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« TMNT » (Tome 09) : sous la carapace…

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Haletant, riche en rebondissements, ce nouvel album des Tortues Ninja vient (pour l’instant) clore la rivalité qui opposait de longue date Shredder et Splinter. En filigrane apparaissent de nombreuses questions, sur l’héritage, la maîtrise de ses émotions primaires, l’honneur ou la famille.

Ce neuvième tome des Tortues Ninja était plein de promesses. L’épisode précédent avait en effet laissé Leonardo et ses frères dans des situations délicates : ils se voyaient pourchassés par les robots du docteur Stockman, tandis que l’esprit de Donatello, extrait d’un corps meurtri, était transféré dans un droïde. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la poursuite de ces aventures est menée tambour battant. Très vite, elles se trouvent même supplantées par un combat cérémoniel mettant aux prises le clan Foot et celui de maître Splinter.

C’est là que tout s’emballe. Le rythme est effréné, les surprises se succèdent et les planches, toujours aussi soignées, font place nette à des questionnements profonds. Karai met en débat l’honneur du clan Foot, Yoshi se remémore l’enseignement qu’il a partagé avec Saki, l’héritage devient doublement un enjeu majeur, les choix existentiels et la maîtrise de soi sous-tendent le récit. Les Tortues sont à un tournant de leur histoire et les 128 pages de ce volume vont redistribuer les cartes de manière inattendue.

Est-ce l’album du renouveau ? On peut légitimement le penser, puisque Michelangelo, d’habitude plutôt docile, désapprouve ouvertement les décisions de Splinter, le clan Foot ressort transfiguré et une incursion dans le Japon féodal laisse entrouvertes des arches nouvelles. C’est aussi la cristallisation des ambiguïtés de Karai et un possible épilogue pour la lutte acharnée que se sont longtemps menée deux frères ennemis. Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’un album nous aura rarement gratifiés d’autant de surprises.

Que nous réservent désormais Kevin Eastman et ses acolytes ? Le terrain est probablement plus propice que jamais à un nouveau récit de longue haleine. Il faudra aussi, à l’évidence, redéfinir les relations qui unissent Splinter aux tortues. Et quid du clan Foot ? Sa reconfiguration programmée va-t-elle suffire à apaiser des années de tension avec les mutants à carapace ? L’avenir est peut-être appelé à devenir plus sombre – et les tortues, plus matures.

Quoi qu’il en soit, ce neuvième tome remplit parfaitement le contrat : l’humour et le spectacle sont présents, parfois même simultanément (Bebop et Rocksteady, en bons ahuris, se frappant mutuellement) ; Raphael est identifié comme une version bêta de Splinter ; les personnages secondaires ont voix au chapitre ; les certitudes finissent ébranlées ; le travail graphique est remarquable… Il ne reste plus qu’à espérer que de tout cela sortent de nouvelles aventures tout aussi réussies.

Teenage Mutant Ninja Turtles, 2ème partie, Tome 9 : Vengeance, Tom Waltz et Kevin Eastman (Scénario), Mateus Santolouco (Dessinateur)
HiComics, janvier 2020, 128 pages

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« Bitter Root » : racisme et monstruosité

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Quelque part entre l’ethnogothique et le steampunk, Bitter Root raconte une histoire tridimensionnelle : celle de démons sanguinaires assiégeant les États-Unis, celle d’un racisme renvoyé par analogies à une forme de monstruosité et celle, enfin, des Afroaméricains au début du XXe siècle.

Il y a des indices qui ne trompent pas : un lynchage du Ku Klux Klan au Mississippi, des agents effrayés à l’idée de patrouiller dans Harlem, une vendetta policière arbitraire et aveugle dans une communauté noire new-yorkaise. Si Bitter Root raconte des histoires de monstres, c’est avant tout en usant de métaphores : la haine des Blancs envers les Noirs les condamnent à une mutation abominable ; ces derniers, en revanche, ne sont damnés que de manière marginale et en raison de souffrances indicibles. L’intolérance, le suprémacisme et la violence illégitime deviennent ainsi les incubateurs d’une monstruosité létale. David Walker, Chuck Brown et Sanford Greene, tous crédités en tant que scénaristes et dessinateurs, renvoient clairement l’horreur de la société américaine des années 1920 à celle qui peuple la littérature et le cinéma d’épouvante.

Des récits géographiquement éclatés s’enchâssent progressivement pour former « Affaire familiale ». Les Sangerye sont des Afroaméricains réputés pour leur usage des plantes (Hoodoo) et leur capacité à purifier les Jinoos, ces démons qui menacent l’Amérique. Décimée, cette famille s’avère en outre divisée, puisque ses membres s’opposent fondamentalement sur les méthodes à employer pour lutter contre un mal de plus en plus dévastateur. Certains arguent qu’une guérison est possible, d’autres prétendent qu’une annihilation définitive demeure la seule solution viable. « Je ne purifie pas. J’ampute », avancera ainsi Ford, avant d’expliquer qu’il est matériellement impossible de soigner tout le monde. Le sous-texte tient de l’évidence : peut-on raisonner les racistes et quelles armes utiliser contre eux ?

Le découpage des planches est varié et astucieux, les dessins et les couleurs n’occasionnent pas la moindre déconvenue, mais c’est surtout par son écriture que ce premier tome de Bitter Root se distingue. Les personnages possèdent une épaisseur certaine et les femmes ne sont d’ailleurs pas en reste, puisque l’on a affaire à une grand-mère obstinée et robuste et à sa petite-fille téméraire, laquelle n’hésite pas à remettre en question les rôles traditionnellement assignés aux femmes dans la famille (la préparation de sérums plutôt que le combat).

Les trajectoires des différents protagonistes nous invitent de surcroît à réexplorer l’Histoire des Noirs au début du XXe siècle. On l’a vu, le KKK fait partie intégrante du récit, de même que les violences policières – rappelant en cela la vulnérabilité du corps noir récemment exprimée par Ta-Nehisi Coates. Mais « Affaire familiale » passe aussi par le mouvement culturel Renaissance de Harlem, les émeutes raciales de Tulsa (1921) ou le Red Summer (1919), lorsque des Blancs massacraient des Noirs sur fond de tensions raciales et socioéconomiques. Les doubles lectures foisonnent, certes pas toujours avec la plus grande finesse, mais l’ensemble n’en est pas moins passionnant.

Pour ne rien gâcher, le lecteur trouvera également en appendice de l’ouvrage plusieurs documents replaçant notamment ce volume en regard de la culture afro-américaine.

Bitter Root (Tome 1 : Affaire familiale), David Walker, Chuck Brown, Sanford Greene et Rico Renzi
HiComics, janvier 2020, 172 pages

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Le voisin et ses super-pouvoirs

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De cette intégrale en trois épisodes (Le Voisin 1 : 55 planches – Le Voisin 2 : 66 planches – Le Voisin 3 : 72 planches), j’évoquerai essentiellement le premier, le plus intéressant à mon avis, pour laisser davantage de surprise pour la suite.

Nous sommes en Espagne, dans une ville non citée (mais plutôt importante), à une époque qu’on a d’abord du mal à situer. Mais comme il est question d’une somme en euros, on peut considérer que c’est notre époque (dans Le Voisin 2, une livraison est faite par Dieuliveroo, petite ironie qui confirme l’hypothèse).

Un voisin particulier

José Ramon vit dans un immeuble, un appartement sous les toits (voir la belle illustration de couverture). Entendant du bruit (des gémissements) à côté, il va voir et fait la connaissance de son voisin, Javier. Celui-ci est en piteux état, mais en costume de super-héros : Titan. Un costume pour une soirée déguisée ? Pas du tout, Javier est bien Titan le super-héros. Il faut donc considérer que l’action se passe dans un monde qui ressemble au nôtre, mais où on peut croiser des super-héros qui, à l’occasion, font les choux gras de la presse (l’adversaire récurrent de Titan est le Docteur Tentacules).

Difficulté de l’anonymat

Ainsi, Javier fait son possible pour que son entourage ignore qu’il est Titan, en particulier sa petite amie la blonde Lola. C’est juste parce qu’il ressent le besoin de se confier à quelqu’un que Javier finit par tout raconter à José Ramon (et puis, il faut bien dire que pouvoir faire confiance à son voisin de palier, c’est très pratique).

Le quotidien d’un super héros

A vrai dire, ce personnage de Titan est tombé sur Javier sans crier gare. Alors qu’il est journaliste au Cosmos et qu’il déjeune chez ses parents une fois par semaine, une sorte de soucoupe volante a explosé au-dessus de chez lui (officiellement, on a parlé d’une explosion due au gaz) et un extra-terrestre mourant lui a ordonné de devenir Titan pour sauver le monde. Pour ce faire, il lui a laissé une collection de gélules : à chaque fois qu’il en ingère une, pendant quelques heures Javier a des super-pouvoirs qui lui permettent, dans son costume et masque rouge, de combattre le mal.

