Haute Pègre est tout à la fois : une prouesse technique, un récit à tiroirs, une vision satirique de la bourgeoisie, l’anti-héroïsme au frontispice.
On ne dira jamais assez à quel point Charlie Chaplin a influencé Ernst Lubitsch. Au parallélisme évident entre Le Dictateur(1940) et Jeux dangereux (1942) s’ajoutent une même approche douce-amère du récit, une compréhension instinctive du langage filmique, la ronde de personnages hauts en couleurs ou la coexistence perpétuelle du burlesque et du dramatique. À l’instar de John Ford, René Clair ou Howard Hawks, tous deux appartiennent à une génération de cinéastes ayant grandi dans le sillage du Cinématographe (1895), coutumière du muet comme du parlant. Une fois expatriés, Chaplin et Lubitsch ont marqué Hollywood de leur empreinte singulière, se haussant au rang de maîtres de la comédie sophistiquée et du détail caché.
Si Charlie Chaplin s’affirme dans le comique tout-terrain, Ernst Lubitsch, inspiré par l’opérette viennoise, préfère railler la bourgeoisie et l’aristocratie, mettant à l’œuvre un art consommé du dialogue et du récit. Ironie mordante, légèreté parfois poétique, sens du rythme, subtilité : la « Lubitsch Touch » fera tôt des émules. Le Berlinois cultive l’ellipse, la sensibilité et la surprise. Il jette l’ombre ici pour mieux mettre en lumière ailleurs. Des qualités qui trouvent une résonance particulière dans l’imaginatif et virtuose Haute Pègre, adaptation d’une pièce d’Aladar Laszlo.
Venise, la nuit. Après un travelling le long des façades de la cité des Doges, la caméra se poste à la hauteur du balcon d’un élégant aristocrate, désireux de voir la lune se refléter dans une coupe de champagne. Pour charmer une jeune et séduisante comtesse, il en appelle au faste d’un dîner sans fausse note. Mais il y a anguille sous roche. La belle Lily, promesse d’une soirée enivrante, n’est en réalité qu’une vulgaire voleuse, tandis que son hôte, Gaston Monescu, cache une vie d’escroqueries sous les oripeaux de l’opulence et de la respectabilité. Les masques ne tardent pas à tomber, et les deux héros en arrivent à dévoiler les objets qu’ils se sont mutuellement dérobés. Une mystification en guise de parade amoureuse. S’ensuivra néanmoins une fascination réciproque, symbolisée par un écriteau subtilement posé sur la porte d’une chambre à coucher. C’est précisément ici que le spectateur est amené à se remémorer le plan d’ouverture, un lit désert plutôt suggestif. La jonction des non-dits opère alors comme par magie, sans avoir à pérorer.
Le film à peine amorcé, Lubitsch s’en donne déjà à cœur joie. Au luxe des palais vénitiens (plans intérieurs) succède une touche d’ironie matérialisée par une gondole peuplée d’ordures, glissant tranquillement sur l’eau des canaux (plans extérieurs). La tentation, sans doute, de déjouer quelques clichés hollywoodiens à la peau dure. Peu après, l’entrée en scène de Madame Colet, riche héritière, fait dériver l’intrigue. À coups d’achats démesurés et d’un montage-séquence balayé par les volets de transition, le réalisateur berlinois introduit narquoisement la nouvelle patronne des deux escrocs, parvenus à se faire engager au moyen d’une ruse fallacieuse. Sensibles au lucre, Lily et Gaston, rebaptisés pour la cause, vont s’échiner à mettre la main sur la fortune de celle qui les emploie. Entre-temps, à mi-chemin entre Jeux dangereux et La Huitième femme de Barbe Bleue, Lubitsch aura mis son sens monumental du dialogue et du burlesque au service d’une peinture vitriolée de la bourgeoisie. Pour en témoigner, songeons à cette séquence piquante que ne renierait pas… Charlie Chaplin : l’imitation, hilarante, du faux médecin.
En Mozart de la représentation humaine, Lubitsch tisse une trame romanesque de Venise à Paris. Elle se révèle imaginative, sans faux-fuyant et dévoile avec talent les ambiguïtés et demi-teintes de personnages finement caractérisés. Choyés par l’excellent Victor Milner, les plans se succèdent, s’emboîtent ingénieusement et livrent une vision passionnante du rapprochement de deux êtres que tout oppose, la nantie et le truand, la crédule Madame Colet et le cynique Gaston Monescu. D’usurpation d’identité en badinage amoureux, Haute Pègre abat tranquillement ses cartes : l’escroquerie d’un côté, la triangulation sentimentale de l’autre, la satire de la bourgeoisie partout. On perçoit alors une inclinaison pour les dialogues raffinés, des regards croisés triomphant sur les replis intérieurs et un sens du récit auquel Howard Hawks et Billy Wilder – pour ne citer qu’eux – n’étaient pas insensibles.
Lubitsch monte en épingle l’agacement d’un bourgeois lors d’une réception mondaine, brode sur le thème du triangle amoureux et décoche plusieurs allusions visuelles mettant en saillie des objets anodins devenus, le temps d’un plan, symboliques : l’horloge, la bouteille, le collier, etc. Au détour d’une risible augmentation salariale, Grover Jones et Samson Raphaelson, les deux scénaristes, invoquent avec finesse le décalage persistant entre deux réalités coexistantes, celle d’une maîtresse de maison soucieuse du petit personnel et celle d’une voleuse insensible aux égards, mais irrésistiblement fascinée par le gain. De roucoulade en reculade, Haute Pègre désamorce les lieux communs et coudoie ce supplément d’âme tant convoité.
Le plan des deux escrocs a beau être réglé comme du papier à musique, on sent poindre le coup fourré, l’arrangement ignominieux qui tourne irrémédiablement en eau de boudin. Faudrait-il dès lors ranger Haute Pègre aux côtés d’Assurance sur la mortou Les Diaboliques ? Dans l’immense creuset sentimental, les renoncements affluent et le bon sens se dilue. Madame Colet et Gaston Monescu, liés par une relation naissante, se plient plus ou moins volontairement aux oukases du cœur. Il n’en fallait évidemment pas plus pour que la jalousie de Lily fasse son nid. Les rapports sont orageux et amoraux, davantage dictés par la vénalité que par l’affection. Très vite, les répliques amères fusent et le vol à proprement parler se voit relégué au second plan. Les trois protagonistes, campés avec maestria, se retrouvent alors confrontés à leurs contradictions et à une nature propre plus dévoyée que vénéneuse. Un bric-à-brac amoureux qui se soldera par une étrange renaissance sur des cendres encore embrasées.
Entretemps, mine de rien, le vernis mondain aura définitivement craqué, révélant au passage une nouvelle figure truande, celle d’Adolph, mercenaire de la haute société. Un faux fidèle qui jouait mesquinement, dans son coin, sa propre partition. Et Lubitsch assène un dernier coup, percutant : neutralisant les considérations de classes sociales, il soulève avec finesse la trappe pesante et universelle des apparences trompeuses.
Carlotta nous propose en DVD et blu-ray The Addiction, d’Abel Ferrara, dans une nouvelle restauration 4K. Le film est mémorable, l’édition appréciable.
Le début des années 1990 est généralement considéré comme l’âge d’or d’Abel Ferrara. The King of New York, Bad Lieutenant, Body Snatchers, Snake Eyes et The Addiction sont tous réalisés entre 1990 et 1995. Le cinéaste new-yorkais y exprime l’extrême radicalité de sa mise en scène et y adosse une vision pessimiste de l’humanité. À cette époque, il a lui-même du mal à se départir de ses problèmes de toxicomanie, ce qui justifie une double lecture quant à la place accordée dans ces films à la drogue et aux accoutumances les plus diverses.
The Addiction prend pour cadre le New York natal du réalisateur. Filmé dans un noir et blanc sépulcral, le plus souvent de nuit, ce long métrage vampirique se montre prodigue de projections d’ombre et d’effusions de sang. Bâti sur un rythme lancinant, souvent proche de l’onirisme, il s’appuie sur un récit à triple fond : à l’intrigue vampirique fictive se juxtaposent une dimension autobiographique et une allégorie plus universelle de la condition humaine. Ce dernier point pourrait se résumer comme suit : un appétit insatiable occasionne des victimes collatérales, les scrupules s’estompent avec le temps et la responsabilité doit le plus souvent s’appréhender collectivement. À chaque étape de son film, Abel Ferrara porte des dialogues ou des symboles au crédit de ce schéma.
La mort plane sur The Addiction comme un nuage gorgé d’éclairs. Aux photos du massacre de Mỹ Lai au Vietnam succèdent les visions des charniers nazis ou les comparaisons entre une bibliothèque et un cimetière, tandis que l’héroïne du film, Kathleen, une jeune étudiante en philosophie campée par Lili Taylor, est transformée en vampire assoiffé de sang à la suite d’une morsure. Elle va dès lors répandre le mal qui l’« accable ». Les guillemets ont leur importance, puisqu’elle s’accommode parfaitement de cette nouvelle nature sanguinaire et crépusculaire : « Je ne me suis jamais sentie mieux. » C’est « la violence de ma volonté contre la leur ». « Je m’abandonne donc je suis », « je faute donc je suis ». Un vertige référentiel apparaît au creux du film. Beckett, Baudelaire, Burroughs, Kierkegaard, Feuerbach, Nietzsche, Heidegger ou Sartre sont tous cités dans The Addiction, le plus souvent de manière sibylline, emphatique et quelque peu vaine.
À ces contorsions intellectualisantes, desquelles Abel Ferrara faisaient lui-même peu de cas, on préfère le versant religieux du long métrage : Kathleen est une pécheresse ne parvenant pas à résister à la tentation et qui, après avoir cédé à ses pulsions les plus primaires (l’orgie vampirique), finit par trouver le chemin de la rédemption (l’interprétation ouverte de la scène finale). Mais The Addiction est aussi une expérience sensorielle, avec un noir et blanc aux contrastes envoûtants, des plans subjectifs saisis caméra à l’épaule, un travail sonore compilatoire et déroutant, une bande-son impeccable, une caméra en mouvement quasi permanent.
