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L’Homme qui voulut être roi, de John Huston (1975) : l’âge d’or de l’Empire britannique

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En 1975, John Huston tourne un projet imaginé de longue date : l’adaptation de la nouvelle de Rudyard Kipling publiée en 1888, L’Homme qui voulut être roi (The Man Who Would Be King). Le film, qui vaudra au cinéaste un nouveau triomphe bien mérité, est un formidable récit d’aventures qui nous ramène au temps du Raj britannique, sans la couche de moraline invariablement appliquée de nos jours à l’histoire coloniale. Le casting en or est dominé par l’irrésistible duo Sean Connery-Michael Caine, les comédiens incarnant des hommes à la morale douteuse mais dont l’audace permet de réaliser leurs rêves les plus fous, dans une contrée de tous les possibles. Une œuvre épique et picaresque qu’on revoit aujourd’hui avec un plaisir jubilatoire et un scintillement dans les yeux.

 « L’Inde est, par-dessus tout, le pays où il ne faut pas prendre les choses trop au sérieux, sauf quand il s’agit du soleil de midi. »
Rudyard Kipling, Simples contes des collines (1888) 

Le décès récent de deux de ses immenses comédiens, Sean Connery fin octobre 2020 et Christopher Plummer en février de cette année, nous a donné envie de les retrouver, dans une forme olympique, dans cette œuvre majeure de John Huston. En cette année 1975, le cinéaste américain apparaît lui aussi très inspiré, confirmant ainsi son retour au sommet initié avec La Dernière Chance (Fat City/1972), après une série d’échecs commerciaux. Il faut dire qu’il y a de quoi être inspiré, le metteur en scène du Faucon maltais concrétisant ici un rêve vieux de plus de vingt ans. Passionné de littérature, il avait adoré la nouvelle de Rudyard Kipling et souhait l’adapter au cinéma, initialement avec Humphrey Bogart et Clark Gable dans les rôles principaux. Après le décès rapproché des deux monstres sacrés, respectivement en 1957 et 1960, Huston imagina d’autres duos, tels que Lancaster/Douglas, Burton/O’Toole et enfin Redford/Newman. Toutes des associations fort alléchantes, mais c’est finalement Paul Newman, avec lequel il venait de tourner Le Piège (The MacKintosh Man/1973), qui lui conseilla de recruter des acteurs britanniques, et lui recommanda spécifiquement Sean Connery et Michael Caine.

Connery avait récemment rengainé le Walther PPK de James Bond, qu’il incarna entre 1962 à 1971 (et auquel il reviendra une septième et dernière fois en 1983 avec Jamais plus jamais/Irvin Kershner). Son talent, son charisme et son goût du risque lui avaient permis de faire oublier le légendaire espion britannique assez rapidement, une prouesse qui mérite d’être soulignée tant le cinéma a de tout temps broyé des potentiels en enfermant des comédiens dans des rôles « culte ». En réalité, l’acteur écossais avait déjà révélé ses qualités de jeu très diverses dès l’époque des James Bond, tournant sous la direction de Hitchcock (Pas de printemps pour Marnie/1964) et surtout de Sidney Lumet (La Colline des hommes perdus/1965 et Le Dossier Anderson/1971), cette dernière collaboration se poursuivant plus tard avec The Offence (1972) et Le Crime de l’Orient-Express (1974). Connery tourna aussi Zardoz (1974) avec John Boorman, une fiction bien loin de l’univers et du personnage de James Bond. L’Homme qui voulut être roi lui permit de confirmer le succès de sa « nouvelle vie ». Quant à Michael Caine, il était à cette époque dans une période faste de sa carrière. John Huston loua ses qualités d’improvisation dans le film, le considérant comme un des acteurs les plus intelligents avec lesquels il ait collaboré. On notera que retrouver Caine dans le rôle de Peachy Carnehan est un véritable clin d’œil de l’histoire, Humphrey Bogart ayant été l’idole de jeunesse de Caine. En tous les cas, aussi bien Connery que Caine ont souvent répété qu’ils considéraient L’Homme qui voulut être roi comme leur film préféré.

