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« Wet Season » de Anthony Chen : douche froide singapourienne

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Le jeune réalisateur singapourien Anthony Chen, Caméra d’Or à Cannes en 2013 pour un Ilo Ilo qui nous avait laissé un bon souvenir, est de retour avec son deuxième long-métrage, Wet Season, sur une professeure de chinois délaissée par son mari et se rapprochant d’un de ses étudiants. Si l’on apprécie toujours de découvrir des films venus de pays traditionnellement peu représentés au cinéma, on ne peut qu’être déçu par cette histoire somme toute banale, écrite et filmée avec beaucoup trop de précaution pour espérer toucher le spectateur.

Commençons cette critique, une fois n’est pas coutume, par un petit peu de géographie. Singapour est une cité-Etat de 720km², coincée sur quelques îles entre la pointe sud de la Malaisie continentale et l’archipel indonésien. Ancienne colonie britannique, elle fit brièvement partie de la Malaisie, avant d’en être exclue en 1965, obtenant alors son indépendance. Sa démographie contemporaine reflète son histoire compliquée : environ les trois quarts de la population sont ethniquement chinois, contre seulement 13% de Malais, tandis que le reste se partage entre Indiens et Eurasiens. Quatre langues y sont officielles : l’anglais, le mandarin, le malais et le tamil, les deux premières étant parlées chacune par un gros tiers de la population. Mais le taux d’anglophones a doublé durant les trente dernières années, en raison de l’incitation du gouvernement singapourien à utiliser ce langage plutôt que le chinois. La scolarité y est désormais entièrement en anglais, à l’exception des cours de chinois. D’où le paradoxe d’une population majoritairement chinoise de moins en moins sinophone. Conséquence surprenante : la moitié des professeurs de chinois à Singapour sont… malais.

On en arrive à Wet Season et au personnage de Ling, jeune quadragénaire, de nationalité malaisienne, enseignante de chinois dans un lycée de garçons, et mariée à un Singapourien prénommé Andrew. On le devine, Ling est ostracisée à plus d’un titre : elle est une femme dans un environnement masculin, la représentante d’une minorité ethnique dans un pays pas très tolérant, et l’enseignante d’une langue dont ce même pays ne voit plus trop l’utilité. Comme un malheur n’arrive jamais seul, sa situation familiale ne compense pas vraiment sa situation professionnelle : Ling tente vainement de tomber enceinte depuis huit ans, a affaire à un mari perpétuellement indifférent et absent, et doit de plus s’occuper d’un beau-père infirme, lequel constitue de fait sa seule source d’attachement à son foyer. C’est alors qu’elle se rapproche de Wei Lun, un de ses élèves à qui elle commence à donner des cours de rattrapage. Les parents du lycéen sont encore plus absents que le mari de l’enseignante (on ne les verra jamais), et il ne fait aucun doute que le jeune homme est plus intéressé par sa jolie professeure que par une hypothétique maîtrise de la langue chinoise.

De cette situation pas follement originale, Anthony Chen ne tire malheureusement pas grand chose. Le personnage de Wei Lun n’est pas suffisamment développé pour qu’on s’y intéresse plus que ça, seulement défini par l’absence de sa famille, sa passion pour les arts martiaux et son attirance pour Ling. Pas totalement inconsciente des regards que lui porte le jeune homme, elle semble dans un premier temps persister à le voir comme un fils de substitution (ironiquement, les deux interprètes étaient au demeurant mère et fils dans Ilo Ilo, le premier film d’Anthony Chen). Son trouble ne se communique toutefois jamais au spectateur, pas plus d’ailleurs qu’aucune autre émotion. On peut certes légitimement supposer que la société singapourienne n’encourage pas vraiment la manifestation de sentiments violents. Le réalisateur reste donc mesuré en toutes circonstances, ce qui se traduit à l’écran par une mise en scène discrète et une image grisâtre renforcée par la mousson qui s’abat sur la ville, si bien qu’on ne comprend pas plus pourquoi Ling reste avec son mari que la raison pour laquelle elle se laisse approcher par Wei Lun, ce qui constitue deux impasses. La scène de passage à l’acte, qui prend son temps pour arriver, est à ce titre d’une froideur particulièrement anti-érotique. Quant au climax, dernière étreinte passionnée sous un rideau de pluie, il apparaît comme gentiment téléphoné, représentant typiquement le genre de scène dont on a toujours l’impression qu’elle ne se voit qu’au cinéma.

Si la chair est triste dans Wet Season, on ne peut pas vraiment se consoler sur la composante sociale du film. La grande qualité d’Ilo Ilo se trouvait dans son regard critique sur l’exploitation des femmes venues des Philippines s’occuper des petits Singapouriens des classes moyennes et supérieures (profitons-en pour caser qu’un Singapourien sur sept est… millionnaire). L’action se déroulait dans les années 90, période faste pour le capitalisme. Ce dernier est toujours présent en toile de fond dans Wet Season avec le personnage d’Andrew, en apparence plus préoccupé par le cours de la livre sterling que par sa femme, même si Ling comprend rapidement que les absences de son mari s’expliquent de manière beaucoup plus terre-à-terre. Ce qui laisse peu de place pour la critique sociale.

Le rapport de Ling à la Malaisie est un autre point mort du film. Elle en reçoit des nouvelles de trois manières. Premièrement, par la radio et la télé singapouriennes, qui soulignent régulièrement les troubles agitant le pays voisin. Deuxièmement, par des coups de téléphone à sa mère, à la fois portée sur les croyances traditionnelles et consciente de la nécessité pour les Malaisiens de tenter leur chance à Singapour. Troisièmement, par son frère, qui vient régulièrement lui emprunter de l’argent. Ces trois sources, complémentaires s’il s’agit d’analyser les rapports entre les deux pays, ne laissent cependant que peu d’indices sur ce que pense Ling de la Malaisie, si bien que la fin, avec ses promesses de nouveau départ, arrive comme un cheveu sur la soupe.

En somme, si on dispose de beaucoup plus d’informations sur Ling que sur Wei Lan, elle n’en demeure pas moins une inconnue à la fin du film. On sait ce qui lui arrive, mais on ne sait pas vraiment comment elle le vit. Montrer un personnage en train de pleurer, comme Anthony Chen le fait à plusieurs reprises, est rarement un bon moyen de communiquer une émotion au spectateur. L’occasion d’éprouver de l’empathie ne nous étant pas donnée, l’intérêt qu’on accorde au film ne dépasse guère celui de la curiosité pour un objet venu d’un pays exotique, ce que Singapour, de par son histoire entre capitalisme britannique et diverses influences asiatiques, est assurément. Mais pour cela, on aurait pu se contenter du numéro de l’excellente émission d’Arte, « Le Dessous des Cartes », qui lui est consacré.

Wet Season : Bande-annonce

Fiche technique – Wet Season

Réalisation, scénario et production : Anthony Chen
Avec : Yeo Yann Yann, Koh Jia Ler, Christopher Lee, Yang Shi Bin
Photographie : Sam Care
Son : Kuo Li Chi, Zhe Wu
Montage : Hoping Chen, Joanne Cheong
Distributeur : Epicentre Films
Durée : 1h43
Genre : Drame
Sortie française : 19 février 2020
Singapour / Taïwan (2019)

Blade 1 et 2 : le vampirisme comme mutation

Pour commencer ce nouveau cycle du LeMagduciné sur les vampires, nous allons évoquer en douceur, Blade de Stephen Norrington mais aussi et surtout, Blade 2 de Guillermo Del Toro. Deux films qui se répondent sur la place du vampire dans un monde contemporain fictionnel, et qui font de cet être nocturne autant un prédateur qu’une proie au destin. 

Le vampire comme prédateur à l’imagerie standardisée 

En ce sens, la première séquence de Blade est assez intéressante dans son iconisation visuelle et esthétique de l’antre cryptique du vampire moderne et nous insère avec quelques ingrédients bien salés, dans un univers nocturne et anxiogène. Une scène de boite de nuit transcendantale et orgasmique jonchée d’une pluie de sang où l’humain devient le repas de vampires assoiffés de chair fraiche. L’idée même qu’on se faisait du vampire ne va pas changer avec ce Blade, et ne diverge pas de ceux présents dans Buffy contre les vampires ou même ceux de Vampires de John Carpenter, par exemple. Derrière son apparence humaine, sa jeunesse qui danse sur de l’électro et ses envies de profiter d’une vie sans détour, se dissimule l’animal sans empathie , froid et calculateur, et la bête aux dents bien limées qui souhaite manger à sa guise et voir le pouls de ses victimes battre entre ses lèvres. De vraies mantes religieuses. 

Le vampire est un être souterrain, qui se cache aux yeux du monde et du soleil, et qui malgré sa force et sa puissance presque « démoniaque », vit caché ou alors sous le coup de traités signés avec les humains pour que la cohabitation entre les deux espèces puisse se faire. Mais alors que certains films poussent le curseur de l’univers vampirique vers une approche plus baroque, ce Blade 1 se retranche plus vers le post apocalyptique ou le super héroïque que le gothique (avec certaines virées diurnes en voiture rappelant Mad Max premier du nom et ce monde « entre deux ») et ne fait pas du vampire une créature à part entière, mais plus un ersatz pulsionnel 2.0 de l’humain, appartenant à une secte dormante qui voudrait dominer le monde. 

Pourtant, derrière ses apparences minimalistes voire simplistes sur le genre qu’est le film de vampire, et ce n’est pas le manque de charisme de Stephen Dorff ou le cabotinage de chiens fous de Donal Logue qui nous diront le contraire, Blade de Stephen Norrington y mentionne des notions de « vampires de race » et ceux qui sont des « batards » en fonction de leur naissance et délègue alors des problématiques politiques et idéologiques liées normalement aux humains à la sphère vampirique.

Mais ne nous le cachons pas, ce n’est qu’un prétexte pour « casser » du vampire et accélérer le processus d’affrontement avec Blade, mi-homme mi-vampire, né d’une mère mordue alors qu’elle était enceinte. Il a les qualités du vampire sans les défauts (soleil…), même s’il vieillit comme les humains. Son aura, l’attitude « bad ass » et son accoutrement énigmatique digne d’un Punisher, font de lui l’attraction originelle du film, tant dans son récit que dans l’action. La vampire, l’espèce en elle même, n’est là que pour lui donner la réplique et voir Stephen Norrington donner la possibilité à Wesley Snipes de sortir les muscles et de botter des culs à coup de « tatane » dans des combats plutôt bien chorégraphiés, faisant honneur aux arts martiaux. Mais alors qu’en est il du vampire ? Blade 2 va peut être un peu plus nous éclaircir. 

La vampire, comme véritable créature, dégénérative et proie à l’extinction. 

