Le Goût du riz au thé vert, un film de Yasujirô Ozu : Critique

D’où vient cette sensation d’éternité heureuse que l’on ressent à chaque vision des diamants bruts D’Ozu, Mizoguchi et Naruse? Il faudrait ausculter avec précision les raisons qui nous poussent à nous abandonner ainsi à cette période de l’âge d’or du cinéma japonais. Pour ne jamais cesser de s’émerveiller encore et toujours de la beauté flamboyante d’un art à nul autre pareil.

Synopsis: Mariés depuis longtemps et sans enfants, Mokichi (Shin Saburi) et Yoshiko (Michiyo Kogure) n’ont plus grand chose à se raconter. Lui est plongé dans son travail tandis qu’elle cherche tous les prétextes pour pouvoir sortir avec des amies. Un jour, Mokichi doit se rendre à l’étranger en voyage d’affaires. Il aura fallu ce départ pour qu’elle se rende compte de l’importance de son mari dans sa vie. Les ‘retrouvailles’ auront lieu autour d’un repas traditionnel tout simple, le riz au thé vert.

Éloge de l’insignifiante simplicité

On peut vraisemblablement déceler dans la composition formelle des cadres que construisent les trois compères la première explication rationnelle à la splendeur de l’ensemble. Arrêtons-nous un instant sur l’exemple concret du Goût du riz au thé vert du premier nommé. Voyez avec quel raffinement il observe patiemment la dissemblance d’un couple infuser son découpage de l’espace. Par un discret procédé de mise en scène, il alterne différentes valeurs d’images: les plans larges permettent une extériorisation des sentiments, supposant une mobilité des gestes et des paroles dans un cadre ouvert. C’est alors aux comédiens de s’emparer du dispositif pour incarner au mieux cette mouvance de l’affectivité. Lorsque l’empathie se fait nécessaire, c’est au tour du plan serré de souligner l’intériorisation émotionnelle des concubins. Sans avoir recours à l’artificialité du gros plan le cinéaste enferme les protagonistes dans le décor géométrique de la « minka » traditionnelle pour signifier la solitude et l’incompréhension. De même, l’aménagement intérieure qui cloisonne l’habitat et se divise en deux niveaux distincts contient en son sein les germes d’un labyrinthe mental que les uns et autres se plaisent à parcourir pour se fuir ou se retrouver. La copie granuleuse vue accentue aussi l’aspect immémorial du noir et blanc et renforce la prééminence épique des effusions dramatiques qui sied particulièrement au genre dont se réclame le film.

L’habileté technique qui unit le tiercé gagnant est une excellente mise en valeur des qualités de chacun. Mais elle ne saurait suffire à expliquer ce supplément d’âme qui leur fait toucher du doigt une certaine forme de perfection. Dans le cas qui nous intéresse,prenons l’intrigue. Un homme et une femme que nous apprendrons à connaitre au fur et à mesure semble s’installer dans une routine quotidienne qui déplaît fortement à Madame. Rien à priori qui puisse transcender un schéma maintes fois rebattu dans l’histoire du cinéma. Entourée de ses sœurs et de son espiègle nièce, l’élégante marraine se perd en de vains et longs bavardages pour tuer le temps. Et pour échapper aux obligations maritales tout autant que par gout d’aventure l’idée lui vient de fomenter un vaniteux mensonge. N’assumant pas l’infamie elle embarque de force sa protégée dans le périlleux jeu de dupe. Cette péripétie, loin d’être anodine, renforce le lien de complicité que l’on éprouve envers ces capricieuses dames. Le maître entend ainsi nous adresser un clin d’œil malicieux et nous rendre partie prenante de l’aventure. Peu de cinéastes savent s’effacer de la sorte pour se mettre à notre hauteur de simples spectateurs sans sacrifier la simplicité qui le caractérise. Nous rions et sommes de mauvaise foi avec elles sans qu’aucune perspective morale ne nous affranchisse. En cela ce film tient sans doute plus que les autres de l’expérience sociale et humaine.