Le New York de The Addiction est nocturne, crasseux, écrasé par des ombres épaisses, clos par des volets fermés ou des espaces sans ligne de fuite. Quand Kathleen se balade dans les rues de la métropole, le sentiment d’insécurité, perçu de son propre point de vue, est immédiat. L’accoutumance, qui rappelons-le affligeait alors Abel Ferrara, est matérialisée à l’écran par des pulsions de mort. Les shoots d’hémoglobine de la jeune étudiante en philosophie renvoient directement aux injections des héroïnomanes. C’est là le cœur battant du film : les désirs et leur maîtrise, les paradis artificiels et leurs effets sur l’identité (la fameuse praxis), l’ascétisme impossible (qu’évoque à demi-mot Christopher Walken).
TECHNIQUE & BONUS
La présente édition est un plaisir tant pour les yeux que pour les oreilles. La gestion des contrastes, la qualité de l’image, le rendu sonore contribuent à pousser l’expérience sensorielle à son paroxysme. Parmi les bonus figurent une interview du réalisateur, une autre des « vampires » du film, un commentaire critique de Brad Stevens, les habituels crédits et bande-annonce, ainsi qu’une courte vidéo portant sur le montage de The Addiction.
Abel Ferrara évoque au cours de son entretien le premier rôle féminin, les moyens modestes alloués au film, le travail de Ken Kelsch à la photographie, la métaphore du vampire, ses propres dépendances, mais aussi le vol dont l’équipe aurait fait l’objet de la part de distributeurs peu scrupuleux. Lili Taylor s’épanche quant à elle sur son rôle et sur l’énergie nocturne qu’elle cherchait à s’approprier quand elle visitait New York de nuit avec son compagnon de l’époque, Michael Imperioli. Brad Stevens rappelle que The Addiction s’inscrit en plein âge d’or pour Abel Ferrara. Il établit des ponts avec le reste de sa filmographie, évoque les maigres intentions philosophiques du cinéaste et insiste plutôt sur la vision humaniste et démocratique du film. Le dernier document, montrant Abel Ferrara durant le montage du film, a en revanche de quoi laisser pantois… Mais on vous en réserve la surprise.
BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC Version Originale DTS-HD MA 5.1 & 2.0 • Sous-Titres Français Format 1.85 respecté • Noir & Blanc • Durée du Film : 82 mn DVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • PAL • ENCODAGE MPEG-2 Version Originale Dolby Digital 5.1 & 2.0 • Sous-Titres Français Format 1.85 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Noir & Blanc • Durée du Film : 79 mn
Retour sur le film à sketches de Mario Bava, Les Trois Visages de la peur, à (re)découvrir dans une édition Blu-ray UHD soignée par Le Chat qui fume.
Synopsis : Boris Karloff en personne vient jouer le maître de cérémonie afin de nous présenter les trois histoires qui vont suivre. Tout d’abord, « Le Téléphone », huis-clos oppressant dans lequel une jeune femme est harcelée au téléphone par un inconnu qui la menace de la tuer. Ensuite, « Les Wurdalaks », une sombre histoire de vampires errant dans la lande où vit recluse une famille de paysans, dans la Russie du XIXème siècle. Enfin, « La Goutte d’eau », où une infirmière venue au chevet d’une vieille femme mourante va regretter de lui avoir dérobé sa bague. Terreur et surnaturel, esprits des morts et créatures de la nuit sont donc au menu de ces contes macabres qui incarnent Les Trois Visages de la peur !
I tre volti della paura
L’unique film à sketches de Mario Bava, Les Trois Visages de la peur, est à redécouvrir en Blu-ray UHD chez Le Chat qui fume. Le film anthologique vous plonge dans trois récits où l’épouvante se nourrit de la perversité comme de la folie humaine pour créer des figures horrifiques œuvrant dans l’ombre mais aussi, Bava oblige, nimbées des couleurs flamboyantes et inquiétantes au service de la passion, du mystère et de l’altérité.
Un vicieux coup de téléphone peut ainsi recouvrir une autre duperie, une bataille contre un mal légendaire n’était peut-être érigée que sur la folie et l’irrespect des vivants pour les morts peut nous conduire à une revanche de l’au-delà possiblement engendrée par une imagination trop superstitieuse. Les Trois Visages de la peur édifie ainsi une terreur aux tenants et aboutissants ambigus que n’aurait pas reniée un Rod Serling dans sa Twilight Zone.
Une tromperie en cache alors une autre. Une remarque d’ailleurs confirmée par le final du film. On y retrouve Boris Karloff dans son personnage de patriarche devenu un « Wurdalak ». L’homme, ici jovial, est à l’arrêt et brise le quatrième mur en s’adressant directement aux spectateurs. Puis il reprend sa course, sillonnant la campagne nocturne sur son destrier quand la caméra opère un doux traveling arrière révélant l’invention cinématographique. L’acteur s’amuse sur un cheval à bascule mécanique devant un fond sur lequel est rétro-projeté un mouvement simulant l’avancée du bonhomme. La supercherie est complétée par des techniciens courant en cercle devant la caméra avec différentes plantes dans les bras.
Mario Bava réalise ainsi l’ultime tromperie du long métrage en révélant la construction du spectacle de la peur. On pourrait aisément penser que cette fin grand-guignolesque trahit l’ambiguïté des visions terrifiantes de ses trois contes cinématographiques, mais il n’en est rien. En effet, comme le rappelle son fils Lamberto Bava, s’il s’agissait pour le cinéaste de terminer son long métrage sur une note plus légère, ce final constitue aussi pour Mario Bava une réflexion de cinéma à la fois ludique et insidieusement ambiguë : si tout est faux, qu’en est-il de votre peur pourtant bien réelle ?
Extrait – Final des Trois Visages de la peur
Les Trois Visages de la peur en édition Blu-ray UHD
Le long métrage de Mario Bava fait ainsi son comeback vidéo dans une édition Blu-ray Ultra HD + Blu-ray chez Le Chat qui fume. Comme pour La Ruée des Vikings, il s’agit d’une restauration menée par L’Immagine Ritrovata. Loin de faire l’unanimité chez les cinéphiles comme chez les éditeurs, et cela malgré des explications qui restent discutables, le laboratoire a ici opéré une restauration 4K d’après les négatifs originaux en utilisant une copie d’exploitation française comme référent colorimétrique pour l’étalonnage. Ce nouveau master présente la copie la plus précise du film, avec une gestion du grain formidablement naturelle sur l’UHD et très bonne sur le Blu-ray qui présente bien sûr un rendu visuel moins précis.
Des différences d’étalonnage entre cette nouvelle édition 4K et le précédent master notamment édité par Arrow en 2013 (et probablement basé sur un interpositif) pourront franchement surprendre. On peut observer que la copie présentée par le Chat qui fume est de façon générale moins lumineuse. Ainsi, d’un côté, les scènes de nuit ou obscures gagnent en cohérence visuelle mais des données visuelles sont perdues. Le début des Wurdalaks, qui se passe de nuit, est enfin présenté dans une ambiance véritablement nocturne chez Le Chat qui fume. Une perte de détails est par ailleurs notable sur les vêtements de la défunte dans la Goutte d’eau. Le plan qui la présente est d’ailleurs plus riche en termes de couleurs et de nuances chez Arrow qu’ici. À l’inverse, le rouge sur le visage de Karloff dans son introduction est mieux présenté dans le dernier master, tant le rendu d’Arrow souffre d’une surlumininosité et d’un contraste pas toujours bien dosé. Dernier exemple : le sketch du Téléphone est dominé par des teintes plus froides (notamment du vert) dans ce nouveau master contre une imagerie plus douce et chaude chez Arrow. Ces différences notables peuvent être justifiées de par les sources utilisées ainsi que par les traitements et encodages. On peut toutefois affirmer ceci : si l’étalonnage de l’Imagine Ritrovata donne la part belle aux atmosphères nocturnes et terrifiantes du film avec des ambiances visuelles cohérentes et plus homogènes, celui d’Arrow, bien que trop lumineux, permet d’accéder à davantage de détails – qui ne devaient peut-être pas être initialement visibles, et surtout à une palette colorimétrique généralement plus nuancée.
Au-delà de cette comparaison, on note sur l’UHD comme sur le Blu-ray du Chat qui fume un léger manque de profondeur des noirs qui virent au grisâtre doré, une tendance propre au laboratoire susnommé. Malgré tout, le rendu colorimétrique rend hommage au travail de Bava tant les couleurs, comme le cadre, s’avèrent être stables. On regrette toutefois l’absence d’HDR – trop cher pour l’éditeur qui le considère comme un léger « booster de couleur » – non pas tant pour le travail de contraste lumineux (fixe ou dynamique selon le standard) que pour l’encodage avec l’usage de l’espace colorimétrique BT.2020 et une profondeur de 10 bits qui aurait pu donner à voir l’ensemble des couleurs et nuances disponibles. Rien que ça ! Toutefois, notre chat fumeur nous a quand même fourni l’espace colorimétrique Rec.709 encodé en 10 bits et non 8 (comme sur les Blu-ray), permettant d’obtenir une colorimétrie tout de même légèrement plus nuancée que celle du Blu-ray.
Si l’UHD est considéré comme un « bonus » par l’éditeur, « un cadeau offert » exclusif au premier tirage, on se pose toutefois la question de la pertinence de cette édition du point de vue d’un cinéphile non habitué de l’éditeur. Les explications plus ou moins justes de l’éditeur mises à part, le packaging propose en effet une édition UHD et non pas Blu-ray + Blu-ray UHD. Ce qui, de fait, peut poser question quant au choix de ne pas proposer une édition UHD ultime proposant l’HDR (ou – rêvons – le Dolby Vision), qui plus est, dans un tirage très limité. Surtout que, si l’HDR est couteux pour l’éditeur, celui-ci ne gagnerait-il pas à économiser sur les frais d’éditions des UHD pour fournir une édition Blu-ray comprenant deux disques : le premier pour le film qui serait ainsi moins compressé, et le deuxième réservé aux compléments (maj : alors plus nombreux) ? Que ceux qui lisent ces lignes ne prennent pas la mouche, il s’agit d’un simple questionnement. MISE À JOUR : Le Chat qui fume a répondu sur sa page en invoquant la question technique du Blu-ray – ici BD50 donc Blu-ray double couche utilisé -, expliquant qu’un seuil de compression ne pouvait être dépassé. Le fait est indéniable sauf que le débit du film est loin d’être proche des 40 Mbps qui constituent le seuil maximum du débit Blu-ray. Or ajoutons aussi cela : au-delà du débit et de la compression, se pose la question de l’encodage. Est-ce que moins de compression aurait mieux servi le film ? Normalement, oui. On insiste sur le « normalement » tant le rendu est aussi soumis aux différents facteurs qui constituent l’encodage. Enfin, notre question sur l’économie possible engrangée par l’arrêt de l’UHD et l’édition de deux Blu-ray n’a pas trouvé de réponse. Certes, il manquait une légère précision à la question, mais tout de même. Enfin, il n’y a bien sûr aucun intérêt à proposer un deuxième disque s’il n’y a que peu de compléments comme sur La Ruée des Vikings. Toutefois, est-ce que l’économie de l’arrêt des UHD permettrait au Chat de proposer davantage de compléments qui trouveraient ainsi leur place sur le deuxième disque Blu-ray ?
