. Ceux qui ont vu The Neon Demon comprendront que c’est la transition parfaite pour parler de cette étape primordiale que fut sa collaboration avec NWR. C’est le premier à lui offrir un « vrai » rôle, sans pour autant dénaturer son personnage. Elle débarque dans ce monde impitoyable de la mode. Elle est ambitieuse mais incarne la pureté absolue, la virginité. Comme dans la vie, elle est naïve, un peu maladroite, candide et surtout irrésistiblement envoûtante. Ce n’est pas étonnant donc que tous les réalisateurs qui croisent sa route tombent inévitablement amoureux de sa personne, sabotant presque parfois leur histoire pour lui accorder plus de lumière, comme c’est le cas dans Ginger & Rosa. La réaction du directeur de casting dans cet extrait illustre parfaitement l’adoration que lui voue NWR, entre surprise et béatitude. » — Peaky

Bien sûr, le chemin vers le devant de la scène suppose quelques passages obligés du côté des blockbusters, avec notamment le diptyque Maléfique (2014 et 2019), d’une piètre qualité mais assurant une mise en lumière certaine auprès du grand public. De toute façon, c’est du côté du cinéma indépendant qu’il faut chercher pour trouver des rôles plus mémorables. Dans Galveston, Elle Fanning incarne une prostituée sauvée par un gangster repenti, en fuite sur les routes de la Nouvelle-Orléans, donnant ses traits encore juvéniles à un personnage brisé et émouvant. How To Talk To Girls At Parties, délire punk surprenant mais qui aura su trouver son public, offre à Elle un rôle de jeune amoureuse s’ouvrant à des expériences psychédélique en compagnie d’une bande d’extra-terrestres humanoïdes. Citons Teen Spirit, enfin, dans lequel Elle Fanning noue avec l’une de ses grandes passions : le chant, endossant la vie d’une adolescente aux rêves de grandeur mais frustrée par une situation familiale toxique. Dans tous ces exemples, l’actrice crève l’écran et fait tant bien que mal oublier par sa prestation les nombreux défauts inhérents à ce genre de petites productions sans prétentions, mais qui transpirent les bonnes intentions et la passion.

Un destin tout tracé ?

Non, évidemment. Malgré l’ascension fulgurante qu’Elle Fanning a connu ces dix dernières années, malgré les liens thématiques ou stylistiques que ses films successifs permettent de tisser, on serait bien incapable de prédire l’avenir d’une telle actrice, avec un potentiel et une polyvalence aussi épatantes. Comment ne pas l’imaginer, à l’avenir, dans un musical de Damien Chazelle, dans une comédie déjantée de Wes Anderson, ou encore dans un film des Frères Coen ? Les combinaisons semblent toutes plausibles et font saliver d’avance : dans le drame, la comédie, le thriller ou le musical, Elle Fanning a déjà fait ses preuves. À elle de saisir l’opportunité de donner un nouvel élan à sa carrière en travaillant sur des projets encore plus ambitieux – mais toujours aussi originaux. Car elle semble définitivement faite pour briller sur des projets atypiques. The Neon Demon en fut l’indiscutable preuve.

« Si on devait la comparer à une autre actrice, je citerais Nicole Kidman. Elles se ressemblent tellement, elles ont tout en commun. La même pureté immaculée, la même froideur blanchâtre, la même force tranquille. Mais elles sont aussi prêtes à complètement casser leur image et s’en donnent à cœur joie. Pas étonnant de les retrouver ensemble dans la comédie totalement barrée qu’était How To Talk To Girls At Parties. Il serait enfin dommage d’oublier ses autres talents. Parmi ceux-ci, sa maîtrise et technique vocale n’est que peu connue et pourtant indéniable, notamment à l’écoute de sa collaboration impressionnante avec Woodkid. » — Peaky

À 21 ans, tout reste à faire, mais Elle Fanning a déjà montré qu’elle était capable de devenir l’une des plus grandes actrices de sa génération.

Les années 2010 : Céline Sciamma, créatrice d’images manquantes

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En recevant son prix du scénario à Cannes en 2019, Céline Sciamma a rappelé dans son discours qu’elle faisait du cinéma depuis 12 ans déjà. 12 ans depuis Naissance des pieuvres. La réalisatrice fait donc pleinement partie de cette dernière décennie presque écoulée. Elle l’a marquée par des prix reçus, mais pas seulement. C’est aussi parce qu’elle donne à voir des utopies comme elle le dit elle-même ou encore des images manquantes. C’est en ce sens certainement qu’elle a marqué une décennie de cinéma. Et si elle a laissé entendre qu’elle n’allait peut-être pas poursuivre le cinéma, en tout cas pas celui dans lequel elle écrit pour les autres, on espère tout de même voir encore des films made in Sciamma lors des prochaines décennies, car ils sont des petites pépites, des choix du poète qu’on découvre chaque fois avec délectation.

« Prenez le temps de me regarder »

Le projet du cinéma serait de regarder, de proposer un regard plutôt. Très souvent aujourd’hui, on oppose un regard féminin (female gaze) à un regard masculin (male gaze). Bon, on ne va pas se mentir, ça nous semble un peu trop simpliste vu ainsi. Et comme le dit Céline Sciamma elle-même, opposer le regard féminin à un regard universel, c’est peut-être ça l’erreur. Bref, Céline Sciamma propose un regard singulier, nouveau et cela depuis ses débuts. Déjà dans Naissance des pieuvres, Floriane jouait avec l’image de la femme fatale qu’on lui attribuait et la réalité de ce qu’elle ressentait, la réalisatrice ne proposait alors rien moins que de redéfinir ce regard à travers celui de Marie. Avec son deuxième film, Tomboy, la question du regard s’est aussi posée : c’est quoi être une fille et un garçon dans l’enfance ? Qu’est-ce qui nous définit ainsi ? Par le jeu, l’habit et même le maquillage, la danse ou encore la relation au père, Céline Sciamma montre que la question n’est pas si simple que ça. La polémique entraînée par le film auprès d’associations de type « manif pour tous », prouve à quel point les questionnements portés par la réalisatrice sont essentiels. « Mais ça ne suffit pas de seulement représenter. Il faut faire des images qui appartiennent au film […], de la création. »

Des utopies imparfaites

Avec Bande de filles ou encore le scénario de Quand on a 17 ans ou de Ma vie de courgette, mais surtout avec Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma a fait de son cinéma l’art des images manquantes. En filmant une bande de filles noires dansant sur Rihanna, elle a prouvé que, pour elle, représenter n’était pas seulement faire exister des personnages, mais offrir des images nouvelles, belles, intenses et inspirantes. La mise en scène participe de cela, le regard sur le corps également. Pour parler de Marieme dans  Bandes de filles, Céline Sciamma invente des plans d’abord partiels qui se révèlent peu à peu, souvent comiques, parfois cruels ou tragiques. Ainsi dès la première scène, Marieme apparaît d’abord dans un groupe de filles bruyant, qui montre qu’il existe, avant de se retrouver peu à peu seule et de devoir jusqu’au bout se réinventer non seulement pour grandir, mais surtout pour exister pleinement, individuellement, sans préjugés, sans construction toute faite, elle échappe littéralement aux représentations. L’incursion de Sciamma en banlieue s’avère rafraîchissante et bien loin de tout ce qu’on a pu voir jusqu’alors.

