PIDS : The Matrix souffle ses vingt bougies en masterclass et projections

Le PIDS, Paris Images Digital Summit, s’est clôturé après quatre jours de remises de prix, de conférences, de masterclass et projections uniques. L’évènement dédié à la création digitale s’est terminé en beauté le samedi 2 février avec les festivités nocturnes consacrées au vingtième anniversaire de The Matrix. De la masterclass de Dominique Vidal de BUF (entreprise responsable des effets spéciaux visuels de Matrix Reloaded et Revolutions) à la projection du premier volet dans sa dernière version remasterisée 4K, retour sur la formidable plongée dans la matrice concoctée par le PIDS.

De Michel Gondry aux Wachowski

Le vingtième anniversaire de The Matrix a démarré sous les meilleurs auspices avec la masterclass de Dominique Vidal, l’un des créatifs et superviseurs des effets spéciaux digitaux chez BUF Compagnie, société de production d’images de synthèse pour le cinéma, la publicité et les clips musicaux. BUF a notamment travaillé sur les deuxième et troisième volets de la saga. Pourquoi pas le premier ? « Le calendrier faisait qu’on n’avait pas le temps de travailler là-dessus. Et donc on a refusé ça pour finir un des meilleurs nanars de l’histoire du cinéma, mais on ne le savait pas à l’époque. » Et en 1997 débarquait en salles obscures Batman & Robin, premier très gros projet américain pour BUF.

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Le Centre des Arts d’Enghien-les-bains, où a pris place le PIDS du 30 janvier au 2 février 2019, dans l’ambiance de The Matrix pour son 20ème anniversaire.

Malgré tout, Dominique Vidal et ses collègues n’ont pas hésité à partager quelques uns de leurs secrets de fabrication avec l’équipe des effets visuels du film, notamment le frozen time ou selon Dominique Vidal, l’effet stéréo. Effet visuel utilisé sur plusieurs clips de Michel Gondry (voir l’exemple ci-dessous) engendré par un travail de morphing sur deux images enregistrées, soit l’interpolation entre deux positions. BUF n’hésitera pas à partager ses recettes avec l’équipe créatrice de The Matrix : « Ils nous ont parlé de leur projet et ils nous ont dit : « voilà, on aimerait faire des mouvement de caméra un peu impossibles qui tournent autour de gens qui s’arrêtent dans le temps pour éviter des balles. » Et on leur a dit que notre système n’était pas vraiment fait pour ça, que c’était plutôt fait pour interpoler entre deux positions, qu’éventuellement on pouvait le faire entre plusieurs. On leur a expliqué comment on faisait, parce-qu’on est de très mauvais magiciens. Car un bon magicien ne partage pas leurs trucs. On était bons camarades. »

Ci-dessous, le clip pour Smirnoff de Michel Gondry, avec des effets visuels signés BUF.

Il poursuit sur The Matrix : « Leur idée a été de reprendre le travail d’un photographe qui s’appelle (Emmanuel) Carlier, qui, lui, faisait monter plein d’appareils photos sur des espèces de rails et prenait des photos simultanées de gens en train de patauger dans l’eau ou de sauter dans l’air, et ça faisait une espèce de moment arrêté avec une caméra qui montait par exemple le long d’une spirale. Mais c’était quelque chose qui était plus de l’ordre de l’art conceptuel, il mettait ça dans des installations. Ses débouchés n’étaient pas des débouchés d’effets spéciaux. » Les techniciens des effets visuels de The Matrix sont partis de ce stop motion augmenté par deux caméras et un travail de morphing digital avec « un logiciel d’optical flow (…) qui décrit pour chaque pixel d’une image la direction qu’il va prendre pour aller à l’image suivante. Ils s’imaginaient pouvoir, avec cette technologie, interpoler entre chaque appareil photo. Parce-que les images qui sont dans le film, c’est plus que les appareils photo, car cent-vingt appareils photo, ça ne fait que cinq secondes (…) il fallait qu’ils interpolent entre les appareils photo. Et ne serait-ce que calibrer les appareils, faire en sorte qu’ils regardent bien dans la bonne direction, comme si c’était une caméra qui s’était déplacé, c’était un cauchemar… Chacun ayant une exposition différente, je pense qu’ils ont du faire un travail colossal. D’après mon souvenir, il avait embauché une armée de gens pour aller retoucher les images une à une, les harmoniser entre elles, en termes de colorimétrie, de placement, de rotation… »

The Matrix– La séquence Bullet Time en trois étapes (elles-mêmes composées d’un nombre important)

