En 2007, Nadine Labaki nous faisait découvrir Caramel. Tourné en un mois et demi, le long-métrage nous emmène dans le monde des femmes du Beyrouth des années 2000. Un univers à la fois sensuel et écrasé par le poids des traditions d’un Liban à deux vitesses. Il nous est montré par le biais d’un salon de beauté : coiffure, maquillage et, bien sûr, épilation au caramel nous servent de prétextes à découvrir le quotidien de ces femmes d’Orient.
Elles sont quatre à travailler dans un salon de beauté, où elles coupent les cheveux et épilent à l’orientale, avec du caramel chaud. Rien que par son titre, et cette pratique à la fois gourmande et douloureuse, Caramel s’annonce comme un film très sensuel, et paradoxal, impression renforcée par les couleurs chaudes qui se dégagent de ce Beyrouth estival à la photographie sucrée – comme le caramel. Sensuel, le long-métrage le sera, comme si le monde des femmes ne pouvaient que l’être. Mystérieux aussi, et un rien secret, dissimulé derrière ce harem des temps modernes qu’est le salon de beauté – dont les clientes sont presque toutes des femmes. Car nos protagonistes ont toutes un secret, ou au moins une particularité. Quelque chose qui fait que leur vie ne se déroule pas aussi aisément qu’elle le devrait. C’est que le Beyrouth des années 2000, qui nous donne à voir encore un Liban sinon prospère, du moins fonctionnel, est marqué par ces spécificités très libanaises que sont ces religions qui cohabitent, mais aussi ces deux vitesses, la modernité occidentale et la tradition orientale, au milieu desquelles, hommes, et surtout femmes, cherchent encore leur chemin.
Layale, la première, incarnée par la réalisatrice, et patronne du salon, est la maîtresse d’un homme marié – elle est chrétienne. Honte étouffée et relation malmenée par des difficultés très orientales, tels que l’impossibilité à réserver une chambre d’hôtel en tant que femme célibataire ! Dans le même genre scandaleux, Yasmine Al Masri incarne Nisrine, fiancée musulmane dont on croit qu’elle est vierge, qui ne sait comment remédier à cet hymen non intact… Jamale (Gisèle Aoud) est une comédienne vieillissante qui ment sur son âge pour enchaîner des castings tristes. Enfin, Joanna Moukarzel prête ses traits à Rima, une jeune lesbienne qui ne peut l’avouer au grand jour. Toutes sont réduites à poursuivre l’amour, ou au moins le regard de l’autre, de manière oblique, sans jamais pouvoir faire preuve de franchise – sauf entre elles, à l’abri des murs du salon de beauté. A ces quatre femmes s’ajoute une dame âgée, Rose (Sihame Haddad), dont la soeur (Aziza Semaan), troublée mentalement, l’empêche de vivre une dernière histoire d’amour.
Pas de happy ending pour toutes ces dames, qui s’accommodent de la situation du mieux qu’elles le peuvent. Caramel n’est pas une comédie romantique. C’est un film dramatique qui, derrière sa poésie, se veut réaliste, comme un témoignage. C’est ainsi que Nadine Labaki nous parle de son pays, le Liban, et de son Beyrouth, à cheval entre occident et orient, terre de contrastes où se marient non seulement les deux religions, mais aussi une envie de liberté dans une société très passéiste, mélange somme toute très libanais. Le caramel n’est en fait qu’un prétexte, qu’une cristallisation de cette vie de femme, qui à l’image de l’épilation, teinte la beauté de souffrance.
Pour nous conter ces histoires qui s’enchevêtrent, la réalisatrice use d’une caméra curieuse, un brin fouineuse, de points de vue qui, dans leur silence, attendent du spectateur qu’il s’interroge, voire qu’il juge ou remette en questions. La photographie répond aux scènes d’intérieur du salon : sensualité, espoir, mais aussi touffeur… de ces traditions, cette morale qui rendent mou, en même temps que soumis. Qui endorment et répriment suavement les passions humaines, les plus rebelles incluses. Derrière son titre et son synopsis féminins et gourmands, le long-métrage de Nadine Labaki se veut comme un appel à vivre et à désirer, à franchir ce qui doit l’être. Un film somme toute très féminin, qui parlera à tous les sexes, mais qui portent néanmoins la spécificité d’un regard de femme – un regard concerné – l’un de ses atouts majeurs.
Caramel, à l’image de son titre, est un film double : si l’on se régale de sa saveur sucrée, on ne reste pas pour autant indifférent à sa chaleur et à sa sensualité dans ce presque huis clos féminin. Touché. Nadine Labaki réussit le pari, dans un film plutôt interrogatif, de nous faire nous souvenir, soupeser, évaluer, à l’aune de notre société occidentale qui a connu – et connaît toujours – ce type de contrastes.
