Creed, un film de Ryan Coogler : Critique

En donnant pour sous-titre au film « L’héritage de Rocky Balboa », les distributeurs français ont parfaitement cerné ce que veulent les spectateurs : non pas du neuf, soit un énième film de boxe après Fighter, La rage au ventre et autres Warrior, mais des valeurs sûres. Le phénomène est devenu omniprésent, les franchises les plus riches en potentiel commercial sont une à une ressorties du placard. De Jurassic Park à Star Wars en passant par Ghostbusters et probablement bientôt Indiana Jones, Hollywood ne semble plus rien avoir d’autre à nous vendre que la nostalgie de sa lointaine créativité artistique.

La meilleure façon d’assurer son entrée dans la catégorie poids lourd

Mais on pensait en avoir fini avec ce bon vieux Rocky depuis le film de 2006 qui permettait déjà à Sylvester Stallone de faire son come-back en décrochant une dernière fois ses gants de boxe. C’était sans compter sur la persévérance de Ryan Coogler qui a réussi, après de longues négociations, par le convaincre de prêter une nouvelle fois ses traits à cette figure iconique du cinéma américain. Savoir que Stallone a été difficile à convaincre est une information qui peut rassurer, en se disant que le scénario doit vraiment l’avoir touché pour qu’il finisse par accepter. Elle peut aussi faire peur, dès lors que l’on pense que le scénario de Coogler sur un jeune boxeur afro-américain a dû être transformé en suite/spin-off de Rocky pour que la Warner accepte de financer le film. Heureusement, la vivacité du réalisateur pour redonner du souffle à notre cher étalon italien imprègne entièrement le film et l’on sent, dans la façon dont chaque scène fait à sa manière écho au premier film, que sa motivation relevait davantage de l’hommage que de l’opportunisme cynique.

En faisant de son héros le fils de l’ancien adversaire, puis mentor et ami, de Rocky Balboa, Coogler fait en sorte de ne pas se fourvoyer dans les écueils pompeux envers la saga initiée par Stallone et John G. Avildsen, mais assure un passage de flambeau qui donnerait une légitimité incontestable à la sienne. Grâce au très intéressant Fruitvale Station, dans lequel il dirigeait déjà l’excellent Michael B. Jordan, il s’est de lui-même imposé comme un nouveau porte-étendard de la communauté afro-américaine. Autant dire que la dimension sociale inhérente aux deux premiers Rocky était pour lui un bon terreau pour développer son personnage. Si l’exposition de son background est assez évasive, voire maladroite, Adonis Creed est un individu ancré dans son époque, que le scénario réussit à ne pas construire comme l’équivalent de ce que fut Rocky quarante ans plus tôt –un analphabète issu de la classe ouvrière qui n’avait pour lui que son physique- mais en fait au contraire quelqu’un de cultivé et ayant grandi confortablement grâce à l’héritage financier d’un père qu’il n’a pas connu. C’est justement après la légende de ce père absent qu’il va courir tout au long du film, faisant de lui un individu sensible qui va, pour s’émanciper, abandonner tout ce qu’il a et nous faire découvrir avec lui un monde qu’il ne connait pas, celui des quartiers populaires de Philadelphie. Sa motivation va de plus appuyer l’argument principal du film qu’est la transmission intergénérationnelle. Et Rocky, dans tout ça? Il apparaît comme un vieil homme désabusé, loin du combattant acharné que l’on a connu, à qui le jeune Adonis va redonner goût à la vie. Si les dernières prestations de Stallone, que ce soit dans les Expendables et autres films d’action vintage, n’avaient fait que tenter de ranimer le héros testostéroné qu’il fut, on sent qu’il a pour le personnage, qu’il a lui-même créé, une affection toute particulière et qu’il réussit sans peine à en exploiter tout le capital sympathie en s’impliquant dans son rôle. Une interprétation qui mérite largement d’être récompensée tant il nous rappelle que son talent d’acteur ne se limite pas à celle d’une star d’actioners décérébrés.

La trame scénaristique étant calquée sur celle du film de 1976, avec sa romance, ses entraînements et son combat final, l’issue est inévitablement prévisible. On peut même reprocher au film de ne pas pouvoir s’affranchir de certains effets typiquement hollywoodiens, donnant à l’histoire quelques touches de pathos superflues (la brouille avec la mère et la surdité naissante de la petite-amie) et un certain manichéisme dans le coté purement antipathique des adversaires, loin du charisme des anciens concurrents de Rocky. Au-delà de ces légers défauts d’écriture, on ne peut pas accuser le réalisateur de tomber dans le piège du fan service ni encore moins nier que sa mise en scène est irréprochable, en particulier lors des combats de boxe. L’un d’eux est filmé dans un plan séquence d’une formidable fluidité tandis que le dernier profite d’un découpage impressionnant qui lui donne une énergie à couper le souffle. Et quand retentit le tant attendu thème musical mythique de Bill Conti, c’est dans un moment d’une telle intensité qu’il retrouve tout son pouvoir galvanisant. Quant à la scène finale, elle rappelle que le dépassement de soi, sur le ring comme dans la vie, reste le ciment de la franchise et que cette volonté doit être le cœur de l’éducation de la jeunesse. Grâce à cela, le relais entre l’ancienne et la nouvelle génération se fait de façon magistrale, aussi bien entre boxeurs dans le film qu’entre modèles cinématographiques dans la réalité, à tel point que Creed devrait s’imposer comme un exemple dans la façon dont le recyclage des vieilles recettes peut être synonyme de renouveau.

Retrouvera-t-on Stallone dans Creed 2 ou bien y verrons-nous Adonis aller se recueillir sur la tombe de Rocky ? Dans les deux cas, on peut être certain d’être ému, car on se souviendra que la saga Creed, même s’il est peu probable qu’elle devienne aussi culte que son modèle, aura débuté de la meilleure façon qui soit.

Fiche Technique: Creed

Réalisation: Ryan Coogler
Scénario: Ryan Coogler, Aaron Covington
Interprétation: Michael B. Jordan (Adonis Creed), Sylvester Stallone (Rocky Balboa), Tessa Thompson (Bianca), Tony Bellew (« Pretty » Ricky Conlan), Phylicia Rashad (Mary Anne Creed), Ritchie Coster (Pete Sporino)…
Image: Maryse Alberti
Costumes: Emma Poter
Montage: Claudia Castello, Michael P. Shawver
Musique: Ludwig Göransson
Producteur(s): Robert Chartoff, William Chartoff, Sylvester Stallone, David Winkler, Irwin Winkler, Charles Winkler…
Production: MGM
Distributeur: Warner Bros.
Date de sortie: 13 janvier 2016
Durée: 2h14
Récompenses: Golden Globe du meilleur rôle secondaire pour Sylvester Stallone
Genre: Sport, drame
États-Unis – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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