Le Voisin 1

Là où cet album se montre original, c’est en faisant en sorte que Titan soit perçu comme quelqu’un qui se ridiculise à tout bout de champ. Déjà, il cherche désespérément à cacher son côté Titan à Lola, alors que celle-ci se doute de quelque chose (très fortement à vrai dire) et qu’elle aimerait beaucoup que son copain soit Titan, alors que Javier provoque des quiproquos absurdes en tentant de renier son statut de super-héros. José Ramon n’est pas en reste. Alors qu’il devrait se concentrer sur ses études (il prépare un concours), il minaude avec la caissière du supermarché du coin tout en se demandant s’il ne devrait pas répondre aux avances de sa voisine Rosa, une brune mignonne, tout en faisant son possible pour rattraper les initiatives malheureuses de Javier.

Gaffes, bévues et boulettes

A force d’accumuler les gaffes, Javier se fait virer du Cosmos. Il rebondit comme animateur sportif en attendant son prochain affrontement (forcément terrible) avec le docteur Tentacules. Nouvelle occasion pour Garcia et Perez pour nous concocter un enchainement de quiproquos très amusant qui se termine par une confrontation pour le moins imprévisible entre les deux adversaires. Dans le genre parodie, on atteint des sommets et on constate que non seulement Javier a du mal à identifier ses super-pouvoirs, mais avec le docteur Tentacules, ils ont tendance, comme deux grands gamins, à voir leurs affrontements comme un jeu où la ville serait l’équivalent d’une cour de récré dans une école primaire.

Dessin et scénario

Le voisin 1 vaut donc pour la vision parodique des super-héros (avec des références que les amateurs apprécieront), un scénario avec de nombreuses péripéties et une ambiance assez inattendue. Le dessin n’est malheureusement pas toujours à la hauteur du scénario, avec souvent 4 bandes par planche, parfois 3 bandes et aussi quelques dessins plus gros, mais un trait trop souvent grossier (bâclé ?), le tout heureusement fort bien mis en valeur par de belles couleurs.

L’intégrale

Elle ne comporte aucune mention de date. Il faut aller à la pêche aux informations pour apprendre que l’édition originale espagnole (en albums) date de 2007 (Le Voisin 1 et Le Voisin 2), puis 2009 (Le Voisin 3), ce qui peut expliquer pourquoi ce dernier est en noir blanc, contrairement aux deux premiers. On note d’ailleurs une évolution dans le style sur ce troisième épisode. Autre regret, si l’album mentionne les noms des auteurs, il ne mentionne pas qui est le scénariste (Santiago Garcia, ne pas confondre avec le footballeur argentin) et qui est le dessinateur (Pepo Perez). Le bonus en fin d’album (11 pages de croquis préparatoires) ne compense pas.

Le Voisin 2

Autant j’ai été agréablement surpris par Le voisin 1 (et ses couleurs qui donnent un charme particulier), autant j’ai été déçu par le suivant (Le voisin 2) où ce qui me plaisait dans le premier disparaissait presque complètement : une seule intervention de Titan (3 planches) qui se termine en queue de poisson et une ambiance où l’aspect parodique s’efface au profit d’un côté beaucoup plus sombre. En effet, Javier semble chercher à échapper à son personnage de Titan (trop lourd pour lui ?) et il trouve refuge dans un tunnel désaffecté où il côtoie des sans-abris, dont un ancien curé qui a, semble-t-il, fait de la prison. Les situations sentimentales des personnages principaux ont évoluées. Javier assumera-t-il son personnage de Titan et José Ramon le retrouvera-t-il ?

Le Voisin 3

Quant au troisième épisode, il présente d’autres défauts. En noir et blanc (sauf le rouge du costume de Titan quand il intervient), il enchaîne les planches à quatre bandes avec de nombreuses situations façon sitcom, comme si le but était de faire du remplissage. Pourtant, l’intrigue générale n’est pas si mauvaise, avec l’intervention d’un cousin de José Ramon (ce dernier constamment en train de chercher le calme pour réviser), tandis que Javier tente de passer du journalisme à l’écriture d’un roman. Tout cela combiné aux intrigues sentimentales provoque quelques situations qui remettent la série sur les rails de l’ironie. Et quelques passages montrent Titan en train de gérer l’image de son personnage. L’ensemble est meilleur que ce qu’on pouvait craindre après la lecture de l’épisode précédent, malgré un dessin qui donne encore cette impression de bâclage. Ainsi, pourquoi ce plan enfin soigné de Javier à l’avant-dernière planche, sinon parce que le dessinateur a senti qu’il pouvait se permettre d’y passer le temps nécessaire ?

Adaptation TV

Sur la couverture, un sticker annonce que Le Voisin (El Vecino en espagnol) est une série originale Netflix. Les amateurs (amatrices) de série auront donc l’occasion de découvrir une adaptation de la BD. Voilà qui explique la publication française de cet album qui permet de découvrir un univers surprenant, bien que parfois déroutant.

Le Voisin, Santiago Garcia et Pepo Perez
Dargaud, janvier 2020, 216 pages

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Evil Dead revient joyeusement capturer et déchirer votre âme en Blu-ray UHD

Sortie ce 21 janvier d’Evil Dead en Blu-ray Ultra-HD pour la première fois en France. Editée par l’Atelier d’Images (déjà à l’oeuvre sur Darkman du même réalisateur), la matrice horrifique de Sam Raimi fait son retour avec un formidable master UHD.

Synopsis : Cinq amis en vacances s’installent dans un chalet dans les bois. En remettant en marche un vieux magnétophone, ils libèrent sans le savoir une force maléfique. C’est le début d’un véritable cauchemar.

Ash becoming slashy

Que peut-on ajouter de plus à ce tout ce qui a été écrit et déclaré sur le grand film réalisé par Sam Raimi en 1981 ? Avec Evil Dead (The Evil Dead aux Etats-Unis), le cinéaste bouscule l’horreur et ses codes en ramenant sur le devant de la scène l’expérience cinématographique – soit celle de l’écriture du sensationnel horrifique – par une caméra mouvementée épousant d’un côté le point de vue du mal, de l’autre, celui de son héros malgré lui, Ash Williams, transposé avec énergie et physicalité. Ce travail s’illustre avec les dutch angles venant capter l’effroi vers le cosmos qui l’entoure. Ce jeu de points de vue, qui tendent à se rencontrer et à ne devenir qu’un de la même manière que le mal d’Evil Dead a la volonté d’absorber l’âme des personnages, réveille avec une inventivité sans égal (encore aujourd’hui) l’essence de la cinématographie, soit l’écriture du mouvement par le mouvement.

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Ash craint le pire en hors-champ.
Copyright : Renaissance Pictures, Lionsgate, l’Atelier d’Images

Le seul concurrent du réalisateur est Raimi lui-même qui n’a cessé d’employer et de réinventer ses codes filmiques ainsi que la grammaire cinématographique, classique comme moderne (voir les ralentis de Spider-Man qui renvoient à ceux de Matrix). Et pourtant, Evil Dead 2, suite sublime et soft-remake malin à l’inventivité orgiaque, n’enlève rien au premier volet comme Spider-Man 2 n’écrase pas la grandiose introduction cinématographique de l’homme-araignée. La force du cinéma de Raimi tient dans sa marche du progrès tout comme dans sa capacité à inscrire en dur l’énergie inventive dans la cinégénie irréductible de ses films.

Qui dit grand cinéaste dit aussi conteur de mythes. Avec Evil Dead, Raimi se réapproprie les motifs de l’épouvante, de l’horreur et des grands récits mythologiques pour créer son propre folklore qui a d’ailleurs eu récemment un nouveau et formidable chapitre avec la série Ash vs. Evil Dead, suite sérielle de la trilogie cinématographique. Les morts-vivants croisent les possédés pour devenir des Deadites, créatures démoniaques en possession des corps de leurs victimes. Ces démons sont de retour suite à la lecture d’un extrait d’un livre écrit avec du sang inscrit sur un parchemin relié par de la peau humaine : le Necronomicon. Il ne s’agit pas de celui écrit par « l’arabe dément Abdul az-Hazred » décrit dans l’univers Lovecraft-ien mais il est, comme ce dernier, une porte ouvrant la voie à des forces obscures ancestrales. Heureusement, pour les affronter, le livre mythique décrit un être héroïque qui combattra ces figures maléfiques et détruira le livre. Cette prophétie, qui se dévoile à partir du deuxième film, présente Ash, ce gentil garçon qui ne cesse de subir de façon tout aussi douloureuse que burlesque comme tout bon personnage Raimi-en, l’environnement et les maux qui s’y jouent. Le garçon qui deviendra plus barré dès le deuxième volet, et gagnera en égoïsme et en égocentrisme dans le troisième, devra dans la série ressortir son bras tronçonneuse, son double canon et son imbécillité de vieil héros inconnu et fini face au retour de la menace, faute d’une partie de jambes en l’air arrosée. On notera le génie méconnu de son interprète, Bruce Campbell dont les traits seront éternellement liés à son personnage. Enfin, jeux vidéo et comic books viennent enrichir cet univers pulp et cartoonesque qui n’a apparemment pas fini de s’étendre si l’on en croit les derniers propos de Raimi portés par l’espoir d’un nouvel Evil Dead au cinéma.