« Des récits qui nous manquent collectivement »

Avec Quand on 17 ans, dont elle écrit le scénario pour André Téchiné, Sciamma décide d’écrire une scène de coming-out homosexuel qui se passe bien, curieux choix pour une réalisatrice qui veut représenter direz-vous ? Et bien, là encore, c’est du côté des images manquantes que Céline Scimma donne sa réponse (lors d’une rencontre avec l’équipe du film au cours d’une avant-première parisienne) : « Ce coming-out sans conflit apportera sûrement des commentaires critiques sur la naïveté du film, mais la fiction, c’est aussi proposer des personnages nouveaux, un autre endroit de justesse. On se dit « ça peut exister, ça existe si j’y crois ». Qu’est-ce que ça produit finalement une scène d’acceptation ? Quelque chose de beau à vivre au cinéma et peut-être dans la vie. ». Dans Ma vie de courgette, même combat, écrire une fin si douce, si pleine de promesse et à la fois d’une grande tristesse poétique était un beau choix dont Céline Sciamma parlera lors du César de la meilleure adaptation qu’elle reçoit pour son écriture du scénario du film : « les récits qui nous parlent et qui nous touchent, c’est aussi les récits qui nous manquent collectivement et je crois qu’on avait besoin de ce récit d’adoption, d’accueil, de refuge, on avait besoin de ce récit qui dit que la famille ça s’invente, ça se recompose, ça se choisit (…) d’un récit qui nous ressemble, du côté des fragiles, des sensibles (…) du côté des amitiés solidaires, des humiliés, les vrais ».

En mouvement

Avec Portrait de la jeune fille en feu, Céline Sciamma, de nouveau, créer des images manquantes, marquantes, utopiques, fêlées :  une scène de sexe d’une folle sensualité, inattendue, drôle aussi, touchante, mais aussi un moment de jeu de cartes qui fera plus tard écho à une scène d’avortement pleine d’enfants qui réunit un trio de femmes puissantes à leur échelle. Et puis l’amour fou s’écrit ici dans l’égalité, s’écrit dans le souvenir de l’amour avec une page 28 marquante… Une page comme un petit clin d’œil pour la fin du film, comme une manière de ne pas clore une histoire sans pourtant l’enfermer dans un enfer cyclique. Un film de portraits qui ne fige pas ses personnages, ça c’est une vraie utopie !

La dernière scène de Portrait de la jeune fille en feu fait écho à celle de Naissances des pieuvres, avec Adèle Haenel au centre, autre figure marquante de la décennie. Chaque fois, cette figure pourtant est captée, mais fuyante, réinventée. La muse fuit, elle est belle, saisie dans le cadre, en mouvement et déjà loin à la fois. Ayons donc une pensée pour celles et ceux qui au cours de cette décennie se sont battus pour écrire « les récits qui nous manquent »….

Quand je serai mort, comprenne qui pourra

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Libéré pour bonne conduite après dix ans de prison, Léon Obmanchik dit Obman vient s’échouer à Saint-Henri, un quartier de Montréal où il côtoie quelques personnages improbables, avant de disparaître. Petit imbroglio.

Il faut voir la tête et l’allure d’Obmanchik quand il sort de prison. Même si on ne sait pas à quoi il ressemblait dix ans avant, il a tout de l’homme brisé : hagard, tête basse et le crâne bien dégarni, un peu voûté, vêtements très défraichis et la démarche lourde. On lui donne la cinquantaine. Néanmoins, il faut également voir sa tête quand il réalise qu’il sort de prison pour tomber dans un autre piège auquel il ne voit aucun moyen d’échapper. Et il faut le voir un peu plus tard marmonner pour lui-même : « Quand je serai mort… »

Le quartier Saint-Henri

Avec cette BD qui se lit assez rapidement (format moyen : 26,7 x 20,3 cm avec une base de trois bandes par planche, 64 planches en noir et blanc, plus deux planches pleine page non numérotées, couverture souple à rabats), on découvre autour de la place qui lui donne son nom (lieu desservi par une station de métro) un quartier de Montréal bien particulier. Au passage, on remarque une circulation dense, de nombreuses boîtes de nuit ou assimilées, des habitations encore de tailles raisonnables vaguement menacées par le voisinage de buildings des quartiers avoisinants, quelques terrains vagues et des personnages que l’histoire sort en quelque sorte d’un anonymat qu’ils cultivent malgré leurs vies sans éclat. Parmi eux, Suzie qui travaille dans un cabaret de seconde zone et tapine à l’occasion (pas sûr que cela fonctionne encore beaucoup), sous la protection de Frank Malo, un petit caïd qui fait avant tout effet pour son physique de dur. Suzie a eu Obmanchik comme client, un client un peu naïf à qui elle a fait croire qu’elle l’aimait. Au temps de sa splendeur, Suzie avait également une histoire avec Carl Boucher qui voulait l’épouser. Pour cela, il était prêt à racheter Suzie à Malo. Mais l’affaire a mal tourné et c’est finalement Obmanchik qui s’est retrouvé en prison pour le meurtre de Boucher. Mais l’arme du crime, un couteau (de boucher ?), n’a jamais été retrouvée. Parmi les personnages à citer, n’oublions pas Simone qui passe ses nuits sous une tente, dans un terrain vague non loin d’une usine. Elle partage sa vie avec Jeff, un homme sans réelle occupation semble-t-il, à part s’enfiler régulièrement des bières, ce que son ventre confirme. Enfin, n’oublions pas Anita qui fait le lien entre tous ces personnages en enquêtant sur ce qui tourne autour du meurtre de Boucher puis de la disparition d’Obmanchik (en marge des enquêtes policières qui, malheureusement, se contentent des apparences). Anita, c’est la bonne âme de service qui se fait du souci pour les plus démunis, tout en affichant une dégaine pas possible, avec une robe informe et des attitudes un peu gauches, féminine quand elle veut s’introduire dans un cabaret, mais généralement peu soucieuse de son apparence.

