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Blade 2 de Guillermo Del Toro, Le Grand Saigneur

Dire que le tout début des années 2000 fut fondateur pour l’hégémonie de la culture geek est un euphémisme. Le Seigneur Des Anneaux, Harry Potter, Spider-Man,… on a tendance à l’oublier mais toutes ces œuvres sont sorties en l’espace d’une petite année, traumatisant des générations entières par une invasion de super-héros et de créatures fantastiques. La suite nous la connaissons tous, une domination commerciale et culturelle mondiale de ce qu’on appelle la culture geek.

Si encore aujourd’hui la chose a du sens dans notre monde globalisé…

Cependant, la vague ahurissante d’adaptations de comics qui a submergé le monde a, elle, quelque peu oublié son histoire. Car en 1998, avant son hybridation parfaite à l’oeuvre-monde Matrix, un genre super-héroïque en désuétude se voit relancé par un film : Blade de Stephen Norrington. Produite par New Line, cette adaptation d’un obscur personnage Marvel créé par Marv Wolfman (sic) et Gene Colan mettait en scène Wesley Snipes dans la peau de Blade, un chasseur de vampires black, dur à cuire et hybride (mi-homme / mi-vampire). Tourné pour 45 millions, Blade en rapporta 131 et prouva à l’industrie le potentiel d’adapter au cinéma d’autres surhommes que Batman et Superman.

Logique donc, qu’après ce succès qui incita immédiatement les studios à porter les héros les plus populaires de Marvel et DC à l’écran, la croqueuse de diamants New Line souhaita remettre le couvert. Le producteur Peter Frankfurt et le scénariste David S. Goyer (qui chapeautera la trilogie jusqu’à assurer la « réalisation » du lamentable troisième volet) repasse alors la liste des metteurs en scène potentiels pour ce nouvel opus. Leur regard s’attarde de nouveau sur Guillermo Del Toro, déjà envisagé pour le premier volet mais finalement jamais rencontré par l’équipe. Depuis cette époque, l’insuccès de son premier film américain, Mimic, a beaucoup calmé les ardeurs des studios pour engager Del Toro. Lui même étant sur le point de tourner, comme un remède, un film plus personnel : L’échine du diable.

Goyer et Frankfurt lui proposent tout de même le poste malgré l’inquiétude des producteurs. Au début, Del Toro (fan de comics, notamment d’horreur) n’est pas intéressé par le projet et surtout par le personnage de Blade qu’il déteste et voit comme une mauvaise resucée de Shaft. Quitte à tourner une adaptation de comics, Guillermo Del Toro préfère mettre son énergie dans celle d’Hellboy de Mike Mignola, sa favorite. Mais son entourage (Goyer dit que c’est lui, Del Toro parle de son agent) commence à le raisonner. Notamment sur l’idée que Blade 2 peut être une meilleure rampe de lancement pour son Hellboy que Mimic et Cronos réunis. L’idée fait son chemin et le réalisateur acquiesce mais prévient qu’il tournera quand même L’échine du diable avant. Chose rare, Frankfurt et Goyer acceptent de l’attendre et imposent leur choix à New Line.

Si improbable que cela paraisse, Del Toro est un candidat assez idéal pour Blade 2 puisque l’idée première, amorcée par Frankfurt, est d’apporter une touche horrifique à sa franchise d’action. Blade 2 s’avère aussi un parfait terrain de jeu pour son réalisateur, fasciné par les vampires depuis l’enfance au point d’y consacrer son premier long Cronos et de travailler quelques années à une adaptation de Je suis une légende. Conscient qu’il replonge dans le système des studios, Del Toro sait cependant qu’il ne veut pas reproduire l’expérience traumatique de Mimic. Cette fois-ci, il ne vient pas pour faire un film personnel mais bel et bien une commande, un « film d’éclate à 100% » qui doit « casser la baraque ». En somme, Del Toro va se lâcher et faire pour la première fois un divertissement pop-corn qui tâche.