Reproduire la geste coloniale

Le scénario, écrit par Huston et Gladys Hill, adapte donc la nouvelle de Rudyard Kipling parue en 1888 (lire plus bas). L’action se situe en Inde britannique au XIXe siècle. Les deux anti-héros de l’histoire se nomment Daniel Dravot (Connery) et Peachy Carnehan (Caine), deux anciens sous-officiers de l’armée britannique qui traînent désormais leurs guêtres dans le pays, passant leur temps à des combines criminelles (vol, arnaque, chantage). C’est ainsi qu’ils rencontrent le journaliste Kipling (la présence de l’auteur dans le film est une entorse à la source littéraire, dans le cadre d’une adaptation qui lui est par ailleurs très fidèle), puisqu’après lui avoir volé sa montre à gousset, ils aperçoivent un signe maçonnique ornant la chaînette. Carnehan étant lui aussi franc-maçon, il se sent obligé de rendre l’objet à son propriétaire. Après avoir fait connaissance, Kipling (Christopher Plummer, excellent lui aussi) devient le confident du duo, qui lui expose ses projets délirants pour s’enrichir.

Dans le Raj modernisé et efficacement administré par les Britanniques, Dravot et Peachy apparaissent déjà comme des personnages anachroniques. Ils rêvent de reproduire la geste impériale de la Compagnie des Indes orientales. Une époque « des origines », une ère de tous les possibles où bon nombre d’aventuriers ont pu donner vie à leurs rêves les plus fous à force de courage et d’audace. Autrement dit, ils se projettent dans un temps où des individus comme eux n’étaient pas encore considérés comme des marginaux ou des moins que rien, mais pouvaient au contraire se rêver en rois !

Leurs manières rustres, leur gouaille, leur accent cockney et leur immaturité évidente contrastent avec les manières « civilisées » de Kipling, pour qui les projets du duo paraissent, au mieux utopiques, au pire suicidaires. La nouvelle inspiration de Dravot et Peachy, dans laquelle ils vont s’investir corps et âme, est simple : ils comptent se rendre dans la contrée lointaine du Kafiristan, où aucun Occidental n’a pénétré depuis Alexandre le Grand, afin de s’y imposer comme souverains. Sans armée, en ne maîtrisant ni la langue ni le terrain, le projet paraît chimérique. A travers d’innombrables aventures, il va pourtant prendre forme et le duo réalisera son objectif… avant que l’hubris de Dravot ne précipite la chute dès le sommet atteint. Marcher dans les pas des premiers colons britanniques était ambitieux ; marcher dans ceux d’Alexandre le Grand leur fera perdre le sens des réalités !

Noblesse du divertissement

Tout, absolument tout est réussi dans le film. La mise en scène est digne des œuvres les plus inspirées de Huston – et Dieu sait s’il y en a. Le tournage a beau s’être déroulé au Maroc, aux États-Unis, en France ainsi qu’aux studios anglais de Pinewood, le spectateur s’imagine facilement en Inde. A moins, bien sûr, de maîtriser le dialecte arabe parlé par les habitants de la cité de Sikandergul (inventée par Kipling), Huston ayant recruté les acteurs et figurants parmi les autochtones de la région du tournage. Leurs propos sont par ailleurs traduits assez fidèlement par le caporal Majendra, l’inénarrable ex-Ghurka rencontré par hasard par Dravot et Peachy, qui leur servira d’interprète. Surnommé Billy Fish par son ancien régiment (dont il est le seul survivant) car ce nom était plus facile à prononcer (!), ce personnage loufoque complète parfaitement le duo anglais. Il est interprété avec brio par l’acteur anglo-indien Saeed Jaffrey, récemment décédé lui aussi (en 2015).

Huston tourna un véritable film d’aventures « à l’ancienne », émaillé de bon nombre de scènes inoubliables merveilleusement mises en scène et photographiées par Oswald Morris, qui travailla sur huit films du maître. L’introduction illustrant tous les fantasmes occidentaux sur l’Inde (le charmeur de serpents, le joueur de shehnai, les prières de rue, etc.), le franchissement de la mythique passe de Khyber, les scènes de désert puis de montagnes enneigées, la formation militaire des villageois mal dégrossis, les impressionnantes fresques de combat, les cérémonies religieuses avec un nombre important de figurants, etc. L’Homme qui voulut être roi est un grand divertissement, au sens le plus noble du terme, où un fond historique, un imaginaire collectif et des décors naturels grandioses sont mis au service de plus de deux heures d’action, de rebondissements, d’humour et d’exaltation qu’on ne voit pas passer. Il n’est guère étonnant, dès lors, que cette œuvre ait inspiré Steven Spielberg pour Les Aventuriers de l’arche perdue, réalisé quelques années plus tard (1981).