Avec Blade 2, c’est là qu’intervient Guillermo Del Toro, qui se détache du coté grisâtre du premier opus pour amener son amour pour le cinéma de genre, cette fameuse madeleine de Proust, mais aussi et surtout, pour faire éclore son adoration pour les créatures et tout un bestiaire aussi graphique que narratif qu’on pourra voir par la suite avec le diptyque des Hellboy ou même Le labyrinthe de Pan. 

D’emblée, les couleurs du film sautent aux yeux, le baroque des décors s’accentue ( bain de sang) et le gothique prend possession de l’atmosphère ; c’est presque à s’y méprendre où l’on peut rapidement faire le parallèle avec le cinéma aussi personnel que référencé des soeurs Wachowski, où ce deuxième volet du diurnambule reprend certaines touches de l’iconographie glam et cuir de Matrix ou même de Bound et donc, aussi de Ghost in the Shell. Ce changement de cap est encore plus accentué par les mises à morts, le sang qui coule à flot, et également par la scène de night club de ce Blade 2 où le plaisir de la meurtrissure et le sadomasochiste charnel de l’univers ressortent davantage, montrant que le cinéaste n’a pas peur de s’incorporer dans l’ambiance sanguinolente voire gore du monde vampirique. 

Le cinéaste profite de cela pour mettre en scène une bête vampirique encore plus féroce (le faucheur), voulant de ce fait se nourrir des vampires eux mêmes. La créature du début devient alors la proie et le plat préféré d’une entité sanguinaire à l’esthétique et l’anatomie proche de celle d’Alien (la mâchoire) ou d’Akira (déformation du corps). 

Au delà de mettre en exergue un objet visuel déroutant, qui étale son savoir-faire en grappillant des choses autant dans le western que dans le hard boiled, Del Toro ne fait pas du vampire un simple humain au pouvoir protubérant qui voudrait asseoir son autorité. Il y a des ondes shakespeariennes dans Blade 2 avec cette trame autour de la filiation et la quête d’identification à son créateur. Il épouse cette idée du vampire éternel se pensant d’une race supérieure (comme si les vampires de la première scène provenait de l’Allemagne nazie) qui verrait sa métamorphose comme une forme de cancer, comme si le vampirisme était un virus dégénératif qui accoucherait de son extinction où la lumière du jour serait le salut d’une âme damnée. 

Sous ses airs de film d’action, avec sa horde provenant limite des 12 Salopards, Guillermo Del Toro réfléchit sur l’idée même du vampire, sa capacité à écrire son histoire et y à affirmer sa propre identité tant bestiale qu’identitaire. L’être sanguinaire et qui a soif de pouvoir est devenu un être pourchassé par sa propre finalité et son propre destin, émotif, aussi fébrile que vénéneux, voyant en lui ressortir une interrogation sur son existence (à défaut d’avoir une vie à proprement parlé). C’est à travers la relation qu’entretiennent Nyssa et Blade que se pose aussi la question de l’acceptation de soi et de la créature que chacun veut ou peut devenir.

Pour se familiariser avec la notion même de vampire, les deux premiers volets de Blade comportent donc assez de scènes et de réflexions pour mettre un pas dans le monde violent et carnassier des suceurs de sang. 

Dark Waters : Todd Haynes en quête de vérité

Jusqu’au bout. Après nous avoir embarqué dans de flamboyants mélodrames, Todd Haynes change de registre avec son nouveau film Dark Waters, un thriller d’investigation sur l’affaire DuPont et le scandale du Téflon. Une reconversion gagnante pour une œuvre brillante en tout point.

Avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques, Robert Bilott va être interpellé par un paysan sur la supposée pollution générée par DuPont, un puissant groupe chimique et premier employeur en Virginie. Afin de lever le voile sur les agissements du groupe, Robert Bilott ira jusqu’au bout de ses convictions, quitte à mettre en branle sa carrière, sa famille et même sa propre vie…

La quête militante de Todd Haynes

De ce postulat de départ tiré d’une histoire vraie, Todd Haynes ne va pas déroger au cahier des charges du thriller d’investigation. Il va foncer, à corps perdu, dans l’obstination de son personnage et ainsi, nous raconter sa vision du monde libéral contemporain. Et spoiler : c’est pas joli-joli.

En 2012, Gus Van Sant réalisait Promised Land, un pamphlet contre l’exploitation du gaz de schiste. Un scénario proposé par Matt Damon dans lequel le cinéaste américain mettra son style et son cinéma subtilement en retrait pour un film de dénonciation juste et incarné. Avec Dark Waters, le cas de figure est similaire. C’est Mark Ruffalo, tête d’affiche du film, qui proposa à Todd Haynes de réaliser le film. Un choix étonnant lorsque l’on regarde la filmographie d’un cinéaste avide de mélodrames (Loin du paradis, Mildred Pierce, Carol) et de projets ambitieux et décalés (Velvet Goldmine, I’m not there). Pas pour l’intéressé, qui s’avérait être « un grand fan du cinéma de dénonciation », comprenez Klute, Les Hommes du Président, Révélations…

Le genre est surtout l’opportunité pour Todd Haynes de dévoiler une critique virulente du système libéral capitaliste à travers ses plus gros représentants, qui au nom d’intérêts économiques privés, n’a de cesse d’empoisonner les populations du monde entier, avec un cynisme des plus cliniques. On ne sait pas si Haynes s’identifie à son personnage mais il est certain qu’il y projette cette part de courage insensé et cette détermination au-delà de l’entendement. Un héros de l’ombre, aujourd’hui qui retrouve de la lumière.

« Dans Dark Waters, ce qui au départ se présente comme une contamination régionale et nationale de l’air et de l’eau se transforme en une contamination mondiale du système sanguin – marquant ainsi notre interdépendance en tant qu’habitants de la planète, sinon en tant que victimes des systèmes capitalistes et idéologiques. Mais dans cette épouvantable catastrophe provoquée par l’homme, nous sommes inéluctablement liés par un sort commun et c’est notre conscience de ce qui s’est passé qui nous lie les uns aux autres, comme Rob à Wilbur […] dans ce qui est à la fois un combat sans fin pour la justice et pour notre propre survie. » Todd Haynes

L’exigence formelle

Au même rang que ses récents et illustres prédécesseurs comme Spotlight ou Pentagon Papers, Todd Haynes livre un film tenu, abouti et extrêmement bien dosé dans lequel on retrouve l’exigence esthétique et formelle d’un cinéaste passionnant. L’enjeu est toujours de taille lorsque l’on aborde un genre très codifié, qui laisse peu de marge à l’innovation. Et rendre captivant une histoire s’étalant sur plusieurs décennies constituait une autre paire de manches.

Le cinéaste semble plus en retenue dans l’investissement artistique du film. On retrouve cependant cette obsession pour le cadre, toujours d’une grande justesse, ainsi que le travail méticuleux de la reconstitution. Le style Haynesien se trouve dans la minutie des détails : des coiffures aux tapisseries. Pour Dark Waters, le cinéaste américain a poursuivi sa collaboration avec le chef-opérateur Edward Lachman, qu’il retrouve après Loin du Paradis et Carol. La lumière, autre force du cinéma de Haynes, contribue à l’atmosphère froide et âpre d’un hiver américain. Elles mettent en valeur la nuance sur les couleurs grisâtres qui donnent du relief à ce récit classique, au sens noble du terme. Le résultat est saisissant. Une nouvelle histoire de David contre Goliath mais avec les temps qui courent, l’espoir est toujours le bienvenu.

Dark Waters – Fiche technique

Réalisateur : Todd Haynes
Scénario : Matthew Carnahan, Mario Correa, Nathaniel Rich
Interprétation : Mark Ruffalo, Anne Hathaway, Tim Robbins, Bill Camp
Photographie : Edward Lachman
Montage : Joe Murphy
Musique : Marcelo Zarvos
Producteurs : Christine Vachon, Pamela Koffler, Jeff Skoll, Mark Ruffalo
Distribution (France) : Le Pacte
Durée : 127 min.
Genre : Drame | Biopic
Date de sortie : 26 février 2020
Etats-Unis– 2020

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Le Voyage du Dr Dolittle de Stephen Gaghan, une odyssée sans envergure

Vaste pantalonnade aux images de synthèse surfabriquées, Le Voyage du Dr Dolittle mis en scène par Stephen Gaghan est engoncé dans son étui de blockbuster amorphe. La prestation décousue de Robert Downey Jr. en ermite excentrique et bougon ne sauve pas cette superproduction Universal, loin d’être à la hauteur de son prestigieux casting. Car, si elle s’amuse à pasticher le film de pirates, il manque dans ce cas au singulier personnage le panache de Jack Sparrow.

Vétérinaire fantasque au cœur brisé, John Dolittle, campé par un Robert Downey Jr. aux yeux vitreux d’ennui, vit reclus dans un manoir victorien avec pour seule compagnie sa ménagerie d’animaux exotiques. Il est rejoint par le jeune apprenti Tommy Stubbins (Harry Collett) et Lady Rose (Carmel Laniado), fille de la Reine d’Angleterre (Jessie Buckley) mourante. La maladie de la souveraine force bientôt John à sortir de son isolement pour mettre les voiles vers une île mystérieuse où se trouve un antidote capable de la guérir..

N’est pas Richard Fleischer ou Rex Harrison qui veut. Nouvelle adaptation des romans pour enfants écrits et illustrés dans les années 1920 par l’anglais Hugh Lofting, Le Voyage du Dr Dolittle produit par Universal est à ranger au rayon des remakes amorphes et insipides. Car ici hélas, la balance entre aventure et comédie ne produit jamais l’enchantement attendu.

En effet, Stephen Gaghan (TrafficSyriana, Gold) accumule les erreurs grossières. Malgré son prestigieux casting (réunissant Antonio Banderas, Michael Sheen, Ralph Fiennes, Emma Thompson, Tom Holland, Octavia Spencer, Rami Malek, Marion Cotillard ou encore Selena Gomez), le conte initiatique patauge dans un humour éculé ; aucune réplique ne swingue, les effets spéciaux laissent froid, le montage manque d’équilibre et les innombrables péripéties aussi rocambolesques qu’invraisemblables s’effilochent les unes après les autres. Tant et si bien que le spectateur, consterné de voir des baleines remorquer les navires, des calamars étouffer les humains et des brindilles écouter aux portes, se lasse rapidement devant ce déluge d’images numériques dans la veine de La Boussole d’or (2007) de Chris Weitz.

Il manque du souffle, du style et une âme à cette odyssée faussement fantastique dans laquelle le moindre rebondissement est sans cesse désamorcé par une facilité scénaristique. Ce qui n’aide évidemment pas à l’élaboration d’une ligne directrice cohérente. Le « fabuleux » bestiaire numérique se retrouve réduit à un malheureux catalogue de stéréotypes (Chee-Chee le gorille peureux, Dab-Dab le canard têtu, Plimpton l’autruche cynique, Yoshi l’ours polaire joyeux, Polynesia le perroquet rebelle..). Au milieu de ce zoo loufoque animé par ordinateur, la performance de Robert Downey Jr., qui a définitivement abandonné l’armure blindée d’Iron Man, se résume aux mêmes épouvantables mimiques, lesquelles traduisent une agaçante maussaderie narquoise. Ironie du sort, l’acteur n’y croit pas lui-même et ne trompe donc personne. Le jeune Harry Collett vu dans Dunkerque incarne quant à lui un apprenti trop naïf et terriblement fade. 