Du côté du son, la piste italienne est certainement la plus vive des deux disponibles. La VF est efficace mais les dialogues ont tendance à écraser tous les effets sonores non musicaux qui manquent alors de relief. Notez que chaque piste est liée à son montage d’origine comprenant ainsi les titres italiens pour la version italienne, et ceux, français, pour l’exploitation hexagonale.
Enfin, Le Chat qui fume a enrichi l’expérience d’intéressants compléments. Gérald Duchaussoy et Romain Vandestichele reviennent sur le long métrage de Mario Bave le temps de 49 minutes. L’exhaustif exposé, entrecoupé d’images du film, aurait mérité d’être visuellement plus dynamique malgré la mise en place d’un vrai dialogue entre les deux spécialistes. Vous retrouverez ensuite Edgard Baltzer sur la conception du film dont certains propos croisent ceux des deux précédents experts. Enfin, Lamberto Lava, le non moins célèbre fils du cinéaste, vient évoquer des souvenirs du film et de son père, de sa famille investie dans la cinématographie sur quatre générations à l’évolution de la réception critique des œuvres de son père depuis leurs sorties. Si critique-film.fr a remarqué une légère confusion entre les titres américains et français du Masque du Démon et des Trois Visages de la peur, notons que Lamberto Lava s’est quelque peu trompé sur le placement narratif de deux sketches du film.
On regrette l’absence du commentaire audio de Tim Lucas, spécialiste de Bava, de même que celle du montage américain qui, malgré son caractère puritain et son étalonnage alternatif, propose la bande-son de Les Baxter (notamment connu pour les sublimes compositions des adaptations de Poe menées par Roger Corman avec Vincent Price).
Même si elle provoque des débats – relativement légitimes – sur plusieurs points, l’édition Blu-ray UHD des Trois Visages de la peur menée par Le Chat qui fume s’avère être plus que satisfaisante. Si on sait son directeur, Stéphane Bouyer, parfois exténué, il peut toutefois être fier d’avoir lancé in/volontairement autant de partages passionnés autour de la redécouverte vidéo de ce long métrage mythique, entre discussions enflammées et débats sur l’historiographie de l’étalonnage du film, surtout dans un contexte culturel difficile où le silence règne encore dans les salles restées obscures.
Bande-annonce – Les Trois Visages de la peur (Mario Bava – 1963)
CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES Blu-ray ULTRA HD & Blu-ray
UHD BD – 3840×2160 – 24p – BD 50 – 1980x1080p – Format : 1.85 – 16/9ème – Montage français en DTS-HD MA 2.0 (générique et inserts en français) – Montage italien DTS-HD MA 2.0 (générique et inserts en italien) – Sous-titres français – Épouvante – France/Italie/États-Unis – 1963 – Durée : 1h32
COMPLÉMENTS
Les 3 Visages de Mario Bava avec Gérald Duchaussoy et Romain Vandestichele (49mn)
L’histoire des 3 Visages de la peur avec Edgard Baltzer (34mn)
Le Visage de mon père, entretien avec Lamberto Lava (16mn)
Films annonces
Sortie le 18 avril 2021 – prix public indicatif : 27 €
Premier volet d’un diptyque de nouvelles adaptations de romans de Tom Clancy, Sans aucun remords bénéficie de la mise en scène nerveuse et efficace qu’on attend de ce genre de productions, ainsi que d’une distribution convaincante menée par Michael B. Jordan. Question originalité, par contre, on repassera, le film n’empruntant que des voies usées jusqu’à la corde. Très éloigné de sa source littéraire, le scénario signé Taylor Sheridan développe de manière superficielle une idée séduisante : la permanence de l’adversaire russe comme schéma politique essentiel aux États-Unis. Quitte à le recréer de toutes pièces.
Le roman de Tom Clancy Without Remorse, best-seller publié en 1993, conte l’histoire de John Clark, personnage récurrent de la « saga Ryan » du célèbre auteur américain. Le récit assez complexe mêle l’histoire personnelle de John Kelly (il sera plus tard obligé de changer d’identité), ancien Navy SEAL lancé dans une sanguinaire quête de vengeance contre le gang de proxénètes et dealers qui a violé et assassiné sa femme (et a failli le tuer lui-même), et une mission militaire, Kelly se voyant chargé de sauver un colonel américain d’un camp de prisonniers nord-vietnamien (l’action se déroule en 1970) avant qu’il ne livre à l’ennemi des informations classifiées. Avec Kelly/Clark, Tom Clancy introduisait dans son univers d’espionnage et d’action militaire de la Guerre froide un personnage aux méthodes nettement plus expéditives et brutales que Jack Ryan.
Observer le cycle d’adaptations des œuvres de Clancy est pour le moins révélateur. La plupart de ses romans se situant dans le contexte historique de la Guerre froide, il semble logique que les adaptations cinématographiques les plus célèbres aient suivi de près la chute du mur de Berlin : A la poursuite d’Octobre rouge (John McTiernan/1990), Jeux de guerre (Philip Noyce/1992) et Danger immédiat (Noyce encore/1994). Quelques années plus tard, La Somme de toutes les peurs (Phil Alden Robinson/2002) paraissait déjà anachronique, la menace d’une apocalypse nucléaire s’étant éloignée. Si les adaptations en jeux vidéo ont été ininterrompues depuis la fin des années 90 (les séries Rainbow Six, Ghost Recon, Splinter Cell, etc.), remportant souvent un succès important, le septième art semblait être passé à autre chose. L’URSS défait, la Russie en chute libre, « l’ennemi héréditaire » semblait définitivement à genoux. Le cinéma américain traduisant (ou servant) de tout temps le climat politique du pays, la figure du « méchant russe » disparaissait des écrans après un demi-siècle de bons et loyaux services.
On connaît la suite : alors que l’Amérique subissait de plein fouet le « retour de l’Histoire » (attentats de 2001, bourbiers irakien et afghan), la Russie amorçait son grand retour sur la scène politique internationale sous l’égide de Vladimir Poutine (redressement spectaculaire de l’économie, mise au pas des oligarques, victoire en Tchétchénie). Si les provocations des années suivantes (extension de l’OTAN, révolutions de couleur en Géorgie et en Ukraine en 2003-2004, installation de missiles en Pologne en 2007-2008, intervention russe en Géorgie en 2008) furent suivies de (maigres) gestes d’apaisement (soutien russe aux Etats-Unis après les attentats de 2001, « reset » des relations sous Obama, accords New START), les relations entre les deux géants mondiaux se sont fortement dégradées ces dix dernières années. Renforcement militaire russe, rapprochement économique avec la Chine, affaire Snowden (pour rappel, ce dernier bénéficie de l’asile politique en Russie), annexion russe de la Crimée suivi de sanctions exigées par Washington, intervention russe en Syrie alors que les Etats-Unis s’en retiraient, soupçons d’ingérence russe dans les élections présidentielles américaines de 2016 : la plupart des spécialistes parlent désormais ouvertement du retour de la Guerre froide. Si les tensions se sont très légèrement apaisées sous la présidence Trump (les soupçons récurrents de collusion entre celui-ci et la Russie étant contredits par de nouvelles sanctions économiques et provocations militaires), l’élection récente de Joe Biden à la Maison-Blanche semble constituer la promesse d’un énième durcissement des positions…
Dans ce contexte, faut-il s’étonner que la Guerre froide et les relations américano-russes aient à nouveau la cote dans les fictions étatsuniennes, au cinéma comme à la télévision ? Enumérer celles qui, durant cette dernière décennie, ont recyclé le Russe comme figure de l’antagoniste serait un exercice fastidieux tant elles sont nombreuses. Si l’on recentre la question autour du sujet qui nous occupe, c’est-à-dire les adaptations d’un auteur dont les œuvres sont emblématiques de la période de la Guerre froide, est-ce un hasard si celles-ci reprennent en 2014 (The Ryan Initiative, Kenneth Branagh/2014), suivies de la série Jack Ryan, créée en 2018 et toujours en cours ? Alors que débute le mandat présidentiel de Joe Biden, le lancement d’un nouveau diptyque d’adaptions (Sans aucun remords sera suivi de Rainbow Six, autre titre issu d’une série culte de Clancy) semble sceller le retour au premier plan de l’auteur américain décédé en 2013.
Flash-back dans les années 90, alors ? Pas tout à fait. Que ce phénomène tienne à la capacité, qui n’est plus à prouver, du cinéma américain à faire du neuf avec du vieux, ou au simple fait que ce dernier n’est plus aussi aligné sur la politique étrangère officielle comme au temps du cinéma reaganien, l’on constate que la récupération des thèmes récurrents de la Guerre froide se fait désormais parfois par des chemins détournés. Ainsi, si The Ryan Initiative recyclait le héros Jack Ryan, il le replaçait dans une intrigue assurément actualisée, puisque le héros, après avoir été blessé en Afghanistan, y déjouait les plans d’un oligarque russe visant à saper l’économie américaine (anecdote amusante, celui-ci est joué par Kenneth Branagh, qui reprendra à peu près le même rôle dans Tenetde Christopher Nolan, autre exemple marquant de recyclage récent du stéréotype du « méchant Russe »).
Sans aucun remords s’inscrit dans cette logique, tout en proposant ce qui aurait pu être une intéressante mise en abyme de l’antagoniste russe. En effet, et sans vouloir en révéler trop au lecteur, le cœur de l’intrigue se déplace progressivement vers la création artificielle de l’ennemi russe par les Américains pour leurs besoins de politique intérieure (l’unité nationale autour d’un ennemi fictif). Nous sommes loin d’avoir affaire à un film « engagé » ou à une quelconque analyse politique, la mise en scène étant surtout régie par les codes du film d’action rythmé et violent, mais cette inclination discrète révèle peut-être l’éclosion d’une certaine clairvoyance dans le chef des scénaristes outre-Atlantique, même dans des styles très balisés. Du point de vue cinématographique, elle permet aussi de s’amuser avec les codes du film d’espionnage : faux-semblants, trahisons et autres twists scénaristiques à répétition.