Bande-annonce : Caramel
Fiche technique :
Titre : Caramel
Réalisation : Nadine Labaki,
Casting : Nadine Labaki, Yasmine Al Masri, Gisèle Aoud, Joanna Moukarzel, Sihame Haddad, Aziza Semaan, Adel Karam
Scénario : Nadine Labaki, Jihad Hojeily, Rodney Al Haddad
Musique : Khaled Mouzanar
Photographie : Yves Selmaoui
Pays d’origine : France, Liban
Genre : comédie drame
Durée : 96 minutes
Date de sortie : 2007
Édité par SND Films et distribué par Arcadès, Harry, un ami qui vous veut du bien se voit gratifié d’une nouvelle vie en blu-ray. L’occasion de redécouvrir ce qui fait le sel de ce film dérangeant et singulier.
Une bienveillance amicale qui tourne à la folie criminelle. Ou comment de banales retrouvailles dans des toilettes publiques peuvent se parer d’atours hitchcockiens, insinuant un malaise immédiat, tout entier au service d’une atmosphère cinglée au cordeau. À l’occasion d’une ouverture inspirée du Shining (1980) de Stanley Kubrick, Dominik Moll capture en vue aérienne les mouvements serpentins d’une guimbarde fatiguée, engagée sur des voies sinueuses. En son sein : une famille au seuil de l’implosion, lasse et échauffée, soumise aux râles d’enfants et aux humeurs bilieuses. Pour Claire et Michel, campés par Mathilde Seigner et Laurent Lucas, la route des vacances a définitivement des airs de chemin de croix, avec une résidence branlante et délabrée au bout du chemin. Le fatalisme semble alors composer l’une des dominantes du métrage, qui s’amorce comme une peinture dénonciatrice et désespérée de la cellule familiale moderne. Mais c’était sans compter Harry, cet « ami qui vous veut du bien », ancien compagnon de route depuis longtemps oublié, auquel Sergi López prête ses traits les plus affables et inquiétants. Une ambivalence moins paradoxale qu’il n’y paraît.
Les ponts entre Harry, un ami qui vous veut du bien et L’Inconnu du Nord-Expressne manquent pas. Une rencontre fortuite, une sorte de chaos psychologique et cette même amabilité mâtinée de machiavélisme. Comme Bruno Anthony avant lui, Harry se greffe à votre existence, la phagocyte et la gangrène. Jusqu’à y jeter le trouble et y semer le vice. Arrimé à cette figure amphibie, Dominik Moll fait de l’amoralité son crédo, et de la quête existentielle son affirmation artistique. Michel a-t-il sacrifié sa vie sur l’autel de la famille, étouffant dans l’œuf la moindre aspiration et s’échinant à toujours « garder le sens des proportions » ? L’interrogation sous-tend un propos qui échappe à toute échelle de valeurs, teinté d’humour noir, habillé de cordes angoissantes, cristallisé à la faveur d’une réalisation faisant sens, accordant un soin particulier au cadrage et à la lumière. La valse s’exécute à deux temps, et implique un romancier raté, s’ignorant presque, bientôt flanqué d’un nanti nihiliste prompt à déjouer n’importe quelle contrariété par l’argent et… le crime. Derrière eux : une nuée de fêlures, matérialisées par des silences gênés, des comportements déviants, ou des séances d’écriture nocturnes, accomplies dans une salle de bain d’un rose tapant.
BONUS
Le seul supplément de cette édition est heureusement substantiel. Il s’agit d’un making-of donnant la parole à Dominik Moll, Mathilde Seigner ou encore Laurent Lucas. Le réalisateur explique que sa propre expérience en tant que père fut fondatrice pour le film. Quant à l’acteur, l’attrait de camper un personnage auquel peut s’identifier la majorité des hommes tenait lieu d’évidence. L’évolution du scénario, l’étape des repérages, les choix tardifs de distribution des rôles, la caractérisation des personnages, l’ambiance de tournage sont abondamment évoqués dans le document. On découvre aussi que la maison servant de cadre au récit était initialement dans un état avancé de délabrement, ce qui permit à l’équipe de réaménager l’espace à sa guise, avec une mention spéciale pour cette fameuse salle de bain rose, au pouvoir symbolique réaffirmé. Dominik Moll fait également part des contributions et doutes des comédiens ou de la manière dont s’est déroulé le tournage avec les enfants. Mathilde Seigner insiste de son côté sur la justesse des sentiments et situations mis en scène. Et le making-of se clôture enfin par une évocation attendue du destin cannois du film.