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Gare au Deadite !
Copyright : Renaissance Pictures, Lionsgate, l’Atelier d’Images

Evil Blu-ray UHD

Evil Dead nous revient en vidéo avec une formidable édition UHD. Le master UHD 4K (vidéo) natif est celui utilisé par Lionsgate Films pour l’édition américaine sortie le 09 octobre 2018.  Premièrement, il faut expliquer que le long métrage fait son retour dans son format original, soit 1.33 (ou 4/3 pour les néophytes). Les fans de la dernière heure pourraient crier au scandale, habitués au controversé recadrage du film en 1.85 (16/9) supervisé par Sam Raimi à l’occasion de la ressortie salle et vidéo du film dans les années 2000. Et pourtant, quel plaisir que de redécouvrir Evil Dead dans son format original et dans un état aussi beau. Oui, le scan 4K d’un film 16 mm (peut-être le scan du gonflage 35 mm du film) permet ici d’obtenir un rendu plus détaillé et plus fin par la compression UHD et le travail de l’HDR – Dolby Vision génère une excellente gestion du grain ainsi qu’une palette colorimétrique bien plus nuancée que sur les versions vidéo précédentes. Malgré quelques défauts probablement propres à la copie scannée (plans flous et grain foisonnant de temps à autre), Evil Dead fait son grand retour en vidéo grâce à l’Atelier d’Images.

Du côté du son, on pourra noter la présence de la version française d’époque en Master Audio DTS-HD 2.0, depuis longtemps réclamée par les fans. Même si les dialogues sont moins dynamiques que le dialogue de 2003 en 5.1, le fait d’avoir inscrit cette piste dans l’édition est un bel effort de la part de l’éditeur. On regrette toutefois de n’avoir la version originale que dans son récent mix 5.1 surround. S’il est très efficace et de très bonne facture, il aurait été appréciable d’avoir aussi, comme sur l’édition UHD de Predator et d’Halloween (édition US), les mix originaux ou presque (respectivement 4.0 & mono), avec un minimum de déformation.

evil-dead-visuel-de-l-edition-blu-ray-uhd-4K-atelier-d-images-esc-distributionPeu de surprise du côté des compléments qui, en grande partie, reprennent tous ceux produits jusqu’alors (voir la longue liste plus bas). On remarque tout de même une interview inédite en France de Sam Raimi, Tom Sullivan (responsable des accessoires et maquillages sur les Evil Dead) et Ted Raimi de 1982. Tous les bonus sont présentés en SD sur un DVD dédié tandis que le Blu-ray de l’édition porte, comme l’UHD, le film. On peut aussi noter la présence de bandes-annonces et clips originaux du film et du catalogue de l’éditeur en SD sur la galette UHD. Ainsi, ce comeback Ultra HD 4K tient de l’édition ultime pour la matrice horrifique et mythologique de Raimi. En effet, on ne saurait mieux vous conseiller, tant à ceux qui possèdent le matériel de lecture UHD que ceux pour l’instant cramponnés au Blu-ray, de vous jeter sur cette riche édition signée l’Atelier d’Images.

Bande-Annonce – Evil Dead, de Sam Raimi

CARACTERISTIQUES TECHNIQUES

BD-66 – BD-50 – DVD 9 – Digipack Blu-ray 4K UHD Dolby + Blu-ray (master 4K) + DVD Bonus – 4K HEVC – Dolby Vision HDR10 – 16/9 – 1.33 – Couleur – Audio : français (1983) DTS-HD Master Audio 2.0 mono – français (2003) & anglais DTS-HD Master Audio 5.1 – Sous-titres : français – Etats-Unis – Durée : 1h24 environ – Editeur : l’Atelier d’Images – ESC Distributions

COMPLÉMENTS

  • Commentaires audio de Sam Raimi, Robert Tapert et Bruce Campbell (VOST)
  • Carrousel aux images : interview de Sam Raimi, Tom Sullivan et Ted Raimi du 02/09/1982 (4 min) = INÉDIT EN France
  • Tout ce que vous ne savez pas sur la Saga Evil Dead (53 min.)
  • Les trésors de la salle de montage (59 min)
  • Test de maquillage (1 min)
  • Les pages du livre des morts (2 min)
  • Rencontre à la Cinémathèque d’Hollywood (2001) (7 min)
  • À la découverte d’Evil Dead (2003) (13 min)
  • Discussion avec l’équipe du film (2005) (31 min)
  • Jeu de questions/réponses (12 min)
  • Peu « conventionnel » (2006) (19 min)
  • Bandes-annonces et spots TV

Sortie le 21 janvier 2020 – Prix de vente conseillé : 29,99 € TTC

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5

La dernière Vie de Simon : Premier film fantastique et personnel de Léo Karmann qui fleure bon les 90’s

Le premier film de Léo Karmann, La dernière Vie de Simon, est un métrage qui réussit à surprendre, englobant aussi bien  une aventure fantastique, qu’un thriller bien ficelé, le tout sur fond de l’histoire intime d’une famille presque ordinaire bien de chez nous.

Synopsis Simon a 8 ans, il est orphelin. Son rêve est de trouver une famille prête à l’accueillir. Mais Simon n’est pas un enfant comme les autres, il a un pouvoir secret : il est capable de prendre l’apparence de chaque personne qu’il a déjà touchée… Et vous, qui seriez-vous si vous pouviez vous transformer ?

Under the Skin

Le jeune cinéaste Léo Karmann se lance avec La dernière Vie de Simon dans un genre que l’on n’exploite pas souvent dans le cinéma hexagonal. Son film, un récit fantastique qu’on rencontre plutôt chez Spielberg (E.T, pour le plus célèbre d’entre ses films de ce genre), ou encore J.J. Abrams (Super 8, produit par le même Spielberg). Soit, un cinéma d’aventure fantastique qui implique des enfants.  

Comme pour ses illustres modèles, à tout le moins ses « influenceurs » au sens littéral du terme, l’histoire prend lieu dans une petite ville tout ce qu’il y a de plus neutre (ici, bretonne), dans une famille des plus moyennes. Le jeune Simon (Albert Geffrier), un orphelin résidant dans un centre voisin, morne et où les camarades sont assez inamicaux avec lui, fait la connaissance de deux frère et sœur, Madeleine (Vicki Andren) et Thomas (Simon Susset), avec qui il se lie d’une amitié immédiate et presque violente, tant elle est intense. Il est invité au sein de la famille idéale de ses nouveaux amis dès le premier week-end qui suit leur rencontre, et les enfants se révèlent des secrets allant du plus minime au plus incroyablement fantastique. C’est ce dernier, la capacité de Simon de prendre l’apparence d’une personne qu’il a déjà touchée, qui va bien sûr structurer le récit.

Le film est efficace et tendu. Couvrant l’enfance, l’adolescence et l’âge de jeune adulte des protagonistes, il a beaucoup de choses à dire, sans forcément que ça le soit de manière linéaire. Un des événements majeurs du film relèvera par exemple de deux sentiments ambivalents, simultanément celui de l’empathie envers des personnes qui seraient dévastées sans l’action en question, et celui d’un égoïsme plutôt monstrueux surtout venant d’un enfant. A aucun moment Léo Karmann ne juge, et pourtant l’absence de parti pris, loin de s’inscrire dans une indifférence qui aurait pu gagner le spectateur, s’accompagne d’émotions d’autant plus fortes que les scènes sont incisives, presque sèches

Léo Karmann ne se contente pas de tirer le fil du conte fantastique, ni de filer la métaphore sur des sentiments tels que l’amitié, l’amour, le besoin d’appartenance, la liberté, et d’autres qui viennent en filigrane du film. Il bifurque à mi-parcours vers un thriller nerveux, inspiré, mais gardant toute l’originalité de son propos. Le cinéaste met beaucoup de ses envies dans ce premier film. Il bouillonne, son film bouillonne, mais il ne perd jamais la trame de son récit. Ses acteurs lui rendent bien son côté un peu entier , surtout les plus petits, formidables d’enthousiasme. Les « adolescents » sont un peu plus en retrait. Il faut dire que le personnage de Thomas jeune, en particulier, est un peu ennuyeux, et le jeune Martin Karmann est obligé de l’interpréter avec bien peu de relief. Benjamin Voisin, qu’on a connu plus fringant dans le récent Un vrai Bonhomme de Benjamin Parent, est lui aussi quelque peu indécis dans sa manière de jouer son rôle.

Bien que fantastique, La dernière Vie de Simon ne regorge pas d’effets spéciaux. Les transformations de Simon sont traitées de manière concise, mais  elles sont réussies. La ressource principale du cinéaste est plutôt une mise en scène précise et inventive, ainsi qu’un scénario assez robuste malgré quelques faiblesses (la caractérisation des personnages surtout), ainsi que quelques petites incohérences. Mais le cinéaste prouve une fois de plus que la rareté des réalisations françaises dans ce créneau rime avec qualité. Léo Karmann est donc un nouveau nom à retenir pour la décennie qui commence, un cinéaste qui a réussi à nous surprendre avec ce très bon début.