Le réalisateur, qui prend ici un malin plaisir à pasticher le film de pirates, s’éparpille au cours de nombreuses scènes d’action bâclées. Le naufrage si prévisible est donc inévitable. La référence aux soleils couchants de Turner ornant les murs du palais de la Reine Victoria et la parodie incongrue du Parrain de Coppola se heurtent à la mise en scène pseudo-baroque, caduque, nerveuse, inconsistante et parsemée d’anachronismes du Voyage du Dr Dolittle. On a également connu Danny Elfman, compositeur fétiche de Burton et Raimi, plus inspiré.

Aventurier anticonformiste, cet excentrique John Dolittle caricature le capitaine Némo, le marin Sinbad ou encore le patriarche Noé. Mais le célèbre vétérinaire capable de communiquer avec les animaux perd ici le charme du personnage original imaginé par l’écrivain britannique Hugh Lofting et popularisé à la fin des années 1990 par Eddie Murphy. Compressé dans de trop brefs flashbacks, le background du héros brisé par la disparition en mer de sa compagne exploratrice Lily (Kasia Smutniak), peine à se relier au reste de l’intrigue. Car avant d’atteindre l’île merveilleuse et son arbre magique, l’équipée doit s’emparer d’une carte au trésor, explorer une cité dont le souverain n’est autre que le père de Lily, – le grotesque Roi Rassouli interprété par Antonio Banderas –, puis amadouer un dragon constipé qui lui barre la route. Au cours de sa quête farfelue et brouillonne, Dolittle doit également faire face à Barry, un tigre neurasthénique doublé par Ralph Fiennes.

En somme, hormis une jolie introduction animée en 2D à la mode Disney ainsi que la portée universelle de la morale finale (« c’est en aidant les autres qu’on s’aide soi-même ») revisitant celles des fables écologiques telles que L’Arche de Noé, le voyage du Docteur Maboul au pays du fond vert ne suscite que l’embarras et l’ennui.

Sévan Lesaffre

Bande-annonce

Synopsis : Après la perte de sa femme sept ans plus tôt, l’excentrique Dr. John Dolittle, célèbre docteur et vétérinaire de l’Angleterre de la Reine Victoria s’isole derrière les murs de son manoir, avec pour seule compagnie sa ménagerie d’animaux exotiques. Il évite la compagnie des humains qui le prennent pour un fou. Mais quand la jeune Reine tombe gravement malade, Dr. Dolittle, d’abord réticent, se voit forcé de lever les voiles vers une île mythique dans une épique aventure à la recherche d’un remède à la maladie. Alors qu’il rencontre d’anciens rivaux et découvre d’étranges créatures, ce périple va l’amener à retrouver son brillant esprit et son courage.

Le Voyage du Dr Dolittle – Fiche technique

Avec : Robert Downey Jr, Antonio Banderas, Michael Sheen, Jim Broadbent, Jessie Buckley, Harry Collett, Kasia Smutniak, Carmel Laniado, Emma Thompson, Marion Cotillard, Ralph Fiennes, Rami Malek, Octavia Spencer, John Cena, Tom Holland…
Réalisation : Stephen Gaghan
Scénario : Stephen Gaghan, Daniel Gregor, Doug Mand, d’après les personnages créés par Hugh Lofting
Photographie : Guillermo Navarro
Montage : Craig Alpert, Chris Lebenzon
Décors : Dominic Watkins
Costumes : Jenny Beavan
Musique : Danny Elfman
Distributeur : Universal Pictures International France
Durée : 1h42
Genre: Comédie / Aventure
Sortie : 5 février 2020

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1.5

Devoir de mémoire : « Nous sommes tous Hrant », « Nous sommes tous Charlie »

Comment parler de l’indicible? Déjà 5 ans qu’a eu lieu l’attentat de Charlie Hebdo. Comment parler de l’horreur sans rentrer dans le pathos et la pitié ? Avec sobriété et intelligence , Philippe Lançon nous offre un récit avec Le lambeau, Prix spécial du jury Renaudot 2018, Valérie Manteau ex-chroniqueuse de Charlie Hebdo écrit Calme et tranquille, titre ironique sur comment elle a vécu l’attentat et ne pouvant plus supporter de rester en France décide de partir sur les traces de Hrant Dink, en Turquie dans Le Sillon, prix Renaudot, 2018. Riss avec sa Minute quarante neuf secondes décrit à sa manière l’attentat et l’après Charlie Hebdo. Enfin avec Natacha Wolinski et Son éclat seul me reste, la fille de Wolinski nous peint un portrait fort et intime de son père avec elle.

Comment parler de l’indicible? Déjà 5 ans qu’a eu lieu l’attentat de Charlie Hebdo. Comment parler de l’horreur sans rentrer dans le pathos et la pitié ?

Comment évoquer l’« après » sans s’apitoyer sur son propre sort ?
Et c’est pourtant ce qu’arrive à faire les quatre auteurs retenus avec brio.

Deux des livres proposés sont les lauréats du Prix Renaudot 2018.

Petit mot à ce propos car exceptionnellement il y a eu un double prix littéraire récompensant à la fois Valerie Manteau pour Le Sillon, et évoque le combat du journaliste arménien Hrant Dink pour la liberté d’expression  (1954-2007), assassiné en Turquie par un nationaliste, face à son journal : Agos ( signifie Le Sillon en français.)

L’autre prix a été décerné à Philippe Lançon, gravement blessé lors de l’attentat de Charlie Hebdo « blessé de guerre dans un pays de guerre » comme le dit lui-même le journaliste.

Le président du Renaudot 2018, Frederic Beigbeder désirait saluer ce « monument » de Philippe Lançon en créant ce Prix spécial du jury Renaudot 2018 pour récompenser Le lambeau, pourtant déjà lauréat du Prix Femina.

Le lambeau de Philippe Lançon , Gallimard 2018

Prix Femina 2018, Prix spécial du jury Renaudot 2018
Le livre le plus long (500 pages) et qui peut faire peur par son ampleur et sa complexité : Philippe Lançon témoigne de avant et de après l’attentat de Charlie Hebdo puis de l’ampleur de la reconstruction physique et morale du journaliste.

Le livre est extrêmement bien écrit, le récit de l’attentat fait plus de 20 pages et on se croit dans un polar.

Toute sa reconstruction, lorsqu’il est à l’hôpital, il la vit en compagnie de Proust et de sa Recherche, de Kafka et des Lettres à Mélina, La Montagne magique de Thomas Mann et bien entendu de Bach, encadré des policiers qui le protègent, du personnel hospitalier et de sa chirurgienne Chloé.

Philippe Lançon se décrit comme un « monstre » et « une gueule cassée ». Alors bravo à cet auteur monstre qui nous a bâti un récit proustien dans lequel tout devient madeleine…

Qu’est-ce que c’est qu’être survivant ? De devenir soudain handicapé et de devoir vivre autrement ? Le regard des autres. Le deuil de celui qu’il a été et ne sera plus. Continuer à vivre autrement.

Encore bravo à cette gueule et si elle est selon lui cassée elle n’a pas oublié en tout les cas sa rage de vivre, de se battre.

A lire absolument.

Calme et apaisée de Valérie Manteau, Le Tripode, 2016

Dans cette auto fiction, Valérie Manteau, ancienne chroniqueuse de Charlie Hebdo (2008-2013) se met en scène face à un deuil personnel, la mort de sa grand-mère qui s´est suicidée. Puis elle décide de déménager pour Marseille et d’arrêter d’écrire à Charlie Hebdo.

Selon les dires de Valerie Manteau, les deux événements tragiques sont évoqués parce qu’elle a dû se confronter d’abord à la disparition violente dans sa famille avant de connaître le deuil de Charlie Hebdo.

On a donc l’avant « attentat » avec les ambiances bonne enfant de Charlie Hebdo, des répliques de certains dont Charb.
Puis il y a l’attentat, l’auteur n’est pas sur place mais à Marseille, elle tente de contacter le groupe sans avoir personne. On lui suggère de contacter Patrick Pelloux, ce qu’elle va faire. C’est lui qui va lui annoncer le drame qu’elle n’arrive pas à croire. Elle partira entre Marseille et la Turquie pour pouvoir faire face à ce drame.

A la fin de Calme et tranquille, Valérie Manteau ne supporte plus la France et se propose de partir pour la Turquie et annonce très brièvement la figure du journaliste , Hrant Drink ( 1954-2007) arménien vivant en Turquie
Livre court mais intense.

Le Sillon de Valérie Manteau, Le Tripode, 2018

Prix Renaudot 2018

Le Sillon se passe en Turquie sur une durée d’un an et demie (2015-2017)

Le Sillon, est la traduction du turc du mot Agos, le nom du journal que Hrant Dink  (1954-2007)  avait créé et devant lequel il avait été assassiné par un nationaliste en 2007. L’auteur enquête sur ce journaliste et ne peut s’empêcher de se poser des questions, de poser des questions.
Pourquoi personne ne connaît Hrant Drink sauf en Turquie ? Pourtant à son décès pour sa lutte pour la liberté d’expression, une foule acclamait «  Nous sommes tous Hrant », « Nous sommes tous arméniens » en 2007. L’auteur s’indigne « Tout le monde connaît Hrant ici, on l’appelle simplement par ce prénom qui m’est difficilement articulable. Il aurait pu devenir un symbole universel non ? Pourquoi à ce moment-là, le monde entier ne s’est-il pas levé pour la liberté d’expression. Cela aurait eu plus de poids que de manifester contre Daech […] »

Hrant Dink est un journaliste qui est arménien vivant en Turquie. C’est le seul à avoir créer un journal bilingue arménien-turc. Il luttait pour la liberté d’expression, autres que les Turcs doivent pouvoir parler : Arméniens, Grecs, Kurdes, Assyriens. Si l’on n’est pas Turc alors on est condamné au silence : leur chef de file serait le prédicateur Gülen, réfugié aux États-Unis, l’ex camarade du président.

Hrant Dink désirait instaurer un dialogue entre Turcs et Arméniens et clarifier les événements du XXème siècle .

Dans ce livre, l’auteur nous montre que le pouvoir totalitaire a mis en place un système qui se veut être une démocratie mais que tout désigne comme une dictature. Nous assistons à des parodies de justice d’intellectuels  de tout bord ( journalistes, professeurs, universitaires, écrivains…) qui doivent faire face à la fameuse « condamnation pour insulte à l’identité turque » annoncée par l’article 301 du Code Pénal. Hrant Dink devait faire face à trois de ces procès.