Fiche technique :
Date de sortie : 21 septembre 2021
Editeur : SND
Distributeur : Arcadès
Edition : Blu-ray, PAL, Tous publics
Région : 2
Audio : français – Dolby Digital 5.1
Vidéo : Format 16/9 compatible 4/3, Format cinéma respecté 2.35, Format BD-50, Film en Couleurs
Sous-titres : français pour malentendants
Dans la rédaction du Magduciné, on aime le débat. Ça tombe bien, est sorti récemment Le Dernier Duel de Ridley Scott. Cette relecture moderne d’une affaire juridique française du XIVe siècle : fausse bonne idée anachronique ou coup d’éclat féministe ? Deux de nos rédacteurs vous donnent leur avis tranché. Un pour et contre qui ne manque pas de piquant.
Le Pour : Sébastien Guilhermet
En cette année 2021, la recherche de vérité, qu’elle soit divine, humaine ou intime, a été un leitmotiv assez récurrent. On l’a vu dans Benedetta de Paul Verhoeven avec son personnage de religieuse prêcheuse face à l’institution masculine, dans France de Bruno Dumont avec sa star des plateaux de télévision qui s’approprie ou feint des émotions qu’elle ressent ou non. Puis vient maintenant Le Dernier Duel de Ridley Scott : film construit comme l’était Rashômon, qui s’évertue par ses changements de point de vue et ses multiples reconstructions de scènes, à façonner une vérité qui devient de plus en plus tangible plus le film avance. Trois films, pour un même son de cloche : le combat d’une femme face à la société qui fait face à elle. Quelle que soit la temporalité, les rapports de domination n’ont pas évolué.
Le Dernier Duel mesure la température de son époque en s’accaparant la thématique #MeToo et la libération de la parole de la femme. Dans son environnement moyenâgeux, patriarcal et froid où le sang gicle de manière rustre et clinique, le scénario écrit notamment par Ben Affleck, Matt Damon et Nicole Holofcener arrive à rendre passionnantes des thématiques modernes dans un contexte historique non contemporain, plus proche du triangle amoureux que de l’épopée guerrière. Certes, tout n’est pas d’une grande subtilité, souvent à charge mais le récit a l’intelligence de passer par des chemins de traverse précis et multiples pour ne pas tomber dans un anachronisme thématique vain. La parole donnée aux femmes, la propriété du corps, la violence puis la culpabilisation qui s’ensuit et leurs places dans la société qui nous est dépeinte, passent également et surtout par un questionnement sur le code d’honneur et la dignité de l’homme, sa recherche perpétuelle de pouvoir, la sexualité et l’ivresse de l’époque, les hiérarchies sociales puis cette candeur chevaleresque désuète qui voudrait voir un homme se battre pour sa promise avec des motivations romantiques, notamment celle de sa bravoure « inée ».
C’est là tout le sel du film qui épouse parfaitement les rouages de son récit : celui d’une écriture qui brûle et crache sur la notion de conte pour assouvir sa propre vérité. Le battement de cœur du dernier Ridley Scott se veut être finalement, deux hommes qui vont se battre piteusement mais brutalement pour une femme mais également pour leur honneur : entre le rustre pathétique en mal de reconnaissance et le dandy prédateur de la cour aux pulsions plus que troubles. Reste à savoir si la femme et leur honneur se substituent l’un à l’autre ou s’ils ne font qu’un. Dans cet épouvantail narratif assez dru et qui ne manque pas de densité, l’œuvre a pour elle bien des lectures apparentes : celle premièrement d’un film d’époque, compact, rugueux et foisonnant visuellement où le casting impeccable, la direction artistique de Ridley Scott et son sens du cadre ne cessent de nous éblouir avec cette capacité habituelle à filmer la foule, l’immensité et rendre viscéral le pouls d’une époque.
Deuxièmement, on peut l’observer comme un film de scénariste où Matt Damon et Ben Affleck essayent de flatter et rendre hommage aux mœurs de leur temps, avec facétie, hypocrisie comme si ce chapitre leur servait à faire amende honorable mais avec malice notamment grâce à la prestation tout en nuances de Jodie Comer et son dernier tiers dénonciateur. Puis, troisièmement, et c’est sans doute cela le plus passionnant, voir une nouvelle fois un cinéaste construire et déboulonner son passé. Après avoir balayé l’aura d’une franchise avec le merveilleux et tentaculaire Alien : Covenant, le réalisateur de Gladiator, Robin des bois, Exodus et Kingdom of Heaven, retrouve les chemins des épopées médiévales ou historiques qui suintent le sang, la gloire et l’honneur de la « camaraderie guerrière » : pour mieux les fracturer.
Mais cette fois-ci, fini les musiques langoureuses sur une main qui caresse des champs de blé, pour vanter la vengeance, la rédemption et l’héroïsme du guerrier viril et détruit par le destin. La noirceur et la misanthropie du papa de Cartel parcourent les veines d’un film qui n’aura cesse de triturer ses personnages, de les malaxer, de les essorer et de dévoiler leurs véritables ou faux visages : le chevalier n’est plus qu’un amas de chair à la manipulation putride et à la soif de renommée sociale. Visage sombre, antipathique et violent, dans un film qui aime ricaner où la vérité du regard ne fait foi uniquement que pour celui qui la voit ou croit la comprendre, à l’image de la scène de viol, qui nous est montrée en deux temps.