Et forcément, vous connaissez le bougre, Guillermo veut faire un film bien plus personnel que certains détracteurs le disent ou que lui-même ne veut bien l’avouer. Ainsi, s’il accepte de se lover dans la position de movie-maker, il va néanmoins conjuguer les desiderata de la production avec ses propres envies et ainsi proposer une vision satisfaisante pour les deux parties. Balayant les réticences de certains en proposant un cas de plus en plus rare : une œuvre de studio fabriquée par un auteur. Soit un long-métrage catalyseur de ses obsessions mais aussi d’une pop-culture en effervescence en sus d’un ride purement et simplement jouissif.

[toggler title= »PARTIE I – VAMPIRE, VOUS AVEZ DIT VAMPIRE ? »]

Blade 2 prend place quelques temps après le premier épisode. Parti à Moscou, endeuillé par la mort de Whristler, son mentor et père de substitution, Blade cherchait en fait la trace de ce dernier. Car Whristler n’était pas mort (ça, c’est une belle couleuvre à avaler, il faut l’admettre) et ses ennemis de toujours, les vampires, l’ont capturé pour le transformer en l’un d’entre eux. Libéré à Prague par Blade et son nouvel acolyte Scud (Norman Reedus, déjà furtivement dans Mimic), Whristler est récupéré à temps pour empêcher sa mutation. C’est alors que deux messagers vampires font irruption dans le repaire du trio, demandant de l’aide face à un nouvel ennemi commun : Le Faucheur. Une créature qui se nourrit aussi bien d’humains que de vampires et dont l’expansion se fait vitesse grand V. D’abord réticent à s’associer à ses ennemis jurés, Blade accepte et mène alors le Peloton Sanguin (nous utiliserons le terme VO nettement plus cool de Blood Pack) vers une guerre contre les Faucheurs.

Vous l’aurez compris, Blade 2 investit une logique très Aliens – Le Retour avec son groupe badass de mercenaires sur-entraînés face à des créatures belliqueuses. Il n’est pas interdit de le penser tant le schéma de James Cameron est une tarte à la crème des suites faites après un succès inattendu ([REC]2, The Descent 2, La Colline à des Yeux 2…). Une idée qui a fait ses preuves soit doubler la dose initiale (plus d’action, plus d’horreur) et offrir au spectateur tout ce qu’il a aimé auparavant mais de façon encore plus fun et décomplexée. L’idée principale étant ici d’associer Blade à des vampires pour renouveler la mécanique.

Pour dissiper les logiques malentendus sur Mimic et Blade 2, qui partagent nombre de liens notamment toute une partie dans les égouts, il faut savoir que cette idée vient de Goyer et préexiste à l’engagement du réalisateur. Del Toro s’accommode cependant très bien de ce postulat souterrain et viril en corrigeant néanmoins l’approche du nouveau monstre qu’est le Faucheur.

Initialement, la créature devait pouvoir se transformer comme La Chose du film éponyme de John Carpenter. Sa langue, déjà en sangsue cauchemardesque pouvait ainsi surgir de nulle part et notamment de la main ou du haut de la tête. Del Toro trouve plus effrayante et intéressante l’idée que la langue tentaculaire reste dans la bouche mais puisse se déployer vivement par une scission de la mâchoire inférieure (comme une grenouille). C’est cette idée qui restera et finira par qualifier l’approche globale du mythe vampirique par le réalisateur, préfigurée grossièrement par Mimic et quasi-identique dans The Strain.

Nous le disions, Del Toro est fasciné par les vampires depuis l’enfance et notamment « d’un point de vue mythologique et ésotérique ». En ce sens, Guillermo Del Toro s’avère incollable sur les nombreuses facettes du mythe, connaissant par coeur les arcanes du sous-monde vampirique et les différentes espèces qui le constitue puisque, d’une région à l’autre du globe, le vampire change radicalement de sens, de nature et d’aspect. Il trouve d’ailleurs beaucoup d’inspiration dans d’obscurs livres du clergé faisant état d’épidémies vampiriques de par le monde en divers temps. Cronos, qui explorait déjà ce thème, lui a permis de prendre quantité de notes qu’il utilisera en partie sur Blade 2 puis en totalité sur The Strain.