Il luttait pour les Droits de l’Homme, l’entrée de la Turquie dans l’UE, le mélange des religions, des cultures dans un même pays. Il avait ouvert « la boîte de Pandore » en évoquant la question arménienne : il voulait la reconnaissance du génocide arménien.

L’auteur n’ hésite pas de faire des connexions à Charlie Hebdo, ce qui enrichit doublement le livre par l’enquête sur le journaliste assassiné mais aussi va enquêter aussi auprès d’autres journalistes travaillant dans divers journaux comme auprès de Berkin « qui travaille pour Ondört Muz, le journal qui a republié après les attentats les dessins de Charlie aujourd’hui poursuivi en justice pour ces dessins par ce même gouvernement […] ».

Ce livre est puissant et saisissant. On est ignare de la Turquie et de sa situation à la première page et cela se dévore d’une traite. Passionnant.

Une minute quarante-neuf secondes de Riss, Actes Sud, 2019

Riss est un des dessinateurs du groupe de Charlie Hebo qui a été blessé de façon importante suite à l’attentat.
Dans ce récit, Riss nous décrit aussi l’attentat mais qui est perçu d’une façon totalement autre que dans celui de Philippe Lançon. Cela nous montre la richesse des auteurs : chacun a vécu personnellement cet événement tragique différemment.
Comme chez Philippe Lançon, Riss évoque son passé. Nous nous rendons compte qu’il était souvent en contact avec la mort, sans s’en rendre compte.

Suite au massacre, il condamne les médias et revient sur le « après » à Charlie Hebdo, et des règlements de comptes qui se réglaient au sein du journal.

Riss comme Philippe Lançon est très loin de s’apitoyer sur lui-même et condamne la violence et questionne aussi sur le journalisme.

Livre très intéressant si on s’intéresse à la reconstruction de Charlie Hebdo après l’attentat.

Son éclat seul me reste de Natacha Wolinski, 2020

Très court récit d’une soixantaine de pages mais intense et fort.

Les paragraphes sont sans cesse espacés comme si l’écriture avait besoin de respirer tout le long.

Natacha Wolinski est la fille du dessinateur, mort à l’attentat de Charlie Hebdo. Elle est sous le choc et paraît totalement détachée du drame personnel qui l’atteint.

Elle nous apprend que ce père, si connu médiatiquement, était pour elle une véritable énigme, un inconnu. Son père ne lui parlait pas ou peu il dessinait. Maintenant qu’il est décédé elle reste face à ses  questions personnelles éternellement sans réponses.

Elle parle de l’absence, du manque. Très joli livre.

Ces cinq livres sont vraiment tous de qualité. Vraiment du très bon cru.

Liberté (Poésie et vérité 1942) Paul Eluard : Extrait

Sur mes cahiers d’écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable et sur la neige

J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues

Sur toutes les pages blanches

Pierre sang papier ou cendre

J’écris ton nom […]

Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Liberté

« Petit manuel pour une géographie de combat » : pour une étude spatiale du capitalisme

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Qu’on s’en revendique, qu’on s’y oppose ou qu’on fasse avec, le capitalisme fait partie de nos vies. On connaît son histoire, on essaie de comprendre, avec plus ou moins de bonheur, ses théories économiques… mais Renaud Duterme, enseignant en lycée, estime qu’on oublie trop souvent son versant géographique. Or, d’un point de vue historique, pas de capitalisme sans mondialisation… une mondialisation à son tour chamboulée par le capitalisme. Ce « Petit manuel pour une géographie de combat », de par son titre et la couleur rouge pétante de sa couverture, ne fait pas mystère de son ambition : faire réfléchir les géographes, et donner des armes (géographiques) aux militants anticapitalistes. Si la démarche est engagée, les faits sont les faits et l’argumentation est scientifique : au lecteur d’en tirer ses conclusions.

Histoire-géo… populaire

Partisan d’une « géographie populaire », en référence à l’histoire de même obédience défendue par Howard Zinn ou Gérard Noiriel, Duterme commence sa réflexion sous un prisme historique. Si la mondialisation qui voit le jour au XVe siècle n’est pas à proprement parler capitaliste, « c’est la distance et la maîtrise de relations spatiales […] qui va enrichir de nombreux acteurs ». L’autonomie des marchands et la création d’outils financiers résultent de cette distance géographique. Pour les puissances européennes, elle est aussi le moyen d’accéder à des ressources considérables et à un marché beaucoup plus étendu, autant pour exporter leurs surplus que pour produire des denrées destinées à la métropole. La conquête des Amériques constitue également une condition sine qua non à ce développement, que ça soit en raison de l’augmentation de la masse monétaire consécutive à la découverte de l’or sud-américain, ou de l’accès des industriels britanniques au marché états-unien. Si l’on ajoute à cela les implantations de colonies (de peuplement et d’exploitation), l’implantation du capitalisme auprès de peuples qui se portaient très bien sans (la destruction de l’industrie textile indienne) et toute une ribambelle de ruses pour l’étendre auprès des récalcitrants (les guerres de l’opium), on en conclut que « le capitalisme n’aurait pu devenir hégémonique sans une mise en réseau d’autres territoires géographiquement plus éloignés ».

Une arme « au service du capitalisme »

Le développement du capitalisme a donc nécessité une extension géographique, obtenue notamment grâce à un contrôle accru des voies maritimes (canaux de Panama et Suez), afin de répondre à l’un de ses nombreux paradoxes : baisser les coûts de production entraîne une limitation de l’écoulement de la production sur le marché intérieur. Or, le capitalisme ne peut pas stagner : d’où la nécessité d’aller s’enrichir ailleurs, ce qui permet au passage de stabiliser le système en métropole. Les époques changent, la logique reste et les méthodes s’affinent : Duterme souligne que la dette a été utilisée comme un formidable cheval de Troie pour pénétrer les économies du Sud, tandis que les multinationales ont globalement pris le relais des Etats, dans une démarche néocolonialiste, avec toujours les mêmes objectifs. Mais la Terre est un monde fini et en raison de « l’épuisement relatif de nouveaux marchés à conquérir », le capitalisme néolibéral a dû chercher d’autres moyens de faire des profits : les politiques antisociales et la privatisation des services publics obéissent à cette logique. Voilà pour les marchés intérieurs. Pour le reste du monde, il y a toujours le bon vieux moyen de s’étendre par la force au détriment des voisins.

Impacts territoriaux

Le capitalisme fonctionne selon une logique de concurrence, entre entreprises bien sûr, mais aussi entre territoires. Face à un capital mouvant, les territoires, fixes par définition, se retrouvent dans une position de subordination. La mise en place de tribunaux d’arbitrage contraignants et une tendance à l’externalisation judiciaire atténuent la capacité des territoires à s’opposer aux multinationales. Alors, il faut jouer le jeu et savoir se vendre : un jeu qui ne fait évidemment pas que des gagnants. Les métropoles hyper-connectées y gagnent, au détriment de leurs concurrentes, mais aussi de leur arrière-pays et de leur économie nationale. Cette « fracture territoriale », que Duterme emprunte à Christophe Guilluy, touche donc des régions agricoles et désindustrialisées qui peuvent alors se réfugier dans des mouvements identitaires, ou soutenir des projets de développement inutiles, voire franchement nocifs d’un point de vue écologique, mais porteurs économiquement. Cette fracture touche aussi certaines parties de la ville : au mieux les classes populaires sont rejetées en banlieue, au pire on assiste à une « disneylandisation » de la ville qui se fait au détriment de la vie de travailleurs étrangers, notamment dans les pays du Golfe.

Le paradoxe des frontières

Tandis que certains perdants de la mondialisation veulent limiter la casse en fermant leurs frontières (et parfois en se trompant de cibles), le capitalisme semble toujours plus s’affranchir de ces dernières. Ainsi des élites, dominant les sphères économique, politique et médiatique, dont le mode de vie déterritorialisé leur rend impossible la compréhension de la situation de leurs compatriotes laissés au bord de la route. Cette incompréhension nourrit la méfiance des classes dominées et s’accompagne d’une perte de confiance dans la politique, voire dans la démocratie, les grandes firmes semblant beaucoup plus en charge des grandes affaires de ce monde que les représentants élus. Le travail (entendre : les plus pauvres) et le capital (les plus riches) ne se trouvant plus sur le même territoire, littéralement, toute conscience et toute lutte de classe est anesthésiée : difficile de se battre contre l’ennemi lorsqu’il décampe…

Mais si les forces capitalistes se caractérisent par leur mobilité, elles ne sont pas totalement hors-sol pour autant. Duterme rappelle à juste titre que le capitalisme nécessite des infrastructures bien solides et engendre des externalités (négatives) bien tangibles. De plus, si la mobilité des défavorisés est moins aisée, elle existe bel et bien : le capitalisme est plus ou moins responsable d’une bonne partie des migrations au niveau mondial. Cette mobilité porte en elle nombre d’histoires tragiques et de scandales internationaux mais, derrière les discours de fermeté des pays « accueillant » cette immigration, se cache encore une source de profit : la surveillance des frontières est un business juteux… (on conseillera, sur ces derniers points, l’essai de Jean Ziegler, « Lesbos, la honte de l’Europe », Seuil, janvier 2020).

Monde fini, dommages infinis

Duterme achève son ouvrage sur l’urgence écologique. Dressant une rapide histoire fossile du capitalisme, il estime que les énergies fossiles (charbon, pétrole…) donnent au capitalisme « la possibilité de s’affranchir de nombreuses contraintes géographiques », tout en ne tenant pas compte des externalités écologiques : les zones de production étant éloignées des zones de consommation, leur impact est beaucoup moins ressenti par le consommateur, d’où une conscience écologique moindre. Ce dernier point peut sembler paradoxal, puisqu’on n’a jamais autant entendu parler d’écologie que ces dernières années : c’est oublier que le capitalisme se fait de plus en plus un devoir de laver plus vert que vert, et que le grand public ignore encore souvent « la face cachée de la transition énergétique et numérique » (pour paraphraser le sous-titre de l’excellent essai de Guillaume Pitron, « La guerre des métaux rares », réédité dans la collection Poche + des éditions Les Liens qui Libèrent en octobre 2019).

Au demeurant, il sera de plus en plus difficile de délocaliser des externalités qui concernent l’ensemble de la planète. Mais là encore, le réchauffement climatique pourrait faire des heureux, avec l’ouverture de nouvelles routes maritimes en Arctique et l’accès à des hydrocarbures auparavant inaccessibles, en plus des nouvelles niches (énergies renouvelables, marché de la sécurité, spéculation sur les catastrophes) que le capitalisme a déjà su développer : ne jamais négliger « la formidable capacité de résilience du capitalisme ».

Une arme au service d’une autre mondialisation ?