La dernière Vie de Simon – Bande annonce

La dernière Vie de Simon – Fiche technique

Réalisateur : Léo Karmann
Scénario : Sabrina B. Karine, Marie-Sophie Chambon, Léo Karmann
Interprétation : Benjamin Voisin (Simon), Martin Karmann (Thomas Durant), Camille Claris (Madeleine Durant), Nicolas Wanczycki (Jacques Durant), Julie-Anne Roth (Agnès Durant), Albert Geffrier (Jeune Simon), Simon Susset (Jeune Thomas Durant), Vicki Andren (Jeune Madeleine Durant), Florence Muller (Commissaire Leroy)
Photographie : Julien Poupard
Montage : Olivier Michaut-Alchourroun
Musique : Erwqann Chandon
Producteurs : Grégoire Debailly, co-producteurs : Christophe Toulemonde, Benoît Roland
Maisons de production : Gecko Films, Wrong Men Productions
Distribution (France) : Jour2fête
Durée : 103 min.
Genre : SF | Romance
Date de sortie : 5 Février 2020
France | Belgique – 2019

 

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4

3h10 pour Yuma : Les Hommes des hautes peines

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Génial artisan du western, Delmer Daves fait partie de ces talents de l’ombre qui ont contribué à la grandeur du cinéma hollywoodien. En 1957, il signe 3h10 pour Yuma, un classique éternel porté par le charisme de ses interprètes et l’élégance de sa mise en scène.

Synopsis : Suite à l’attaque d’une diligence, Ben Wade, un hors-la-loi bien connu de l’Arizona, est fait prisonnier. Le shérif décide de remettre le malfaiteur aux mains de la justice mais doit agir en toute discrétion pour ne pas croiser la bande de Wade, bien décidée à délivrer leur chef. Dan Evans, un fermier endetté, se porte volontaire pour accompagner le prisonnier jusqu’à Contention City, où les deux hommes doivent prendre le train de 3h10 pour Yuma…

Parce que les bons sentiments ne suffisent pas à faire des bons films, Delmer Daves s’est employé à ne pas dissocier le fond de la forme, le propos humaniste de sa représentation graphique. Ainsi, le geste antiraciste qu’est La flèche brisée s’est vu accompagné d’une très belle réappropriation du technicolor, diffusant d’une certaine façon l’idée que les couleurs de l’Indien valent bien celles du cow-boy. Une démarche artistique qui trouve sans doute sa meilleure expression dans le fameux 3h10 pour Yuma, puisque le travail plastique effectué (exploitation des caractéristiques du N&B, reprise des codes du film noir…) va altérer nos représentations archaïques : les différences entre les antagonistes se lissent, le fermier se rapproche du gangster, monsieur Tout-le-Monde n’est plus très éloigné de cet “autre” que l’on diabolise facilement.

Ainsi, avec 3h10 pour Yuma, le western accélère sa maturation en complexifiant son langage : les personnages s’humanisent, le cadre se fait poétique et l’image elle-même se gorge de sens, exprimant aussi bien la subjectivité que les conflits psychologiques des protagonistes. Il s’agit d’un « nouveau style » pour reprendre les termes utilisés par le cinéaste au cours d’un entretien avec Bertrand Tavernier : plutôt que de filmer les personnages à “hauteur d’homme”, comme pouvaient le faire des cinéastes classiques comme Hawks et Walsh, on privilégie une expression qui serait avant tout formelle (jeu sur les valeurs de cadre, prises de vue insolites…). Si on ne peut pas encore parler de maniérisme, comme ce sera le cas avec Leone par exemple, on découvre ce qui deviendra la signature visuelle du “sur-western”, qualificatif attribué aux westerns qui tendaient vers le drame psychologique ou psychanalytique (Le Gaucher, La Chevauchée de la vengeance…).

Un style, en tout cas, dont l’efficacité première est de mettre à mal les archétypes propres au genre. On s’en rend compte dès la séquence introductive, au cours de laquelle les lieux communs sont adroitement détournés (le “héros” n’est plus un conquérant, c’est un individu esseulé dans un monde plus vaste que lui. Quant au “bad guy”, sa propension à éprouver du respect à l’égard de sa victime détonne forcément avec son image de tueur au sang-froid). Mais ce qui surprend surtout, c’est la place accordée au langage de l’image. Le film s’ouvre, en effet, par un plan sur une terre aride avant de nous dévoiler un monde asséché en humanité, où les bonnes intentions condamnent l’homme à l’inertie (les voyageurs et le fermier sont impuissants, captifs du milieu minéral) et où la violence semble être le seul moyen d’action possible (les gangsters donnent l’impression d’être portés par le nuage de poussière. Le même motif se retrouvera à la fin du film, lorsque la fumée du train va accompagner et aveugler les porteurs de mort). Le visuel, dès lors, est suffisamment innovant pour renouveler l’imaginaire propre au western, en associant l’image au symbole, le mouvement dynamique au moment introspectif (la vue en plongée révélant la dimension existentielle des personnages).

Progressivement, 3h10 pour Yuma se libère du carcan narratif dans lequel se situe le western classique (la simili-intrigue autour du cambriolage de la diligence, la mission attribuée à Evans, chargé d’escorter Wade jusqu’au train) pour se donner des airs de grande parabole. En effet, alors que le film diffuse un suspense pour le moins haletant, en se réappropriant les codes du film noir et en exploitant pleinement le principe du compte à rebours (arriveront-ils à atteindre le fameux train ?), l’intrigue se complexifie doucement en concentrant son attention sur le face-à-face entre Wade et Dan, en plaçant le questionnement existentiel au centre de son propos.

Avant d’en arriver là, 3h10 pour Yuma se joue des poncifs en nous présentant le “héros” et le “bad guy” comme les deux faces d’une même humanité : si Wade, en tuant, a franchi la frontière entre le Bien et le Mal, il n’est pas plus un monstre que Dan est un chevalier blanc. Un univers nuancé que la mise en scène va entretenir habilement, en jouant aussi bien sur les différences (en opposant la primitivité à la séduction, la transpiration au sifflement…) que sur les similitudes (le champ-contrechamp, dans la chambre d’hôtel, qui fait correspondre les deux visages). Une fois les clichés tombés, le film nous dévoile alors son vrai visage en devenant une fable ouvertement humaniste.

Cela peut sembler surprenant, mais Delmer Daves ne fait que reprendre à son compte la méthode déjà employée par Fred Zinnemann avec Le Train sifflera trois fois : on passe par l’épure pour aborder la morale, on met la forme au service d’un propos finement allégorique. Comme dans le film de Zinnemann, le héros va être constamment soumis à la tentation : arrêter, baisser les bras, fuir, étant sans doute le meilleur moyen de rester vivant ! C’est-ce que nous indique la superbe séquence de la chambre d’hôtel, où Wade cherche à corrompre Dan : les ombres prennent le pas sur la lumière, le bandit prend une allure méphistophélique, le dilemme qui s’offre au fermier est celui de l’Homme face à sa propre conscience. Malicieusement, Delmer Daves vient de placer la question de l’éthique au cœur de son image : le fermier décide de mener à bien sa mission autant par sens de la justice que pour conserver sa fierté.

Mais le grand mérite de 3h10 pour Yuma est de l’aborder avec beaucoup d’élégance, en étant ni insistant ni didactique. Pour y parvenir, par exemple, la bonne idée sera de ne pas faire porter le flambeau de la morale par les seuls héros de l’histoire. En effet, si le devant de la scène est essentiellement occupé par Evans et Wade (tous deux interprétés avec beaucoup de justesse par Van Heflin et Glenn Ford), les autres personnages ont également un rôle primordial à jouer, offrant ainsi au film de nombreux moments d’anthologie (la rédemption de l’ivrogne, la séduction faite à Felicia Farr, le regard approbateur de Leora Dana, etc.). Mais outre le travail sur les dialogues et les personnages, c’est le style cinématographique de Delmer Daves qui fait la finesse de cet édifice moral, comme nous le montre ce final en tout point mémorable où le film noir se farde d’humanisme et où le lyrisme éclate sans mièvrerie.

3h10 pour Yuma : Bande-Annonce

3h10 pour Yuma : Fiche Technique

Réalisation : Delmer Daves
Scénario : Halsted Welles et Elmore Leonard
Photographie : Charles Lawton Jr.
Musique : George Duning
Production : Columbia Pictures
Genre : western
Durée : 92 minutes
Date de sortie : 30 octobre 1957 (France)

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4.2

Festival International du Premier Film d’Annonay : 37ème édition

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La 37ème édition du Festival International du Premier Film d’Annonay a ouvert ses portes le 7 février 2020. En cette occasion, LeMagDuCiné a posé quelques questions à son directeur artistique, Gaël Labanti.

Pourriez-vous présenter le festival d’Annonay ?
Le Festival international du Premier Film d’Annonay a été créé en 1983. Il s’agit donc de sa 37ème édition. Il a la particularité d’être l’émanation d’une MJC. Le festival est dédié à la révélation de jeunes cinéastes du monde entier, puisqu’il présente des premiers longs métrages de fiction. Notre objectif est d’être un tremplin pour des cinéastes qui font leurs premiers pas.
La seconde particularité, c’est que le choix de films en sélection est fait par un comité de sélection composé de bénévoles : tout un chacun peut intégrer le comité. Les visionnages sont collégiaux et coordonnés par le directeur artistique.
Au total, nous avons entre 50 et 55 films par édition, et nous totalisons 20 000 spectateurs.