Soucieux d’une crédibilité et d’une cohérence biologique à sa créature, même s’il note la ressemblance physique avec le vampire du Génération Perdue de Joel Schumacher, le Faucheur de Del Toro est principalement inspiré du Strigoï, le vampire d’Europe de l’Est. Nous parlions déjà de cette mâchoire cauchemardesque caractéristique, il faut y ajouter l’idée que chez le réalisateur, le vampirisme est un parasite (chose rappelée lors d’une rituelle scène de dissection) et que le métabolisme rapide de ces monstres les affame et leur fait dégager énormément de chaleur à l’inverse des vampires communs dont il partage une unique faiblesse : le soleil. Del Toro reprend également tout le fonctionnement insectoïde déjà en place dans Mimic, Les Faucheurs se déplacent par les égouts, souvent en meute grouillante et affamée avec toujours un esprit de ruche dominée par leur chef Nomak. Les réflexes de survie sont animaux comme se séparer d’une partie de son corps si elle est coincée (le bras dans le mécanisme, le Faucheur qui déchire son abdomen pour fuir vers le haut…) et Del Toro rajoute une peu ragoûtante idée : deux vésicules à la place des omoplates filtrant le sang et rejetant une urine ocre.

Les Faucheurs rompent ainsi avec le mythe du noctambule romantique d’Anne Rice, revenant par la crédibilité biologique à l’état animal d’une créature obsédée par le besoin de sang. Le vampirisme est défini ici comme un arbovirus, sa mutation dope la maladie tel un cancer boosté. Sa dangerosité et sa prolifération, à l’image des Mimics du film éponyme, sont une menace non seulement pour l’homme mais aussi pour son prédateur : le vampire commun. Del Toro retravaille ainsi la dialectique déjà traversée par Mimic, persistant à explorer les même questions d’évolution, d’altérité et de création. Notamment par sa créature, métaphore de junkies en manque parcourant les souterrains en quête de leur dose et à abattre selon la société normée.

Blade 2 se permet ainsi de mettre en scène des personnages bien plus conscients de la question de leur suprématie que ceux de Mimic. Via bien sûr l’eugénisme d’un Damaskinos (le maître des vampires) souhaitant créer une espèce pure et parfaite mais aussi par le Blood Pack dont le look se rapproche d’un gang de skinheads ou d’une milice fasciste. Une bonne partie de ce même Blood Pack (Reinhardt, Chupa et Priest) s’avère d’ailleurs assez radicale, provoquant Blade sur sa couleur de peau (« Est-ce que tu peux rougir ? ») et ne faisant jamais une seule fois confiance au diurnambule. Priest d’ailleurs, le premier à passer l’arme à gauche, va plus loin en proposant de tuer tout le monde (ses semblables) dans L’Antre de la Souffrance comme une bonne purge fanatique. Peu étonnant donc que Priest tombe le premier puisque rappelons que chez Del Toro, le divin théologique n’existe pas, ou plus, comme le rappellera l’Eglise abandonnée quelques instants plus tard. Il reste bien entendu des symboliques chrétiennes de ci, de là comme ces deux moments de crucifixion ainsi que des bains de sang à la Bathory évoquant naturellement des renaissances mais, dans l’ensemble, l’idée reste celle d’un Dieu absent et/ou remplacé. En cela, on relèvera une légère incohérence de propos quand Damaskinos pose à sa fille la question : « Qui Dieu privilégie sur la toile, la mouche ou l’araignée ? ».

Del Toro pose aussi avec Blade 2 les fortes bases de The Strain, sa trilogie en trois tomes co-écrite avec Chuck Hogan puis adaptée en série sur FX (la diffusion vient de s’achever après quatre saisons). Au-delà des vampires mis en mouvement, les Strigoï, très similaires aux Faucheurs (les égouts, leur expansion épidémique,…), on retrouve l’idée d’une industrie vampirique organisée. La première séquence à la banque du sang de Blade 2 ainsi que la suivante dans une laiterie reconvertie dans le pompage d’humains renvoient à la fin de The Strain. Tout comme l’idée d’un maître vampirique accompagné de son disciple bureaucrate. Il est d’ailleurs troublant de constater qu’ils ont le même look dans les deux oeuvres.