Pourtant la jovialité apparente cache bien des tourments que la spontanéité ne saurait cacher. Comme souvent chez ces chefs de file, la gravité de la situation n’est jamais bien loin. Le mari, ancien soldat de l’armée de l’air, est un homme de peu que le travail bureaucratique contente largement. Rustique mais solide, il s’embarrasse peu des bonnes manières et se nourrit comme bon lui importe. Consciencieux il s’enquiert régulièrement auprès de la petite servante des nouvelles de sa famille. Il en fera pareillement avec son jeune et impétueux complice. Le contexte politique n’est jamais explicitement mentionné mais tout nous laisse à penser qu’il situe l’action au sortir de la Seconde Guerre Mondiale. Notons que ces illustres réalisateurs aiment à dépeindre une mutation sociétale ouvrant de nouvelles perspectives économiques à l’archipel. Pacifistes convaincus ils utilisent régulièrement cette époque charnière pour concrétiser leurs desseins néo-réaliste. Toujours dans ce cas concret, des bribes de conversations nous font entendre la peine de patriotes endeuillés. Ces éléments scénaristiques créditent l’astucieux agencement du mélodrame et de la critique contestataire. Ce qui en ressort est moins un geste revendicatif qu’un désir d’épouser la banalité quotidienne dans son expression la plus pure.

Les retrouvailles finales du couple esquissent un cheminement personnel nécessaire à toute union durable. Elles indiquent les effets positifs d’un terrain d’entente dans l’intérêt commun. Tandis que Madame en éprouve la solidité dans l’absence et la fuite, Monsieur attend l’heure propice pour pardonner la flagornerie de son épouse. Jamais dupe de ses infidélités passagères il laisse la raison du cœur supplanter le lobe cartésien de son esprit. Ouvrant de nouveaux yeux de chimère pour ce conjoint qu’elle ne cessait jusqu’à présent de méprendre, elle réalise subitement la chance qui lui est donnée de pouvoir s’investir dans cette relation. Sa sensibilité de femme se révèle alors foudroyante et par le truchement du repas qu’elle lui offre comme une rédemption s’affirme donc la générosité du geste rassembleur. La vertu du ménage est sauf mais l’ancien documentariste n’en est plus à une facétie près et célèbre l’insolence de la jeunesse dans une dernière séquence que n’aurait pas reniée un certain cinéma muet. On y voit l’intarissable protégée de sa tante repousser maladroitement les avances forcées du jeune collègue de son oncle. Histoire de rappeler que la conceptualisation de l’amour de l’ancienne génération diffère assez largement de celle de la jeunesse dorée. Bel exemple d’un contre-pied qui prône l’acceptation des contradictions humaines.

Le titre initial du long-métrage était une promesse de partage et de plaisir simple, Ozu la tient de bout en bout et l’illustre brillamment. Gageons que la découverte du reste de sa filmographie et de celles de ses complices puissent nous donner matière à réflexion pour continuer à s’enthousiasmer de la sorte.

Le Goût du riz au thé vert : Bande-annonce

Le Goût du riz au thé vert: Fiche technique

Titre original : お茶漬の味
Réalisation : Yasujiro Ozu
Scénario : Kôgo Noda et Yasujiro Ozu
Interprétation : Shin Saburi (Mokichi Satake), Michiyo Kogure (Taeko), Koji Tsuruta(Noboru Okada), Chikage Awashima (Aya Amamiya), Keiko Tsushima (Setsuko Yamauchi), Kuniko Miyake (Chizu Yamauchi)…
Image : Yuharu Astsuta
Montage : Yoshiyasu Hamamura
Musique : Ichiro Saito
Direction artistique : Tatsuo Hamada
Sociétés de production : Schochiku Eiga
Producteur : Takeshi Yamamoto
Durée : 115 minutes
Genre: Drame
Japon– 1952

Auteur : Le Cinéphile Dijonnais

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