Impossible de ne pas évoquer également la contribution des deux comédiens principaux au succès du film. Amis dans la vie, Connery et Caine forment un duo savoureux dont la complicité est parfaitement naturelle et dont le plaisir de jouer de tels personnages communicatif. Sean Connery apporte à Daniel Dravot son physique imposant et son charme viril, une certaine stature qui, fort logiquement, vont l’amener à assumer une fonction de monarque d’origine divine (après avoir découvert la médaille maçonnique qu’il porte autour du cou et qui ressemble au symbole sacré laissé par Alexandre le Grand des siècles auparavant, les populations locales voient en lui le successeur divin du conquérant macédonien). Avec son accent cockney à couper au couteau, Michael Caine apporte quant à lui le bon sens et les préoccupations plus terre-à-terre de Peachy Carnehan, un homme qui, tel un bon joueur de poker, sait quand il a gagné la partie et qu’il est temps de rafler la mise sans demander son reste. Bref, là où Peachy n’a pas oublié qui il est réellement (un aventurier peu vertueux auquel la chance a souri), Dravot finit par croire lui-même à ses propres mensonges, au mythe de toute-puissance. Une jolie trouvaille scénaristique de Huston et Hill (absente de la nouvelle de Kipling) fait d’ailleurs rejoindre mythe et réalité lorsque Dravot s’éprend d’une belle autochtone nommée… Roxane (jouée par l’épouse d’origine indienne de Caine, Shakira) ! Rappelons que Roxane fut cette fille d’aristocrate bactrien, à la beauté légendaire, qu’épousa un Alexandre le Grand qui rêvait d’unir Occident et Orient, provoquant l’hostilité de certains de ses généraux…

Le « prophète de l’impérialisme britannique » 

L’adaptation de John Huston traduit parfaitement l’exaltation de l’exotisme et le goût de l’aventure qui irriguent une bonne partie de l’œuvre de Kipling (1865-1936). Né en Inde, l’écrivain se considérait (à l’instar de ses parents) comme un Anglo-Indien, c’est dire l’importance qu’eut dans sa vie ce pays, en-dehors duquel il vécut pourtant une majorité du temps (après être retourné en Angleterre à l’âge de six ans, il reprit la route de l’Inde à l’âge de seize ans et y demeura huit années). Nul doute qu’il fut bien ce « prophète de l’impérialisme britannique » décrit par son compatriote George Orwell – lui aussi né en terre indienne. Comment ne l’aurait-il pas été, d’ailleurs ? Ce génie littéraire à la plume fougueuse a en effet trouvé dans son époque exaltante de quoi nourrir son inclination pour les destins glorieux. Il vécut l’âge d’or de l’Empire britannique (le fameux « siècle impérial britannique », s’étendant de 1815 à 1914), quand le Royaume-Uni régnait sur un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais et qui englobait plus de 400 millions d’âmes, imposant la pax britannica dans le monde entier. C’était l’époque du Raj britannique, qui prit la succession de la Compagnie des Indes orientales lorsque celle-ci transféra ses possessions à la Couronne britannique (la reine Victoria fut proclamée impératrice des Indes en 1876).

La comparaison du duo Dravot/Peachy avec d’autres aventuriers célèbres du septième art tels qu’Indiana Jones – autre héros à la morale contestable – est fallacieuse. Les premiers pourraient en effet très bien avoir existé ! L’histoire du Raj britannique compte bon nombre d’aventuriers à la destinée hors du commun qui ont pu inspirer Kipling. Parmi les plus évidents, citons Alexander Gardner, un voyageur et mercenaire américain ayant vécu des aventures invraisemblables en Afghanistan et au Pendjab ; Josiah Harlan, autre aventurier américain ayant obtenu dans la même région le titre de « Prince de Ghor » ; ou encore le Britannique James Brooke, premier raja blanc du Royaume de Sarawak, sur l’île de Bornéo. Ces destins bien réels, qui nourrissent encore aujourd’hui l’imagination des artistes et autres rêveurs, s’expliquent lorsqu’on se replace dans le contexte historique. L’Empire britannique était administré par des effectifs civils et militaires assez réduits. C’est le génie britannique qui permit à une poignée d’hommes qui voyaient grand et n’avaient peur de rien de poser les bases d’un empire appelé à devenir gigantesque, et c’est cette geste qui est évidemment au cœur du récit de Kipling, dont les deux héros veulent recréer (et y parviennent avant leur chute) ces succès inimaginables avec les mêmes procédés, à leur échelle (le second degré étant apporté par le fait qu’il s’agit de deux anti-héros farfelus et peu scrupuleux). Tout l’esprit de l’aventure coloniale britannique se retrouve dans cette nouvelle de Kipling : des rêves fous, certes, mais qu’il est possible d’accomplir si l’on possède la vision, le talent, l’audace et un soupçon de folie.