Pour anecdote, la seule blague écrite par Del Toro dans le script concerne justement le disciple, défini comme presque humain car il est avocat.[/toggler]

[toggler title= »PARTIE II – GEEK, VOUS AVEZ DIT GEEK ? » ]

Blade 2 est, dès le début, vu par Del Toro comme un défouloir. Jusque ici versé dans un cinéma plutôt sérieux, le réalisateur mexicain n’a pu encore déchaîner sa passion pour les comics, les mangas, les jeux-vidéos, le cinéma bis et j’en passe. Tel un ado sur le point d’imploser pour sa première fois, Del Toro ouvre les vannes de sa geekitude et offre un manifeste jouissif qui anticipera nombre d’obsessions hollywoodiennes courant jusqu’à aujourd’hui.

En premier lieu, les comics puisque au-delà d’être l’adaptation de l’un d’eux, Del Toro souhaite livrer une œuvre nourrie de cette esthétique et de son langage. Heureux hasard, le tournage à Prague (bien moins cher) donne l’idée à son chef-opérateur Gabriel Berastain d’inverser les dominantes habituelles. Là où, dans la majorité des films, les jours sont à dominante chaude et les nuits à dominante froide, les nuits de Prague sont jaunes de par l’éclairage public au sodium. Berastain propose alors à Del Toro de passer les nuits en ambre et les jours en bleu, ce que le réalisateur, obsédé par ses deux couleurs, acceptera avec une joie non dissimulée. Ce code esthétique reviendra d’ailleurs dans une bonne partie de sa filmographie. Par cette note d’intention, Blade 2 va ainsi rompre avec l’esthétique froide et urbaine du premier en proposant un travail chromatique plus poussé (notamment une séquence entière baignée de bleu cobalt). Mais le film va aussi se distinguer via des séquences d’actions inspirées des comics, de la japanimation et du cinéma de Hong-Kong.

En pré-production, Del Toro visionne ainsi l’intégralité des rushes tournés par Norrington sur le premier Blade pour assurer une certaine continuité dans son opus. Mais il s’aperçoit aussi des intestices où il pourrait dynamiser ses propres séquences et offrir des affrontements dignes des illustrés Marvel ou de Superman 2, l’influence revendiquée. Au-delà d’un découpage qui privilégiera les plans larges et d’un travail sur l’espace très classique, Del Toro veille à tourner chaque scène de combat comme un ballet de comédie musicale. A l’image du travail chorégraphique millimétré et rythmé d’un Gene Kelly, Del Toro veut ainsi une exécution fluide qui s’étend dans le temps et l’espace et qui trouvera sa dynamique finale au montage.

Le travail des chorégraphes est bien entendu fondamental, l’idée étant d’imaginer principalement des affrontements entre surhommes défiant les lois du corps, de la physique et de la gravité tout en mixant les styles de combat (on trouve même une prise de catch !). Au-delà de Jeff Ward (superviseur cascades du premier Blade) et de Clay Fontenot (doublure de Wesley Snipes), il est amusant de noter que les autres chorégraphes de combats ne sont autres que Snipes lui même et la superstar chinoise Donnie Yen ! Héros de Del Toro, Donnie Yen (qui interprète aussi Snowman) restera malheureusement peu de temps sur le tournage mais supervisera notamment l’impressionnant combat dans le repaire de Blade.

Au-delà de ce travail on-set, la plus-value « comics » qu’apportera la novatrice L-Cam est loin d’être négligeable tant elle se ritualisera par la suite dans le genre (rien que dans Spider-Man, sorti 1 mois et demi après). Concrètement, la L-Cam permet une symbiose du travail de plateau et des effets visuels numériques pour faire cohabiter, en un même plan, l’acteur et sa doublure infographique. C’est ainsi que les plans les plus impressionnants du métrage permettent, en un même mouvement, de voir Nomak décocher un coup de poing titanesque à Blade qui s’envole, percute une colonne et retombe au sol dans une pose iconique. Toutes les actions impossibles physiquement peuvent donc être générées numériquement, complétant une scène avec aussi peu de limites que dans les pages d’un comics de super-héros. Le film est d’ailleurs truffé de ces excellents plans (signé Phil Tippett et son équipe) qui, aujourd’hui, n’ont pas pris une ride et sont toujours aussi impactants.

