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ZeroZeroZero : La mondialisation heureuse

Malgré leur sujet peu réjouissant, les enquêtes criminelles de Roberto Saviano semblent faites pour être adaptées sur écran. Après Gomorra, chroniques de la camorra adaptées avec brio tant au cinéma qu’à la télévision, c’est cette fois Extra pure qu’Amazon Prime Video, Canal+ et Sky Atlantic ont décidé de décliner sous forme de série italienne pilotée par Stefano Sollima. De l’ouvrage de Saviano, les créateurs de la série ont tiré une fiction passionnante, aussi dangereusement addictive que son sujet : le trafic de la cocaïne. Plongée dans un business juteux dont les routes internationales sont pavées de fric et de sang.

S’il n’était pas illégal, le commerce de la cocaïne pourrait être enseigné dans bien des cours de sciences économiques. Car quel bel exemple d’économie mondialisée que celui-là ! Une production agricole locale (Colombie, Pérou, Bolivie) à partir d’une matière première naturelle, un produit fini fabriqué par des grossistes aujourd’hui essentiellement mexicains, et bien sûr une vente au détail assurée par une multitude d’individus qui ne demandent qu’à satisfaire une demande mondiale en croissance constante. Entre ces points cardinaux de l’économie de la poudre blanche, il ne s’agit pas d’oublier tout un faisceau de courroies de transmission essentielles, comme des transporteurs divers et variés (armateurs et sociétés de transport de toutes nationalités) ou maintes sociétés criminelles se chargeant de l’approvisionnement de leurs marchés respectifs. La cocaïne est le rêve mouillé du capitalisme sauvage : elle ne connaît ni lois ni frontières, ni âge ni sexe, ni ethnie ni culture. Elle appartient à tout le monde, elle est une « citoyenne du monde ».

L’étude de ce commerce prospère et tentaculaire était l’objet du livre Extra pure : Voyage dans l’économie de la cocaïne, publié par Roberto Saviano en 2014. L’écrivain et journaliste italien, qui s’est fait connaître par le chef-d’œuvre glaçant Gomorra (2007), une plongée dans les entrailles peu ragoûtantes de la camorra napolitaine qui vaut encore aujourd’hui à son auteur de vivre sous protection policière, avait proposé dans son second roman une enquête de cette économie illicite, ses étapes, ses acteurs et ses méthodes.

ZeroZeroZero est le titre original de cette enquête dont la structure quelque peu chaotique était rachetée par l’éclairage indispensable d’une réalité que tout le monde préfère occulter. Le trio composé de Stefano Sollima, Leonardo Fasoli et Mauricio Katz a eu la bonne idée d’en tirer une série de fiction distribuée par Amazon Prime Video, Canal+ et Sky Atlantic. Sollima n’est pas un novice dans le genre traité, puisqu’il a déjà produit et réalisé plusieurs fictions de cinéma et de télévision consacrées au crime organisé, notamment plusieurs épisodes des deux premières saisons de la série Gommorah, autre adaptation d’une œuvre de Saviano. Tout comme le livre Extra pure, la série s’intéresse à la nature d’« économie-monde » de la cocaïne. Jamais nous ne verrons un dealer vendre sa marchandise ou celle-ci être sniffée par un consommateur. Les protagonistes de ZeroZeroZero, ce sont les acteurs-clés du « business ». Par conséquent, il est parfaitement logique que la narration suive le périple dangereux et difficile d’un container dissimulant la fameuse poudre (dans des conserves de jalapeños !), prétexte pour une diversité d’intrigues et de géographies.

Le spectateur suit trois groupes de protagonistes. En premier lieu, les vendeurs. Manuel Contreras (Harold Torres, belle révélation), un membre des Forces spéciales mexicaines, fait défection avec un groupe de camarades afin de se lancer dans l’activité nettement plus lucrative de milice privée au service de deux puissants narcotrafiquants de Monterrey… avant de nourrir des ambitions plus élevées. Une histoire très proche de la réalité, puisqu’au Mexique, la frontière entre armée, forces de l’ordre et « narcos » est notoirement floue et mouvante. Un des cartels les plus dangereux du pays, Los Zetas, a ainsi été fondé par Arturo Guzmán Decena, un ancien lieutenant des Forces spéciales, qui a sans nul doute inspiré le personnage de Contreras. Ensuite, les courtiers en charge de l’expédition. A la Nouvelle-Orléans, le patriarche Edward Lynwood (Gabriel Byrne) et sa fille Emma (Andrea Riseborough) dirigent une entreprise maritime qui ne peut rester compétitive qu’en transportant occasionnellement des containers au contenu illicite vers l’Europe. La mise à l’écart du fils fragile et atteint d’une maladie génétique (Dane DeHaan) ne perdurera pas longtemps. Enfin, les acheteurs. Une famille de la ‘Ndrangheta calabraise (une des plus puissantes organisations criminelles au monde) dominée par le vieux parrain Don Minu (Adriano Chiaramida, une sacrée « gueule »), qui fuit la justice, est minée par une lutte intestine menée par son petit-fils Stefano (Giuseppe De Domenico).