Deux regards différents, deux manières de vivre la situation. Malgré le parti pris, Le Dernier Duel évite les redondances, pour faire fourmiller son récit de détails, tout en nous obligeant à nous questionner sur la véracité de ce qui se déroule à l’écran, comme lors de toutes ces scènes festives et luxurieuses de la deuxième partie de film. Le reflet du miroir n’est il pas biaisé ? Puis vint alors les deux grandes séquences : celle du procès, et celle de la confrontation finale, un combat à mort majestueux et boueux dont la glorification finale face à la liesse populaire sera marqué par le sceau du mensonge et de l’un et de l’autre. Une justice divine en trompe l’œil… laissant la femme et sa vérité dans l’ombre. Un cercle vicieux éternel… de faux preux chevaliers.
Le Contre : Thierry Dossogne
A 83 ans, Ridley Scott est un homme fort occupé et, fidèle à ses habitudes, ses projets se suivent mais ne se ressemblent pas. Sujet, genre, époque, moyens matériels : le cinéaste britannique aime varier les plaisirs. Ainsi, entre deux suites à la saga Alien (Prometheus/2012 et Alien : Covenant/2017 ; ajoutons qu’un nouveau prequel est d’ores et déjà annoncé), il se consacra à une fresque biblique (Exodus: Gods and Kings/2014), à la science-fiction en solitaire (Seul sur Mars/2015), deux blockbusters, mais aussi au thriller sombre Tout l’argent du monde (2017), sans parler du raté et oublié Cartel (2013). Pas moins de cinq projets sont sur ses tablettes, parmi lesquels un House of Gucci dont la sortie est prévue en France en novembre, et une suite à Gladiator annoncée tout récemment ! A la diversité de ses goûts, il convient d’ajouter un paramètre cyclique : le metteur en scène aime revenir périodiquement à des choses qu’il a déjà explorées. A première vue, Le Dernier Duel renvoie ainsi à deux œuvres historiques antérieures. Si l’on se réfère au sujet, la plus évidente – même si le film est méconnu – est Les Duellistes (1977), à tel point que votre serviteur avoue avoir cru initialement, à la lecture du titre, à un remake à plus de quarante ans d’écart. La première œuvre de Scott, située elle aussi en France mais à une autre époque (le début du XIXe siècle), raconte en effet l’histoire d’un lieutenant des Hussards (interprété par Harvey Keitel) ivre d’orgueil et véritablement obsédé par le duel auquel il soumet un autre lieutenant (joué par Keith Carradine) à intervalle régulier, afin de laver ce qu’il a interprété comme un affront. La seconde référence est évidemment Kingdom of Heaven (2005), une fresque imposante bien plus proche sur le plan historique (la troisième croisade, à la fin du XIIe siècle) et par la représentation de la chevalerie médiévale. Nous pourrions y ajouter 1492 : Christophe Colomb (1992) et Robin des Bois (2010), qui confirment l’intérêt du metteur en scène pour le Moyen Âge, mais la thématique du premier et la source légendaire du second nous éloignent du film qui nous occupe. Malgré ces liens évidents, Le Dernier Duel présente une vraie nouveauté dans le chef de Ridley Scott : la greffe de considérations très actuelles à un récit historique.
A l’origine du scénario du Dernier Duel, on trouve un fait authentique : le duel entre le chevalier normand Jean de Carrouges et l’écuyer Jacques Le Gris. Autorisé officiellement en 1386, cet affrontement est considéré comme un des ultimes duels judiciaires de l’histoire de France. A l’époque, cette ordalie, autorisée en théorie, s’était raréfiée sous la pression de l’Église, opposée à ce mode de preuve, et avec le développement du droit commun. En pratique, les conditions fixées à l’autorisation d’un tel duel à mort étaient rarement réunies. Ce fut le cas dans l’affaire de Carrouges-Le Gris, dont l’issue fut par conséquent laissée au jugement de Dieu, qui accorderait la victoire à celui qui est digne de confiance. Anciens amis, de Carrouges et Le Gris avaient pris leurs distances, avant qu’une franche inimitié ne se déclare entre les deux hommes. Le premier, issu d’une lignée prestigieuse et servant fidèlement le comte d’Alençon, partageait son existence entre les nombreux champs de bataille où il était envoyé et ses domaines qu’il administrait. Alors que sa situation financière se dégradait, il supporta de plus en plus difficilement Le Gris, écuyer d’origine modeste, qui avait gravi les échelons jusqu’à devenir le favori du comte, dont il partageait la vie de cour, bien loin de la fièvre des combats. L’opposition, puis la haine, entre le vieux guerrier humilié et le jeune parvenu séduisant possède évidemment quelque chose d’intemporel… L’affaire prit une tournure dramatique lorsque Marguerite de Thibouville, l’épouse en secondes noces de Carrouges, accusa Le Gris de l’avoir violée alors qu’elle était restée seule dans le domaine de Copomesnil. Décidé à obtenir justice, le couple ne fut néanmoins pas entendu par le comte d’Alençon, acquis à la cause de son protégé, ce qui entraîna de Carrouges à s’adresser directement au roi de France. L’accusation étant passible de la peine de mort et aucune preuve formelle ne pouvant être apportée par aucune des deux parties, de Carrouges provoqua Le Gris à un duel judiciaire, approuvé par le Parlement de Paris.