Tout le travail d’iconisation des personnages est également tiré de cet héritage comics (et manga). Pensé comme une version super-héroïque des Douze Salopards, le Blood Pack réunit des personnalités bigarrées, burinées et burnées reprenant les archétypes des récits pulp. Un colosse mutique et sa petite amie aux cheveux rouges, un samouraï, un prêtre vampire, deux grosses brutes… Bref, une équipe de durs à cuire, prête à en découdre, iconisée en un plan démentiel au son du I against I de Massive Attack et Mos Def.

Bien entendu, le travail de design offre à chacun un écrin esthétique à son personnage bigger-than-life renforçant la dimension surréelle du métrage. Jusque dans une descente dans les égouts où les tenues, coques moulées de plastique noir brillant personnalisées selon chacun des membres, ne sont pas sans préfigurer celles de Pacific Rim tout en rappelant furieusement celles du manga Gantz.

Bien aidé par des punchlines vulgos et un esprit trash, Blade 2 propose aussi une violence inhabituelle dans les adaptations de comics. Une violence déréalisée, outrancière et parfois volontairement gaguesque versant hectolitres de sang et autres fluides comme un illustré qui barboterait dans le crapoteux. Du gore pour le gore, uniquement là pour le fun et dont l’une des premières giclées en introduction est définie par Del Toro comme un Jackson Pollock.

Sans parler bien entendu de la direction artistique, toujours assurée par Carol Spier (Mimic) et qui soutient l’aspect de démesure pop de l’entreprise en imaginant des espaces fantasmatiques fouillés et exécutés majoritairement (et de main de maître) par les équipes tchèques. Un production design magnifié par la caméra de Del Toro qui reproduit le dynamisme et la fluidité de lecture d’un comics en faisant notamment traverser les surfaces à sa caméra pour éviter les raccords.

watchmen-film-dr-manhattan-implosionCette filiation à l’univers comics passe aussi par des citations explicites de la part de Del Toro. Si le fait de voir Scud habillé d’un T-shirt BPRD (référence à Hellboy) est amusant mais anecdotique, la présence de Mike Mignola derrière certains designs l’est moins. On notera notamment l’appareil de torture final imaginé par le créateur d’Hellboy. Si Del Toro cite Frank Miller comme une influence (peu visible) pour la scène des égouts, c’est bel et bien son « Dr Manhattan Shot » qui retient l’attention tant il récupère parfaitement l’esprit d’une séquence de Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons. On pourra citer également Jack Kirby comme influence sur les explosions des faucheurs, notamment dans les égouts avec les dense light dots, ces effets de lumière très épais ritualisés par le crayon du King.

Mais le plan le plus iconique et impactant du film à ce niveau reste sans conteste le « Frazetta shot » où Del Toro reprend les compositions triangulaires typiques de l’illustrateur de Conan, Frank Frazetta, pour montrer Nomak déchirant une jugulaire avec, à ses pieds, les cadavres des ennemis. Épique !

On pourrait encore parler d’un mixage « qui souligne l’onomatopée » comme dirait Del Toro ainsi que ce modèle de générique (encore le fruit d’Imaginary Forces, déjà à l’oeuvre sur Se7en ou Mimic) et qui reprend la dialectique des comics à la perfection. Des inserts parlants, un montage dynamique, une voix-off résumant les faits sur une musique entraînante. La parfaite introduction à ce qui suivra.

Les autres hommages sont à piocher ci et là et révélés par Del Toro sur l’excellent Blu-Ray sorti en 2012. On apprend ainsi que le bushido, le code des samouraïs, est injecté en plusieurs endroits du films : la ritualisation des armes (le pistolet de Whristler gardé comme relique), la recherche par le ronin (Blade) de son sensei (Whristler), l’honneur de Nyssa et de Nomak… La mort de Nomak étant, elle, inspirée directement des films de la Hammer dans le sort souvent tragique et pathétique réservé à la créature qui met d’ailleurs, en ce lieu, elle-même fin à ses jours. Les mécaniques d’un cinéma d’horreur très démonstratif (en opposition avec l’horreur d’ambiance qui qualifiait en partie Mimic) sont ici de toute manière parfaitement hybridées au cinéma d’action. Renforcées par l’esprit old-school d’un Del Toro privilégiant les impeccables effets pratiques de Steve Johnson au maximum.