L’intelligence des trois créateurs est d’avoir fait des ramifications internationales du trafic de la cocaïne non seulement le sujet de la série, mais aussi le moteur de l’intrigue. Ainsi, la tentative de prise de pouvoir d’abord confinée aux villages de montagne calabrais va rapidement provoquer des secousses mondiales et toucher tous les maillons de la redoutable chaîne criminelle. Un symbole évident de notre grand marché mondial sur lequel un incident local peut avoir des conséquences dramatiques à l’autre bout du monde, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Ainsi, les intrigues de Stefano reposent sur un principe simple : le leadership de son grand-père, déjà fragilisé auprès des Capibastone de la région par son statut d’homme traqué par la police, ne repose plus que sur sa capacité à assurer l’arrivage de nouvelles cargaisons d’or blanc. Saboter le transport du container tant attendu revient par conséquent à forcer le destin… Les ambitions successorales calabraises vont avoir un impact immédiat non seulement sur la famille Lynwood, pour lesquels les enjeux financiers sont colossaux, mais aussi sur Manuel Contreras et sa petite armée privée, dont le « putsch » ne peut être pérennisé que par les dizaines de millions de dollars que rapporte l’arrivée à bon port du container… Le spectateur suivra alors, dans une succession de rebondissement imprévisibles, le trajet pour le moins périlleux de la précieuse marchandise. Comme on l’a dit, la série colle le plus souvent au plus près du réel. Ainsi, l’Afrique subsaharienne et sa nébuleuse de trafiquants/milices/forces gouvernementales corrompues/djihadistes sert de zone de transit incontournable (en l’occurrence, il s’agit plus précisément de l’Azawad, territoire du nord du Mali tenu par les indépendantistes touareg du MNLA, dont on voit le drapeau orner un bâtiment). Peut-être par souci du « politiquement correct », les créateurs de la série ont par contre troqué la plaque tournante libyenne, la plus utilisée actuellement à la faveur du chaos généralisé régnant dans le pays, contre le Maroc. Sans surprise, l’itinéraire sera jalonné de mort et de souffrance avant que le container ne parvienne au port de Gioia Tauro (Calabre). L’impôt du sang réclamé par ce sinistre business.

Sur le plan du rythme et de la richesse de l’intrigue, ZeroZeroZero réalise un sans-faute. Si l’envergure du sujet, des personnages et des lieux de l’action laisse peu de place à l’émotion, les scènes fortes s’enchaînent dans une trame souvent brutale et impitoyable mais ne cédant pas à l’hémoglobine gratuite. La série réussit ainsi avec brio à s’appuyer sur le travail d’investigation remarquable réalisé par Roberto Saviano afin d’en tirer une fiction d’action intelligente et haletante à la fois. D’un point de vue visuel, il faut l’élégance et la richesse de la mise en scène, qui n’hésite pas à esthétiser – jamais à l’excès – les paysages et les scènes nerveuses. Un trio international de réalisateurs se partagent la réalisation des huit épisodes : l’Italien Sollima, l’Argentin Pablo Trapero (Leonera, Carancho, Elefante Blanco) et le Danois Janus Metz (Borg/McEnroe). L’ensemble forme un tout parfaitement cohérent. Même le générique ténébreux, orné de la musique envoûtante composée par les Ecossais de Mogwai, est une franche réussite.