Un scénario soigné

Signé Laurent Chabin, le scénario mêle des détails un peu saugrenus qui amusent, avec une trame assez noire, dans un quartier de Montréal où la gentrification réduit l’espace et la marge de manœuvre des plus démunis. Ses personnages s’en sortent comme ils peuvent et ils affichent des moralités franchement douteuses. Il y a du mensonge et de la manipulation dans l’air, sans compter les morts violentes. Détail non négligeable, l’ensemble est agrémenté de nombreuses expressions typiques du pays.

Un style graphique agréable et personnel

Signé Réal Godbout, le dessin retient l’attention, non par sa finesse (ligne claire, noir et blanc avec quelques nuances de gris), mais par un souci du détail qui sonne juste sans chercher à impressionner (voir l’illustration de couverture). D’ailleurs, certaines cases sont totalement dépourvues du moindre élément de décor. Surtout, sa façon de dessiner les personnages apporte un ton décalé ironique : mine de chien battu affichée par Obmanchik (illustrant son tempérament slave dû à ses origines russes), des attitudes (les yeux surtout mais aussi des expressions de visages), qui rappellent le style encore imparfait de Jean-Claude Denis à l’époque (histoires en quelques planches encore en noir et blanc) des débuts de Luc Leroi, son personnage fétiche.

Que penser ?

Voilà donc une BD sans prétention qui a sans doute obtenu un certain succès au Canada, suffisamment pour lui valoir une distribution en France. Si elle met en avant des personnages inattendus dans un quartier méconnu, elle apporte un vent de fraîcheur bienvenu. Par contre, sa fin laisse une impression bizarre. Lisant à l’avant-dernière planche, on se dit que ce n’est pas possible qu’on arrive à la fin en tournant la page. Effectivement, la dernière planche apporte un sentiment d’inachevé. Celui-ci se traduit par ce que dit Suzie dans la dernière case : « Je veux comprendre, c’est tout. Je l’aimais bien, moi, le vieux… » Et si Suzie attend des explications, il en est de même pour le lecteur qui constate l’absence du mot fin ou d’indication d’une suite possible. La seule solution consiste à tout relire et à tenter de suivre le raisonnement de Suzie qui sait à qui elle s’adresse.

Quand je serai mort, Réal Godbout (Illustrations) & Laurent Chabin (Scénario)
La Pastèque, octobre 2019, 78 pages

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Cinéma documentaire des années 2010 (4/4) : le football selon Corneliu Porumboiu

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En ce mois de novembre, la rédaction du Mag du Ciné fait le point sur la décennie 2010. Nous achevons notre panorama documentaire sur une thématique en apparence plus légère : le football. Mais pas exactement celui qu’on a l’habitude de voir à la télé : retour sur deux films du réalisateur roumain Corneliu Porumboiu.

Il y a une scène de réunion, dans « Le Village » de Claire Simon, où un programmateur de Tënk propose un focus sur des documentaires traitant du foot, afin de coller à la Coupe du Monde de foot de 2018. Des voix s’élèvent contre une telle idée : il est de bon ton, dans certains milieux, de ne pas aimer le foot… Quiconque a en tête les salaires mirobolants des joueurs, les montants exorbitants des transferts, les sponsors pas toujours éthiques (des équipes, des sélections, des stades, des compétitions…), les attributions de compétition à des pays peu concernés par les droits de l’homme, qui font l’actualité de ce sport, peut en effet comprendre les arguments contre une programmation qui y serait consacrée. Toutefois, certains réalisateurs éminemment respectables sont également des amateurs de football : on connaît les idées iconoclastes de Jean-Luc Godard quant à leur diffusion télévisée. Le cinéma d’auteur, a fortiori son versant documentaire, peut-il donc s’encanailler sur les terrains de foot ?

Corneliu Porumboiu a estimé que oui. Le réalisateur roumain, plus connu pour ses films de fiction (« 12h08 à l’est de Bucarest », « Policier, adjectif », « Le Trésor »), a donc sorti deux documentaires consacrés au football : « Match Retour » en 2014, et « Football Infini » en 2018.

Le dispositif du premier est d’une remarquable simplicité. Nous assistons à l’intégralité de la retransmission télévisée du derby entre les deux équipes de Bucarest, le Dynamo et le Steaua, en décembre 1988, sous une neige battante, et avec une qualité d’image d’époque. Le match était arbitré par Adrian Porumboiu, père du réalisateur. En voix off, vingt-cinq ans plus tard, le père et le fils commentent la rencontre, discutent de l’art d’arbitrer un match de foot ainsi que de celui, tout aussi délicat, de le filmer. C’est aussi pour eux l’occasion d’échanger sur la Roumanie communiste. Sur tous ces sujets, il y a toujours une incompréhension latente entre les deux hommes. C’est à la fois un film sur le foot (on peut même s’amuser à suivre le match avec intérêt, vu les conditions impraticables du terrain), un film sur l’impact de ce sport sur la vie des deux hommes, et, partant de là, sur leurs rapports personnels. Le dispositif est minimaliste, mais ressuscite toute une époque, avec ce constat à la clé : la Roumanie et le football ont bien changé en une trentaine d’années ; le père et le fils, sans doute, également.

« Football Infini » prend une forme plus classique, mais n’est pas moins surprenant. Porumboiu y suit Laurentiu Ginghina, un fonctionnaire roumain, sérieux prétendant au titre d’homme le plus terne de l’humanité. L’homme est un passionné de football qui n’a jamais digéré la blessure grave, survenue lors d’un match amateur dans sa jeunesse, qui l’a empêché de faire carrière. Un brin obsédé par cet accident, il a imaginé des règles alternatives au football, supposées être moins dangereuses, et qu’il tente de refourguer à qui le veut. Il en résulte un sport devenu totalement absurde et injouable, que Porumboiu, homme sensé, trouve assurément cocasse. Il n’en traite pas moins son créateur contrarié avec sérieux et respect, sans ironie ni cynisme.

Porumboiu suit également Ginghina dans ses activités professionnelles, dont le fonctionnaire a parfaitement conscience de leur insignifiance. L’homme se livre devant la caméra et cause de tout ce qui lui passe par la tête : bureaucratie locale, Europe, World Trade Center, photos de mariage, mythe de la caverne, utopie politique… L’homme et les situations dans lesquelles il apparaît à l’écran font écho aux films de fiction de Porumboiu, excepté que l’histoire de cet homme est à la fois trop folle et beaucoup trop banale pour être inventée de toutes pièces. Le talent de Porumboiu lui permet d’intégrer cette histoire vraie dans son cinéma, dont l’apparente austérité (les plans longs et fixes qui semblent consubstantiels au cinéma d’auteur roumain) donne toute sa saveur à son sens de l’humour pince-sans-rire.