Le personnage de Blade retrouve aussi les accents plus poussés de blacksploitation qu’il possédait dans le comics puisque désormais débarrassé des présentations d’usage. Wesley Snipes sort ainsi du cadre monolithique du héros dead serious pour proposer un Blade crâneur et cabotin. Une sorte de Shaft chasseur de vampires qui n’oublie pas de balancer ses punchlines entre deux sourires carnassiers. Au passage, un changement d’orientation salutaire pour le personnage qui survivra cyniquement dans la suite. Cette classe frimeuse le rapproche aussi d’un James Bond, comme l’utilisation des amusants gadgets créés par Scud et Whristler. D’ailleurs, l’un des décors de fin est un véritable repaire de vilains Bondesques sous influence Ken Adams qui participe au côté pop de la chose et préfigure, de l’extérieur, le BPRD d’Hellboy.

Le jeu-vidéo est aussi cité, le nerd Del Toro revendiquant l’influence de Doom dans la première scène d’action. Plus généralement, l’atmosphère générale rappelle l’ambiance de l’actioner d’ID Software et plus simplement d’un FPS par cette fusillade continue contre un ennemi dupliqué à l’infini (les faucheurs, les gardes,…) dans les couloirs de niveaux prédéfinis (le club, les égouts, Caliban Industries…). On retrouve également une mise en scène proche des jeux de combats dans l’affrontement super-héroïque entre Blade et Nomak, revenant par deux fois en deux « arènes » différentes et ponctué de finish-moves galvanisants.

Pour anecdote :

  • Un très grand ami de Wesley Snipes devait faire un caméo dans Blade 2. Michael Jackson, puisque c’est son nom, devait apparaître dans la scène de L’Antre de la Souffrance empaquetant du sang dans une valise. Par des conflits d’emploi du temps, Jackson n’a pas pu faire son caméo et la scène a été tournée avec un acteur tchèque pour finalement, et c’est bien heureux, disparaître au montage. La scène est trouvable sur le Blu-Ray.
  • On peut retrouver en plusieurs endroits du film une télé où Scud regarde Les Super-Nanas. Rien de particulier à cette citation si ce n’est opérer un décalage dans le ton du film mais saviez-vous qu’initialement, le dessin animé présenté devait être Speed Racer ? Faute de droits, cela n’a pu se faire mais il est amusant de voir une référence commune de plus entre le cinéma de Del Toro et celui des Wachowski (qui réaliseront l’adaptation ciné de Speed Racer en 2008).
  • Quentin Tarantino a demandé conseil à Del Toro pour Kill Bill – Volume 1, lui qui prévoyait aussi sa scène sanglante de combat des Crazy 88 sur un sol vitré comme une des scènes de Blade 2. Le réalisateur l’a d’ailleurs prévenu de l’enfer de tournage que cela représentait.

Ce socle de références, qui pioche intelligemment et à loisir dans les différents médiums constitutifs de la geek culture, s’est révélé très en phase avec la mode de son époque. Matrix, Dark City, Equilibrium, Underworld sont aussi des oeuvres, contemporaines de Blade 2, qui tirent leurs idées et leurs images de ce même terreau fertile. Avec bien entendu plus ou moins de bonheur. Au final, tous ces films partagent donc une esthétique commune. Soit une tendance pour la nuit underground, la musique punk, rap ou métal, des personnages extrêmement classieux, enserrés dans des costumes de cuir noir et portant en toutes circonstances des lunettes de soleil. Un monde derrière le monde, urbain, gothique et glacé, empesé de considérations très sérieuses et d’iconisation clippesque que Blade 2 arrive néanmoins à détourner par son fun revendiqué. [/toggler]

[toggler title= »PARTIE III – SHAKESPEARE, VOUS AVEZ DIT SHAKESPEARE ? » ]

Blade 2 est un film qui suscite les ricanements. Une oeuvre volontiers vue comme débile pour son scénario linéaire et non-stop, son ton décomplexé et ses personnages archétypaux. L’exemple même de la série B crétinoïde selon certains, un produit gore, violent et stupide destiné aux ados pour les autres. D’où sa place à part (le faux pas) dans la filmographie du célébré Del Toro pour une poignée de fans pourtant moins choqués de voir une profession de foi similaire appliquée x 10 au blockbuster Pacific Rim.