S’il y a un reproche à formuler, c’est celui de l’équilibre entre les trois récits (et groupes de personnages). L’action se déroulant en Calabre et au Mexique est parfaitement maîtrisée. Dans le premier cas, on est immédiatement fascinés par ce monde où certaines traditions ancestrales survivent encore et toujours, où les parrains vivent dans des fermes, partageant leurs journées entre élevage de porcs et trafic international, où les rides splendides du massif de l’Aspromonte se confondent avec celles ornant le visage buriné de Don Minu. Les deux en ont vu d’autres, et l’ordre ancien finira par avoir le dernier mot, insubmersible rempart de l’Ancien Monde qui refuse de changer. Une criminalité « de terroir » qui est presque devenue une anomalie dans le monde actuel. De l’autre côté de l’Atlantique, c’est tout l’inverse. Dans le décor urbain mexicain, la réalité d’un jour n’est pas forcément celle du lendemain. Le nouvel Eldorado de la cocaïne se caractérise par un jeu de chaises musicales permanent, un chaos généralisé et une violence tentaculaire et incontrôlable. L’État de droit est failli, dépassé et corrompu par l’océan d’argent que génère le narcotrafic. C’est le Nouveau Monde, instable et imprévisible. Un Far West des temps modernes où les shérifs sont introuvables et où les corps mutilés suspendus aux ponts d’autoroute sont devenus le pain quotidien d’une population terrorisée et résignée. Dans ce décor de Sodome et Gomorrhe, Harold Torres campe avec talent un personnage intrigant et ambigu, chrétien fanatique et taciturne chez qui on perçoit encore une relique d’humanité et de remords, mais qui finit lui aussi par laisser sa soif de pouvoir prendre le dessus. Dans une scène symbolique mémorable, celui qui arbore pour la première fois un sourire lumineux en contemplant le nouveau-né dont vient d’accoucher la belle Chiquitita, referme soudain définitivement les portes de cet autre destin potentiel, quitte l’hôpital, empoigne un fusil d’assaut et s’en va à la tête de ses « soldats » conquérir son trône dans un décor de révolution. Il n’y aura plus de retour en arrière possible.

La troisième partie du triangle narratif de la série souffre de la comparaison aux deux autres. Le fait qu’elle soit de surcroît absente du livre de Saviano – qui décrit plutôt les Etats-Unis comme un marché final, pas un acteur du trafic – semble indiquer que son inclusion répond à un critère commercial, celui de parler au public américain. S’il faut saluer la prestation d’Andrea Riseborough dans le rôle d’Emma Lynwood, au look à la fois masculin et bizarrement décontracté et au caractère implacable, et celle de Dane DeHaan dans le rôle de son frère Chris, souffreteux qui se sait condamné, leur histoire est trop irréaliste pour convaincre. Il faut ainsi voir Chris, pourtant écarté des « affaires » quelque temps auparavant et physiquement fragile, se muer de jardinier amateur en sandales et fumeur de joints en baroudeur du narcotrafic s’acoquinant avec des truands sénégalais, traversant le Sahara avec la précieuse cargaison et survivant même à une attaque de drone… Pas de quoi ruiner notre plaisir de spectateur, loin s’en faut, mais clairement la partie la moins maîtrisée du récit.

Ne reste alors qu’une question : quid d’une deuxième saison ? Même si rien n’est encore signé, les créateurs de la série n’ont pas fermé la porte, indiquant qu’à l’instar de True Detective, une seconde livraison serait totalement distincte de la première (autre casting, autre histoire, autre décor). Vu la réussite incontestable de la première saison, il serait criminel de s’arrêter là…

Synopsis : Une cargaison de cocaïne est commandée par la ‘Ndrangheta calabraise à des narcotrafiquants mexicains. La famille Lynwood (La Nouvelle-Orléans), qui intervient comme transporteur maritime, subit de plein feu les conséquences de luttes internes des deux côtés de l’Atlantique, une guerre de succession en Calabre et une prise de pouvoir brutale par un ex-membre des Forces spéciales au Mexique. Le voyage du container ne sera pas de tout repos…

ZeroZeroZero : Bande-Annonce

ZeroZeroZero : Fiche Technique

Création : Stefano Sollima, Leonardo Fasoli et Mauricio Katz
Production : Cattleya, Bartleby Film, Sky Italia et Sky Studios
Casting : Harold Torres, Andrea Riseborough, Dane DeHaan, Adriano Chiaramida, Giuseppe De Domenico, Gabriel Byrne, Tchéky Karyo…
Diffusion : Amazon Prime Video, Sky Atlantic, Canal+
Nombre de saisons : 1
Nombre d’épisodes : 8
Durée d’un épisode : 48-66 min
Date de diffusion originale : 14 février 2020
Pays : Italie

Note des lecteurs0 Note
4.5

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