« Match Retour » et « Football Infini » constituent donc deux documentaires singuliers, dépassant tous deux leur statut de « films sur le foot », et susceptibles d’intéresser (ou, à défaut, de surprendre) aussi bien les amateurs que les contempteurs du ballon rond. Apaiser les conflits entre footeux et non-footeux : une vertu imprévue du cinéma documentaire, qui n’en manque pourtant pas.

The New Pope s’invite le 13 janvier sur HBO : retour sur la musique de The Young Pope

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Dès le mois de mai 2017, on apprenait que The Young Pope, auréolé de succès, allait accoucher d’une suite, The New Pope. La série qui bouleverse les codes figés du Vatican et donne une nouvelle dimension à la fonction et à l’autorité papales, a désormais une date arrêtée concernant sa diffusion à la télévision – du moins américaine sur HBO – : ce sera le 13 janvier 2020. Sky (pour les britanniques) et Canal + (pour nous français), ayant coproduit ce second volet de la série, devront peut-être nous faire patienter encore un peu. Pourquoi ne pas s’imprégner, de nouveau, de la playlist officielle du premier volet de la série ? The Young Pope offre un choix éclectique suavement transcendant.

En octobre 2016, un pape crevait le petit écran et séduisait des millions d’adeptes accrocs à la série The Young Pope à la grande joie de HBO. Jude Law y incarnait à merveille Pie XIII, souverain pontife, sortant des sentiers battus, en étant par exemple un buveur invétéré de coca ou encore un fumeur n’épargnant pas ses poumons. Il était charismatique à en faire trembler les murs de la cité du Vatican. La série a connu un succès international, en ayant été diffusé dans 52 pays, avec une adhésion massive du public et des critiques élogieuses en général. Canal + a eu le privilège béni d’avoir diffusé cette série décapante. La question d’une suite s’est posée pour son créateur Paolo Sorrentino et il a décidé de récidiver, avec une nouvelle série, s’inscrivant dans l’ornière de la première, tout en innovant. Il a ainsi décidé de l’intituler The New Pope. Mais avant de passer au synopsis de cette suite tant attendue, pourquoi ne pas réécouter la bande originale de The Young Pope ? Elle est sortie, sous le label Warner Music Italy, le 23 décembre 2016, en vinyle ou en CD, puis le 17 janvier 2017, en version digitale. Les morceaux, qui sont parfois spirituels, tendent, en tout cas, à la zénitude. Une invitation musicale aussi divine ne se décline pas.

Liste des titres

1. The Dream (Sumi Jo)  2:36
2. Fear of God  2:47
3. Cardinals  2:12
4. Hair  0:43
5. The Knowledge  2:03
6. Sister Mary  2:02
7. The Blackmail  1:55
8. The Joke  4:32
9. The Miracle  1:55
10. The Parents  1:26
11. Later  1:50
12. The Prayer  2:39
13. Maddalena Ventura  1:18
14. Dussolier  2:25
15. Dreaming of You  2:10
16. Voiello Soul  1:48
Durée totale de l’album : 34:21

Musique The Young Pope 

Selon la description officielle de HBO, qui a annoncé le suite de The New Pope, le 26 novembre 2019, pour le 13 janvier 2020, voici ce qui vous attend : la série reprend là où The Young Pope s’est arrêté, avec Lenny Belardo (Jude Law), incarnant le Pape Pie XIII, dans le coma. C’est une opportunité, après un premier conclave tumultueux, pour le secrétaire d’État et cardinal Voiello (Silvio Orlando) de réussir son pari. Il place Sir John Brannox (John Malkovich), aristocrate anglais modéré, charmant et sophistiqué, sur le trône papal, sous le nom de Jean Paul III. Le nouveau pape semble à priori idéal, mais il dissimule des secrets tout en présentant une certaine fragilité. Voiello se voit confronté à une âpre réalité : il ne sera pas aisé de remplacer Pie XIII. Entre vie et mort, ce dernier est un saint…qui se réveillera. Comment imaginer une Église bicéphale ?

Auteur : Eric Françonnet

Le cinéma documentaire des années 2010 (3/4) : « Le Village » de Claire Simon et les coulisses de Tënk

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En ce mois de novembre, la rédaction du Mag du Ciné fait le point sur la décennie 2010. Dans ce troisième article consacré aux documentaires de la décennie, nous opérons un détour par la plateforme de SVOD Tënk, spécialisée dans le documentaire d’auteur, et par la série Le Village (2019), de Claire Simon, qui retrace l’histoire de sa création et son fonctionnement.

S’il existe certaines plateformes de SVOD où il s’avère difficile de trouver un (bon) film que l’on n’a jamais vu, tel n’est pas le cas de Tënk. En ligne depuis 2016, ce site propose constamment à ses abonnés une soixantaine de films, renouvelés six par six chaque vendredi. Sa particularité : il s’agit de documentaires d’auteur, catégorie large englobant aussi bien des classiques plus ou moins oubliés qui ne sont plus rediffusés sur les chaînes de télévision publique que des films plus contemporains qui pour l’immense majorité ne seront projetés qu’en festival. Créé dans le village de Lussas, en Ardèche, à l’initiative de Jean-Marie Barbe, natif du lieu et déjà créateur d’Ardèche Images et des États Généraux du Film Documentaire, Tënk programme des films qui, autrement, ne vivraient plus. Or, on nous excusera cette lapalissade, mais les films sont fait pour être vus, a fortiori encore plus lorsqu’ils traitent d’enjeux peu ou mal traités dans les médias dominants, ou qu’ils nous éclairent sur des cultures méconnues ou des histoires rarement racontées.

Tënk demeure relativement confidentiel, malgré des partenariats avec Telerama ou Mediapart, et ne compte encore que quelques milliers d’abonnés dont 85% étaient, en 2018, liés d’une manière ou d’une autre avec la production de films documentaires. Faisant partie des 15% de profanes et n’ayant de surcroît découvert Tënk qu’assez récemment, l’auteur de ces lignes a vu ces derniers mois quantité de films remarquables dont il ne soupçonnait même pas l’existence.

Parmi ces films, citons donc les documentaires de Pierre Perrault, un des fondateurs du cinéma direct, ceux d’Ariane Doublet sur les agriculteurs du pays de Caux ou ceux de Laila Pakalnina sur sa Lettonie natale, mais aussi, pêle-mêle, un moyen-métrage poétiquement absurde et inquiétant sur la… piscine municipale de Besançon (White Spirit, de Martine Deyres), un vieux documentaire militant contre le projet de centrale nucléaire de Plogoff (Le Dossier Plogoff), le portrait éloquent d’une coiffeuse camerounaise exerçant dans une boutique de 8m² en Belgique (Chez Jolie Coiffure, de Rosine Mbakam) ou celui d’une policière congolaise luttant contre les violences faites aux femmes et aux enfants (Madame Colonelle, de Dieudo Hamadi). Ou encore celui, moins réjouissant, du fondateur d’une milice para-militaire fasciste en Slovaquie (When the War Comes, de Jan Gebert). Autant de sujets variés, autant de « visions du monde », comme le dit Jean-Marie Barbe lui-même dans la série documentaire Le Village, qui méritent d’être partagées.