Au-delà d’être en désaccord total avec ce constat fait autour de Blade 2, il est amusant de noter que pour un film « débile », sa fabrication révèle un travail hautement moins « crétin » de la part de Del Toro. L’oeuvre est ici complètement en maîtrise d’un auteur bien conscient des carences sans gravité de son métrage d’un point de vue scénaristique ou de dialogues. D’autant plus que Del Toro assume avoir privilégié le cool à la logique en taillant dans le gras, enlevant des tas de scènes d’explication inutiles qui retardaient selon lui une intrigue voulue frénétique. Le réalisateur dira d’ailleurs à l’époque : « Si votre truc c’est la logique, regardez A.I ». Le fun supplante ici le rationnel, embrasse avec bonheur un ridicule très subjectif pour offrir le divertissement fantastique total promis. Cela n’empêche néanmoins pas la substance et ce que les ricanements ont oublié, c’est justement d’y regarder de plus près.

On le disait, Del Toro n’aime pas le personnage de Blade et, lors de son arrivée sur le projet, il le signifie à Wesley Snipes en lui disant qu’il ne comprend pas cet anti-héros. La réponse est sans appel de la part de Snipes : « Laisse-le moi… ». Le deal est clair, Wesley Snipes garde complètement le contrôle sur le personnage et Del Toro s’occupe des vampires. Forcément, à ce petit jeu, Del Toro retourne la dynamique et s’attarde longuement sur l’antagoniste faucheur Nomak (Luke Goss) jusqu’à déclarer que, pour lui, Nomak est le héros du film et qu’il est « de son côté ».

S’ensuit donc la construction opératique d’un personnage redoutable, prince déchu habité par la haine mais aussi vraie figure tragique traitée avec empathie. Fils caché de Damaskinos passé par la mutation génétique, Nomak est une créature monstrueuse mue par un besoin compulsif de sang. Il tue pour nourrir un appétit gargantuesque et ses victimes sont, en cela, des gens qu’il ne regrette pas de tuer, principalement des vampires. C’est son « éthique », selon Del Toro, de s’attaquer aux criminels et aux tueurs. Sa faim de sang s’accompagne donc d’une vengeance qu’il nourrit envers ses pairs et surtout son père qui commandite son exécution. Le fils junkie de la famille en somme, celui dont on ne veut pas parler alors qu’il est aussi légitime que les autres. Et quand il revient en plein repas de Noël, de la viande s’ajoute au menu.

Tout mène donc à cette confrontation entre le père et le fils. Confrontation qui verra Nomak tuer son géniteur (idée pompée par Underworld – Evolution), dans une étreinte, sous les yeux de sa soeur Nyssa. Le prince déchu devient alors roi et Nyssa accepte son destin en offrant sa gorge à son frère. Pour mutation ou mort, la chose n’est pas clarifiée mais sa dimension incestueuse n’en reste pas moins troublante. Blade affronte Nomak et le tue, la mort vient alors comme une libération pour Nomak qui se suicide (« C’est bizarre…je n’ai plus mal. ») et Blade porte Nyssa, blessée mortellement, pour voir le soleil levant. En quelques plans d’une poésie totale, Nyssa part alors lentement en cendres qui s’envolent sous le regard de Blade. Idée pompée ensuite par 30 jours de nuit cette fois-ci.

A la vue de ce triumvirat antique (le roi, le prince, la princesse), il n’est pas impossible que vous pensiez à un autre film de Del Toro, jumeau de Blade 2 dans ce rapport : Hellboy 2 – Les légions d’or maudites. Et c’est totalement vrai. Le Prince Nuada (Nomak, les deux sont d’ailleurs joués par Luke Goss), fils renégat, veut défendre son peuple mais son père, le roi Balor (Damaskinos), s’oppose à lui avec l’aide de sa fille Nuala (Nyssa). Dans sa rage, Nuada tue Balor. Et dans la même logique d’un destin corrélé entre le frère et la soeur (ils sont ici promis l’un à l’autre et liés physiquement), c’est le sacrifice de Nuala qui permettra de stopper son frère dont la mort aura un sens plus ambigu que le simple décès d’un antagoniste. La reprise est même esthétique puisque Balor, Nuada et Nuala présentent tous les trois un teint marbré rappelant les statues antiques. Ce qui voit leur mort les faire se transformer, littéralement, en statues de marbre. Comme un Damaskinos au teint de marbre poli dans ce Blade 2 et à la mort identique.

