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Devoir de mémoire : « Nous sommes tous Hrant », « Nous sommes tous Charlie »

Comment parler de l’indicible? Déjà 5 ans qu’a eu lieu l’attentat de Charlie Hebdo. Comment parler de l’horreur sans rentrer dans le pathos et la pitié ? Avec sobriété et intelligence , Philippe Lançon nous offre un récit avec Le lambeau, Prix spécial du jury Renaudot 2018, Valérie Manteau ex-chroniqueuse de Charlie Hebdo écrit Calme et tranquille, titre ironique sur comment elle a vécu l’attentat et ne pouvant plus supporter de rester en France décide de partir sur les traces de Hrant Dink, en Turquie dans Le Sillon, prix Renaudot, 2018. Riss avec sa Minute quarante neuf secondes décrit à sa manière l’attentat et l’après Charlie Hebdo. Enfin avec Natacha Wolinski et Son éclat seul me reste, la fille de Wolinski nous peint un portrait fort et intime de son père avec elle.

Comment parler de l’indicible? Déjà 5 ans qu’a eu lieu l’attentat de Charlie Hebdo. Comment parler de l’horreur sans rentrer dans le pathos et la pitié ?

Comment évoquer l’« après » sans s’apitoyer sur son propre sort ?
Et c’est pourtant ce qu’arrive à faire les quatre auteurs retenus avec brio.

Deux des livres proposés sont les lauréats du Prix Renaudot 2018.

Petit mot à ce propos car exceptionnellement il y a eu un double prix littéraire récompensant à la fois Valerie Manteau pour Le Sillon, et évoque le combat du journaliste arménien Hrant Dink pour la liberté d’expression  (1954-2007), assassiné en Turquie par un nationaliste, face à son journal : Agos ( signifie Le Sillon en français.)

L’autre prix a été décerné à Philippe Lançon, gravement blessé lors de l’attentat de Charlie Hebdo « blessé de guerre dans un pays de guerre » comme le dit lui-même le journaliste.

Le président du Renaudot 2018, Frederic Beigbeder désirait saluer ce « monument » de Philippe Lançon en créant ce Prix spécial du jury Renaudot 2018 pour récompenser Le lambeau, pourtant déjà lauréat du Prix Femina.

Le lambeau de Philippe Lançon , Gallimard 2018

Prix Femina 2018, Prix spécial du jury Renaudot 2018
Le livre le plus long (500 pages) et qui peut faire peur par son ampleur et sa complexité : Philippe Lançon témoigne de avant et de après l’attentat de Charlie Hebdo puis de l’ampleur de la reconstruction physique et morale du journaliste.

Le livre est extrêmement bien écrit, le récit de l’attentat fait plus de 20 pages et on se croit dans un polar.

Toute sa reconstruction, lorsqu’il est à l’hôpital, il la vit en compagnie de Proust et de sa Recherche, de Kafka et des Lettres à Mélina, La Montagne magique de Thomas Mann et bien entendu de Bach, encadré des policiers qui le protègent, du personnel hospitalier et de sa chirurgienne Chloé.

Philippe Lançon se décrit comme un « monstre » et « une gueule cassée ». Alors bravo à cet auteur monstre qui nous a bâti un récit proustien dans lequel tout devient madeleine…

Qu’est-ce que c’est qu’être survivant ? De devenir soudain handicapé et de devoir vivre autrement ? Le regard des autres. Le deuil de celui qu’il a été et ne sera plus. Continuer à vivre autrement.

Encore bravo à cette gueule et si elle est selon lui cassée elle n’a pas oublié en tout les cas sa rage de vivre, de se battre.

A lire absolument.

Calme et apaisée de Valérie Manteau, Le Tripode, 2016

Dans cette auto fiction, Valérie Manteau, ancienne chroniqueuse de Charlie Hebdo (2008-2013) se met en scène face à un deuil personnel, la mort de sa grand-mère qui s´est suicidée. Puis elle décide de déménager pour Marseille et d’arrêter d’écrire à Charlie Hebdo.

Selon les dires de Valerie Manteau, les deux événements tragiques sont évoqués parce qu’elle a dû se confronter d’abord à la disparition violente dans sa famille avant de connaître le deuil de Charlie Hebdo.

On a donc l’avant « attentat » avec les ambiances bonne enfant de Charlie Hebdo, des répliques de certains dont Charb.
Puis il y a l’attentat, l’auteur n’est pas sur place mais à Marseille, elle tente de contacter le groupe sans avoir personne. On lui suggère de contacter Patrick Pelloux, ce qu’elle va faire. C’est lui qui va lui annoncer le drame qu’elle n’arrive pas à croire. Elle partira entre Marseille et la Turquie pour pouvoir faire face à ce drame.

A la fin de Calme et tranquille, Valérie Manteau ne supporte plus la France et se propose de partir pour la Turquie et annonce très brièvement la figure du journaliste , Hrant Drink ( 1954-2007) arménien vivant en Turquie
Livre court mais intense.