Entre 2015 et 2018, Claire Simon (dont Le Bois dont les rêves sont faits, portant un regard inédit sur le bois de Vincennes, est également à mentionner parmi les documentaires les plus marquants de la décennie) a suivi l’équipe de Tënk, de la préparation du projet à l’inauguration de l’Imaginaïre, bâtiment lussassois regroupant désormais les différentes activités documentaires dudit village. En vingt épisodes de 26 minutes, la série s’intéresse aussi bien aux éléments économiques et politiques de l’affaire qu’à son fonctionnement éditorial, sans cacher les moments difficiles, y compris ceux de désaccord au sein de l’équipe.

Claire Simon cherche également à faire la jonction, pas évidente, avec les activités agricoles lussassoises, essayant de montrer comment un environnement rural peut accueillir des projets culturels qu’on aurait imaginés sur la rive gauche de la Seine plutôt que sur celle de l’Ardèche. S’ils habitent le même village, les préoccupations des uns, intellectuels parachutés en Ardèche, et des autres, habitants lambda, ne sont cependant pas toujours les mêmes, même avec un Jean-Marie Barbe faisant naturellement la jonction. Ils se croisent par ailleurs assez rarement : les villageois sont rares aux projections en plein air des États Généraux, et il y a quelque chose d’assez comique à voir Pierre Mathéus, directeur général de Tënk, lors des journées portes ouvertes de l’inauguration du nouveau bâtiment, tenter de se justifier de leur bon usage des deniers publics devant un groupe de Gilets Jaunes, en apparence pas captivés, et qu’il semble présumer plus intéressés par leurs impôts que par le cinéma documentaire.

Soyons francs : la série est un peu longue pour ce qu’elle a à raconter, et on pourrait imaginer un montage de 3h30-4h exploitable en salles, qui conserverait les scènes les plus intéressantes et permettrait d’attirer l’attention des spectateurs sur la plateforme. En l’état, ça n’intéressera sans doute pas grand monde en dehors d’un cercle restreint d’abonnés fidèles. Mais « Le Village » a le mérite de graver sur l’écran l’une des aventures les plus courageuses de la décennie dans le milieu du cinéma documentaire et plus globalement de la distribution cinématographique, et dont on espère qu’elle parviendra à perdurer de nombreuses années. Tënk (tout comme Universciné pour le cinéma d’auteur et La Cinetek pour les films de patrimoine) prouve qu’il y a une place pour une SVOD d’auteur, française, avec un vrai projet éditorial et des films présentés chaque semaine par des professionnels. En opposition ou en complément des mastodontes du secteur qui fonctionnent selon une logique de pure consommation, ces sites français sont assurément autant à défendre que les salles de cinéma indépendantes.

Critique The Mandalorian – Chapitre 3 : Le chasseur a péché

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Après le Chapitre 2, où Pedro s’était retrouvé coincé par des Jawas sur Arvala-7, le chasseur de primes s’apprête à terminer sa mission peu conventionnelle. Là où la Force était grande en Guizmoda, le doute l’est en Pedro qui se retrouve confronté à son passé et ses semblables. Pour son Chapitre 3, intitulé Le Péché, The Mandalorian plonge plus en profondeur dans les valeurs morales du chasseur réputé.

Jamais il n’aura enlevé son masque. Jamais son visage ne nous aura été révélé. Jamais une seule mimique ne nous aura permis de déceler ne serait-ce qu’une lueur de sensibilité de la part de Pedro. Le mec ne lâche aucune info. Si ! Le timbre de sa voix et quelques interrogations nous permettent, éventuellement, de sentir que Pedro n’est pas non plus hyper enclin à l’idée de livrer ce bébé à l’Empire. Bien qu’il ait pris le chemin du retour à la fin du deuxième chapitre, la question était donc légitime en ce début de chapitre 3 : va-t-il réellement livrer Guizmoda à l’Empire ? 

Car Guizmoda a deux avantages : il est aussi mystérieux que mignon. Et Pedro, on avait sentit que derrière cette armure de beskar se trouvait un cœur qui pouvait être sensible, qu’en-dessous de ce casque se cachait un chasseur intelligent et consciencieux. It was a match! Guizmoda semblait être l’être qui pouvait changer ce chasseur orphelin intrépide en une nounou attentionnée et protectrice.

Mais dès le début de l’épisode, nos espoirs fondent comme le beskar chez la forgeronne. Car Guizmoda fait une erreur, une grave erreur : déboulonner une manette de commande pour jouer avec. Sauf que Pedro n’aime pas qu’on joue avec son vaisseau. Pedro se comporte comme un aficionada du tuning. Et comme les amoureux des néons verts et des becquets, il ne tolère pas qu’on touche pas à son vaisseau, à son bébé. Allez hop, retour au bercail, je t’emmène à l’Empire, on verra si t’es toujours aussi curieux.

Comme dirait Dewey : “ On ne s’attendait à rien, mais on est quand même déçu “. Sauf que là, non. On s’attendait à ce qu’il ait plus d’empathie, plus de jugeote, qu’il se remette en question. Ce beskar valait-il plus que Guizmoda ? Il semblerait malheureusement que oui. Seules quelques interrogations à l’égard du sort réservé par l’empire à Guizmoda témoignent d’une infime considération. Les germes de la culpabilité naissent en lui, mais c’est la main lourde d’un camtono de beskar que sa mission s’achève. 

Durement gagné par celui qui a été sauvé par Guizmoda contre le mudhorn, le beskar ne restera pas longtemps dans son camtono. Dans les sous-sols sombres où se terrent ses frères Mandaloriens, Pedro s’en va voir retrouver la forgeronne pour s’offrir une armure toute fraîche, l’autre ayant été endommagée par le mudhorn qui était censé l’avoir tué si Guizmoda n’avait pas été là (oui, on en a gros). Là où deux chapitres plus tôt, une épaulière lui avait été forgée par une seule plaque de beskar, c’est avec plus d’une demi-douzaine qu’il vient se forger une nouvelle armure pour être beau comme un camion. Mais autant de beskar attire les curieux. Et non les envieux.