Remporté par de Carrouges, le combat attira une foule très importante à l’Abbaye Saint-Martin-des-Champs à Paris, parmi lesquels le roi de France Charles VI (avant sa première crise de démence, en 1392) et son entourage. Il devint un récit populaire qui survécut dans la mémoire collective longtemps après les faits. Pour l’époque, cette affaire fut incroyablement bien documentée, ce qui permet aujourd’hui de la reconstituer assez fidèlement. C’est ainsi que les scénaristes du film, Ben Affleck, Matt Damon et Nicole Holofcener (également coproducteurs), se sont basés sur un livre d’Eric Jager, un spécialiste de la littérature médiévale, publié en 2004, The Last Duel: A True Story of Trial by Combat in Medieval France.
Plusieurs éléments sont à mettre à l’actif du film. En premier lieu, sa structure narrative qui exploite la source historique de manière fort originale. Composé de trois parties introduites par un intertitre, Le Dernier Duel présente en effet les mêmes faits selon trois points de vue successifs : celui de Carrouges, de Le Gris et enfin de dame Thibouville. Ce dispositif ne permet pas seulement d’offrir trois interprétations sensiblement différentes, il bouleverse le ralliement du spectateur, dont la perception initiale d’un Carrouges irréprochable se pondère par la suite. De manière générale, le film surprend en troquant la fresque épique avec de grandes séquences de combat, à laquelle on pouvait s’attendre de la part du cinéaste, pour une reconstitution d’un conflit interpersonnel et social. Bien aidé par un budget imposant, Scott confirme également sa bonne habitude d’une reconstitution historique fidèle et soignée, une partie du tournage ayant eu lieu en décors réels en Dordogne et en Bourgogne. Notons tout de même que sur le fond, aucun des trois points de vue ne remet en cause le viol de Marguerite par l’écuyer, une thèse qui est pourtant encore débattue aujourd’hui par les historiens. Enfin, les quatre comédiens principaux sont parfaitement convaincants. Matt Damon, qu’une coiffeuse qui ne devait pas l’apprécier beaucoup a affublé d’une superbe coupe mulet, surmonte cet obstacle capillaire par une interprétation très juste d’un guerrier illettré qui se raccroche à ce qui lui reste de prestige et voit finalement (même si cela est partiellement inconscient) dans la vengeance de l’outrage fait à son épouse une occasion inespérée de retrouver son rang social. Face à lui, dans le rôle de Le Gris, Adam Driver est comme d’habitude impeccable, tout en subtilité, séduction et ambiguïté. Quant à la Britannique Jodie Comer, plutôt connue pour sa carrière à la télévision (notamment dans la série Killing Eve), elle est la révélation du film, quoique nous ayons des réserves quant au façonnement de son personnage (lire plus bas). Enfin, il faut mentionner Ben Affleck, méconnaissable dans le rôle du vulgaire et cynique comte d’Alençon. Après réflexion, cela fait bien longtemps que l’acteur américain ne nous avait laissé une aussi bonne impression.