Il ne fait pourtant aucun doute que ce parti pris du scénariste Taylor Sheridan (Sicario, Comancheria, Wind River) n’était pas prévu dès l’origine… puisque celle-ci remonte à la première moitié des années 90 ! Les droits d’adaptation de la nouvelle furent en effet acquis dès sa parution en 1993. Pendant les vingt années suivantes, le projet resta au stade de développement, plusieurs metteurs en scène (John Milius, Christopher McQuarrie) et comédiens (Keanu Reeves, Laurence Fishburne, Gary Sinise, Tom Hardy) étant considérés sans qu’il ne se concrétise. En 2017, sous la houlette du nouveau producteur Akiva Goldsman, le film fut confié à l’Italien Stefano Sollima (fils de Sergio Sollima, un des fameux « trois Sergio » du western italien des années 60), réalisateur expérimenté dans le genre (Sicario : La Guerre des cartels et les séries Gomorra et ZeroZeroZero). Point d’orgue d’une production aux multiples rebondissements : après avoir vu sa sortie en salles repoussée plusieurs fois pour cause de COVID, le film fut finalement racheté par Amazon Studios pour une sortie exclusivement digitale sur Prime Video, le 30 avril dernier.
A l’actif du film, il faut citer la mise en scène nerveuse et parfaitement maîtrisée, ménageant certains moments spectaculaires (les séquences de la bagarre dans la cellule de prison, de l’avion immergé ou de l’immeuble cerné par des tireurs d’élite), ainsi qu’une distribution solide composée notamment de Jamie Bell, Jodie Turner-Smith et Guy Pearce. Quant à Michael B. Jordan (également coproducteur), son charisme et sa préparation physique très impressionnante constituent sans nul doute l’atout numéro un du film, même si l’on peut regretter de voir le comédien révélé par Creedse spécialiser dans des rôles à biscottos, alors que Fruitvale Station (Ryan Coogler/2013) avait prouvé qu’il a plus d’une corde à son arc… On saluera également le retour à une conception de l’action « à l’ancienne », sans cet étalage trop visible de technologie qui rend tant de films d’action actuels éreintants. Les défauts du film sont, hélas, communs à la plupart des productions de ce genre : une absence à peu près complète d’originalité et un scénario multipliant les invraisemblances… qui elles-mêmes se retrouvent d’un film à l’autre (au hasard : barboter tranquillement dans la mer de Barents, armes aux munitions illimitées, héros surhumain, méchants Russes s’étant visiblement assoupis pendant leurs entraînements de tir, etc.). Les fans de Tom Clancy pourront y ajouter, à juste titre, un récit tellement éloigné de l’œuvre littéraire qu’on peut à peine la qualifier d’adaptation – ce qui fait craindre le traitement qui sera réservé à la suite Rainbow Six. Sans aucun remords ne restera pas dans les annales, c’est le moins qu’on puisse dire. Mais comme divertissement viril et régressif après une semaine de travail, il remplit parfaitement son office.
Synopsis : Un membre des Navy SEALS découvre une conspiration internationale alors qu’il cherche à venger le meurtre de sa femme enceinte.
Sans aucun remords : Bande-annonce
Sans aucun remords : Fiche technique
Titre original : Without Remorse
Réalisateur : Stefano Sollima
Scénario : Taylor Sheridan et Will Staples
Interprétation : Michael B. Jordan (John Kelly), Jamie Bell (Robert Ritter), Guy Pearce (le secrétaire Clay), Jodie Turner -Smith (Karen Greer)
Photographie : Philippe Rousselot
Montage : Matthew Newman
Musique : Jónsi
Producteurs : Akiva Goldsman, Michael B. Jordan, Josh Appelbaum et André Nemec
Sociétés de production : Paramount Pictures, Skydance Media, Weed Road Pictures, Outlier Society, New Republic Pictures, Midnight Radio Productions
Durée : 109 min.
Genre : Action/Thriller
Date de sortie : 30 avril 2021 (Prime Video) États-Unis – 2021
Dans Mademoiselle Baudelaire, publié aux éditions Dupuis, le scénariste et dessinateur bruxellois Yslaire s’intéresse aux relations triangulaires entre Charles Baudelaire, sa mère et sa maîtresse Jeanne Duval, mais aussi à l’épopée littéraire du poète ou à sa place dans la bohème artistique de l’époque.
Appelons-la Jeanne Duval, puisque des doutes subsistent quant à son véritable patronyme. Décrite comme une « mulâtresse, pas très noire, pas très belle » par Ernest Prarond, elle partait avec trois handicaps majeurs : sa couleur de peau, son manque d’éducation et l’animosité que lui a vouée sans discontinuer la mère de Charles Baudelaire. Malgré cela, elle a eu sur ce dernier une emprise significative, au point d’être considérée comme une muse inconditionnelle et l’inspiratrice principale des Fleurs du mal. Sur leur relation, le titre Mademoiselle Baudelaire signale deux données paramétriques essentielles : l’attachement inexorable de Charles envers Jeanne, mais aussi l’impossibilité d’officialiser un amour éternellement sujet aux quolibets et aux embûches. Car c’est une relation en tout point erratique qui va guider le récit d’Yslaire, avec quelques symboles visuels en guise de démonstrations : Jeanne en gargouille surplombant l’espace, un vagin représenté par une rose, un phallus infecté incarné par un serpent cracheur de venin, une femme dont la silhouette domine celle de l’artiste tout-puissant, des émanations de fumée projetant des représentations de l’être désiré (magnifique double page 68-69).
Dans le récit romancé d’Yslaire, Baudelaire remarque Jeanne au théâtre du Panthéon, en 1842. Elle n’a pourtant que quelques mots à prononcer sur scène. Mais l’attrait est immédiat – et grisant. Il l’invite à dîner, mais elle reste muette : « Les femmes comme moi, de toute façon, se nomment par leur corps. » Théodore de Banville, Nadar ou Ernest Prarond, les amis du poète, ne pensent pas autre chose, eux qui la brocardent volontiers sans que Charles prenne jamais sa défense. Ce dernier lui rend d’abord des visites rituelles, les lundis entre 16 et 18h, puis emménage près de chez elle. Elle continue à l’appeler « Monsieur » malgré leur intimité maintes fois partagée. En 1845, Baudelaire, jusque-là occupé à dilapider l’héritage de son père dans de faux tableaux de Jacopo Bassano, se voit signifier par un notaire l’intention de sa mère de le priver de ressources. Cette dernière va d’ailleurs honnir Jeanne au point de voir en elle la cause de tous les problèmes de son fils : financiers, sanitaires, psychologiques…
Yslaire ne se contente pas de conter cette valse relationnelle à trois temps. Épousant le romantisme noir de Baudelaire, y ajoutant des visions oniriques et des vignettes parfois à la lisière de la pornographie, il va lier l’artiste à son œuvre, en révélant de quelle étoffe cette dernière est constituée. Il va aussi définir touche par touche la figure d’un poète devenu illustre : ses proclamations poétiques au café Momus, où il n’est encore que l’amuseur en chef d’artistes plus accomplis, son dandysme éprouvé, son train de vie dispendieux, sa fréquentation des cercles haschischins du docteur Moreau – il y rencontre Théophile Gautier et sa Vénus blanche, Apollonie Sabatier –, ses douleurs abdominales soignées au mercure (dont il va s’intoxiquer), sa tentative de suicide en 1845, sa consommation excessive de drogues, son retour chez sa mère, ses séparations et réconciliations avec Jeanne, son attitude lors du « printemps des peuples » de 1848, son rôle dans la revue Le Salut public, ses premiers succès littéraires, les traductions d’Edgar Allan Poe, la censure dont sont frappées ses « fleurs »…
Mademoiselle Baudelaire arbore des dessins magnifiques, aux codes chromatiques différenciés. L’album jouit aussi d’un relief psychologique appréciable, ainsi que de sous-propos sur la drogue ou le racisme. Yslaire s’appuie sur une lettre que Jeanne adresse à la mère de Baudelaire pour charpenter son récit, au sein duquel il glisse, on l’a vu, nombre de représentations symboliques. En ce sens, les animaux occupent une place de choix : corbeaux, chats noirs, serpents ou encore cet albatros auquel s’identifie le poète. « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. » Jeanne, pendant ce temps, va doubler son rôle de maîtresse par celui d’assistante : elle apprend à lire, à écrire, et Baudelaire finit par lui dicter ses proses, souvent dans un état second. Bientôt, les deux amants devront passer de maison en maison, pourchassés par les huissiers. En bon dandy, Baudelaire persiste en effet à dépenser plus que ce qu’il ne gagne. Et bientôt, le couple vole en éclats. Le poète se fait alors ordurier : « Tu as grossi, et tu t’accroches à moi, comme une vieille outre puante et alcoolique ! » La situation est bien plus nuancée : Jeanne obsède Charles, mais ce dernier goûte peu sa liberté et son libertinage. Yslaire portraitise leur relation en romancier, en y apportant ce qu’il faut de drame, de subtilité et de justesse émotionnelle.
Mademoiselle Baudelaire ne cesse finalement d’émerveiller. Par sa radicalité formelle, par son évocation du Paris artistique du XIXe siècle, par le triple portrait de poète, de couple et de relations filiales qu’il porte en son sein. Force est de constater qu’Yslaire parvient, par ses entreprises graphique et narrative, à se porter au plus près de son sujet, à en reproduire l’élan poétique et l’allant passionnel. Signalons enfin que des repères chronologiques viennent clôturer un album qu’on ne saurait trop recommander.
Mademoiselle Baudelaire, Yslaire Dupuis, avril 2021, 160 pages
Le YouTubeur Gildas Leprince poursuit son petit bonhomme de chemin éditorial en investissant cette fois le domaine de la bande dessinée. Comme son titre l’indique, L’Aventure géopolitique : la déforestation se penche sur des questions écologiques dont l’urgence ne cesse de se vérifier.
Une bande dessinée de sensibilisation écologique. C’est probablement la description la plus judicieuse qu’on puisse accoler à L’Aventure géopolitique : la déforestation. Mister Geopolitix, Ludovic Danjou et Adrien Martin s’unissent le temps d’un album pour conter les voyages à travers le monde du premier cité, Gildas Leprince au civil. Du Brésil au Sénégal en passant par l’Asie, ce dernier a étudié l’impact de l’activité humaine sur les écosystèmes, et plus particulièrement sur la couverture forestière. Avec à chaque fois ce même constat, implacable : pour les petites mains qui grignotent peu à peu la forêt, il s’agit avant tout d’une question de survie. Lucide et sans cynisme, cette réalité va s’imposer au lecteur tout au long d’une bande dessinée instructive, ponctuée par un dossier factuel de trois pages, nous rappelant notamment que 50% des forêts sont actuellement situées au Canada, aux États-Unis, en Chine, en Russie et au Brésil.