L’impartialité de la forgeronne contraste avec l’indignation d’un des chasseurs, qui voit en Pedro un « pleutre qui partage la table de l’Empire ». Empire qui a décimé les Mandaloriens lors de la Grande Purge et les oblige à vivre  » comme des rats « . Pedro devient le petit chat noir, le collabo sans valeur qui semblerait avoir mis sa dignité et son passé au placard. En bon malandoriens qui se respectent, ce petit désaccord d’ordre moral se règle par quelques mandales bien placées, jusqu’à ce que la forgeronne, dont les talents de diplomate nous avait bien été cachés. D’un ton placide, deux phrases suffirent à calmer la situation. L’empire n’est plus et le beskar leur est retourné. C’est pas faux.

Car les Mandaloriens ne sont finalement que des chasseurs chassés. Ayant eu aussi subi leur Ordre 66, ils se sont retrouvés orphelins et livrés à eux-mêmes, persécutés, obligés de se cacher dans les confins de la galaxie pour survivre. Car la clandestinité est leur survie. C’est dans cet instinct survivaliste qu’ils se distinguent des autres espèces.  » This is the way  » comme ils disent.  Leur façon de faire perdurer leur espèce et leur réputation.

La querelle familiale terminée, l’armure flambant neuve portée, Pedro retourne à la Cantina pour reprendre son train-train quotidien. C’est là qu’il est accueilli par la grande gueule vantarde de Greef Karga qui voit en lui son héros. Car là où tous ont échoué, seul lui a réussi la tâche d’une mission peu conventionnelle qui a rapporté gros au fournisseur de palets. Car là où l’hypocrite veut fêter une prime qui lui a valu d’être riche sans se salir les mains, Pedro ne souhaite qu’une chose : un nouveau palet. Un nouveau palet pour retourner au boulot. Comme pour oublier une ex, reprendre le taf est la seule solution pour essuyer ses remords, fuir la responsabilité qui est la sienne d’avoir livré Guizmoda à l’Empire. Aux responsables de la Grande Purge.

Alors, avant de partir, le remord refait surface. Une dernière fois. Que feront-ils de lui ? Réponse nette et précise. La curiosité n’est déontologiquement pas permise selon la Guilde. Oui, mais la Guilde est-elle bien pensante ? La Guilde va t-elle décider des valeurs morales de Pedro ? La Guilde peut-elle protéger ceux qui ont fait de lui un orphelin ? Il semble bien que oui.

Sauf que, comme une boule dans la gorge, celui de la manette déboulonnée par Guizmoda dans le vaisseau du chasseur de primes sonne comme un rappel du destin. L’Empire a fait de lui un orphelin, alors doit-il laisser cet orphelin aux mains de l’Empire ? Une hésitation s’empare de lui. Une introspection même. Qui aura raison de lui. On coupe les moteurs, allons distribuer des mandales.

Alors on avait eu une ambiance western dans le Chapitre 1, un côté chevaleresque dans le Chapitre 2. Dans le Chapitre 3, Pedro a activé le mode Splinter Cell. Sa furtivité est proportionnelle à la naïveté des Stormtroopers qui se font dégommer comme des quilles, dépassé par un chasseur dont la détermination est nourrie par le remord. Et c’est avec facilité insolente qu’il finira par libérer Guizmoda. Merci quand même à la forgeronne qui lui aura filé des oiseaux siffleurs qui lui ont sauvé les miches.

Le voilà sorti d’affaire. Enfin, pendant un court instant. Jusqu’à ce que la Cantina soit envahie par le tintement de dizaines de capteurs aux voyants rouges. Car l’Empire dispose d’un atout considérable sur cette planète : une armée de mercenaires avides de beskar et qui n’ont eu, aucun remord. La chasse est ouverte.

Pour la deuxième fois de l’épisode, Pedro se retrouve pris au piège. Sauf que ce n’est pas par 4 Stormtroopers mais des dizaines de chasseurs, le tenant en joue. Greef Karga joue au cow-boy insupportable et va servir une solution à Pedro sur un plateau d’argent : un speeder dans lequel il veut déposer le bébé. Lui servant de bouclier mobile sur une courte durée, il se retrouvera dos au mur. Mais ça ne l’empêchera en rien de se dégonfler, puisqu’il réitère sa volonté de regagner son vaisseau avec Guizmoda, coûte que coûte. Ouais mais bébé est trop fatigué pour lui sauver les miches une seconde fois. Et il commence peut-être à en avoir marre aussi. Donc, Pedro se retrouve dans la merde, une énième fois.

Jusqu’à ce qu’un groupe de libellules casquées vienne finalement à son secours pour lui montrer la Voie.  » This is the way  » comme ils disent. La fraternité mandalorienne est de retour, tout le monde est best friends, ça fait chaud au cœur. Pedro est repenti. Faute avouée à demi pardonnée. À cause de toi, on peut plus vivre sur cette planète mais tant pis, on voyait pas le soleil de toute façon puisqu’on vivait dans le sous-sol comme des rats. Les commentaires Airbnb vont pas être élogieux.

Cette contre-attaque permet à Pedro de rejoindre son vaisseau sans encombre. Ah bah non. Le méchant, le terrible, le Grand Greef Karga l’attendait sournoisement. Sauf que Greef Karga, c’est pas Dark Maul. Allez hop, un peu de vapeur, un coup de blaster et il se retrouve le cul hors de vaisseau. Non mais oh, c’est quoi ces manières.

Et c’est ainsi que Pedro rejoint l’hyperspace avec Guizmoda, de nouveaux potes, de nouveaux horizons, de nouvelles aventures. Cherchera-t-il les origines de la petite bête verte ? En apprendra-t-on plus sur le passé de Pedro ? Est-ce que les Mandaloriens se cacheront aussi bien que Xavier Dupont de Ligonnès ? Réponse dans le Chapitre 4 !

Faust : L’oeuvre de Dieu, la part de l’Homme

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Pour parachever notre rétrospective consacrée aux années 2010, intéressons-nous aujourd’hui au remarquable Faust d’Alexandre Sokourov. Plus qu’une simple reprise du mythe de Goethe, ce film est un voyage cinématographique parcourant les tréfonds de l’âme, une toile de maître dans laquelle transparaissent les visages diaboliques et divins de l’être humain.