Et vous faites une première pré-sélection ?
Oui, j’effectue un premier tri. Dans la section compétition, nous avons dix longs métrages, dix films inédits qui n’ont pas de sortie prévue en France. Je fais donc le tour des festivals de cinéma, surtout Cannes et son marché du film. Je fais un travail de démarchage auprès des producteurs pour qu’ils nous envoient des premiers longs métrages.
Nous recevons ainsi 200 films du monde entier. Un premier tri se fait par mes soins en amont du comité.
Depuis quelques temps, nous remarquons un nombre de plus en plus important de films reçus, qui atteste d’une démocratisation des moyens de productions. Avant, faire un film était l’apanage d’une classe aisée et privilégiée, mais maintenant tout le monde peut le faire avec son portable.

Vous venez de parler de la section « compétition ». Il y a donc d’autres sections ?
Le festival a 5 ou 6 sections, toujours liées aux premiers longs métrages.
Nous avons ainsi une section « Premiers films hors compétition ». Pourquoi « hors compétition » ? Parce que ces films ont déjà été distribués en France. Nous organisons ainsi des avant-premières en présence des équipes.
Le festival a aussi une section « Nouveaux visages du cinéma français », qui se tient le premier week-end du festival et présente de jeunes réalisateurs et comédiens. C’est ainsi que nous avons présenté au public des jeunes comédiens comme Pierre Niney ou Anaïs Demoustiers.
Nous présentons aussi une section tout-public, puisque beaucoup de scolaires viennent assister à une projection. Nous organisons donc des projections pour tous les niveaux, depuis la maternelle jusqu’au lycée.

Avez-vous un souvenir marquant ?
Oui, c’était lors de ma première année au Festival, en 2004. Nous avions alors une section VHS : on recevait les films sur un support VHS. Nous avions reçu un film qui venait d’Iran. Je regarde la VHS et découvre qu’il s’agissait de la captation d’un film projeté dans une salle de cinéma. La qualité de l’image et du son était médiocre, mais on voyait facilement les qualités d’écriture et un jeu formidable. Du coup, je me renseigne auprès du producteur pour savoir si on pouvait avoir le film pour le festival.
Le premier obstacle, c’est que le film n’avait pas de sous-titres français. Il a donc fallu traduire les sous-titres anglais en français, puis les envoyer un par un au moment de la projection.
Ensuite, je voulais inviter le réalisateur en France, mais il n’avait jamais quitté l’Iran. Nous avons donc oeuvré pour lui fournir un visa, qu’il a obtenu la veille de son départ. De plus, il ne parlait ni français, ni anglais : nous avons dû trouver un traducteur perse.
Finalement, le film est projeté et plaît au jury. Il obtient le prix spécial du jury, ce qui m’a fait très plaisir. Puis le réalisateur retourne en Iran et réalise A Propos d’Elly et Une Séparation.
Le premier film d’Asghar Farhadi s’appelait Dancing in the dust.

En plus du travail de pré-sélection dont vous nous avez déjà parlé, quel est votre rôle en tant que directeur artistique du Festival International du premier film ?
Dans un premier temps, je suis en effet celui qui va chercher la matière première du festival. Puis je coordonne la venue des invités : je prends contact avec les réalisateurs et comédiens. C’est moi qui leur annonce qu’il n’y a pas de gare SNCF à Annonay, ce qui étonne toujours, mais après ça je les rassure : nous sommes civilisés en Ardèche !
Ensuite, je fais la conception du catalogue et la grille des projections. Et pendant le festival je mène les échanges avec les équipes des films après les projections. C’est un boulot à l’année !

Enfin, pouvez-vous nous parler de la prochaine édition ?
La 37ème édition du festival du Festival international du premier film d’Annonay se tiendra du 7 au 17 février. En plus des fondamentaux, c’est-à-dire nos sélections habituelles, cette édition comportera deux particularités.
Tout d’abord, dans les films sélectionnés, nous avons noté un retour vers le mélodrame. D’habitude, pour leur premier film, les réalisateurs sont assez pudiques. Mais cette année, nous avons bien 3 ou 4 films sur les 10 de la section Compétition qui ont fait pleurer le comité de sélection.
Enfin, l’autre particularité de cette édition, c’est que nous allons dédier une journée au collectif 50/50, qui milite pour une plus grande parité dans le cinéma français. Il y a deux ans, au Festival de Cannes 2018, ce collectif s’était fait remarquer en organisant une montée des marches par des réalisatrices et comédiennes. Nous voulons donner un coup de projecteur sur leurs actions en présentant des films de réalisatrices. D’ailleurs, sans que cela ne soit le fruit d’une quelconque politique de « discrimination positive », sur les dix films en compétition cette année, cinq sont réalisés par des femmes.

Site du Festival International du Premier Film d’Annonay

Nous avons tous des souvenirs de Kirk Douglas

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Nous avons tous une image de Kirk Douglas. Gladiateur, cowboy, producteur de cinéma ou marin, la figure de l’acteur, sa carrure, nous viennent tout de suite en tête lorsque l’on évoque son nom. Petit retour sur quelques images importantes associées à ce grand interprète.

L’acteur populaire, par définition, c’est celui qui est connu de tout le monde, celui qui est tellement présent dans l’esprit et les souvenirs communs qu’on a l’impression qu’il est immortel. Kirk Douglas illustre parfaitement cette définition. Son nom est forcément attaché à nos souvenirs de cinéphiles. Il éveille en nous toutes ces images et ces impressions qui nous font aimer le 7ème art.

L’homme déterminé…
A l’annonce du décès de Kirk Douglas, l’image qui revenait le plus souvent était celle de Spartacus, de Stanley Kubrick. L’acteur y incarne un personnage déterminé dans son combat contre Rome. Que ce soit dans les arènes, comme gladiateur, ou sur son cheval comme meneur de la révolte, Spartacus impressionne. Kirk Douglas sait magnifiquement jouer de son physique. Son charisme était tel qu’il savait habiter l’écran à lui tout seul, et rend plausible le fait que l’esclave ait pu fédérer tant de monde autour de lui. Mais c’est, là et ailleurs, le regard de Kirk Douglas qui en impose. L’acteur était habité par ses rôles, et un seul regard de sa part en disait plus long que de nombreux dialogues.

Spartacus : bande annonce

Ce personnage déterminé, on va le retrouver dans bien d’autres films d’aventures. Ainsi, Kirk Douglas va incarner Ulysse devant la caméra de Mario Camerini, ou encore un conquérant nordique dans le film Les Vikings, de Richard Fleisher.
Mais cet homme déterminé, de regard assuré, cette volonté de se battre, on la retrouve toujours chez Kubrick mais à une époque plus moderne, celle de la Première Guerre Mondiale. Dans Les Sentiers de la gloire, Kirk Douglas interprète un officier de l’armée française déterminé à sauver quelques soldats. Des soldats menacés non pas par l’ennemi, mais par leur propre armée, qui veut les fusiller pour l’exemple. Les parallèles entre le colonel Dax et Spartacus sont nombreux…

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Les Sentiers de la gloire, de Stanley Kubrick
Copyrights Bryna Productions, United Artists

… ou l’homme assailli par le doute
Partant de l’image de Kirk Douglas en colonel pour le film de Kubrick, un autre uniforme nous vient en mémoire. Encore un colonel, mais cette fois-ci de l’armée américaine, dans un film politique important. Réalisé par John Frankenheimer, Sept jours en mai raconte une tentative de coup d’état militaire aux Etats-Unis pendant la Guerre Froide. Le général qui prend la tête de ce putsch est incarné par Burt Lancaster. Et à ses côtés, cintré dans son uniforme, se trouve Kirk Douglas. Or, le colonel interprété par Douglas apparaît assailli par le doute. S’il partage les opinions de son supérieur, il s’en éloigne quant à la question de leurs mises en pratique. Enfreindre les règles démocratiques pour préserver une démocratie, il ne peut supporter cette contradiction.
Cet homme plein de doutes, en pleine remise en question de lui-même, sera au centre du remarquable film fortement autobiographique d’Elia Kazan, L’Arrangement. Kirk Douglas y interprète un homme qui semble être au sommet de la réussite sociale et qui, pourtant, tiraillé par ses fêlures, fait une tentative de suicide. Un homme désemparé par une remise en cause radicale de son mode de vie. Kirk Douglas nous montre ici, une fois de plus, sa capacité à intérioriser un rôle et nous livre un personnage sensible. Le couple qu’il forme avec Faye Dunaway est magnifique…

L’Arrangement : bande annonce

Un homme antipathique ?
Il est arrivé parfois à Kirk Douglas d’interpréter un personnage que l’on pourrait qualifier de peu sympathique. Dans l’excellent film noir de Jacques Tourneur La Griffe du passé, il est l’ancien patron de Robert Mitchum, et un long flashback nous montre qu’il s’agit d’un truand aussi élégant que violent. L’acteur sait magnifiquement arborer un sourire carnassier : là encore, Kirk Douglas parvient à ajouter des petits détails qui caractérisent un personnage sans trop en faire. Un art de la subtilité dans le jeu d’acteur.
L’autre homme antipathique auquel Kirk Douglas a prêté ses traits, le producteur de cinéma Jonathan Shields, personnage principal du film de Vincente Minnelli Les Ensorcelés. Ce personnage permet au cinéaste de dresser le portrait sombre d’un Hollywood aux mains des grands studios.