Le Brésil, justement, se trouve au frontispice du récit, puisque Gildas Leprince y sillonne les abords de la forêt tropicale, aidé en cela par Antonio, un journaliste local. Là-bas, il croise des camions chargés de bois ou de soja. Il découvre un couvert forestier amputé d’une fois et demie la France en cinquante ans. Les coupes sauvages, le brûlis pour fertiliser les terres à des fins agricoles, l’extension des prairies s’objectivent à l’œil nu. Et les amendes sont dérisoires pour ceux qui contreviennent aux lois écologiques. D’autant plus que c’est l’État qui a encouragé dans les années 1980 les fermiers à s’approprier les richesses forestières. Dans la seule région du Rondonia, le cheptel bovin est ainsi passé de 5 à 14 millions de vaches en vingt ans. Mais comment jeter la pierre aux Indiens et aux agriculteurs, soldats contraints d’un désastre écologique planifié par d’autres, mais surtout nécessiteux ne devant leur survie qu’aux ressources naturelles qu’ils ont sous la main ?
Cette question à forte dimension sociale, Gildas Leprince va devoir la reformuler au Sénégal. Le bois de Vène y fait l’objet d’un commerce clandestin volontiers ponctionné par des fonctionnaires véreux. La ronde des camions pleins à craquer, les dépôts illégaux, la marchandisation d’un bois sous protection internationale ne sont que la face émergée de l’iceberg. Car en toute discrétion, le plus souvent durant la nuit, ce sont des Africains désargentés qui viennent expurger la nature de ses plus beaux atouts. Pour eux, cette ressource forestière, c’est une assurance-vie. Et qu’importe si les écosystèmes apparaissent déjà altérés par les sècheresses, une démographie galopante ou l’extension continue des villes… Ce regard sur la nature, d’une tristesse inconsolable, se prolonge dans la forêt de Bornéo (Indonésie, Malaisie), où le commerce de l’huile de palme, notamment, réduit de manière significative la biodiversité, mais aussi les espaces naturels dans lesquels vivent les orangs-outans, qui, mis sous tension, en viennent à se battre entre eux.
Au cœur de l’album se trouve une page de quatre vignettes muettes représentant un arbre qui tombe. Rien de spectaculaire, juste une nature à peine diminuée, qui s’éteint à petit feu. Toute l’entreprise de Mister Geopolitix, Ludovic Danjou et Adrien Martin consiste à faire d’un acte apparemment anodin et sans conséquence le symptôme d’une crise écologique d’ampleur inédite. Et en ce domaine, cet album de sensibilisation joliment – et simplement – illustré ne rate certainement pas le coche.
Aperçu : L’Aventure géopolitique : la déforestation (Soleil)
L’Aventure géopolitique : la déforestation, Mister Geopolitix, Ludovic Danjou et Adrien Martin Soleil, avril 2021, 64 pages
Durant des années, l’écrivain et éditeur Yves Pagès a minutieusement compilé des statistiques. Il a ainsi accumulé une matière abondante, qu’il restitue dans Il était une fois sur cent sous forme de regard mi-amusé mi-indigné sur un monde tapissé d’absurdités.
On peut faire dire n’importe quoi aux statistiques. Elles servent pourtant à mathématiser et objectiver des réalités souvent complexes. De cette contradiction, Yves Pagès va tirer un opuscule très découpé, multithématique et fusant. En s’appuyant sur des données chiffrées authentiques – mais non sourcées –, l’écrivain français va scruter la société sous des spots de cirque, à moins qu’il ne s’agisse d’une lumière de morgue. À l’appui des premiers, on signalera que plus de 70% des SMS échangés en pleine nuit se partagent entre « Tu dors ? » et « T la ? ». Ou qu’un joueur invétéré a, au cours de sa vie, douze fois plus de chances d’avoir un trio de vrais jumeaux que de décrocher le jackpot au Loto. Ce qui fait dire à l’auteur, sur un ton persifleur : « Je me demandais comment c’était humainement possible que tant de losers sans le sou soient tentés par une déveine toujours recommencée et, tels des moutons à l’abattoir, se laissent ainsi vampiriser de leur propre chef. » Pour asseoir la seconde, on notera que le New York Times consacre 70% de sa couverture médiatique sur les crimes terroristes aux 0,5% de victimes occidentales. Ou que la valeur jurisprudentielle d’un décédé français avoisine le chiffre totalement arbitraire de 40 000 euros, ce qui est quand même dix fois plus que le prix d’un bébé sur le marché africain clandestin de la traite d’êtres humains…
Il était une fois sur cent est une balade douce-amère aux abords d’une société rendue au dernier degré du pathétisme. Et infectée par un virus de non-sens dont certaines statistiques constituent les symptômes. Jugez plutôt : 37% des enfants de 7 à 18 ans trouvent que leurs parents passent trop de temps sur leur portable. Chaque individu passe en moyenne 3,75% de sa vie sur la cuvette de ses toilettes. Trois milliardaires, à savoir Jeff Bezos, Warren Buffett et Bill Gates, possèdent autant de richesses que la moitié la plus pauvre des États-Unis. En 2018, 23% des Français ont différé un traitement médical, ou renoncé à se soigner, pour des raisons financières. Pis, 66% d’entre eux ont un proche frappé par la misère. Pendant ce temps, sur le plan relationnel, sentimental et familial, ce n’est pas mieux : 45% des mariages finissent par un divorce, tandis que cinq millions de Français n’auraient pas échangé plus de trois conversations personnelles durant l’année écoulée. En vrac ensuite. 90% de notre activité cognitive échappe à notre conscience. Aux Pays-Bas, 40% des actifs jugent leur fonction dépourvue de sens – ils sont 37% au Royaume-Uni et 18% en France. Les bullshit jobs de David Graeber ne relevaient donc pas d’un mythe. Au Royaume-Uni, entre 1989 et 2009, le QI a baissé de 12,5 points – en France, de 4 points. 20% des parents allemands regrettent d’avoir eu un enfant, notamment en raison de la perte de liberté engendrée par ces nouvelles responsabilités. Que retenir de tous ces chiffres, si ce n’est qu’Yves Pagès les égrène pour mieux satiriser notre monde ? Pas grand-chose. Mais cela n’empêche pas Il était une fois sur cent de tenir lieu de lecture ludique. Une friandise à laquelle certains composants confèrent toutefois un goût amer.
Il était une fois sur cent, Yves Pagès La Découverte, mai 2021, 126 pages
New York, East village, début décembre 1941. Les musiciens Harvey Meulen et Ross Manson travaillent à la préparation d’un spectacle qu’ils comptent présenter à Broadway. L’attaque de Pearl Harbor vient contrarier leurs plans et modifier leur destinée. Harvey Meulen intègre l’US Air force et quand il retrouve l’Amérique, il n’est plus le même. Mais il retrouve aussi son capitaine qui, bien qu’effaré, trouve l’idée qui va changer leur vie. C’est à Hollywood que le succès les attend !
Intitulé Pile & face, cet album constitue le premier volet de La peau de l’autre et, si l’illustration de couverture vise clairement le milieu du cinéma à Hollywood, le scénario (signé Serge Le Tendre) tarde à nous y emmener. Ainsi, jusqu’à la planche 11, on est à New York, puis jusqu’à la planche 17 à la guerre, ensuite jusqu’à la planche 25 à Washington, dans l’hôpital militaire où Harvey est soigné (il ne tolère que les visites de son capitaine et finit par accepter de l’appeler Jason). Nous avons droit ensuite au retour anonyme de Harvey à New York et à la réapparition de Jason qui lui raconte son exploration des camps nazis libérés, ce qui amène à son idée et au marché qu’il propose à Harvey. Une série d’esclandres fait comprendre comment et pourquoi ce marché se met en place. Et il faut attendre la planche 41 (sur les 52 que compte l’album) pour que l’action se situe enfin à Hollywood.
Pile ou face
Même si les planches qui précèdent permettent de montrer d’où vient le personnage de Harvey, on peut considérer que cette partie (les 40 premières planches) manque un peu d’originalité. En effet, à l’origine, Harvey est bien un musicien et rien ne dit que cette piste sera approfondie dans le second et dernier volet de l’histoire. Cette partie vaut surtout pour la relation entre Harvey et Ross Manson. En effet, Ross ne s’engage pas et reste à New York où il exploite le travail déjà fait pour monter la comédie musicale Heads or tails (Pile ou face), s’attribuant la pleine paternité de la chanson-phare composée par Harvey. D’ailleurs, d’emblée, Ross affiche une réelle tendance à l’appropriation, car c’est ainsi qu’il procède vis-à-vis d’une jeune femme prénommée Édith qui court les cachets à Broadway. Profitant du fait qu’Harvey reste concentré sur son travail de composition, Ross force le destin auprès d’Édith qu’il réussit à convaincre de l’épouser.
Savoir rebondir
Ce qui intéresse davantage les auteurs, c’est l’aventure de Harvey et de son capitaine (chirurgien dans le civil) à Hollywood. Le duo va fonctionner grâce à une idée assez tordue. Par contre, les physiques de Harvey et de son capitaine sont tellement similaires qu’on a tendance à s’y perdre (ce qui risque de devenir déterminant pour la suite). La dernière partie de l’album met en place une situation qui devrait leur permettre d’assurer leur succès. Mais, bien entendu, Ross et Édith y assisteront et Harvey n’oublie pas son ambition première. Aura-t-il les moyens et l’opportunité de parvenir à ses fins ? Comment la relation avec son ex-capitaine va-t-elle évoluer, surtout si le succès se confirme ? Sauront-ils se contenter de ce qui fonctionne ? On sent que le succès va inciter l’ex-capitaine à se permettre des fantaisies qui pourraient tout gâcher. La suite permettra d’en savoir davantage.
Aller au-delà des références
Tout en ouvrant un certain nombre de pistes, cet album laisse un peu dubitatif quant à son scénario, où certaines parties n’apportent pas grand-chose, sinon une ambiance et un vécu pour les personnages principaux. Il se lit assez rapidement et donne l’impression de manquer un peu d’originalité dans les thèmes traités. La référence à Boris Karloff risque de ne pas trop parler aux jeunes générations. La partie qui voit Harvey à la guerre incite à penser que les auteurs connaissent des séries comme Buck Danny et/ou Pin-up et le début évite toute prise de risque en investissant le milieu musical qui plaît toujours, comme celui des films d’horreur. On espère que la suite apportera quelque chose qui permettra à ce diptyque de sortir du lot.