Synopsis : Le docteur Faust cherche désespérément un sens à sa vie lorsqu’il fait la rencontre de Méphistophélès, figure du diable masquée sous les traits d’un usurier. Celui-ci lui offre l’occasion d’approcher la jeune Marguerite, troublante image de la grâce et de la féminité…

Après avoir sondé le “mal” qui gangrena le 20 e siècle, par le portrait des grands despotes qui le peuplèrent (Hitler dans Moloch, Lénine dans Taurus, Hiro Hito dans Le Soleil), Alexander Sokourov cherche à conclure sa tétralogie consacrée au pouvoir de manière purement allégorique. C’est le mythe de Faust qui lui en offre la possibilité, à travers notamment la reprise de cette célèbre formule : “l’éternel féminin nous élève “ (“das Ewig-Weibliche zieht uns hinan”). En effet, sans la rencontre avec l’être aimé, sans la connaissance de “l’amour”, l’homme ne saura rien du bonheur et sera incapable de s’élever ! Sa vie, dès lors, deviendra synonyme de damnation, oubliant l’existence du “bien” pour mieux s’enferrer dans un “mal ”absolu…

Ainsi, c’est à la faveur d’un plan-séquence des plus morbides, se concluant par l’image d’une verge en état de putréfaction, que Sokourov nous annonce le constat qui est le sien : le divin a quitté les lieux, le sexe est mort, et l’amour aussi. Faust et son assistant ont beau chercher “l’âme” en autopsiant les différents organes, ils ne pourront la trouver dans ce corps abandonné par la vie, asséché en émotions.

Dans le récit original, Goethe dresse lui aussi un constat pour le moins saisissant : face à l’immensité du monde, l’homme n’est rien et ne peut accéder au savoir universel. Il ne lui reste plus qu’à signer un pacte avec le démon pour enfin connaître l’essentiel : l’amour véritable ! En bon auteur qu’il est, Sokourov tente une relecture toute personnelle de l’œuvre, en lorgnant également du côté de la version de Murnau, afin de filmer ce désenchantement qui ouvrit les portes du pouvoir à Hitler et consorts. Exit donc le “divin”, les représentations du “Paradis” et de “l’Enfer”, le récit sera entièrement dominé par le réalisme, l’organique, et surtout cette “pesanteur” qui nous prive de toute transcendance.

Pour nous en faire percevoir les contours, Sokourov affûte avec minutie ses différentes représentations esthétiques. Dans ce 19e siècle fantasmé, la mort et les considérations pécuniaires pèsent de tout leur poids sur les individus, et les condamnent à l’inertie : les corps sont patauds, les lieux exigus, et les hommes se heurtent, se mêlent, se gênent continuellement. Ils sont prisonniers de la matérialité comme le village peut l’être de la boue. Le maléfique, lui-même, n’a plus grand-chose de spirituel : dépossédé de cornes, affublé d’un sexe greffé sur l’arrière-train, Méphistophélès est un être difforme et ridicule. La pesanteur est telle, qu’il ne peut s’élever au-dessus du commun des mortels, subissant aussi bien les lois organiques (douleurs, diarrhées…) que sociales (cachetonne en tant que prêteur sur gages). Avec une douce ironie, Sokourov nous interroge : que peut-on attendre d’un monde où la matérialité nous attire irrémédiablement vers le bas ? Comment espérer trouver du divin dans un endroit où le pacte avec le diable n’est qu’un vulgaire contrat d’escompte ?

Le travail pictural qui s’ensuit nous donne un avant-goût de la basse matérialité de l’existence. Le recours à une palette chromatique restreinte, faite de vert et de marron, recouvre les êtres et les choses d’une même teinte terreuse : on confond les individus, les objets et les lieux, on plonge dans une réalité qui n’est que matière. Une impression que le maillage sonore accentue un peu plus : la concomitance de différentes sonorités (musique, brouhaha, parole) empêche l’avènement de ce supplément d’âme qu’est le silence. Quant aux déformations de l’image, elles indiquent avec élégance le trouble qui gagne la vision de Faust, et donc sa compréhension de l’amour.

Le mal n’a pas besoin du bien pour exister, nous dit-on. Une phrase que le cinéaste applique à la lettre, déplorant la fin du spirituel par une image où prédomine uniquement l’organique (la chair de l’usurier, de l’homoncule) et la mort (cadavres, corps livides, etc.). Seule Marguerite semble échapper à cette représentation, elle dont la beauté angélique est parfaitement sublimée par Sokourov (corps à la sensualité exacerbée, visage naissant dans un éclat de lumière, etc.). Elle est la promesse d’un amour qui transcende le réel, elle incarne cet “éternel féminin” qui est censé nous élever. Seulement, pour Faust, l’élévation est impossible car sa damnation est totale : comme il a tué pour se rapprocher d’elle, son amour alourdi de culpabilité l’entraîne irrémédiablement vers le bas. Il n’y a point de salut pour lui, comme nous l’indique avec une douce poésie la scène du lac : les corps s’enfoncent dans l’eau, l’amour tombe dans les abysses.

C’est finalement en toute logique que le film se termine par l’ascension d’une montagne, par la vaine tentative humaine de prendre enfin de la hauteur. Incapable de comprendre qu’il n’existe aucune transcendance dans ce monde, Faust se fourvoie en s’efforçant d’en trouver une. Face à la puissance d’un geyser naturel, il pense avoir trouvé la réponse à la question qu’il se posait devant le pénis mort du début : où se trouve l’âme ? Où se situe le divin ? Égocentrique forcené, persuadé de pouvoir reproduire l’effet du geyser, notre homme ambitionne désormais à être le nouveau Créateur. Hitler, Lénine et Hiro Hito peuvent venir en toute quiétude avec le siècle naissant, car les garde-fous ont sauté, et les pactes démoniaques sont périmés. Désormais, l’Homme n’a plus besoin du diable pour brader sa propre humanité…

Faust : Bande-Annonce

Faust : Fiche Technique

Réalisation : Alexandre Sokourov
Scénario : Iouri Arabov, Alexandre Sokourov et Marina Koreneva d’après Faust de Goethe et Le Docteur Faustus de Thomas Mann
Photographie : Bruno Delbonnel
Production : Andrey Sigle
Société de production : Sophie Dulac Distribution (France)
Genre : drame
Durée : 134 minutes
Date de sortie : 20 juin 2012 (France)

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4.2

Les Grands Mystères de la peinture, de Gérard Denizeau : de l’art d’apprendre à regarder

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Le 2 octobre dernier, Les Grands Mystères de la peinture paraissait aux éditions Larousse, sous la plume de Gérard Denizeau. Un livre essentiel, en plus d’un superbe objet, pour apprendre à regarder la peinture, l’analyser, et découvrir que les plus petits détails sont parfois les plus chargés de sens.