« Si l’effondrement de la civilisation capitaliste est plus que probable à (très) long terme, à court et à moyen terme, ses contradictions ne vont faire qu’exacerber les tensions et inégalités existantes » : bien connaître sa géographie pourrait donc permettre d’en atténuer les effets, mais aussi de nous aider à « savoir quelle mondialisation l’on veut ». Duterme avance quelques pistes, évoquant un modèle d’autogestion territoriale qui, rejetant tout repli sur soi, se baserait sur la résilience et la décentralisation. Une idée à creuser, comme tous les thèmes abordés dans cet ouvrage accessible et engagé, qui se veut plus comme une introduction et un appel à la réflexion que comme une somme exhaustive sur le sujet.

Petit manuel pour une géographie de combat, Renaud Duterme
La Découverte, janvier 2020, 208 pages,

Le Roi des rois, de Nicholas Ray : l’Évangile vu par la politique

En réalisant Le Roi des rois, un film biblique inspiré librement des Evangiles, Nicholas Ray étonne et propose une vision originale de l’histoire du Christ.

Les films bibliques comptent parmi les premiers genres de l’histoire cinématographique, et la période des années 50 et du début des années 60 est très riche en la matière. Cecil B DeMille a réalisé Samson et Dalila et Les Dix Commandements, puis le cinéma hollywoodien a produit, pêle-mêle : David et Bethsabée, Salomon et la Reine de Saba, ainsi que deux grands films sur les débuts de l’église : Barabbas et Quo Vadis. Quant au protagoniste de Ben-Hur, il croise plusieurs fois le chemin du Christ.
Dans un tel contexte, comment faire un film original sur le Christ, alors que tant ont déjà été tournés ? Le Roi des Rois se démarque cependant par deux partis pris originaux.

Question de point de vue
Tout d’abord, le film présente la vie du Christ, certes, mais Jésus en est, pratiquement, un personnage secondaire. En effet, le scénario choisit d’adopter le point de vue de personnages extérieurs. Nous allons donc suivre Barabbas, qui est ici un rebelle juif optant pour l’action violente contre l’occupant romain. Il va se présenter en opposition frontale au message du Christ : pour Barabbas, proclamer la force de l’amour de l’autre et du sacrifice ne peut pas suffire pour combattre Ponce Pilate et ses troupes. Il va cependant suivre le ministère de Jésus, profitant, par exemple, de l’entrée du Christ à Jérusalem pour monter une attaque contre les légions romaines.
L’autre personnage qui sera, au fil du film, un témoin du Christ s’appelle Lucius et est un officier de l’armée romaine, très proche de Pilate hiérarchiquement (même s’il semble loin de partager les opinions du procurateur). Il va rencontrer Jésus alors que celui-ci n’est encore qu’un enfant de Nazareth, et va accompagner indirectement les grands moments du ministère du Christ jusqu’à la passionnante scène du procès où Ponce Pilate (n’étant pas à un anachronisme près) demande à l’officier d’être l’avocat de la défense de Jésus.
Du coup, si le Christ est au centre de l’attention générale, il est relativement peu présent à l’écran. Et c’est plutôt une bonne idée, car l’acteur choisi pour tenir le rôle de Jésus ressemble beaucoup à une erreur de casting. Il s’agit de Jeffrey Hunter, acteur surtout connu pour avoir, cinq ans plus tôt, accompagné John Wayne dans La Prisonnière du désert (et qui incarnera également le premier capitaine de l’USS Enterprise dans le pilote de la série Star Trek, avant d’être remplacé par William Shatner). Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’acteur ne brille pas par sa vraisemblance dans ce rôle. Au point de se faire voler la vedette aussi bien par Robert Ryan dans le rôle de Jean-Baptiste que par l’excellent Rip Torn en Judas Iscariote.

Jésus et la politique
L’autre parti pris, c’est le choix de raconter l’histoire du Christ selon l’angle politique. Le film commence, non pas à par une scène de Nativité, mais par l’invasion de la Palestine par l’armée romaine et toutes les conséquences qui en découlent. Renversant ce qui est souvent la norme des adaptations de l’Evangile, dans ce film, Hérode ou Ponce Pilate sont de véritables personnages et pas seulement des fonctions dont se sert le scénario. Les spectateurs assistent aux conflits de pouvoir au sein de la Judée. C’est dans ce contexte que le Barabbas révolutionnaire prend toute sa place. C’est là aussi que le titre, Le Roi des rois, prend tout son sens.
Le Roi des rois met ainsi l’accent sur l’originalité du message du Christ. Dans un monde de violence et de course impitoyable pour obtenir plus de pouvoirs, Jésus apparaît comme un être à part, un marginal que l’on peut croire un peu fou de prôner un message d’amour au milieu d’un déferlement de haine. Cela n’en rend qu’encore plus prégnante la puissance de l’enseignement christique.

Un film de Nicholas Ray
A priori, le choix de Nicholas Ray pour réaliser une production sur le Christ peut paraître étonnant. Et pourtant, ce parti pris de faire du Christ un personnage incompris et marginal, qui tire justement sa force de cette marginalité par rapport aux normes de son temps, est assez typique du cinéma de Nicholas Ray. Le réalisateur des Amants de la nuit et de Johnny Guitar a peuplé ses films de marginaux, de personnages qui sont, volontairement ou non, en dehors des sociétés qu’ils habitent. Le Christ, tel qu’il le voit, ne fait finalement pas exception.
Parmi les choix de mise en scène, il est intéressant de noter l’absence de spectaculaire. Ainsi, dans une scène magnifique, les miracles se font par un jeu d’ombres de toute beauté. C’est l’ombre, aussi, à la fin du film, qui nous fait comprendre la grandeur du Christ. Ray n’emploie pas de grands effets mais parvient à accrocher son spectateur par un récit au rythme impeccable et plutôt original, malgré un sujet que l’on croirait connaître par cœur. Un exploit.

Le Roi des rois : bande annonce

Le Roi des rois : fiche technique

Titre original : King of the kings
Réalisateur : Nicholas Ray
Scénario : Philip Yordan, Ray Bradbury
Interprétation : Jeffrey Hunter (Jésus), Hurd Hatfield (Ponce Pilate), Ron Randell (Lucius), Siobhan McKenna (Mary), Harry Guardina (Barabbas), Rip Torn (Judas)…
Photographie : Manuel Berenguer, Milton Krasner, Franz Planer
Montage : Harold Kress, Renée Lichtig
Musique : Miklos Rozsa
Production : Samuel Bronston
Sociétés de production : Samuel Bronston Productions
Société de distribution : MGM
Genre : biblique
Durée : 168 minutes
Date de sortie en France : 2 février 1962

Etats-Unis – 1961

Uncut Gems, de Benny et Joshua Safdie : l’obscure clarté des opales

En 2017, les frangins Safdie nous avaient gratifié, avec Good Time, d’un superbe thriller urbain à forte connotation sociale. Trois ans plus tard, lâchant les bas-fonds de New-York pour le Diamond District,  ils rééditent le principe de la course poursuite appliquée cette fois-ci à un bijoutier aux abois. Uncut Gems,  avec un Adam Sandler meilleur que jamais en Juif fasciné par l’argent mais poursuivi par le mauvais oeil, est à voir sur Netflix.

Loser magnifique

Adam Sandler campe ici un de ces perdants magnifiques qu’on aime tant au cinéma comme nombre de personnages de Scorsese, Woody Allen ou encore des frères Coen (Le Dude). Avec ses dents de devant qu’on hésitera à qualifier du bonheur tant le bonhomme est malchanceux, ses lunettes qui tombent tout le temps et la mouise qui lui colle à la peau, Howard Ratner est un bijoutier juif volubile, très porté sur l’argent et accessoirement le sexe. En amour comme en affaire, le type est un joueur irréductible. Au début du film, deux types viennent lui rappeler qu’il a une  dette de  quelques dizaines de milliers de dollars auprès de son propre beau-frère. Mais à peine reçoit-il la somme qui lui permettrait de se refaire qu’il la remet aussitôt en jeu dans un pari à dix contre un. Incoercible dans ses pulsions et résolument optimiste, Howard doit faire affaire avec le basketteur Kevin Garnett, ici dans son propre rôle.  Le grand sportif, dans les deux sens du terme, est en quelque sorte l’alter ego inversé du bijoutier (Ratner/Garnett deux noms très proches). Il  incarne lui aussi la réussite à l’américaine mais sous la forme du travail, de l’honnêteté et de l’abnégation. Kevin Garnett, la légende qui réussit tout ce qu’elle entreprend, Ratner le loser qui échoue à chacune de ses entreprises.

Loi de Murphy

Les emmerdes, c’est bien connu, ça vole en escadrille. Howard, endetté jusqu’au cou,  en instance de divorce, traqué par les hommes de main de son beau-frère et à qui on suspecte un cancer du colon ne dirait pas le contraire. Et c’est un des aspects les plus drôles d’un film qui, mine de rien, interroge à la marge les clichés parmi les plus éculés sur l’identité juive. A commencer par les questions de la culpabilité et du rachat. La scène centrale de la fête familiale où sont énumérées les plaies subies par le « peuple élu » – la peste, les furoncles, les grenouilles…, répond en écho au sort qui semble s’acharner sur ce pauvre Howard. Les frères Safdie peignent ainsi,  non sans une tendre ironie, eux qui sont issus de ce milieu,  le portrait stéréotypé du Juif. Celui du type fautif, malchanceux, que l’obstination à vouloir se racheter entraîne dans de nouvelles difficultés. Illustrant par l’absurde la loi de Murphy selon laquelle les choses tourneront mal s’il est possible que ce soit le cas, Howie finira successivement à poil dans un coffre, en costume dans une fontaine du centre ville, enfermé dans son propre magasin et cocufié par sa maîtresse. Un personnage tragi-comique à l’image d’un film qui oscille en permanence entre deux tons, ceux du thriller et de la comédie.

Film multi-facettes

Les tribulations d’Howard dans la 47ème rue sont autant d’invitations à réfléchir en termes de lumière et de regard. Ainsi cette scène où Howard caché dans l’ombre, observe sa maîtresse qui le croit ailleurs, ou de ce cabinet de joaillerie très théâtral, dont les cloisons sont en verre, stoppant la mobilité des personnes mais laissant passer leurs regards. Mais c’est surtout du point de vue de la photographie que le film épate. On le doit au remarquable travail du chef op Darius Khondji sur les scènes d’intérieur d’abord, telle cette boite de nuit en lumière noire ou plus globalement sur les ambiances nocturnes si appréciées des frères Safdie.