Le Sillon de Valérie Manteau, Le Tripode, 2018

Prix Renaudot 2018

Le Sillon se passe en Turquie sur une durée d’un an et demie (2015-2017)

Le Sillon, est la traduction du turc du mot Agos, le nom du journal que Hrant Dink  (1954-2007)  avait créé et devant lequel il avait été assassiné par un nationaliste en 2007. L’auteur enquête sur ce journaliste et ne peut s’empêcher de se poser des questions, de poser des questions.
Pourquoi personne ne connaît Hrant Drink sauf en Turquie ? Pourtant à son décès pour sa lutte pour la liberté d’expression, une foule acclamait «  Nous sommes tous Hrant », « Nous sommes tous arméniens » en 2007. L’auteur s’indigne « Tout le monde connaît Hrant ici, on l’appelle simplement par ce prénom qui m’est difficilement articulable. Il aurait pu devenir un symbole universel non ? Pourquoi à ce moment-là, le monde entier ne s’est-il pas levé pour la liberté d’expression. Cela aurait eu plus de poids que de manifester contre Daech […] »

Hrant Dink est un journaliste qui est arménien vivant en Turquie. C’est le seul à avoir créer un journal bilingue arménien-turc. Il luttait pour la liberté d’expression, autres que les Turcs doivent pouvoir parler : Arméniens, Grecs, Kurdes, Assyriens. Si l’on n’est pas Turc alors on est condamné au silence : leur chef de file serait le prédicateur Gülen, réfugié aux États-Unis, l’ex camarade du président.

Hrant Dink désirait instaurer un dialogue entre Turcs et Arméniens et clarifier les événements du XXème siècle .

Dans ce livre, l’auteur nous montre que le pouvoir totalitaire a mis en place un système qui se veut être une démocratie mais que tout désigne comme une dictature. Nous assistons à des parodies de justice d’intellectuels  de tout bord ( journalistes, professeurs, universitaires, écrivains…) qui doivent faire face à la fameuse « condamnation pour insulte à l’identité turque » annoncée par l’article 301 du Code Pénal. Hrant Dink devait faire face à trois de ces procès.

Il luttait pour les Droits de l’Homme, l’entrée de la Turquie dans l’UE, le mélange des religions, des cultures dans un même pays. Il avait ouvert « la boîte de Pandore » en évoquant la question arménienne : il voulait la reconnaissance du génocide arménien.

L’auteur n’ hésite pas de faire des connexions à Charlie Hebdo, ce qui enrichit doublement le livre par l’enquête sur le journaliste assassiné mais aussi va enquêter aussi auprès d’autres journalistes travaillant dans divers journaux comme auprès de Berkin « qui travaille pour Ondört Muz, le journal qui a republié après les attentats les dessins de Charlie aujourd’hui poursuivi en justice pour ces dessins par ce même gouvernement […] ».

Ce livre est puissant et saisissant. On est ignare de la Turquie et de sa situation à la première page et cela se dévore d’une traite. Passionnant.

Une minute quarante-neuf secondes de Riss, Actes Sud, 2019

Riss est un des dessinateurs du groupe de Charlie Hebo qui a été blessé de façon importante suite à l’attentat.
Dans ce récit, Riss nous décrit aussi l’attentat mais qui est perçu d’une façon totalement autre que dans celui de Philippe Lançon. Cela nous montre la richesse des auteurs : chacun a vécu personnellement cet événement tragique différemment.
Comme chez Philippe Lançon, Riss évoque son passé. Nous nous rendons compte qu’il était souvent en contact avec la mort, sans s’en rendre compte.

Suite au massacre, il condamne les médias et revient sur le « après » à Charlie Hebdo, et des règlements de comptes qui se réglaient au sein du journal.

Riss comme Philippe Lançon est très loin de s’apitoyer sur lui-même et condamne la violence et questionne aussi sur le journalisme.

Livre très intéressant si on s’intéresse à la reconstruction de Charlie Hebdo après l’attentat.

Son éclat seul me reste de Natacha Wolinski, 2020

Très court récit d’une soixantaine de pages mais intense et fort.

Les paragraphes sont sans cesse espacés comme si l’écriture avait besoin de respirer tout le long.

Natacha Wolinski est la fille du dessinateur, mort à l’attentat de Charlie Hebdo. Elle est sous le choc et paraît totalement détachée du drame personnel qui l’atteint.

Elle nous apprend que ce père, si connu médiatiquement, était pour elle une véritable énigme, un inconnu. Son père ne lui parlait pas ou peu il dessinait. Maintenant qu’il est décédé elle reste face à ses  questions personnelles éternellement sans réponses.

Elle parle de l’absence, du manque. Très joli livre.

Ces cinq livres sont vraiment tous de qualité. Vraiment du très bon cru.

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Sur mon pupitre et les arbres

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Sur toutes les pages blanches

Pierre sang papier ou cendre

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Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

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Liberté

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