Un cowboy peu ordinaire

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La Caravane de feu, de Burt Kennedy
Copyrights Universal Pictures, Batjac Productions, Marvin Schwartz Productions

Kirk Douglas a joué dans nombre de westerns, et nous pourrions retenir l’image célèbre où il apparaît aux côtés du grand John Wayne dans La Caravane de feu. Mais l’acteur s’est souvent investi dans des films qui sortent du cadre du western traditionnel.
Ainsi, juste avant Les Ensorcelés, il incarna un trappeur dans un surprenant western romantique se déroulant majoritairement dans un bateau : La Captive aux yeux clairs, de Howard Hawks. L’action se déploie autour d’une belle princesse indienne, avec amitié virile et ode à la nature.
Mais dans cet univers de l’Ouest sauvage, c’est surtout Le Reptile, de Joseph L. Mankiewicz, qui va permettre à Kirk Douglas de tenir le rôle d’un personnage cynique ayant dissimulé une grande somme d’argent en plein désert. Le film va se dérouler autour de l’affrontement entre Kirk Douglas et Henry Fonda, et permettra quelques morceaux de bravoure dans l’interprétation et la manipulation. Kirk Douglas déploie ici un jeu auquel il ne nous a pas habitués, et cela ajoute de nouvelles touches à la palette de son talent.

Un marin…
C’est sans doute une des images les plus populaires de Kirk Douglas. Marinière rayée rouge et blanche, casquette sur la tête, l’acteur joue de la guitare pour une otarie à bord du sous-marin le plus célèbre de l’histoire du cinéma et de la littérature, le Nautilus, dirigé par le Capitaine Nemo qui, ici, prend les traits du grand James Mason. Concrètement, Kirk Douglas incarne ici un personnage secondaire, mais sa gouaille, sa joie bondissante, sa décontraction, son énergie font qu’il s’accapare l’écran, contribuant à faire de cette adaptation de Jules Verne un modèle de divertissement.

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20 000 lieues sous les mers, de Richard Fleischer
Copyrights Walt Disney Productions

… ou un père en fureur
La dernière image que l’on retiendra de lui dans cet article est un rôle inhabituel de sa part, dans un film fantastique lorgnant sur l’horreur et très sous-estimé : Furie, réalisé par Brian de Palma. Dans ce film, Kirk Douglas interprète un père qui part à la recherche de son fils, kidnappé par une agence gouvernementale qui veut exploiter ses pouvoirs psychologiques. Rôle inattendu donc, mais dans lequel Kirk Douglas excelle face à un John Cassavetes lui aussi à contre-emploi. Le choix de Kirk Douglas est une des forces du film, tant l’acteur parvient à être crédible à la fois en Américain moyen auquel on peut s’identifier facilement, et en protagoniste de film d’action.

Furie : bande annonce

Ce fut sans doute là l’une des forces de Kirk Douglas. Outre son talent et sa capacité à intérioriser un personnage, l’acteur parvenait à incarner un personnage dont on se sentait proche, un personnage humain et sensible. Un homme à la fois héroïque et ordinaire.

« Le Bourreau du Nevada » : la justice selon Michael Curtiz

Chez Sidonis Calysta paraît en Blu-ray et version restaurée Le Bourreau du Nevada, un western urbain très sous-estimé du prolifique Michael Curtiz. Derrière une intrigue en apparence relativement classique (un marshal pourchasse un bandit) se nichent des personnages finement caractérisés et une interrogation multipolaire de la justice.

« Personne ne pense qu’il a pris part à ce hold-up. » Voilà l’écueil le plus important auquel doit faire face le marshal Mackenzie Bovard, interprété par Robert Taylor, grande figure du western s’il en est. Alors qu’il cherche à mettre la main sur le dénommé John Butterfield pour une identification des plus urgentes (l’ultime témoin pouvant le confondre dans une affaire d’attaque de diligence va prochainement être condamné à mort), Bovard est confronté à un silence d’autant plus difficile à désamorcer que celui qu’il suspecte d’être un voleur doublé d’un tueur semble bénéficier des sympathies de tous ceux qui l’ont croisé. Il doit alors se tourner vers Stella Jennison (superbe Tina Louise) et la convaincre de l’accompagner en ville pour l’aider à retrouver un homme… qu’elle a jadis fréquenté.

Tout est déjà là : la justice, le mystère, la trahison, l’ambivalence… Sauf qu’en 1959, Michael Curtiz a suffisamment de métier pour magnifier discrètement son film. Il y a d’abord cette galerie de personnages étonnamment étoffés : le « shérif le plus coriace de la région », las et aux blessures profondes ; une jeune femme, veuve de soldat, s’usant la santé comme lavandière, et partagée entre le besoin de s’en sortir et sa fidélité envers un ami ; un jeune shérif candide dont les contrariétés ne sauraient contrevenir à la hiérarchie ; un fugitif sur lequel plane un voile épais d’opacité… En sus, le film propose une vraie science de l’espace urbain, des personnages secondaires intéressants (dont la fameuse commère dédaignée), de l’humour (les multiples réactions quand Stella s’endimanche, la description pleine d’allusions de Stella au shérif) et plusieurs répliques mémorables (« Et si je la touche (la prime), qu’est-ce que je deviens ? » Réponse : « Plus riche ! »).

Au départ, Bovard en est persuadé : « Tout le monde ment dans cette satanée ville ! » Convaincu de la culpabilité de celui qu’il recherche obstinément, il se demande : « Comment ce Butterfield peut-il avoir autant d’amis ? » Mais les apparences sont parfois trompeuses et Michael Curtiz va souligner la prise de conscience de son héros, son éveil à la justice plus qu’aux procédures, en lui faisant commettre une maladresse inhabituelle (et, de fait, feinte). C’est ce fil conducteur, une justice personnelle animant chaque protagoniste, qui donne au métrage une couleur humaniste et touchante. Aussi, si Le Bourreau du Nevada n’a pas l’aura d’un Casablanca, il n’en demeure pas moins un film solide, où l’interprétation, la photographie et la réalisation rendent justice au scénario astucieux de Dudley Nichols.

BONUS ET RESTAURATION

Patrick Brion et Bertrand Tavernier nous gratifient tous deux d’une riche présentation du film. Celle de Tavernier, d’une durée de vingt minutes, est sans conteste la plus exhaustive, puisqu’il évoque les changements de ton du film, la topographie des lieux, la performance des acteurs, la caractérisation des personnages, mais aussi quelques réserves spontanées, qu’il a lui-même nourries à la première vision du film, appelées à être dépassées. Le travail de restauration s’avère quant à lui inégal et imparfait, mais plutôt appréciable : le piqué et le noir et blanc sont satisfaisants, la plupart des griffes et poussières des éditions antérieures ont été expurgées, l’image demeure globalement stable et le son, de bonne facture (surtout, comme souvent, sur la version anglaise).

Fiche détaillée – Le Bourreau du Nevada (Blu-ray)

Titre : Le Bourreau du Nevada
Titre VO : The Hangman
Date de sortie : 3 février 2020
Réalisateur(s) : Michael Curtiz
Acteurs : Robert Taylor, Tina Louise, Fess Parker, Jack Lord, Gene Evans, Mickey Shaughnessy, Shirley Harmer, James Westerfield, Mabel Albertson
Genre : Western
Durée : 1h27
Définition : 1080p
Public : Tous publics
Éditeur : Sidonis Calysta
Distributeur : Seven7
Format et boîtier : BD-50 – Blu-ray
EAN : 3512392722233
Année de production : 1959
Date de sortie en salle : 24 janvier 1960
Format audio : DTS HD Master Audio: Français:2.0mono, Anglais:2.0mono
Sous-titres : Français
Format vidéo : 1080p – Noir et Blanc – 1.85 – 16:9 Natif
Nombre de disque(s) : 1
Zone(s) : B
Bonus & suppléments : Image et son restaurés, Boîtier Blu-ray avec fourreau, Présentation du film par Patrick Brion et Bertrand Tavernier

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3.5

« Wet Season » de Anthony Chen : douche froide singapourienne

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Le jeune réalisateur singapourien Anthony Chen, Caméra d’Or à Cannes en 2013 pour un Ilo Ilo qui nous avait laissé un bon souvenir, est de retour avec son deuxième long-métrage, Wet Season, sur une professeure de chinois délaissée par son mari et se rapprochant d’un de ses étudiants. Si l’on apprécie toujours de découvrir des films venus de pays traditionnellement peu représentés au cinéma, on ne peut qu’être déçu par cette histoire somme toute banale, écrite et filmée avec beaucoup trop de précaution pour espérer toucher le spectateur.