Brillant de mille éclats comme l’opale tant convoitée, Uncut Gems s’apparente à une sorte de labyrinthe, un organisme vivant que notre œil inspecte, une œuvre non sans défauts mais complexe où la noirceur côtoie le sublime.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Réalisation : Joshua et Ben Safdie
  • Scénario : Ronald Bronstein, Joshua Safdie et Ben Safdie
  • Décors : Sam Lisenco
  • Direction artistique : Eric Dean
  • Costumes : Miyako Bellizzi
  • Musique : Oneohtrix Point Never
  • Photographie: Darius Khondji
  • Producteurs : Sebastian Bear-McClard, Oscar Boyson et Scott Rudin
  • Sociétés de production : A24 Films, IAC et Elara Pictures
  • Sociétés de distribution : Netflix, A24 5États-Unis)
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Langue originale : anglais
  • Genre : thriller
  • Dates de sortie : Etats-Unis : 30 août 2019 
    • Mondial : 31 janvier 2020 sur Netflix

 

 

 

 

 

 

 

 

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Les interprètes du mal au cinéma : le Top 10 de la rédaction

De par leur rôle ou leur charisme naturel, certaines actrices et certains acteurs ont vu leur aura ténébreuse s’écrire sur les planches de cinéma. Incarnant parfaitement l’idée de mal à l’écran, soit par le biais d’une folie, du machiavélisme de leur personnage, ou d’une violence soudaine, Anthony Hopkins, Gary Oldman et bien d’autres ont marqué le cinéma de leur présence.

Anthony Hopkins

Qui n’a pas tremblé devant Le Silence des agneaux ? Trembler est une chose, être fasciné en est une autre. On apprend avec ce film, que ça n’est pas incompatible, même si c’est dérangeant. Car on voit le Dr Hannibal Lecter à travers les yeux de Clarice et cela engage toute une démarche face à ce personnage monstrueux dont on cherche cependant à percer les mystères. Non seulement à travers les yeux de Clarice donc mais aussi le corps et la voix d’Anthony Hopkins : en termes d’incarnation du mal au cinéma, sa prestation se pose là. On se souviendra longtemps de nombre de ses mimiques, mais aussi de l’ironie par laquelle il fait parfois passer son personnage, comme avec cette fameuse dégustation d’un foie « avec un délicieux chianti ». Beaucoup de choses également passent par ce regard bleu intense, un vrai regard de psychopathe qui nous hante longtemps car c’est un regard clinique, froid qui fait basculer Hopkins du côté des interprètes glaçants et marquants du mal au cinéma.

Chloé Margueritte

Jack Nicholson

Jack Nicholson, par son rôle d’écrivain en panne d’inspiration et basculant dans une folie meurtrière, a transformé Shining en une icône de l’horreur. Kubrick excelle dans la réalisation en distillant l’angoisse tout au long du film, à travers la dégradation de la santé mentale de Jack qui laisse peu à peu la place à la folie. Quelques années plus tard en 1989, l’acteur reviendra à l’écran dans Batman pour illustrer le mal insolent et rieur à travers le personnage du Joker, mettant Gotham City en danger. Encore une fois, la représentation de la folie est traitée de façon incroyable par J. Nicholson, qui nous plonge dans la personnalité diabolique du Joker grâce à ses expressions faciales terrifiantes. Il revient ensuite aux côtés de Michelle Pfeiffer en 1994 avec Wolf de Mike Nichols, qui dans son approche semble être un hommage aux films classiques de loup-garou. Malgré quelques ratés, on apprécie la progression de « la bête » dans son personnage étrange, félin et charismatique. Dans un autre registre moins mystique, on pense également à Franck Costello dans Les infiltrés de Scorcese, où lui et son gang règnent en semant la terreur sur les bas quartiers de Boston. Peu importe le type de rôle, Jack Nicholson reste juste dans son interprétation du mal.

Fred Jadeau

Gary Oldman

Difficile de résumer en quelques lignes l’intérêt de placer Gary Oldman dans cette liste. Retenons tout de même qu’avant d’être reconnu comme le gentil parrain de Harry Potter, pour beaucoup d’enfants des années 90, il était le visage du mal, à égalité avec Anthony Hopkins. Le choix était donc logique de lui offrir le rôle de Mason Verger, adversaire pervers du célèbre cannibale.
Fort heureusement, l’Anglais n’a pas attendu l’ego surdimensionné et la main lourde de Ridley Scott pour se forger un solide carrière de « docteur ès salopard ». Avant Hannibal, il y fut Lee Harvey Oswald, pour JFK d’Oliver Stone. Déjà, il démontre un talent certains pour troubler le spectateur par sa simple présence. Puis vient la consécration avec la relecture romantique de Dracula de Coppola, où il imprime durablement son physique sur un rôle que l’on pensait figé. Il revient en proxénète dans True Romance de Tony Scott, s’amuse chez Besson dans Leon et Le cinquième élément, joue au terroriste dans Air Force One… S’il délaisse par la suite les rôles de méchants (y revenant occasionnellement comme dans Hitman & Bodyguard), le Oldman des années 90 continue de marquer les esprits par ce mélange étrange de distinction british et de violence.
Improbable, les méchants composés par Gary Oldman le sont toujours, mais quelque soit le rôle, l’Anglais semble toujours trouver une raison de s’amuser, et de nous faire rire par la même occasion. Et c’est peut être ça le plus troublant…

Vincent B.

James Earl Jones

Qu’est-ce qui fait un bon méchant de cinéma ? Certains diront la démarche, d’autres le look et quelques indécis finiront par dire les desseins. Des éléments qui ne font pas vraiment les affaires de notre joyeux larron car s’il personnifie avec brio la figure du mal, James Earl Jones l’a souvent voire exclusivement fait tapi dans l’ombre. Et pour cause ? Difficile de voir dans sa démarche joviale et son étonnante bonhomie, un acteur prompt à effrayer. L’astuce, aura été de profiter de ce qui a rendu dès lors cet acteur célèbre : sa voix. Caverneuse, chaude et en même temps inquiétante, l’élocution si singulière de l’américain a vite fait de l’imposer en véritable joker du cinéma de divertissement US puisque il aura ainsi donné à Dark Vador, alias le meilleur méchant de l’histoire, sa marque de fabrique inimitable. La preuve que parfois, parler est suffisant pour personnifier le mal, le vrai.

Antoine Delassus

Hugo Weaving

Il y a les comédiens de premiers plans, les seconds couteaux efficaces… et ceux dont l’aura maléfique s’imprime sur l’image avec un naturel saisissant. L’Australien Hugo Weaving appartient à cette dernière catégorie. Paradoxalement, les rôles de méchants ne composent qu’une infime partie de la carrière très éclectique d’un acteur aux multiples facettes (voix d’un chien dans Babe, drag queen flamboyante dans Priscilla folle du désert etc). Mais une figure reste à jamais gravée dans l’histoire du cinéma : l’Agent Smith, increvable adversaire de Néo dans la trilogie Matrix des Wachowski. Costume noir, cravate noir, lunettes noires… Alors que les Men in Black de Sonnenfeld déferlaient sur le monde avec leur dégaine de fonctionnaire cool, Smith devient leur antithèse sinistre. Mais réduire cet agent à une simple récurrence du « governement men » prisé par les complotistes serait réducteur.

Tout l’art de Weaving est d’aller chercher le grotesque au fond des personnages. Smith est trop guindé, trop mielleux. Sourire en coin exagéré et mouvements précis mais maniérés, face au « monomythe » Néo, il bouffe littéralement l’écran, amenant dans la réflexion philosophico-geek une touche de comique bienvenu. Mais c’est surtout cette voix exagérément suave qui fait sa force et permet à l’acteur d’exprimer l’élégance du mal, même sous trois tonnes de prothèse. Tout un art qu’Hollywood s’arrache encore, lui offrant les rôles de Megatron dans Transformers, Red Skull dans Captain America, avant de retrouver les Wachowski pour une interprétation du mal sous toutes ses formes dans Cloud Atlas. Cerise sur le gâteau : une caricature hilarante de l’infirmière emblématique de Vol au dessus d’un nid de coucou. Un acteur qui admet ne pas prendre tout cela très au sérieux, mais dont le plaisir de jeu est incroyablement communicatif.

Vincent B.

Kathy Bates

Être sur son lit, sans pouvoir bouger, et entièrement à la merci d’une soignante sadique et violente, voilà de quoi susciter bien des angoisses. Surtout lorsque l’on voit arriver Kathy Bates. Dans le film de Rob Reiner, adapté d’un roman de Stephen King, l’actrice incarne Annie Wilkes, fan absolue du personnage romanesque de Misery. Et lorsque la providence lui met entre les mains l’auteur qui a créé ce personnage et qui a surtout décidé de le faire mourir, elle en profite pour lui donner son point de vue, d’une façon toute personnelle. Kathy Bates sait merveilleusement bien jouer cette instabilité qui fait de son personnage un être imprévisible que l’on sait, instinctivement, être capable du pire. Et c’est bien le pire qui arrive : tous les spectateurs, en y repensant, ont la cheville qui souffre… Ce rôle, où elle parvient magistralement à faire naître la terreur, permettra à Kathy Bates d’avoir un Golden Globe et un Oscar.

Hervé Aubert 

Anthony Perkins

Anthony Perkins fait partie de ces acteurs ayant marqué l’histoire du cinéma avec un seul et unique rôle : Norman Bates, le maître d’hôtel schizophrène de Psychose. Le film lui-même, réalisé par Hitchcock et sorti en 1960, amorça un tournant dans le cinéma d’épouvante et s’ancra immédiatement dans la culture populaire (à travers la célébrissime scène de la douche, entre autres). Mais c’est bien Anthony Perkins qui terrorisa les foules, avec sa silhouette longiligne et vulnérable, son visage de jeune premier illuminé d’un sourire terrifiant, son regard malsain et sa gaucherie d’autant plus dérangeante qu’elle exprime par les gestes les limbes psychologiques dans lesquels son esprit semble se perdre. L’interprétation de Perkins fut si réussie qu’elle fit à la fois sa renommée et scella sa carrière d’acteur, l’emprisonnant dans ce rôle de Norman Bates qu’il reprendra dans les – très discutables – suites de Psychose, mais qui ne lui permettra jamais de s’épanouir dans d’autres rôles, et encore moins dans d’autres genres cinématographiques. Les personnages les plus mémorables du cinéma sont souvent ceux pour lesquels leurs interprètes se sont donnés corps et âme ; mais dans certains cas, un tel investissement peut se révéler fatal. Quoi qu’il en soit, Anthony Perkins demeure aujourd’hui encore l’un des visages les plus connus de l’histoire du cinéma pour ce rôle aussi brillant que terrifiant, tatoué par l’encre de certaines répliques tout aussi cultes : « We all go a little mad sometimes », prononcée en toute tranquillité.