Ces atouts de taille ne permettent pourtant pas à Ridley Scott de remporter la mise, principalement à cause d’un surprenant conformisme à l’ère du temps, qui se révèle totalement anachronique dans le cadre de ce film. Par rapport à la réalité historique, le scénario étoffe en effet considérablement le rôle de Marguerite de Thibouville, révélée dans la troisième partie du film comme la véritable héroïne. Le propos jusque-là nuancé se leste alors d’un sous-texte féministe « sur-signifiant » : les deux hommes représentent deux faces – d’un côté le chien de guerre abruti et de l’autre le manipulateur cynique – d’une même tyrannie masculine au Moyen Âge. Celle-ci s’impose évidemment au détriment des femmes, qui sont d’abord marchandées dans des mariages arrangés, puis considérées soit comme des meubles, soit de simples génitrices (de préférence d’une progéniture masculine, bien entendu), soit encore comme des objets sexuels dont les hommes disposent librement (et violemment), entre deux maîtresses. L’amour courtois, art de vivre né en France et propagé à cette époque dans l’Europe entière, a totalement disparu de cette relecture biaisée de l’Histoire, mais passons… Bien sûr, nul n’ignore que l’inégalité entre hommes et femmes était une réalité parfois cruelle à cette époque, mais était-il nécessaire de l’appuyer aussi lourdement, notamment via ces interrogatoires humiliants auxquels l’on soumet Marguerite, sur base de croyances pseudo-scientifiques sur l’orgasme féminin ? Sans parler du personnage irréprochable de Marguerite, qui possède toutes les qualités, comparé au pathétique trio masculin affublé de tous les vices (vanité, violence, cynisme, vulgarité, bêtise, irrespect…). Cette dénonciation généreusement nappée de sauce #MeToo prend finalement une tournure complètement anachronique et assez grotesque lorsque Marguerite confronte son mari à ses contradictions, revendiquant une certaine émancipation (dans le contexte restreint de l’époque, tout de même) irréaliste, qui n’a pour but que de flatter la bien-pensance actuelle…
Ce positionnement idéologique finit par ébranler les bases mêmes du film. Fallait-il vraiment étendre sur plus de deux heures et demie cette triple représentation des rapports homme-femme ? Fallait-il nourrir les attentes du spectateur autour du fameux duel (par ailleurs mis en scène de façon impressionnante, Scott n’ayant rien perdu de son talent), annoncé dès la première scène, pour vider cette séquence imposante presque complètement de son sens en privant le vainqueur de gloire ? A quoi servent les quelques séquences de bataille, sinon à remplir un cahier de charges estampillé « Ridley Scott » dans un film dont le propos n’a manifestement rien de guerrier ? Le cinéaste britannique et ses trois scénaristes ont voulu nous offrir une « relecture moderne » d’un fait historique, mais à force de vouloir réaliser deux films en un, le résultat final passe à côté d’un seul bon film.
Après James Bond, nos preux chevaliers du Moyen Âge : le mois d’octobre a été riche en mythes chers à notre cœur esquintés par l’idéologie actuelle. Ça serait pas mal si on pouvait avoir la paix jusqu’à Noël, maintenant…
Synopsis : En 1386, dans le royaume de France, le chevalier Jean de Carrouges, de retour d’un voyage à Paris, retrouve son épouse, Marguerite de Thibouville. Celle-ci accuse l’écuyer Jacques Le Gris, vieil ami du chevalier, de l’avoir violée. L’affaire remonte jusqu’au roi Charles VI, qui doit décider s’il y aura un « procès par le combat », selon le souhait du chevalier. Ce duel doit servir à déterminer la vérité. Si le mari perd le duel, la femme sera également brûlée vive pour fausse accusation. Ruiné, Jean de Carrouges est peu soutenu, alors que Jacques Le Gris peut compter sur le soutien du puissant comte Pierre d’Alençon.
Le Dernier Duel : Bande-annonce
Le Dernier Duel : Fiche technique
Titre original : The Last Duel
Réalisateur : Ridley Scott
Scénario : Nicole Holofcener, Ben Affleck et Matt Damon (d’après The Last Duel: A True Story of Trial by Combat in Medieval France d’Eric Jager (2004))
Interprétation : Matt Damon (Jean de Carrouges), Adam Driver (Jacques Le Gris), Jodie Comer (Marguerite de Thibouville), Ben Affleck (comte Pierre d’Alençon)
Photographie : Dariusz Wolski
Montage : Claire Simpson
Musique : Harry Gregson-Williams
Producteurs : Ridley Scott, Kevin J. Walsh, Jennifer Fox, Nicole Holofcener, Matt Damon et Ben Affleck
Sociétés de production : Scott Free Productions, Pearl Street Films et TSG Entertainment
Durée : 153 min.
Genre : Drame historique
Date de sortie : 13 octobre 2021 États-Unis/Royaume-Uni – 2021
Une fillette de 4 ans refuse le décès de sa maman et cherche à établir avec elle une forme de communication très personnelle. Dans ce film qui fit polémique, notamment à la 53eme Mostra de Venise (1996) décernant le prix d’interprétation à la toute jeune actrice, Jacques Doillon donne la parole aux enfants sur un sujet grave et difficile à traiter. L’œuvre pose une question importante : comment aborder le sujet de la mort au cinéma du point de vue des enfants sans exposer les petits acteurs à une épreuve psychologique ? Malaise pour certains, grâce pour les autres, Ponette est un film bouleversant qui agite des émotions contradictoires.
Un papa (Xavier Beauvois) et sa petite fille Ponette (Victoire Thivisol) discutent en voiture, filmés en gros plan dans un cadre très serré. Dès les premières minutes du film, le délicat sujet du décès de la maman est abordé. L’enfant pleure, interroge son père impuissant à la consoler, met des mots sur cette absence très douloureuse pour elle. Elle s’exprime avec tellement de justesse qu’une question s’impose très vite au spectateur, médusé par tant de naturel : y a-t-il du « vrai » dans le « jeu » de la petite fille ?