« La mission suprême de l’art consiste à libérer nos regards des terreurs obsédantes de la nuit, nous guérir des douleurs convulsives que nous causent nos actes volontaires. » – Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

C’est par cette citation que s’ouvre le livre de Gérard Denizeau, habitué de l’exercice ayant déjà publié La Bible expliquée par la peinture ou encore La Mythologie expliquée par la peinture. Il réitère ici en élargissant son chant d’exploration à l’ensemble de l’histoire de la peinture, progressant chronologiquement depuis les fresques murales pompéiennes jusqu’aux tableaux de Magritte, en passant par les œuvres des plus illustres représentants de chaque courant pictural. En plus d’offrir une analyse de plus de 50 tableaux – entourés d’un avant-propos et d’un index fort utiles –, l’ouvrage apporte aussi au lecteur une vue d’ensemble sur l’histoire de la peinture, l’évolution de ses techniques et de ses codes de représentation, de ses tabous et de ses ruptures.

Car bien qu’étant présenté comme un immense catalogue, passant d’une peinture à l’autre sans transition ni réelle explication, cette vue d’ensemble maintient tout l’intérêt d’une lecture linéaire et exhaustive d’un tel livre-outil. Bien sûr, le lecteur sera libre, selon ses envies, d’aller chercher l’analyse d’un tableau de Rembrandt, puis de revenir à Michel-Ange avant de faire un bond jusqu’à Van Gogh ; mais il passera peut-être à côté de cet incroyable sentiment d’érudition naissante qu’un parcours aussi cohérent, construit et complet que celui-ci permet d’éveiller.

En ce sens, le choix des peintures étudiées n’est pas anodin, et ne saurait être réduit à une sélection irréfléchie des 50 peintures les plus célèbres. Chaque analyse et chaque tableau actualise un aspect de l’art pictural, et donc de l’histoire de la peinture. Par exemple, on comprend comment et pourquoi Le Paiement du Tribut de Masaccio révolutionna la façon de rapporter l’homme à l’espace et au temps, comment et pourquoi La Naissance de Vénus de Botticelli fut pionnier dans la représentation du corps féminin, comment et pourquoi Le Souper à Emmaüs de Le Caravage fit de la lumière un nouveau vecteur de significations, ou encore comment Des caresses ou le Sphinx de Khnopff fit de la peinture un moyen de raconter des énigmes.

Extrait. Crédits : Larousse

L’ouvrage s’intéresse donc à 51 peintures étalées sur plus de 200 pages, pour la plupart célébrissimes, chacune analysée à l’occasion de 4 pages (ni plus ni moins) prenant la forme de deux doubles-pages. La première double-page, consacrée à une présentation générale du tableau, de son peintre, du contexte historique, des techniques, de la signification globale – peinture grand format à l’appui. La seconde, consacrée à la décomposition géographique de l’œuvre, pour isoler les détails, les scènes, les plans, voire parfois les temporalités (notamment dans la peinture religieuse).

Les deux premières pages permettent donc d’insérer l’œuvre dans l’histoire globale de l’art et de la peinture, et de questionner le pourquoi de la fascination qu’elle génère depuis des siècles ; les deux pages suivantes tentent de répondre au comment de cette fascination (à défaut d’apporter une réponse définitive au pourquoi, qui semble à jamais voué au mystère).

Extrait. Crédits : Larousse

C’est dans ce deuxième moment que le travail d’analyse devient passionnant, Gérard Denizeau faisant preuve d’une acuité exceptionnelle accompagnée d’un propos toujours didactique : il n’apporte pas toutes les réponses directement au lecteur, mais le prend par la main – ou plutôt par les yeux – pour le mener lui-même jusqu’aux détails dignes d’intérêt, l’encourageant par là à développer, seul, son sens critique et analytique à l’aide de ces nouveaux outils fraîchement acquis.

En résumé, Les Grands Mystères de la peinture est un ouvrage d’un richesse à la hauteur de son ambition, qui apprendra aux plus novices les ressorts du langage pictural, sans oublier les amateurs en ne délaissant jamais les aspects les plus techniques. Un beau livre qui permet de voir d’un œil nouveau les tableaux les plus célèbres que l’on connaît déjà tous, ou bien de poser un premier regard d’emblée attentif sur des œuvres que l’on découvrirait à l’occasion. De quoi passer des heures à lire, apprendre, comparer, mais surtout regarder.

Liste complète des tableaux analysés :

La Frise des mystères — Pompéi
La Crèche à Greccio Giotto di Bondone
Le Paiement du Tribut — Masaccio
Les Époux Arnolfini — Jan Van Eyck
La Flagellation — Piero della Francesca
Le triptyque Portinari — Hugo Van der Goes
La Naissance de Vénus — Sandro Botticelli
Le Jardin des délices — Jérôme Bosch
La Tempête — Giorgione
La Joconde — Léonard de Vinci
La Création d’Adam — Michel-Ange
Le Parnasse — Raphaël
La Mélancolie — Lucas Cranach
Les Ambassadeurs — Han Holbein le Jeun
La Tour de Babel — Pieter Bruegel l’Ancien
Les Noces de Cana — Paolo Véronèse
Les Saisons — Giuseppe Arcimboldo
L’Enterrement du Comte d’Orgaz — Le Greco
Le Souper à Emmaüs — Le Caravage
La Chute de Phaéton — Pierre Paul Rubens
Judith décapitant Holopherne — Artemisia Gentileschi
Nature morte à l’échiquier — Lubin Baugin
Le Tricheur à l’as de carreau — Georges de La Tour
Le Festin de Balthazar — Rembrandt
Les Ménines — Diego Vélasquez
Le Déluge — Nicolas Poussin
La Jeune Fille à la perle — Johannes Vermeer
L’Enseigne de Gersaint — Jean Antoine Watteau
Diane sortant du bain — François Boucher
Les Hasards heureux de l’escarpolette — Jean Honoré Fragonard
Les Sabines — Jacques Louis David
Paysages d’hiver — Caspar David Friedrich
Tres de Mayo — Francisco de Goya
La Grande Odalisque — Jean Dominique Ingres
Le Radeau de la Méduse — Théodore Géricault
La Mort de Sardanapale — Eugène Delacroix
Tempête de neige — Joseph Mallord William Turner
Un Enterrement à Ornans — Gustave Courbet
Impression, soleil levant — Claude Monet
L’Île des morts — Arnold Böcklin
Un dimanche après-midi à la Grande Jatte — Georges Seurat
La Vision après le sermon — Paul Gauguin
Le Talisman — Paul Sérusier
La Nuit étoilée — Vincent Van Gogh
Le Cri — Edvard Munch
Des caresses ou le Sphinx — Fernand Khnopff
La Frise Beethoven — Gustav Klimt
Les Grandes Baigneuses — Paul Cézanne
Carré blanc sur fond blanc — Kazimir Malevitch
Guernica — Pablo Picasso
L’Empire des lumières — René Magritte

Les Grands Mystères de la peinture, Gérard Denizeau
Larousse, octobre 2019, 221 pages

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4.5