Commençons cette critique, une fois n’est pas coutume, par un petit peu de géographie. Singapour est une cité-Etat de 720km², coincée sur quelques îles entre la pointe sud de la Malaisie continentale et l’archipel indonésien. Ancienne colonie britannique, elle fit brièvement partie de la Malaisie, avant d’en être exclue en 1965, obtenant alors son indépendance. Sa démographie contemporaine reflète son histoire compliquée : environ les trois quarts de la population sont ethniquement chinois, contre seulement 13% de Malais, tandis que le reste se partage entre Indiens et Eurasiens. Quatre langues y sont officielles : l’anglais, le mandarin, le malais et le tamil, les deux premières étant parlées chacune par un gros tiers de la population. Mais le taux d’anglophones a doublé durant les trente dernières années, en raison de l’incitation du gouvernement singapourien à utiliser ce langage plutôt que le chinois. La scolarité y est désormais entièrement en anglais, à l’exception des cours de chinois. D’où le paradoxe d’une population majoritairement chinoise de moins en moins sinophone. Conséquence surprenante : la moitié des professeurs de chinois à Singapour sont… malais.

On en arrive à Wet Season et au personnage de Ling, jeune quadragénaire, de nationalité malaisienne, enseignante de chinois dans un lycée de garçons, et mariée à un Singapourien prénommé Andrew. On le devine, Ling est ostracisée à plus d’un titre : elle est une femme dans un environnement masculin, la représentante d’une minorité ethnique dans un pays pas très tolérant, et l’enseignante d’une langue dont ce même pays ne voit plus trop l’utilité. Comme un malheur n’arrive jamais seul, sa situation familiale ne compense pas vraiment sa situation professionnelle : Ling tente vainement de tomber enceinte depuis huit ans, a affaire à un mari perpétuellement indifférent et absent, et doit de plus s’occuper d’un beau-père infirme, lequel constitue de fait sa seule source d’attachement à son foyer. C’est alors qu’elle se rapproche de Wei Lun, un de ses élèves à qui elle commence à donner des cours de rattrapage. Les parents du lycéen sont encore plus absents que le mari de l’enseignante (on ne les verra jamais), et il ne fait aucun doute que le jeune homme est plus intéressé par sa jolie professeure que par une hypothétique maîtrise de la langue chinoise.

De cette situation pas follement originale, Anthony Chen ne tire malheureusement pas grand chose. Le personnage de Wei Lun n’est pas suffisamment développé pour qu’on s’y intéresse plus que ça, seulement défini par l’absence de sa famille, sa passion pour les arts martiaux et son attirance pour Ling. Pas totalement inconsciente des regards que lui porte le jeune homme, elle semble dans un premier temps persister à le voir comme un fils de substitution (ironiquement, les deux interprètes étaient au demeurant mère et fils dans Ilo Ilo, le premier film d’Anthony Chen). Son trouble ne se communique toutefois jamais au spectateur, pas plus d’ailleurs qu’aucune autre émotion. On peut certes légitimement supposer que la société singapourienne n’encourage pas vraiment la manifestation de sentiments violents. Le réalisateur reste donc mesuré en toutes circonstances, ce qui se traduit à l’écran par une mise en scène discrète et une image grisâtre renforcée par la mousson qui s’abat sur la ville, si bien qu’on ne comprend pas plus pourquoi Ling reste avec son mari que la raison pour laquelle elle se laisse approcher par Wei Lun, ce qui constitue deux impasses. La scène de passage à l’acte, qui prend son temps pour arriver, est à ce titre d’une froideur particulièrement anti-érotique. Quant au climax, dernière étreinte passionnée sous un rideau de pluie, il apparaît comme gentiment téléphoné, représentant typiquement le genre de scène dont on a toujours l’impression qu’elle ne se voit qu’au cinéma.

Si la chair est triste dans Wet Season, on ne peut pas vraiment se consoler sur la composante sociale du film. La grande qualité d’Ilo Ilo se trouvait dans son regard critique sur l’exploitation des femmes venues des Philippines s’occuper des petits Singapouriens des classes moyennes et supérieures (profitons-en pour caser qu’un Singapourien sur sept est… millionnaire). L’action se déroulait dans les années 90, période faste pour le capitalisme. Ce dernier est toujours présent en toile de fond dans Wet Season avec le personnage d’Andrew, en apparence plus préoccupé par le cours de la livre sterling que par sa femme, même si Ling comprend rapidement que les absences de son mari s’expliquent de manière beaucoup plus terre-à-terre. Ce qui laisse peu de place pour la critique sociale.

Le rapport de Ling à la Malaisie est un autre point mort du film. Elle en reçoit des nouvelles de trois manières. Premièrement, par la radio et la télé singapouriennes, qui soulignent régulièrement les troubles agitant le pays voisin. Deuxièmement, par des coups de téléphone à sa mère, à la fois portée sur les croyances traditionnelles et consciente de la nécessité pour les Malaisiens de tenter leur chance à Singapour. Troisièmement, par son frère, qui vient régulièrement lui emprunter de l’argent. Ces trois sources, complémentaires s’il s’agit d’analyser les rapports entre les deux pays, ne laissent cependant que peu d’indices sur ce que pense Ling de la Malaisie, si bien que la fin, avec ses promesses de nouveau départ, arrive comme un cheveu sur la soupe.

En somme, si on dispose de beaucoup plus d’informations sur Ling que sur Wei Lan, elle n’en demeure pas moins une inconnue à la fin du film. On sait ce qui lui arrive, mais on ne sait pas vraiment comment elle le vit. Montrer un personnage en train de pleurer, comme Anthony Chen le fait à plusieurs reprises, est rarement un bon moyen de communiquer une émotion au spectateur. L’occasion d’éprouver de l’empathie ne nous étant pas donnée, l’intérêt qu’on accorde au film ne dépasse guère celui de la curiosité pour un objet venu d’un pays exotique, ce que Singapour, de par son histoire entre capitalisme britannique et diverses influences asiatiques, est assurément. Mais pour cela, on aurait pu se contenter du numéro de l’excellente émission d’Arte, « Le Dessous des Cartes », qui lui est consacré.

Wet Season : Bande-annonce

Fiche technique – Wet Season

Réalisation, scénario et production : Anthony Chen
Avec : Yeo Yann Yann, Koh Jia Ler, Christopher Lee, Yang Shi Bin
Photographie : Sam Care
Son : Kuo Li Chi, Zhe Wu
Montage : Hoping Chen, Joanne Cheong
Distributeur : Epicentre Films
Durée : 1h43
Genre : Drame
Sortie française : 19 février 2020
Singapour / Taïwan (2019)

Blade 1 et 2 : le vampirisme comme mutation

Pour commencer ce nouveau cycle du LeMagduciné sur les vampires, nous allons évoquer en douceur, Blade de Stephen Norrington mais aussi et surtout, Blade 2 de Guillermo Del Toro. Deux films qui se répondent sur la place du vampire dans un monde contemporain fictionnel, et qui font de cet être nocturne autant un prédateur qu’une proie au destin. 

Le vampire comme prédateur à l’imagerie standardisée 

En ce sens, la première séquence de Blade est assez intéressante dans son iconisation visuelle et esthétique de l’antre cryptique du vampire moderne et nous insère avec quelques ingrédients bien salés, dans un univers nocturne et anxiogène. Une scène de boite de nuit transcendantale et orgasmique jonchée d’une pluie de sang où l’humain devient le repas de vampires assoiffés de chair fraiche. L’idée même qu’on se faisait du vampire ne va pas changer avec ce Blade, et ne diverge pas de ceux présents dans Buffy contre les vampires ou même ceux de Vampires de John Carpenter, par exemple. Derrière son apparence humaine, sa jeunesse qui danse sur de l’électro et ses envies de profiter d’une vie sans détour, se dissimule l’animal sans empathie , froid et calculateur, et la bête aux dents bien limées qui souhaite manger à sa guise et voir le pouls de ses victimes battre entre ses lèvres. De vraies mantes religieuses. 

Le vampire est un être souterrain, qui se cache aux yeux du monde et du soleil, et qui malgré sa force et sa puissance presque « démoniaque », vit caché ou alors sous le coup de traités signés avec les humains pour que la cohabitation entre les deux espèces puisse se faire. Mais alors que certains films poussent le curseur de l’univers vampirique vers une approche plus baroque, ce Blade 1 se retranche plus vers le post apocalyptique ou le super héroïque que le gothique (avec certaines virées diurnes en voiture rappelant Mad Max premier du nom et ce monde « entre deux ») et ne fait pas du vampire une créature à part entière, mais plus un ersatz pulsionnel 2.0 de l’humain, appartenant à une secte dormante qui voudrait dominer le monde. 

Pourtant, derrière ses apparences minimalistes voire simplistes sur le genre qu’est le film de vampire, et ce n’est pas le manque de charisme de Stephen Dorff ou le cabotinage de chiens fous de Donal Logue qui nous diront le contraire, Blade de Stephen Norrington y mentionne des notions de « vampires de race » et ceux qui sont des « batards » en fonction de leur naissance et délègue alors des problématiques politiques et idéologiques liées normalement aux humains à la sphère vampirique.