Jacques Doillon et Caroline Champetier, sa directrice de la photographie, se sont souvent expliqués sur ce sujet. La fillette a été castée parmi des centaines d’enfants de maternelle, auxquels on avait demandé de dessiner ce que signifiait pour eux la mort : « Au départ, je voulais filmer un documentaire sur la représentation de la mort chez les petits. » Beaucoup représentaient leurs grands-parents, leur poisson rouge, les vers de terre écrasés dans la cour de l’école…
Puis vint le moment des essais. Par deux fois, relate le metteur en scène, la future Ponette refusa de se prêter au jeu. Mais le dernier mercredi après-midi où elle était venue « passer des essais », elle sortit de son mutisme et surpassa ses petits camarades, laissant l’équipe et le réalisateur sans voix. Pour Doillon, la condition sine qua non était que les enfants expriment un réel désir de participer au tournage : « Victoire possédait l’envie de jouer, constante et nécessaire. » Doillon évoque avec humour la manière dont la fillette l’avait lui aussi « casté » en tant que réalisateur. Lors d’une rencontre chez elle, avec ses parents, décidée à lui faire découvrir son univers, elle lui avait présenté toutes ses poupées et raconté sa vie de petite fille. Façon de lui donner son feu-vert.
« À hauteur d’enfant »
Dans un centre de vacances à la montagne, de jeunes enfants mènent leur petite vie en attendant le retour de leurs parents en fin de semaine. Nous sommes plongés dans les histoires de Matiaz, Delphine, Ada, Antoine… Parmi eux se trouve Ponette, habitée par l’absence de sa maman. Leur microsociété s’organise en groupes hiérarchisés, le clan des filles et celui des garçons. Émerveillés, nous observons ces petits êtres, candides et tout neufs, échanger des gestes de tendresse et des baisers réconfortants. Nous les écoutons parler de l’amour et de la mort, thèmes chers à Doillon, qui a décidément un talent fou pour filmer la jeunesse et l’enfance.
Bien que la plupart des dialogues soient très écrits, la spontanéité des petits et leur facilité à entrer dans le jeu font oublier les discours d’adultes sous-jacents. Doillon explique d’ailleurs que son enfance lui est revenue en mémoire en les écoutant parler : lui aussi a eu quatre ans… il y a fort longtemps !
Pour ne pas déranger les petits, il fallait parfois les filmer au téléobjectif, zoomant au maximum sur leur visage, capturant en douceur leurs expressions et leurs mimiques. Caroline Champetier évoque une scène au cours de laquelle l’équipe et le matériel avaient presque été « enterrés » pour être à « hauteur d’enfant »… Une fois qu’ils avaient admis l’idée du tournage, le matériel pouvait être visible : rails, caméra, appareils de toute sorte, exposés à leur vue.
D’un point de vue purement cinématographique, le contraste est saisissant entre la gravité du propos et l’étrange douceur émanant du film. Celle-ci étant étroitement liée à la fraîcheur de cet âge béni, mais aussi aux nombreuses scènes d’extérieur, à la palette de couleurs automnale et la lumière naturelle.
Quant aux textes, denses et souvent d’une grande intensité dramatique, Doillon explique qu’ils étaient répétés par les enfants la veille de chaque jour de tournage. A cet âge, aucun problème de mémorisation. Tout semblait couler de source et, bien que la direction d’acteurs soit virtuose, on a effectivement l’impression d’une improvisation quasi constante à l’écran.
Une œuvre pessimiste ?
Dans La Vie de famille, La Fille de quinze ans, La Pirate, La Drôlesse, Le Jeune Werther… Doillon avait déjà parlé de l’enfance et de l’adolescence, mais jamais fait jouer d’enfants aussi jeunes. Pour aborder le thème de la mort, il fallait qu’ils aient environ trois ans et demi au moment du casting et à peine quatre ans pendant tournage. Au-delà de cet âge, leur questionnement et leur réflexion sur ce sujet, passage obligé de leur développement guidé par les adultes, aurait faussé, voire inhibé leur jeu. « A 6 ans, explique le metteur en scène, les enfants se sociabilisent. Ils acceptent les compromis, se résignent et savent la mort inévitable. A 4 ans, en revanche, ils restent sur les terrains de l’obstination et du refus, où ils se montrent beaux. Bien plus beaux que nous. » C’est ce que dit le film. Aucune explication des adultes ne suffit à Ponette. Personne n’est en mesure de la convaincre qu’elle ne reverra pas sa maman. Telle une minuscule Antigone, elle dit non à tout et à tout le monde du haut de ses 4 ans. Doillon la « cueille » aux prémices de ses pensées sur la mort et les questions relatives à la religion : qui est Dieu-tout-Puissant ? Est-ce que sa maman la voit ? Pourquoi n’a-t-elle pas de signe de sa présence ? Est-ce qu’elle l’aime toujours ? Est-ce qu’elle la reverra ?