Entre réussite et déception
Signé Gaël Séjourné, le dessin est d’autant plus agréable qu’il soigne les détails d’époque (architecture, véhicules, etc.). Gaël Séjourné s’occupe également des couleurs qui mettent en valeur l’ensemble. Son trait précis, les cadrages, quelques vignettes de plus grande taille que la moyenne et les attitudes des personnages sont réussis dans l’ensemble, avec un goût pour le hachurage qui apporte du relief en toute discrétion. Ma petite réticence, du moins pour l’instant, c’est qu’il me donne l’impression de produire un travail soigné plutôt qu’une œuvre d’art. Mais ne soyons pas plus dur qu’avec le scénario de Serge Le Tendre, la suite peut très bien nous valoir une bonne surprise.
Pile et face (La peau de l’autre, première partie), Serge Le Tendre et Gaël Séjourné
Bamboo éditions (collection Grand Angle), avril 2021, 56 pages
Les Mitchell contre les machines est une belle réussite. Euphorisant et souvent décapant, ce film d’animation est une boule d’énergie qui balaietout sur son passage.
Dès les premiers instants, on ressent la patte de Christopher Miller et Phil Lord à la production et on pense inévitablement aux Tempête de boulettes géantes 1 et 2 : avec cet humour incisif et post-moderne qui multiplie les références, cette animation cartoonesque et burlesque qui aime grossir les traits et fusionner les structures, ces climax vertigineux de fougue et impressionnants par le nombre de détails qui pétillent à l’écran. Les Mitchell contre les machines ne déroge pas à la règle et est un concentré de folie douce qui agrippe le spectateur sans lui faire attacher la ceinture de sécurité.
Si on devait vulgariser un peu Les Mitchell contre les machines, il serait un doux mélange de Lady Bird (l’adolescente incomprise), Little Miss Sunshine (la famille chaotique et risible), Scott Pilgrim (l’aspect pop culture, les incessantes incrustations graphiques liées au monde de l’animation ou du jeu vidéo) et le dernier Spider-Man New Generation (la fluidité et la nervosité de l’action) : vous mettez le tout dans un shaker, vous secouez bien, vous laissez mijoter et vous obtenez la comédie d’animation qui fait saliver les papilles.
Alors que cette famille de la classe moyenne emmène sa fille au campus de sa future université de cinéma, une intelligence artificielle et ses robots prennent possession de la Terre (Pal). C’est alors que cette famille se retrouve être les derniers humains à ne pas être en captivité. Ils vont donc devoir sauver le monde. Avec ce postulat de départ loufoque, le film va enclencher la troisième sans jamais baisser le rythme : road movie familial qui aime s’appesantir sur les querelles entre une fille et un père qui ne communiquent plus, comédie aux sidekicks drolatiques (le chien et son regard qui dévie ou la mère qui se transforme en Xena la Guerrière), regard critique mais jamais dénonciateur sur le monopole de la technologie et notre conception des relations humaines, ou même film d’action qui en met plein les mirettes (le climax final).
Avec son observation sur notre dépendance à la technologie, sur le besoin de sortir des sentiers battus, sur la souffrance que peuvent provoquer les rêves inachevés, ou sur les sentiments gardés enfouis et qui détruisent des familles, jamais le film ne semble paternaliste. Au contraire, cette œuvre fait tout son possible pour réunir chacune des folies des personnages pour qu’elles ne fassent qu’un. Chaque personnage a sa propre fonction, ses fulgurances et une autodérision qui lui siéent parfaitement. Certes le film use de stéréotypes : le père déconnecté, la fille déjantée et pleine d’imagination, le fils peureux et amoureux, la mère aimante. Mais le film ne s’avère jamais cynique avec ses personnages. On rit avec eux, et non pas d’eux.
Cependant, même si nous sommes loin de la subtilité narrative d’un Pixar ou de la finesse graphique d’un studio Ghibli, cette mosaïque de tons et d’images, qui s’apparente à une sorte de kaléidoscope de plans tous plus farfelus les uns que les autres, arrive tout le temps à bon port en termes d’émotions sans que cela ne vire à l’indigestion : on rit autant qu’on lâche une petite larme devant une proposition généreuse qui ne lésine pas sur les effets. Le film, en ce sens, est un peu à l’image de ses personnages : défaillant, forcé par moments, un peu boitillant mais d’une marginalité et d’une imperfection qui font tout le cœur de son récit.
Bande Annonce – Les Mitchell contre les machines
Synopsis : Katie Mitchell, jeune fille passionnée à la créativité débordante, est acceptée dans l’université de ses rêves. Alors qu’elle avait prévu de prendre l’avion pour s’installer à l’université, son père Rick, grand amoureux de la nature, décide que toute la famille devrait l’accompagner en voiture pour faire un road-trip mémorable et profiter d’un moment tous ensemble. Linda, mère excessivement positive, Aaron, petit frère excentrique, et Monchi, carlin délicieusement joufflu, se joignent à Katie et Rick pour un ultime voyage en famille. Mais le programme des Mitchell est soudainement interrompu par une rébellion technologique : partout dans le monde, les appareils électroniques tant appréciés de tous – des téléphones aux appareils électroménagers, en passant par des robots personnels innovants – décident qu’il est temps de prendre le contrôle. Avec l’aide de deux robots dysfonctionnels, les Mitchell vont devoir surmonter leurs problèmes et travailler ensemble pour s’en sortir et sauver le monde !
Fiche Technique – Les Mitchell contre les machines
Réalisateur : Mike Rianda
Scénario : Mike Rianda, Jeff Rowe
Production : Sony Pictures Animation, Columbia Pictures, One Cool Films, Lord Miller Productions
Durée : 109 minutes
Genre: Action/Animation
Date de sortie : 30 avril 2021 sur Netflix
En 1975, John Huston tourne un projet imaginé de longue date : l’adaptation de la nouvelle de Rudyard Kipling publiée en 1888, L’Homme qui voulut être roi (The Man Who Would Be King). Le film, qui vaudra au cinéaste un nouveau triomphe bien mérité, est un formidable récit d’aventures qui nous ramène au temps du Raj britannique, sans la couche de moraline invariablement appliquée de nos jours à l’histoire coloniale. Le casting en or est dominé par l’irrésistible duo Sean Connery-Michael Caine, les comédiens incarnant des hommes à la morale douteuse mais dont l’audace permet de réaliser leurs rêves les plus fous, dans une contrée de tous les possibles. Une œuvre épique et picaresque qu’on revoit aujourd’hui avec un plaisir jubilatoire et un scintillement dans les yeux.
« L’Inde est, par-dessus tout, le pays où il ne faut pas prendre les choses trop au sérieux, sauf quand il s’agit du soleil de midi. » Rudyard Kipling, Simples contes des collines (1888)
Le décès récent de deux de ses immenses comédiens, Sean Connery fin octobre 2020 et Christopher Plummer en février de cette année, nous a donné envie de les retrouver, dans une forme olympique, dans cette œuvre majeure de John Huston. En cette année 1975, le cinéaste américain apparaît lui aussi très inspiré, confirmant ainsi son retour au sommet initié avec La Dernière Chance (Fat City/1972), après une série d’échecs commerciaux. Il faut dire qu’il y a de quoi être inspiré, le metteur en scène du Faucon maltais concrétisant ici un rêve vieux de plus de vingt ans. Passionné de littérature, il avait adoré la nouvelle de Rudyard Kipling et souhait l’adapter au cinéma, initialement avec Humphrey Bogart et Clark Gable dans les rôles principaux. Après le décès rapproché des deux monstres sacrés, respectivement en 1957 et 1960, Huston imagina d’autres duos, tels que Lancaster/Douglas, Burton/O’Toole et enfin Redford/Newman. Toutes des associations fort alléchantes, mais c’est finalement Paul Newman, avec lequel il venait de tourner Le Piège (The MacKintosh Man/1973), qui lui conseilla de recruter des acteurs britanniques, et lui recommanda spécifiquement Sean Connery et Michael Caine.
Connery avait récemment rengainé le Walther PPK de James Bond, qu’il incarna entre 1962 à 1971 (et auquel il reviendra une septième et dernière fois en 1983 avec Jamais plus jamais/Irvin Kershner). Son talent, son charisme et son goût du risque lui avaient permis de faire oublier le légendaire espion britannique assez rapidement, une prouesse qui mérite d’être soulignée tant le cinéma a de tout temps broyé des potentiels en enfermant des comédiens dans des rôles « culte ». En réalité, l’acteur écossais avait déjà révélé ses qualités de jeu très diverses dès l’époque des James Bond, tournant sous la direction de Hitchcock (Pas de printemps pour Marnie/1964) et surtout de Sidney Lumet (La Colline des hommes perdus/1965 et Le Dossier Anderson/1971), cette dernière collaboration se poursuivant plus tard avec The Offence (1972) et Le Crime de l’Orient-Express (1974). Connery tourna aussi Zardoz (1974) avec John Boorman, une fiction bien loin de l’univers et du personnage de James Bond. L’Homme qui voulut être roi lui permit de confirmer le succès de sa « nouvelle vie ». Quant à Michael Caine, il était à cette époque dans une période faste de sa carrière. John Huston loua ses qualités d’improvisation dans le film, le considérant comme un des acteurs les plus intelligents avec lesquels il ait collaboré. On notera que retrouver Caine dans le rôle de Peachy Carnehan est un véritable clin d’œil de l’histoire, Humphrey Bogart ayant été l’idole de jeunesse de Caine. En tous les cas, aussi bien Connery que Caine ont souvent répété qu’ils considéraient L’Homme qui voulut être roi comme leur film préféré.