Pour anecdote, le personnage devait aussi avoir une perruque blonde et Del Toro, réticent, céda le temps d’une prise pour que le producteur ne l’embête plus avec cette idée ridicule. Devant le résultat, facile de dire qui a eu raison.

Bien évidemment, toute cette histoire secondaire se voit traverser par des nombreux ponts entre les mythes de Jésus, Frankenstein, ceux de l’antiquité et évidemment Shakespeariens. Cette dernière filiation trouve d’ailleurs aussi sa légitimité dans d’autres aspects :

  • Les personnages de Reinhardt et Scud, deux félons d’une race différente agissant pour la même cause.
  • Le nom de la société vampirique Caliban Industries inspiré de l’esclave monstrueux de La Tempète.
  • Si ce n’est une romance, le rapprochement de Blade et Nyssa effleure bien entendu Roméo et Juliette avec toute une dimension érotique dans le don de sang de Blade à Nyssa.
  • Blade, de par sa double altérité, est semblable au personnage d’Othello.

Initialement, toute cette lecture de tragédie familiale devait d’ailleurs se lier à Blade puisque Nomak était son frère génétique dans les premières versions du scénario (Nomak a été créé avec le sang de Blade). Chose diablement intéressante tant elle aurait pu préfigurer les futurs dilemmes d’Hellboy quant à son appartenance identitaire, à savoir être un monstre ou un homme. A ceci fut finalement préférée une construction en miroir des relations paternelles, Damaskinos et Nomak s’opposant à Blade et Whristler.

Dans un cas, nous avons donc Damaskinos qui veut tuer Nomak mais c’est finalement l’inverse qui se produit. Dans l’autre, Blade sauve son père spirituel Whristler ce qui, à la fin, permettra à Whristler de sauver son fils d’adoption. Une construction basique des enjeux mais payante thématiquement d’autant que l’addiction au sang de Nomak renvoie à une addiction de plus en plus grande de Blade à son sérum d’inhibition (qui lui enlève la soif de sang) et qu’il contrecarre en cédant à sa pulsion pour vaincre Nomak (et donc assumer son monstre intérieur). Bien entendu, cette lecture ne s’impose pas d’elle-même dans un métrage tourné vers l’action et le suspense. Mais ne serait-ce que la présence d’une scène coupée narrant la rencontre de Blade et Whristler aiguille sur cette obsession paternelle récurrente chez Del Toro. Obsession couplée à l’acceptation du statut monstrueux et qui s’exprimera pleinement dans Hellboy. [/toggler]

On l’aura compris, Blade 2 n’est pas qu’un divertissement bisseux et jouissif. C’est aussi un film complet imprimant profondément la patte de son géniteur, aussi à l’aise ici que dans des oeuvres plus intimistes. Au rythme soutenu et addictif, Del Toro parlant en un endroit d’une vingtaine de pages résumées en vingt lignes, s’ajoute la générosité boulimique du bonhomme. Et au fun décomplexé se marie un travail esthétique et thématique cohérent et fouillé. L’idée même du pop-corn movie dont on voudrait toutes les semaines : oeuvre exigeante dans sa fabrication (le film parait le double de son budget de 54 millions) mais tournée entièrement vers le plaisir et la stimulation de son spectateur. Soit la profession de foi qu’appliquera Del Toro aux deux Hellboy et à Pacific Rim.

Il ne vous reste plus qu’à commander une pizza, décapsuler une bière et vous rappeler que les comic-book movies, c’est aussi ça. Bonne soirée !

SOURCES :

« Cabinet de curiosités : Mes carnets, collections et autres obsessions », Guillermo Del Toro et Marc Scott Zicree.
Suppléments du Blu-ray de Blade 2 édité chez Metropolitan

Et pour voir les peintures de l’artiste Jachson Pollock : https://www.artsy.net/artist/jackson-pollock

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