Sans jugement

L’époque décrite par Kipling nous semble aujourd’hui si lointaine que les faits peuvent paraître fictionnels ou grotesquement exagérés. A vrai dire, même à l’époque de la parution de la nouvelle, certains éléments ont été mal interprétés par ses contemporains. Ainsi, on a longtemps cru que le Kafiristan était un lieu légendaire, alors qu’il a bel et bien existé. Il s’agit de l’ancien nom de l’actuelle province du Nouristan, au nord-est de l’Afghanistan. Son ancien nom, qui signifie « terre des infidèles », s’explique par la conversion tardive de sa population à l’islam, à la fin du XIXe siècle, suite à laquelle elle prit le nom de Nouristan (« pays de lumière »). Kipling décrit donc correctement dans son récit des populations non musulmanes, même si leur zoroastrisme historique a été largement imprégné d’une mystique maçonnique qui n’a rien d’authentique. Kipling lui-même était très impliqué dans la franc-maçonnerie, à laquelle il fut initié en Inde avant l’âge de 21 ans. Il inventa dans L’Homme qui voulut être roi des symboles et des rites maçonniques retrouvés par les deux protagonistes au Kafiristan, formant autant de traces d’une franc-maçonnerie antique imaginaire à laquelle aurait appartenu Alexandre le Grand.

A notre époque où l’on étouffe sous les tabous et la pénitence obligatoire imposée par « l’historiquement correct », enjoignant – à l’encontre des principes d’une bonne compréhension de l’Histoire – de juger les actions passées de l’Homme à travers le prisme moral actuel, il faut saluer le travail de John Huston, qui ne s’est pas encombré de ce lest idéologique. Fidèle au récit de Kipling, le cinéaste célèbre avec enthousiasme l’aventure coloniale, sans complaisance ni parti pris, si ce n’est celui du grand divertissement. Il y a ainsi dans le film une liberté et une légèreté de ton dignes des œuvres exotiques hollywoodiennes des années 50. Huston y ajoute un ton malicieux (les « héros » ne répondent nullement à une destinée manifeste, ils veulent juste s’enrichir !) et un humour désopilant à travers un duo de protagonistes impayables, merveilleusement incarnés par des comédiens qui s’en donnent à cœur joie. On ne compte plus les reparties à l’humour délicieusement british, comme celles éructées par Daniel Dravot lors de l’hilarante séquence d’instruction militaire des autochtones : « Nous allons vous enseigner l’art de la guerre, le métier le plus noble qui soit. À la fin de votre entraînement, vous serez en mesure de massacrer vos ennemis comme des êtres civilisés ! » ou « Est-ce que l’homme qui réfléchit accepterait de mourir pour sa patrie et sa reine ? Je n’en ai pas l’impression. Il préférerait une bonne partie de cricket. » Le spectateur rit de bon cœur, avant de se laisser emporter par les rebondissements d’un récit épique et les images de paysages dont les rêves sont faits. Des étincelles plein les yeux.

Synopsis : Les Indes en 1880. Les anciens sergents de l’armée britannique Daniel Dravot et Peachy Carnehan partent pour la mystérieuse province du Kafiristan, où aucun homme blanc ne s’est aventuré depuis Alexandre le Grand, afin d’en devenir les souverains. Après un périple dans des contrées inhospitalières, les deux amis atteignent la Terre promise. Ils conquièrent et unifient les peuplades locales. Au cours des combats, Daniel est touché d’une flèche, miraculeusement arrêtée par sa cartouchière. Mais aux yeux du peuple, il passe pour un Dieu. Daniel va connaître les affres de la déification…

L’Homme qui voulut être roi : Bande-annonce

L’Homme qui voulut être roi : Fiche technique

Titre original : The Man Who Would Be King
Réalisateur : John Huston
Scénario : John Huston et Gladys Hill, base sur la nouvelle du même nom de Rudyard Kipling (1888)
Interprétation : Sean Connery (Daniel Dravot), Michael Caine (Peachy Carnehan), Christopher Plummer (Rudyard Kipling), Saeed Jaffrey (Billy Fish), Shakira Caine (Roxanne)
Photographie : Oswald Morris
Montage : Russell Lloyd
Musique : Maurice Jarre
Producteur : John Foreman
Durée : 129 min.
Genre : Aventure
Date de sortie : 21 avril 1976
Royaume-Uni/États-Unis – 1975