Reproduire la geste coloniale
Lescénario, écrit par Huston et Gladys Hill, adapte donc la nouvelle de Rudyard Kipling parue en 1888 (lire plus bas). L’action se situe en Inde britannique au XIXe siècle. Les deux anti-héros de l’histoire se nomment Daniel Dravot (Connery) et Peachy Carnehan (Caine), deux anciens sous-officiers de l’armée britannique qui traînent désormais leurs guêtres dans le pays, passant leur temps à des combines criminelles (vol, arnaque, chantage). C’est ainsi qu’ils rencontrent le journaliste Kipling (la présence de l’auteur dans le film est une entorse à la source littéraire, dans le cadre d’une adaptation qui lui est par ailleurs très fidèle), puisqu’après lui avoir volé sa montre à gousset, ils aperçoivent un signe maçonnique ornant la chaînette. Carnehan étant lui aussi franc-maçon, il se sent obligé de rendre l’objet à son propriétaire. Après avoir fait connaissance, Kipling (Christopher Plummer, excellent lui aussi) devient le confident du duo, qui lui expose ses projets délirants pour s’enrichir.
Dans le Raj modernisé et efficacement administré par les Britanniques, Dravot et Peachy apparaissent déjà comme des personnages anachroniques. Ils rêvent de reproduire la geste impériale de la Compagnie des Indes orientales. Une époque « des origines », une ère de tous les possibles où bon nombre d’aventuriers ont pu donner vie à leurs rêves les plus fous à force de courage et d’audace. Autrement dit, ils se projettent dans un temps où des individus comme eux n’étaient pas encore considérés comme des marginaux ou des moins que rien, mais pouvaient au contraire se rêver en rois !
Leurs manières rustres, leur gouaille, leur accent cockney et leur immaturité évidente contrastent avec les manières « civilisées » de Kipling, pour qui les projets du duo paraissent, au mieux utopiques, au pire suicidaires. La nouvelle inspiration de Dravot et Peachy, dans laquelle ils vont s’investir corps et âme, est simple : ils comptent se rendre dans la contrée lointaine du Kafiristan, où aucun Occidental n’a pénétré depuis Alexandre le Grand, afin de s’y imposer comme souverains. Sans armée, en ne maîtrisant ni la langue ni le terrain, le projet paraît chimérique. A travers d’innombrables aventures, il va pourtant prendre forme et le duo réalisera son objectif… avant que l’hubris de Dravot ne précipite la chute dès le sommet atteint. Marcher dans les pas des premiers colons britanniques était ambitieux ; marcher dans ceux d’Alexandre le Grand leur fera perdre le sens des réalités !
Noblesse du divertissement
Tout, absolument tout est réussi dans le film. La mise en scène est digne des œuvres les plus inspirées de Huston – et Dieu sait s’il y en a. Le tournage a beau s’être déroulé au Maroc, aux États-Unis, en France ainsi qu’aux studios anglais de Pinewood, le spectateur s’imagine facilement en Inde. A moins, bien sûr, de maîtriser le dialecte arabe parlé par les habitants de la cité de Sikandergul (inventée par Kipling), Huston ayant recruté les acteurs et figurants parmi les autochtones de la région du tournage. Leurs propos sont par ailleurs traduits assez fidèlement par le caporal Majendra, l’inénarrable ex-Ghurka rencontré par hasard par Dravot et Peachy, qui leur servira d’interprète. Surnommé Billy Fish par son ancien régiment (dont il est le seul survivant) car ce nom était plus facile à prononcer (!), ce personnage loufoque complète parfaitement le duo anglais. Il est interprété avec brio par l’acteur anglo-indien Saeed Jaffrey, récemment décédé lui aussi (en 2015).
Huston tourna un véritable film d’aventures « à l’ancienne », émaillé de bon nombre de scènes inoubliables merveilleusement mises en scène et photographiées par Oswald Morris, qui travailla sur huit films du maître. L’introduction illustrant tous les fantasmes occidentaux sur l’Inde (le charmeur de serpents, le joueur de shehnai, les prières de rue, etc.), le franchissement de la mythique passe de Khyber, les scènes de désert puis de montagnes enneigées, la formation militaire des villageois mal dégrossis, les impressionnantes fresques de combat, les cérémonies religieuses avec un nombre important de figurants, etc. L’Homme qui voulut être roi est un grand divertissement, au sens le plus noble du terme, où un fond historique, un imaginaire collectif et des décors naturels grandioses sont mis au service de plus de deux heures d’action, de rebondissements, d’humour et d’exaltation qu’on ne voit pas passer. Il n’est guère étonnant, dès lors, que cette œuvre ait inspiré Steven Spielberg pour LesAventuriers de l’arche perdue, réalisé quelques années plus tard (1981).
Impossible de ne pas évoquer également la contribution des deux comédiens principaux au succès du film. Amis dans la vie, Connery et Caine forment un duo savoureux dont la complicité est parfaitement naturelle et dont le plaisir de jouer de tels personnages communicatif. Sean Connery apporte à Daniel Dravot son physique imposant et son charme viril, une certaine stature qui, fort logiquement, vont l’amener à assumer une fonction de monarque d’origine divine (après avoir découvert la médaille maçonnique qu’il porte autour du cou et qui ressemble au symbole sacré laissé par Alexandre le Grand des siècles auparavant, les populations locales voient en lui le successeur divin du conquérant macédonien). Avec son accent cockney à couper au couteau, Michael Caine apporte quant à lui le bon sens et les préoccupations plus terre-à-terre de Peachy Carnehan, un homme qui, tel un bon joueur de poker, sait quand il a gagné la partie et qu’il est temps de rafler la mise sans demander son reste. Bref, là où Peachy n’a pas oublié qui il est réellement (un aventurier peu vertueux auquel la chance a souri), Dravot finit par croire lui-même à ses propres mensonges, au mythe de toute-puissance. Une jolie trouvaille scénaristique de Huston et Hill (absente de la nouvelle de Kipling) fait d’ailleurs rejoindre mythe et réalité lorsque Dravot s’éprend d’une belle autochtone nommée… Roxane (jouée par l’épouse d’origine indienne de Caine, Shakira) ! Rappelons que Roxane fut cette fille d’aristocrate bactrien, à la beauté légendaire, qu’épousa un Alexandre le Grand qui rêvait d’unir Occident et Orient, provoquant l’hostilité de certains de ses généraux…
Le « prophète de l’impérialisme britannique »
L’adaptation de John Huston traduit parfaitement l’exaltation de l’exotisme et le goût de l’aventure qui irriguent une bonne partie de l’œuvre de Kipling (1865-1936). Né en Inde, l’écrivain se considérait (à l’instar de ses parents) comme un Anglo-Indien, c’est dire l’importance qu’eut dans sa vie ce pays, en-dehors duquel il vécut pourtant une majorité du temps (après être retourné en Angleterre à l’âge de six ans, il reprit la route de l’Inde à l’âge de seize ans et y demeura huit années). Nul doute qu’il fut bien ce « prophète de l’impérialisme britannique » décrit par son compatriote George Orwell – lui aussi né en terre indienne. Comment ne l’aurait-il pas été, d’ailleurs ? Ce génie littéraire à la plume fougueuse a en effet trouvé dans son époque exaltante de quoi nourrir son inclination pour les destins glorieux. Il vécut l’âge d’or de l’Empire britannique (le fameux « siècle impérial britannique », s’étendant de 1815 à 1914), quand le Royaume-Uni régnait sur un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais et qui englobait plus de 400 millions d’âmes, imposant la pax britannica dans le monde entier. C’était l’époque du Raj britannique, qui prit la succession de la Compagnie des Indes orientales lorsque celle-ci transféra ses possessions à la Couronne britannique (la reine Victoria fut proclamée impératrice des Indes en 1876).
La comparaison du duo Dravot/Peachy avec d’autres aventuriers célèbres du septième art tels qu’Indiana Jones – autre héros à la morale contestable – est fallacieuse. Les premiers pourraient en effet très bien avoir existé ! L’histoire du Raj britannique compte bon nombre d’aventuriers à la destinée hors du commun qui ont pu inspirer Kipling. Parmi les plus évidents, citons Alexander Gardner, un voyageur et mercenaire américain ayant vécu des aventures invraisemblables en Afghanistan et au Pendjab ; Josiah Harlan, autre aventurier américain ayant obtenu dans la même région le titre de « Prince de Ghor » ; ou encore le Britannique James Brooke, premier raja blanc du Royaume de Sarawak, sur l’île de Bornéo. Ces destins bien réels, qui nourrissent encore aujourd’hui l’imagination des artistes et autres rêveurs, s’expliquent lorsqu’on se replace dans le contexte historique. L’Empire britannique était administré par des effectifs civils et militaires assez réduits. C’est le génie britannique qui permit à une poignée d’hommes qui voyaient grand et n’avaient peur de rien de poser les bases d’un empire appelé à devenir gigantesque, et c’est cette geste qui est évidemment au cœur du récit de Kipling, dont les deux héros veulent recréer (et y parviennent avant leur chute) ces succès inimaginables avec les mêmes procédés, à leur échelle (le second degré étant apporté par le fait qu’il s’agit de deux anti-héros farfelus et peu scrupuleux). Tout l’esprit de l’aventure coloniale britannique se retrouve dans cette nouvelle de Kipling : des rêves fous, certes, mais qu’il est possible d’accomplir si l’on possède la vision, le talent, l’audace et un soupçon de folie.
Sans jugement
L’époque décrite par Kipling nous semble aujourd’hui si lointaine que les faits peuvent paraître fictionnels ou grotesquement exagérés. A vrai dire, même à l’époque de la parution de la nouvelle, certains éléments ont été mal interprétés par ses contemporains. Ainsi, on a longtemps cru que le Kafiristan était un lieu légendaire, alors qu’il a bel et bien existé. Il s’agit de l’ancien nom de l’actuelle province du Nouristan, au nord-est de l’Afghanistan. Son ancien nom, qui signifie « terre des infidèles », s’explique par la conversion tardive de sa population à l’islam, à la fin du XIXe siècle, suite à laquelle elle prit le nom de Nouristan (« pays de lumière »). Kipling décrit donc correctement dans son récit des populations non musulmanes, même si leur zoroastrisme historique a été largement imprégné d’une mystique maçonnique qui n’a rien d’authentique. Kipling lui-même était très impliqué dans la franc-maçonnerie, à laquelle il fut initié en Inde avant l’âge de 21 ans. Il inventa dans L’Homme qui voulut être roi des symboles et des rites maçonniques retrouvés par les deux protagonistes au Kafiristan, formant autant de traces d’une franc-maçonnerie antique imaginaire à laquelle aurait appartenu Alexandre le Grand.