Jules Chambry

Marlene Dietrich

Quand on entend le nom de Marlene Dietrich, c’est à la femme fatale des grands classiques hollywoodiens que l’on pense immédiatement. Et qui dit femme fatale, dit forcément manipulation, mensonges, séduction intéressée, charmes et autres sorcelleries que peu d’actrices ont aussi bien lancés que Marlene. Mais si elle n’a joué pratiquement que cela (pour ses films les plus connus), elle a su adapter son personnage à tous les genres dans lesquels elle a évolué : le policier avec Témoin à charge, le drame expressionniste avec L’Ange bleu, le western avec Femme ou Démon, la comédie avec La Scandaleuse de Berlin, ou encore le film noir avec Le Grand Alibi. Ayant tourné avec les plus grands, de Hitchcock à Wilder en passant par Orson Welles, Kramer, Fritz Lang, Borzage, Lubitsch, Raoul Walsh, et même dans le cinéma français de René Clair, Marlene Dietrich doit surtout la plupart de ses grands rôles à Josef von Sternberg, avec L’Impératrice rouge ou encore Shanghai Express. Sa voix grave, ses joues creuses, ses pommettes saillantes et son regard de féline ont fait d’elle une égérie de Hollywood des années 30 à 50. Nombre d’hommes sont tombés entre ses griffes, nombre de femmes ont voulu s’en débarrasser, mais Marlene Dietrich a toujours fait figure de femme forte, intelligente, dont les atouts physiques n’étaient pas une fin en soi – elle n’était pas spécialement « belle », par rapport aux grandes actrices de l’époque – du moment que son incroyable charisme volait la caméra à tous les autres. Pas besoin de monstre, de sang ou de psychopathes pour représenter le Mal au cinéma : Marlene Dietrich a corrompu le monde du septième art de son talent venimeux, et ne cessera jamais de fasciner.

Jules Chambry

Sharon Stone

Un sourire magnétique, un pic à glace, une scène culte et un impact encore plus conséquent dans la pop culture qu’au box office, avec plus de 350 millions de dollars de recettes. Basic instinct, réalisé par Paul Verhoeven, en 1992, défraie la chronique, bouleverse quelques esprits et déchire les voiles pudiques d’une large partie du spectre scénaristique. Sharon Stone incarne Catherine Tramell, qui est romancière et soupçonnée du meurtre de son amant, assassiné sur le modus operandi d’une de ses œuvres. Nick Curran, interprété par Michael Douglas est son alter ego, l’inspecteur menant une enquête dont plus grand monde ne se rappelle aujourd’hui. Magnétique, la blonde attire les regards et en joue avec machiavélisme. Voici une femme castratrice vers laquelle les désirs plongent malgré eux. Car les instincts primaires du titre original ont pris plus qu’un visage, ils se sont matérialisés dans ce qu’une actrice lui a donné pour l’éternité. Sharon Stone crève l’écran et ce rôle reste marqué par une ambiguïté similaire au yoyo dramatique avec lequel jouait le script. L’actrice a t-elle été manipulée pour aller aussi loin dans ce rôle et lors de cette scène d’interrogatoire où elle a dévoilé son intimité? Joue-t-elle de la légende ? Pour le meilleur et pour le pire, elle ne perdra jamais tout à fait le voile jeté sur elle et sa filmographie depuis ce film plus mineur qu’il n’y paraissait.

Romaric Jouan

Mads Mikkelsen

Avec son regard de glace et sa stature imposante, Mads Mikkelsen représente avec magnétisme, une violence nocturne, celle qui tapisse l’esprit de l’homme et qui surgit comme un chat sans qu’on s’y attende afin de faire joncher le sang de ses victimes sur l’écran de cinéma. Son physique bâti dans le marbre fait office de création divine, vengeresse et mortifère dans une oeuvre comme Le Guerrier Silencieux. C’est presque une évidence de l’avoir vu travailler avec Nicolas Winding Refn tant l’acteur, de par son physique et ses interprétations, s’associe très bien avec le cinéma du réalisateur danois. Dans Pusher 2, sa violence est proportionnelle à ses doutes existentiels. Mais ce n’est pas tout, et même s’il joue un grand rôle de faux coupable ou de vraie victime dans La Chasse, sa classe et son charisme font de lui un méchant de haut vol dans le James Bond, Casino Royale. Cependant, il est impossible de mentionner la carrière de Mads Mikkelsen et sa soif de violence dans les rôles qu’il incarne, sans parler de son rôle d’Hannibal Lecter dans la série éponyme Hannibal. Durant 3 saisons, il aura usé de tout son talent pour jouer l’un des méchants (cannibales) les plus impressionnants de ces dernières années. D’une aisance sans nom, d’une élégance naturelle, d’une classe bourgeoise et d’une diction minutieuse, il manipule tout son monde, pour alors matérialiser ses sauvages pulsions et dévoiler le mal qui se dissimule sous ce costume taillé sur mesure. Le gore lui sied à merveille.

Sébastien Guilhermet

 

Histoire d’un regard de Mariana Otero : le miroir de la photographie

Que cela soit dans son montage adroit, ou par cette voix off pudique et ludique que l’on suit avec douceur, Histoire d’un regard de Mariana Otero est un grand film sur le monde et sa folie, une oeuvre dont l’étude arrive à rendre vivante la forme graphique de l’art photographique.

Mariana Otero reçoit un colis. Dans ce paquet, se trouve la biographie de Gilles Caron, grand reporter de guerre disparu au Cambodge en 1970. De là commence alors une introspection, une interrogation curieuse et passionnée à propos d’un passé et d’une carrière protéiforme. Mais c’est surtout le début d’une investigation. En rassemblant autour d’elle les milliers de clichés pris par le photographe, elle nous narre un récit émouvant sur la naissance d’un regard et la matérialisation d’une vocation. Le documentaire fabriqué par Mariana Otero n’est pas un simple roman photo ayant pour objectif de rendre hommage à Gilles Caron et son immense talent à photographier le monde.

Histoire d’un regard est plus complexe, plus vertigineux et méticuleux dans son approche, sans forcément être exhaustif. Devant nous, Mariana Otero étudie le protocole de Gilles Caron pour trouver la bonne photo, sa capacité à se mettre au bon endroit, et reconstruit peu à peu la linéarité des Polaroïds pour déceler la vie et le cheminement qui se cachent derrière l’instantané. Comme si une mosaïque de photos devenait les synapses d’une pensée et se muait en représentation mémorielle d’un homme et sa fascination exacerbée pour l’humain, loin de l’approche moderniste et cynique made in Instragram qui sévit de nos jours. Derrière chaque photo, chaque instant pris par le biais d’un objectif, de son objectif, se cachent une histoire et une interprétation. Il y a presque du Chris Marker dans Histoire d’un regard.

Dès les premières minutes du documentaire, l’une des filles de Gilles Caron nous explique que personne ne sait comment est disparu son père. C’est un mystère, un livre qui s’est achevé sans son dernier chapitre, un trou béant dans le scénario de la vie de ce photographe qui n’avait pas peur de se frotter au pire de l’humanité pour en faire parfois resurgir le peu qu’il en reste. Au fil de l’étude, qui suit les traces d’une enquête détaillée et mûrement documentée, dans laquelle on se croirait presque dans un film de David Fincher version Zodiac et Millenium, Histoire d’un regard dévoile son ampleur. Nous l’avons déjà dit : Histoire d’un regard n’est pas qu’une unique galerie de photos qu’on pourrait observer et scruter comme si nous étions dans un musée.

Mariana Otero se sert de ce focus pour nous questionner sur notre regard, notre émotion en tant que spectateur et sur notre position par rapport à l’actualité et l’état d’un monde qui ne cesse de répéter ses atrocités. De guerre en conflits, Gilles Caron a photographié les plus beaux instants de révoltes, quitte à en faire des étendards d’un mouvement, mais aussi a pris sur pellicule les pires atrocités que l’humain ait pu connaitre (la famine au Biafra). C’est alors que le documentaire met en exergue que le photographe fait malheureusement (ou heureusement) partie intégrante du décor, autant dénonciateur que « complice ».

Cependant, et c’est la grande force de Mariana Otero, au lieu de construire son documentaire comme une hagiographie péremptoire et acquise à son sujet, elle ne cesse d’étudier avec respect, d’analyser avec humilité, de recontextualiser l’importance de la photo, de comprendre la beauté de l’existence d’une telle carrière, de saisir les nuances d’une mémoire dont les seuls souvenirs se trouvent sur pellicule. C’est une sorte de biopic, sans en être un, qui retranscrit les moments d’une vie par le biais des meurtrissures ou des sourires du monde. 

Bande annonce – Histoire d’un regard

Synopsis : Gilles Caron, alors qu’il est au sommet d’une carrière de photojournaliste fulgurante, disparaît brutalement au Cambodge en 1970. Il a tout juste 30 ans. En l’espace de 6 ans, il a été l’un des témoins majeurs de son époque, couvrant pour les plus grands magazines la guerre des Six Jours, mai 68, le conflit nord-irlandais ou encore la guerre du Vietnam. Lorsque la réalisatrice Mariana Otero découvre le travail de Gilles Caron, une photographie attire son attention qui fait écho avec sa propre histoire, la disparition d’un être cher qui ne laisse derrière lui que des images à déchiffrer. Elle se plonge alors dans les 100 000 clichés du photoreporter pour lui redonner une présence et raconter l’histoire de son regard si singulier.

Fiche Technique – Histoire d’un regard

Réalisateur : Mariana Otero
Scénario : Mariana Otero
Montage : Agnès Bruckert
Sociétés de distribution : Diaphana Distribution
Durée : 1h 33 minutes
Genre: Documentaire
Date de sortie :  29 janvier 2020

 

Note des lecteurs3 Notes
4.5

Evil Boy vient hanter un couple, en DVD chez Rimini Editions

Les films d’horreur mettant en scène un enfant plus ou moins maléfique, ce n’est pas nouveau. Du coup, il devient compliqué de trouver un angle original pour aborder un tel sujet. La réalisatrice russe Olga Gorodetskaya nous propose avec Evil Boy une approche qui, si elle n’évite pas toujours les effets déjà vus, est intéressante à plus d’un titre.

Igor et Marina (Polina en VO) traversent la douleur d’avoir un enfant porté disparu. Leur fils unique, le petit Damien (Vanya en VO, diminutif d’Ivan) est porté disparu depuis trois ans maintenant.

Cette douleur sera expressément au centre du film. C’est la dépression née de cette situation qui va pousser les deux époux à aller dans un orphelinat pourtant bien glauque (comme il se doit pour un orphelinat de film d’horreur). C’est elle aussi qui va inciter Marina à se rapprocher de cet enfant sauvage découvert à côté du cadavre de son précédent père adoptif, le gardien de l’orphelinat, qui vient juste de se suicider…

Cette douleur restera le motif principal de Evil Boy. Avant tout, dans ce film, nous avons le portrait de deux parents qui cherchent à combler un vide. La disparition est, par certains aspects, pire que la mort, puisqu’elle laisse les personnages dans l’incertitude, avec des questions sans réponses. C’est cette situation qui pousse les personnages, Marina en particulier, puis Igor au fil du film, à agir d’une façon que l’on pourrait juger irrationnelle en adoptant un enfant sauvage inconnu qui semble surgir de nulle part. Au fur et à mesure du film, on prendra mieux conscience de l’importance de ce thème (mais nous n’en dirons pas plus ici, pour ne rien divulgâcher).