The Matrix sort en salle en 1999 et jette un pavé dans la marre aujourd’hui gâtée de la pop culture. Son univers cohérent et percutant (visuels et concepts philosophiques forment une œuvre narrativement homogène dans cette œuvre inspirée, entre autres par la culture asiatique (du japanimé à Tsui Hark) et par tout un pan de la science-fiction mondiale (les dystopiques Akira et Terminator ne sont pas loin). Le long métrage voit son cosmos s’étendre avec les grandioses et spectaculaires Matrix Reloaded et Matrix Révolutions tous deux sortis en 2003. Justement, BUF furent recontactés par la production des deux métrages afin de concevoir leurs effets visuels. La formidable scène du cake orgasm aurait pu sombrer dans le vulgaire, mais BUF a cherché à représenter l’orgasme virtuel comme un feu d’artifice numérique. L’effet visuel possède à la fois le caractère concret de la matrice (l’animation des chiffres, lettres et pixels) et celui de la métaphore communément connue (l’orgasme perçu comme un feu d’artifice du sensible). Les créatifs français des effets spéciaux ont toutefois connu quelques soucis au début du processus d’élaboration d’effets visuels, notamment ceux nécessitant les modèles virtuels de personnages. L’équipe du premier film n’a pas voulu donner les scans et moules numériques des comédiens : « On n’a pas eu le droit. (…) Et si vous voyez la base de données, c’était pas beaucoup de points, aujourd’hui c’est des millions de polygones…» BUF s’est alors lancée dans la construction manuelle de ces modèles digitaux à partir de photographies et images des acteurs. Un process qu’il avait déjà mis à l’épreuve dans Fight Club de David Fincher (1999) : « Un autre plan important qui montre qu’on n’était pas complètement nuls à l’époque même si ça n’a pas forcément très bien vieilli… On avait un plan comme ça dans lequel le héros se tirait une balle dans la bouche. On l’a refait en 3D. C’est à ma connaissance un des premiers plans du cinéma d’un humain photo-réaliste. » L’équipe a aussi travaillé sur Simone d’Andrew Niccol (2002) dans lequel les techniciens ont créé un double numérique de l’actrice interprétant le personnage virtuel homonyme.

Un dernier mot sur Matrix Reloaded à retenir ? « On a beaucoup travaillé parce qu’on n’avait pas que ça (le générique) à faire, nous. Il y avait aussi des êtres humains à représenter, des effets naturels comme de la fumée. Donc, le gros de la recherche, c’était comment on représente… Parce que c’est un peu ridicule finalement cette idée de dire « les gens sont du code informatique donc ils sont faits de lettres qui coulent sur eux ». Donc comment on arrive à en faire un effet pertinent, graphique. Comment on se balade dedans, comment on l’éclaire s’il y a besoin de l’éclairer. Quelles sont les tailles des typos ? Est-ce qu’on doit mettre de la couleur ? Est-ce qu’on doit changer la taille au fur et à mesure qu’on s’avance ? » Les techniciens de BUF sont aussi, comme il a été dit de John Knoll et Phil Tippett, des ingénieurs créatifs, des narrateurs de l’ombre heureusement mis en lumière par le festival du PIDS.

« Wake up, Neo… The Matrix has you… »

La masterclass de Dominique Vidal fut suivie par la projection de deux épisodes de la mini-série américano-japonaise Animatrix (2003) qui, comme l’a noté l’un des maître de cérémonie du festival, renvoie à deux des importantes influences de l’univers des Wachowski, le manga/japanimé avec Au-delà et le film noir avec Une histoire de détective. La soirée a pris fin avec la projection du film The Matrix. Le long métrage aurait été projeté en version remasterisée 4K. Était-ce le Blu-ray 4K ?  ? Ou une copie cinéma dcp 35 mm remasterisée soutenue par le même master ? En tous les cas, le spectacle était de mise. On nota que la copie présentait une colorimétrie formidablement plus nuancée que celle connue sur l’édition Blu-ray (2008), que ce soit la gamme de vert dans la matrice ou le duo cyan/gris dans la réalité. La copie préservait un léger grain d’image et possédait un remarquable piqué. Ainsi, nous pouvons au moins être sûrs de ne pas avoir assisté à une projection du master Blu-ray dont la colorimétrie avait été revue par les Wachowski – mais pas forcément bienvenue chez les fans – afin de rendre le film visuellement plus cohérent avec ses deux suites.

Masterclass, projections du film et de deux de ses dérivés, le PIDS a rendu un très bel hommage à The Matrix et plus largement son univers. L’événement a exposé à quel point l’expérience Matrix reste vivante : le premier volet comme la trilogie forment toujours un monument de cinéma ; les frissons et le fun sont eux aussi toujours présents ; et l’intérêt technologique persiste vingt ans après sa sortie et de nombreuses grandes surprises dans la pop culture cinématographique (Le Seigneur des Anneaux ; Spider-Man ; Avatar ; Mad Max Fury Road). Enfin on peut s’attrister du faible nombre de spectateurs pour la séance du long métrage des Wachowski.

Pour bien terminer votre lecture, un combat épique dans sa version remasterisée 4K.

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