Mais ne nous le cachons pas, ce n’est qu’un prétexte pour « casser » du vampire et accélérer le processus d’affrontement avec Blade, mi-homme mi-vampire, né d’une mère mordue alors qu’elle était enceinte. Il a les qualités du vampire sans les défauts (soleil…), même s’il vieillit comme les humains. Son aura, l’attitude « bad ass » et son accoutrement énigmatique digne d’un Punisher, font de lui l’attraction originelle du film, tant dans son récit que dans l’action. La vampire, l’espèce en elle même, n’est là que pour lui donner la réplique et voir Stephen Norrington donner la possibilité à Wesley Snipes de sortir les muscles et de botter des culs à coup de « tatane » dans des combats plutôt bien chorégraphiés, faisant honneur aux arts martiaux. Mais alors qu’en est il du vampire ? Blade 2 va peut être un peu plus nous éclaircir. 

La vampire, comme véritable créature, dégénérative et proie à l’extinction. 

Avec Blade 2, c’est là qu’intervient Guillermo Del Toro, qui se détache du coté grisâtre du premier opus pour amener son amour pour le cinéma de genre, cette fameuse madeleine de Proust, mais aussi et surtout, pour faire éclore son adoration pour les créatures et tout un bestiaire aussi graphique que narratif qu’on pourra voir par la suite avec le diptyque des Hellboy ou même Le labyrinthe de Pan. 

D’emblée, les couleurs du film sautent aux yeux, le baroque des décors s’accentue ( bain de sang) et le gothique prend possession de l’atmosphère ; c’est presque à s’y méprendre où l’on peut rapidement faire le parallèle avec le cinéma aussi personnel que référencé des soeurs Wachowski, où ce deuxième volet du diurnambule reprend certaines touches de l’iconographie glam et cuir de Matrix ou même de Bound et donc, aussi de Ghost in the Shell. Ce changement de cap est encore plus accentué par les mises à morts, le sang qui coule à flot, et également par la scène de night club de ce Blade 2 où le plaisir de la meurtrissure et le sadomasochiste charnel de l’univers ressortent davantage, montrant que le cinéaste n’a pas peur de s’incorporer dans l’ambiance sanguinolente voire gore du monde vampirique. 

Le cinéaste profite de cela pour mettre en scène une bête vampirique encore plus féroce (le faucheur), voulant de ce fait se nourrir des vampires eux mêmes. La créature du début devient alors la proie et le plat préféré d’une entité sanguinaire à l’esthétique et l’anatomie proche de celle d’Alien (la mâchoire) ou d’Akira (déformation du corps). 

Au delà de mettre en exergue un objet visuel déroutant, qui étale son savoir-faire en grappillant des choses autant dans le western que dans le hard boiled, Del Toro ne fait pas du vampire un simple humain au pouvoir protubérant qui voudrait asseoir son autorité. Il y a des ondes shakespeariennes dans Blade 2 avec cette trame autour de la filiation et la quête d’identification à son créateur. Il épouse cette idée du vampire éternel se pensant d’une race supérieure (comme si les vampires de la première scène provenait de l’Allemagne nazie) qui verrait sa métamorphose comme une forme de cancer, comme si le vampirisme était un virus dégénératif qui accoucherait de son extinction où la lumière du jour serait le salut d’une âme damnée. 

Sous ses airs de film d’action, avec sa horde provenant limite des 12 Salopards, Guillermo Del Toro réfléchit sur l’idée même du vampire, sa capacité à écrire son histoire et y à affirmer sa propre identité tant bestiale qu’identitaire. L’être sanguinaire et qui a soif de pouvoir est devenu un être pourchassé par sa propre finalité et son propre destin, émotif, aussi fébrile que vénéneux, voyant en lui ressortir une interrogation sur son existence (à défaut d’avoir une vie à proprement parlé). C’est à travers la relation qu’entretiennent Nyssa et Blade que se pose aussi la question de l’acceptation de soi et de la créature que chacun veut ou peut devenir.

Pour se familiariser avec la notion même de vampire, les deux premiers volets de Blade comportent donc assez de scènes et de réflexions pour mettre un pas dans le monde violent et carnassier des suceurs de sang. 

Dark Waters : Todd Haynes en quête de vérité

Jusqu’au bout. Après nous avoir embarqué dans de flamboyants mélodrames, Todd Haynes change de registre avec son nouveau film Dark Waters, un thriller d’investigation sur l’affaire DuPont et le scandale du Téflon. Une reconversion gagnante pour une œuvre brillante en tout point.

Avocat spécialisé dans la défense des industries chimiques, Robert Bilott va être interpellé par un paysan sur la supposée pollution générée par DuPont, un puissant groupe chimique et premier employeur en Virginie. Afin de lever le voile sur les agissements du groupe, Robert Bilott ira jusqu’au bout de ses convictions, quitte à mettre en branle sa carrière, sa famille et même sa propre vie…

La quête militante de Todd Haynes

De ce postulat de départ tiré d’une histoire vraie, Todd Haynes ne va pas déroger au cahier des charges du thriller d’investigation. Il va foncer, à corps perdu, dans l’obstination de son personnage et ainsi, nous raconter sa vision du monde libéral contemporain. Et spoiler : c’est pas joli-joli.

En 2012, Gus Van Sant réalisait Promised Land, un pamphlet contre l’exploitation du gaz de schiste. Un scénario proposé par Matt Damon dans lequel le cinéaste américain mettra son style et son cinéma subtilement en retrait pour un film de dénonciation juste et incarné. Avec Dark Waters, le cas de figure est similaire. C’est Mark Ruffalo, tête d’affiche du film, qui proposa à Todd Haynes de réaliser le film. Un choix étonnant lorsque l’on regarde la filmographie d’un cinéaste avide de mélodrames (Loin du paradis, Mildred Pierce, Carol) et de projets ambitieux et décalés (Velvet Goldmine, I’m not there). Pas pour l’intéressé, qui s’avérait être « un grand fan du cinéma de dénonciation », comprenez Klute, Les Hommes du Président, Révélations…

Le genre est surtout l’opportunité pour Todd Haynes de dévoiler une critique virulente du système libéral capitaliste à travers ses plus gros représentants, qui au nom d’intérêts économiques privés, n’a de cesse d’empoisonner les populations du monde entier, avec un cynisme des plus cliniques. On ne sait pas si Haynes s’identifie à son personnage mais il est certain qu’il y projette cette part de courage insensé et cette détermination au-delà de l’entendement. Un héros de l’ombre, aujourd’hui qui retrouve de la lumière.

« Dans Dark Waters, ce qui au départ se présente comme une contamination régionale et nationale de l’air et de l’eau se transforme en une contamination mondiale du système sanguin – marquant ainsi notre interdépendance en tant qu’habitants de la planète, sinon en tant que victimes des systèmes capitalistes et idéologiques. Mais dans cette épouvantable catastrophe provoquée par l’homme, nous sommes inéluctablement liés par un sort commun et c’est notre conscience de ce qui s’est passé qui nous lie les uns aux autres, comme Rob à Wilbur […] dans ce qui est à la fois un combat sans fin pour la justice et pour notre propre survie. » Todd Haynes

L’exigence formelle

Au même rang que ses récents et illustres prédécesseurs comme Spotlight ou Pentagon Papers, Todd Haynes livre un film tenu, abouti et extrêmement bien dosé dans lequel on retrouve l’exigence esthétique et formelle d’un cinéaste passionnant. L’enjeu est toujours de taille lorsque l’on aborde un genre très codifié, qui laisse peu de marge à l’innovation. Et rendre captivant une histoire s’étalant sur plusieurs décennies constituait une autre paire de manches.

Le cinéaste semble plus en retenue dans l’investissement artistique du film. On retrouve cependant cette obsession pour le cadre, toujours d’une grande justesse, ainsi que le travail méticuleux de la reconstitution. Le style Haynesien se trouve dans la minutie des détails : des coiffures aux tapisseries. Pour Dark Waters, le cinéaste américain a poursuivi sa collaboration avec le chef-opérateur Edward Lachman, qu’il retrouve après Loin du Paradis et Carol. La lumière, autre force du cinéma de Haynes, contribue à l’atmosphère froide et âpre d’un hiver américain. Elles mettent en valeur la nuance sur les couleurs grisâtres qui donnent du relief à ce récit classique, au sens noble du terme. Le résultat est saisissant. Une nouvelle histoire de David contre Goliath mais avec les temps qui courent, l’espoir est toujours le bienvenu.

Dark Waters – Fiche technique

Réalisateur : Todd Haynes
Scénario : Matthew Carnahan, Mario Correa, Nathaniel Rich
Interprétation : Mark Ruffalo, Anne Hathaway, Tim Robbins, Bill Camp
Photographie : Edward Lachman
Montage : Joe Murphy
Musique : Marcelo Zarvos
Producteurs : Christine Vachon, Pamela Koffler, Jeff Skoll, Mark Ruffalo
Distribution (France) : Le Pacte
Durée : 127 min.
Genre : Drame | Biopic
Date de sortie : 26 février 2020
Etats-Unis– 2020

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