A notre époque où l’on étouffe sous les tabous et la pénitence obligatoire imposée par « l’historiquement correct », enjoignant – à l’encontre des principes d’une bonne compréhension de l’Histoire – de juger les actions passées de l’Homme à travers le prisme moral actuel, il faut saluer le travail de John Huston, qui ne s’est pas encombré de ce lest idéologique. Fidèle au récit de Kipling, le cinéaste célèbre avec enthousiasme l’aventure coloniale, sans complaisance ni parti pris, si ce n’est celui du grand divertissement. Il y a ainsi dans le film une liberté et une légèreté de ton dignes des œuvres exotiques hollywoodiennes des années 50. Huston y ajoute un ton malicieux (les « héros » ne répondent nullement à une destinée manifeste, ils veulent juste s’enrichir !) et un humour désopilant à travers un duo de protagonistes impayables, merveilleusement incarnés par des comédiens qui s’en donnent à cœur joie. On ne compte plus les reparties à l’humour délicieusement british, comme celles éructées par Daniel Dravot lors de l’hilarante séquence d’instruction militaire des autochtones : « Nous allons vous enseigner l’art de la guerre, le métier le plus noble qui soit. À la fin de votre entraînement, vous serez en mesure de massacrer vos ennemis comme des êtres civilisés ! » ou « Est-ce que l’homme qui réfléchit accepterait de mourir pour sa patrie et sa reine ? Je n’en ai pas l’impression. Il préférerait une bonne partie de cricket. » Le spectateur rit de bon cœur, avant de se laisser emporter par les rebondissements d’un récit épique et les images de paysages dont les rêves sont faits. Des étincelles plein les yeux.
Synopsis : Les Indes en 1880. Les anciens sergents de l’armée britannique Daniel Dravot et Peachy Carnehan partent pour la mystérieuse province du Kafiristan, où aucun homme blanc ne s’est aventuré depuis Alexandre le Grand, afin d’en devenir les souverains. Après un périple dans des contrées inhospitalières, les deux amis atteignent la Terre promise. Ils conquièrent et unifient les peuplades locales. Au cours des combats, Daniel est touché d’une flèche, miraculeusement arrêtée par sa cartouchière. Mais aux yeux du peuple, il passe pour un Dieu. Daniel va connaître les affres de la déification…
L’Homme qui voulut être roi : Bande-annonce
L’Homme qui voulut être roi : Fiche technique
Titre original : The Man Who Would Be King
Réalisateur : John Huston
Scénario : John Huston et Gladys Hill, base sur la nouvelle du même nom de Rudyard Kipling (1888)
Interprétation : Sean Connery (Daniel Dravot), Michael Caine (Peachy Carnehan), Christopher Plummer (Rudyard Kipling), Saeed Jaffrey (Billy Fish), Shakira Caine (Roxanne)
Photographie : Oswald Morris
Montage : Russell Lloyd
Musique : Maurice Jarre
Producteur : John Foreman
Durée : 129 min.
Genre : Aventure
Date de sortie : 21 avril 1976 Royaume-Uni/États-Unis – 1975
Résumer la vie de Napoléon Bonaparte en 1h28, générique compris, c’était pour le moins une gageure. Mathieu Schwartz a pourtant relevé et réussi ce pari : aucun des épisodes, qu’il s’agisse des plus connus – le pont d’Arcole, le Sacre, la Bérézina – ou des moins célèbres – sa tentative de suicide par exemple – ne manquent ici à l’appel. Le tout présenté dans un format hybride très plaisant, mêlant commentaires d’historiens et animation en motion capture. Ce film estampillé Arte vient de sortir en version DVD.
La destinée
Bien que le terme de « destinée » soit présent dans le titre, la plupart des spécialistes aiment à rappeler qu’il n’y a pas eu à proprement parler de prédestination en ce qui concerne Napoléon. Contrairement à d’autres hommes d’état, le jeune Bonaparte n’envisageait pas pour lui-même de destin national et c’est davantage par opportunisme qu’il rejoint en 1795 le camp de la Convention contre les royalistes. Jeune général convoqué à Paris pour mater les émeutes, il s’exécute si bien qu’il devient en deux temps trois mouvements gouverneur de la Capitale et époux de la très influente Joséphine de Beauharnais. Le film montre très bien en revanche comment son intuition et son audace lui ont permis de façonner sa légende.
L’intuition
Intuition d’abord dans l’épisode fameux du pont d’Arcole, une défaite sur le terrain, une victoire pour le symbole. C’est du moins ce que retiendront les livres d’histoire. Intuition quand il abandonne ses troupes en Égypte pour participer au coup d’état du 18 brumaire. Enfin intuition lorsqu’il fait face aux soldats royalistes dans la « prairie de la rencontre »…jusqu’au « Vive l’empereur ! » libérateur. L’homme a souvent été présenté comme un grand calculateur et en effet, il a toujours veillé à avoir la mainmise sur son image. Ses faits d’armes, sa vie sentimentale et jusqu’à ses derniers instants feront l’objet d’un contrôle très strict de sa part. Mais les historiens insistent davantage sur le côté très joueur de Napoléon qui aimait à invoquer la Fortune et dont les actes de bravoure relevèrent plus souvent du bluffeur de poker que de l’éminent stratège.
La mort
De fait, Napoléon n’a eu de cesse de jouer avec la mort, cette mort qui le fascinait. Comme le rappelle Jean-Marie Rouart, Bonaparte avait acquis la certitude que la camarde ne voulait pas de lui. « Le boulet qui me fauchera n’est pas encore fondu » aimait à dire l’Empereur qui survécut à deux attentats, à une multitude de batailles et à sa propre tentative de suicide. Le film de Mathieu Schwartz essaie de s’approcher au plus près du personnage, il n’en est que plus intéressant. Alors que les épisodes militaires sont traités au pas de charge, le film fait la part belle à l’introspection, aux moments d’intimité, mettant en évidence la part de doute qui habitait « l’homme craint par toute l’Europe ». A noter que le comédien Tristan Delus réussit lui aussi son pari en incarnant un Napoléon convaincant à chaque étape de son incroyable destin.
Bande annonce :
Fiche technique :
Réalisateur : Mathieu Schwartz
Narrateur : Denis Podalydès
Editeur : Arte, Tournez S’il Vous Plait
Image : Gabriele Buti
Musique : Baptiste Thiry
Format :
Couleur
Son Dolby Digital Stereo
PAL – Zone 2
Langues audio : Français
Année : 2021
Bonus :
Le tableau « Le Sacre de Napoléon »
extrait de l’émission Karambolage (7 min)
Soul est un très beau film. Un film qui flirte avec les petits plaisirs de la vie et qui glorifie une forme de quotidien, où la beauté et l’importance des choses ne sont pas forcément celles que l’on croit.
Avec son New York jazzy rempli de détails graphiques, rendant l’ambiance de cette vie citadine douce et amère, contrebalancé par l’univers du Grand Avant et du Grand Après, rendu fin et épuré par le biais de ses traits abstraits et surréalistes, Soul est un double récit initiatique qui réussit tout ce qu’il entreprend : à la fois dans sa manière de nous accompagner au travers de cette dualité de forme et de fond, et dans sa faculté à épouser les formes de son propos. Premièrement, c’est le récit de Joe, qui est entre la vie et la mort, tombé dans une bouche d’égout juste avant d’avoir réalisé son rêve de jazzman. Puis celui de 22, une âme en germe qui ne demande qu’à voir éclore sa flamme pour pouvoir être injectée sur Terre même si elle déteste cette dernière. La différence entre les deux univers, qui se distinguent de par leur direction artistique opposée mais complémentaire, n’est en aucun cas un inconvénient à l’osmose du projet.
Au contraire, cette non symétrie rend encore plus cohérente et tangible la volonté même du film : percevoir les échanges, faire se jumeler les formes et les angles, et rendre palpable tous les petits détails organiques et sensoriels de notre existence. On passe du vertige du Grand Après qui happe les âmes pour les faire disparaitre, à la petite scène d’un bar à jazz avec fluidité.Les univers ont chacun leur signification et influence sur le récit. Doté d’un humour toujours bien dosé (le personnage de Terry et ses calculs précis, le monde de la zone, le chat, le cynisme de 22), d’une émotion peut être plus tamisée qu’à l’accoutumée (les 20 dernières minutes sont un torrent d’émotion), d’une ambition narrative moins dense au premier coup d’oeil, de multitudes d’idées esthétiques (les âmes égarées), Soul mise sur son minimalisme et sa capacité à dupliquer les regards : de ce fait, l’incroyable BO de Trent Reznor et Atticus Ross, par ses sonorités « aquatiques », et celle de Jon Batiste pour ses mélodies jazz, accentuent cette profondeur de champ et cette course poursuite pour la vie.
Le récit démythifie le héros qui sommeille en ses protagonistes, dédouble Joe à travers le regard de 22 et de Joe lui-même, et rend essentiel chaque instant qui leur est donné pour assoir cette flamme qui ne demande qu’à exister. Dans la continuité de Coco (réflexion sur la mort et l’au-delà) et de Vice Versa (introspection sur la quête de personnalité et l’éveil de soi), Soul devient l’inverse de tous les récits héroïques qui définissent l’importance de chacun comme étant la corolaire à la grandeur du destin qui se comptabiliserait au travers de nos performances artistiques ou professionnels. Un peu comme Paterson de Jim Jarmusch, Soul pourrait pour certains sembler évasif et utiliser une forme de psychologie de comptoir avec son positivisme à outrance, mais il n’en est rien. Soul, est une petite bulle de plaisir et de réconfort qui symbolise à lui seul sa mission : le bonheur ne se situe pas dans la vocation mais dans l’importance que l’on veut bien donner à l’instant.
Bande Annonce – Soul
Synopsis : Passionné de jazz et professeur de musique dans un collège, Joe Gardner a enfin l’opportunité de réaliser son rêve : jouer dans le meilleur club de jazz de New York. Mais un malencontreux faux pas le précipite dans le « Grand Avant » – un endroit fantastique où les nouvelles âmes acquièrent leur personnalité, leur caractère et leur spécificité avant d’être envoyées sur Terre. Bien décidé à retrouver sa vie, Joe fait équipe avec 22, une âme espiègle et pleine d’esprit, qui n’a jamais saisi l’intérêt de vivre une vie humaine. En essayant désespérément de montrer à 22 à quel point l’existence est formidable, Joe pourrait bien découvrir les réponses aux questions les plus importantes sur le sens de la vie.
Fiche Technique – Soul
Réalisateur : Pete Docter et Kemp Powers
Scénario : Pete Docter, Kemp Powers, Mike Jones
Sociétés de distribution : Disney+
Durée : 101 minutes
Genre: Drame/Animation
Date de sortie : 25 décembre 2020 (DVD/BR depuis le 9 avril 2021)