Partant de ce principe plutôt intelligent, le film va se dérouler en empruntant, parfois, des chemins balisés mais aussi en proposant suffisamment d’éléments nouveaux pour rendre l’histoire intéressante et peu prévisible. La réalisation est solide et nous propose, de surcroît, une belle confrontation entre la sauvagerie et la civilisation, un duel qui, discrètement, se joue aussi entre la campagne et la ville, l’ancien (représenté par cet orphelinat tenu par des bonnes sœurs) et le moderne.

Pour donner une idée de ce que cela donne, il suffit de regarder le motif de l’arbre. Au début, les arbres sont partout, autour de l’orphelinat comme de la datcha qu’occupent Marina et Igor. Ces arbres représentent le monde sauvage, la bestialité qui anime le garçon. Puis, le couple quitte sa datcha à la campagne pour aller vivre à Moscou, les arbres disparaissent, et l’enfant paraît, au film du temps, plus « civilisé », mieux éduqué. Seulement, un arbre décoratif accroché au mur du salon rappelle que ce n’est qu’une apparence, que le mal n’est jamais loin. Et c’est en forêt que la violence reprend.

Côté réalisation, la cinéaste, à coups d’amples mouvements de caméra, parvient, quand il le faut, à nous donner quelques images choc, mais mise surtout sur le drame humain que traversent les personnages, sur leurs doutes et leurs remises en question. Les effets chocs sont relativement peu nombreux, et c’est plutôt une bonne idée. Cela permet au spectateur de se concentrer sur l’essentiel.

Hélas, les compléments de programme sont trop peu nombreux également. Nous avons droit à une simple bande annonce, là où, par exemple, nous aurions pu imaginer un bonus sur le cinéma d’horreur russe (bien vivant, mais quasiment inconnu dans nos contrées).

Caractéristiques technique du film Evil Boy en DVD

Durée : 87 minutes
Langues : russe et français stéréo ou 5.1
Sous-titres français
Complément de programme : Bande annonce

Evil Boy : bande annonce

Apprendre à ouvrir les yeux : les enjeux de la représentation des violences sexuelles au cinéma

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Comment organiser un cycle sur le mal sans questionner la représentation des violences, et plus spécialement des violences à caractère sexuel telles que le viol ou encore la pédophilie ? A travers quatre films marquants mettant en scène ces types de violence, Irréversible de Gaspar Noé, Elle de Paul Verhoeven, Les Chatouilles d’Andréa Bescond et Grâce à Dieu de François Ozon, revenons ensemble sur les divers enjeux de la représentation du viol et de la pédophilie au cinéma.

Une inévitable confrontation

Un cinéma qui met en scène les violences sexuelles, c’est l’affront en grand format de cette même violence. Parfois le spectateur, à l’instar des victimes que l’on nous représente à l’écran, se retrouve lui-même pris dans un état de passivité et d’impuissance insoutenables, comme c’est le cas face à la fameuse scène de viol d’Irréversible, longue de neuf minutes. Noé n’épargne pas son spectateur, loin de là : il l’enferme, le fait captif comme c’est sur l’écran le cas d’Alex, et du même coup triste témoin d’une triste réalité. Il ne s’agit pourtant pas simplement d’une contemplation passive, anodine voire malsaine mais bel et bien d’une douloureuse confrontation au mal, à ses figures, que ce soit celle de l’agresseur ou de la victime, ce que symbolise la position de la caméra qui nous donne à ce moment-là ces deux visages à voir. Elle leur fait face, elle nous confronte. Parce qu’être spectateur, ce n’est pas être purement passif, que ce soit au cinéma ou plus largement dans la vie quotidienne : c’est aussi se faire le réceptacle d’une mémoire, à l’image de la société dans laquelle on vit, telle qu’elle existe et doit être perçue. C’est aussi accepter, parfois contre son gré, de jouer un rôle ; parce que si le mal se passe dans notre dos et qu’il n’y a pas de témoin de toutes ces violences, qui pour les raconter et montrer qu’elles existent bel et bien ? Sans s’attarder sur la valeur du récit de l’agresseur, qu’en est-il de celui des victimes ? Tout dépend du traitement que recevra leur parole, et c’est là le prolongement d’une triste réalité : c’est une parole qui est souvent peu prise au sérieux, qui n’a ni le poids qu’elle mérite, ni le retentissement qu’elle devrait avoir, comme le présentait très bien Adèle Haenel sur Mediapart au moment de ses révélations sur les agissements de Christophe Ruggia, des victimes dont les témoignages sont trop souvent « broy[és] ». Alors cette confrontation a beau être douloureuse, elle est indispensable pour nous faire ouvrir les yeux sur la réalité qu’elle représente, parce qu’il est effectivement question de représentation. N’oublions pas que la fiction ne s’invente pas seulement, mais qu’elle puise aussi dans une matière réelle et préhensible pour qui accepte de s’en saisir.

La réalité, une source intarissable pour la création

Qu’il s’agisse de Grâce à Dieu d’Ozon ou de Les Chatouilles d’Andréa Bescond, tous deux puisent la matière de leur récit dans le réel. En effet, rappelons-le, Grâce à Dieu met au jour l’affaire Bernard Preynat, ancien prêtre récemment condamné pour attouchements sur mineurs, dont le verdict du procès retentissant a été prononcé il y a quelques jours. Dans Les Chatouilles, la co-réalisatrice Andréa Bescond nous narre sa propre histoire puisqu’elle a elle-même été victime d’inceste durant son enfance. S’il fallait dégager au moins un intérêt à ces deux films, lequel serait-il ? Ce serait sans doute l’importance de briser le silence ; tous les silences sont lourds de sens, et l’on ne peut accepter que tous restent si religieux.

Grâce à Dieu illustre ce que nous présentions plus haut, à savoir l’importance des témoins. Les agissements du prêtre, que ce soit dans le film ou dans la réalité, étaient connus de beaucoup. Mais savoir les choses en est une, les relater en est une autre. Comment, à partir des outils qui sont à notre disposition, faire en sorte de créer une parole qui sera entendue, ou se faire les relais de cette parole, et par là-même donner une visibilité aux actes auxquels on fait référence ? Sur ces questions, le cinéma est, au XXIème siècle peut-être plus que jamais, un moyen de véhiculer toutes ces réalités, et pour le coup de nous les mettre sous les yeux.

Quelle vertu pour ce type de représentations ?

Quel intérêt alors pour nous, spectateurs, de nous infliger de tels visionnages ? Réfléchissons avec Descartes, qui s’interroge dans son traité des Passions de l’âme sur les moyens dont l’âme dispose pour retrouver sa volonté, lors même qu’elle est inévitablement affectée, par le corps, ce que Descartes nomme les “passions”. L’âme peut cependant retrouver son activité face aux passions en en disposant, c’est-à-dire en se les re-présentant. Descartes ne parle bien évidemment pas à son époque du cinéma mais prend bien plutôt l’exemple des passions qui sont représentées “dans un livre” ou “sur un théâtre” [Descartes, Les Passions de l’âme, art. 147], ce que nous rapprochons ici de la représentation mise en place au cinéma. Se re-présenter les passions, c’est d’une certaine manière les objectiver, plus que si nous étions sous leur emprise ; c’est les mettre à distance et ainsi s’en désolidariser. Non pas qu’elles ne puissent plus nous toucher, mais elles s’éloignent de nous, en ce sens où elles ne nous touchent pas personnellement, c’est-à-dire que nous ne les subissons pas. Ainsi, par la représentation, le spectateur accède à une position précieuse, celle d’intellectualiser ce qui se passe sous ses yeux. Dans le cadre de l’article que nous nous proposons de mener ici, cette position privilégiée prend place dans un cadre particulier, celui des violences sexuelles. En tant que spectateurs, nous sommes aussi là pour réaliser ce qui se passe, ce que Michèle, héroïne de Elle, ne fait pas. La prise de conscience réussit à s’opérer du fait de cette mise à distance. Ces drames observés, parce qu’ils ne sont pas vécus en première personne au moment du visionnage, permettent de se rendre compte de leur réalité, de leur actualité même au vu des faits qu’ils présentent. Le geste même de la représentation, du fait d’une sorte de mise à distance, différente mais qui existe, permet une prise de conscience et peut agir, si ce n’est comme un remède, au moins comme un soulagement. C’est dans la démarche même d’Andréa Bescond de proposer une adaptation de sa propre histoire, d’abord au théâtre puis au cinéma, qu’elle organise sa thérapie. Ces moments de cinéma ne sont jamais complètement déconnectés du réel : ils peuvent être mis en résonance avec l’actualité, soit qu’ils s’en nourrissent directement, soit qu’ils y touchent indirectement.

Pour quel résultat ?

Le MagduCiné publiait il y a quelques jours un article intitulé “Représenter les figures du mal quand les monstres n’existent pas ?” et son sujet peut ici être repris par un biais un peu différent. Le cinéma est un art visuel : alors dis-nous, cinéma, à quoi ressemble le mal et quel visage a-t-il ? Que nous apprend Elle, réalisé par Paul Verhoeven, si ce n’est que le mal n’a pas un visage un et reconnaissable ? Que nous apprend-il sinon que le mal peut venir de partout, même et surtout de là où l’on ne l’aurait jamais soupçonné ?

Le mal s’insinue partout, et apparaît alors évidemment à des endroits où l’on ne se serait pas attendu à le voir, dans la sphère religieuse par exemple, la sphère familiale, et ce tout autant, si ce n’est plus, qu’il provient du dehors et de l’inconnu.  Tout environnement est susceptible d’abriter ces types de violences ; sûrement parce que tout microcosme est finalement à l’image du macrocosme global dans lequel il s’inscrit, et c’est ô combien important de le rappeler.

La question à se poser maintenant est la suivante : que faisons-nous ensuite de ces moments particuliers de cinéma ? Parce qu’il y est affaire de représentations, de mise en scène, peut-être tendons-nous trop à oublier, à réduire le message à ce moment spécifique dans lequel il s’inscrit. Seulement, la force de chaque parole, de chaque message vaut parce qu’elle est beaucoup plus vaste, et touche à des réalités qui, elles, sont de l’ordre de chaque instant. Parce que ces films lèvent le voile qui trop souvent nous empêche de voir ce qui est là, tout près, trop près, si évident et qui pourtant se dérobe si facilement. Mais il est de notre devoir de nous rappeler, au quotidien, et d’être courageux nous aussi, en osant cette fois-ci nous confronter à la pleine réalité des choses, dans tout ce qu’elles ont de bon et de moins bon. Parce qu’on leur doit bien ça, à ceux qui nous apprennent à voir. Le mot de la fin revient à Andréa Bescond qui dit très justement, dans une interview accordée à Public Sénat, qu’ “il faut arrêter de porter des œillères”. Le cinéma, entre autres, travaille à nous les faire ôter ; refusons leur confort et allons, enfin, dans son sens, inscrivons-nous dans son élan, et soyons cohérents, agissons conformément à ce que nous connaissons.