Contrairement aux apparences, Ponette n’est pas un film sombre. Comme l’explique Doillon : « Dans Jeux interdits, de René Clément, la fillette ne cesse d’enterrer de manière symbolique ses parents. Ponette explore le contraire. Victoire, si vivante, si ardente, déterre. » Une scène la montre effectivement en train de gratter la terre de ses petites mains, espérant en faire surgir sa mère. Et le cinéaste de conclure : « J’adore les gens qui savent dire non. Ponette, c’est l’histoire d’un enfant qui dit non à la mort et oui à la vie. »
L’enfant acteur ?
Comment faire parler un enfant de la mort sans le rendre triste ? Filmer ses émotions sans se « servir de lui » ? Lui faire dire des textes difficiles sans susciter chez lui une réelle douleur ou risquer de provoquer des tourments inutiles ? Bien sûr, ces interrogations sont légitimes, mais n’oublions pas que les enfants eux aussi se posent des questions graves et cherchent, entre eux et à leur manière, à y répondre. Doillon n’évite pas la difficulté. Au contraire, il l’affronte et s’engage avec respect dans la discussion. « Une psychanalyste suivait les enfants. Si elle m’avait demandé d’arrêter, je l’aurais fait tout de suite. » Victoire/Ponette, qui porte le film sur ses frêles épaules, est souvent filmée en téléobjectif. Son joli visage en gros plan, grave et émouvant, parfois baigné de larmes, en dit long sur le bouillonnement émotionnel qui l’envahit. C’est aussi pour cela qu’elle a été choisie parmi des centaines d’enfants. Elle portait en elle une certaine gravité. Et ajoutons une indéniable cinégénie.
Un dénouement entre poésie et mysticisme
Ponette reste persuadée qu’elle retrouvera sa maman et met tout en œuvre pour apaiser sa douleur. Exactement comme nous, adultes, le ferions à sa place. Elle lui parle, l’attend dans ses rêves, est à l’affût du moindre signe de sa « présence », ne peut aller jouer avec ses petits amis au cas où elle surgirait sans prévenir… Et il fallait bien qu’elle revienne au moins une fois, cette maman tant aimée. Dans la scène du dénouement qui prend une dimension à la fois mystique et poétique, elle apparaît à sa petite fille venue lui « parler » sur sa tombe, sous les traits de Marie Trintignant, enceinte au moment du tournage. Quelle drôle de situation pour incarner une défunte ! Chacun voit ce qui lui plait dans ce passage du réalisme au songe : une croyance, une consolation, un geste divin… Doillon, lui, explique qu’il ne pouvait pas laisser son petit personnage tout seul avec sa douleur, beaucoup trop encombrante pour elle. Sans doute voulait-il l’aider à surmonter l’épreuve du deuil impossible à faire, tout au moins lui offrir un chemin possible vers l’apaisement.
Ponette : Fiche technique
Réalisation : Jacques Doillon
Scénario : Jacques Doillon
Image : Caroline Champetier
Musique : Alain Sarde
Son : Jean-Claude Laureux, Dominique Henniequin
Décor : Henri Berthon
Montage : Jacqueline Lecompte
Production : Les films Alain Sarde, Rhône-Alpes Cinéma
Distribution : Bac Films
Genre : Drame psychologique
Durée : 1 h 37
Sortie : France 1996
Interprétation :
Victoire Thivisol / Ponette
Delphine Schiltz / Delphine, la cousine
Matiaz Bureau Caton / Matiaz, le cousin
Xavier Beauvois / le père
Léopoldine Serre / Ada
Claire Nebout / la tante
Marie Trintignant / la mère
Subventionné par le ministère de la Culture, le maire de Saint-Juire en Vendée souhaite édifier un complexe culturel dans un pré communal. Mais c’est sans compter sur la résistance de l’instituteur du petit village, prêt à tout pour sauver un arbre centenaire menacé par ce projet pharaonique. Politique, journalisme, écologie, urbanisme… un Rohmer des années 90 terriblement d’actualité en 2021 !
Autant le dire tout de suite, L’Arbre, le Maire et la Médiathèque n’est pas un Marvel ! Les effets spéciaux se résument à quelques vaches qui paissent tranquillement dans un pré vendéen et à une maquette d’architecte en carton, collée avec de la super-glue sur une plaque d’aggloméré. N’oublions pas non plus les sept intertitres qui, à la manière des films muets, divisent le film en chapitres. Particularité ? Ils contiennent chacun un exemple de subordonnée circonstancielle de condition introduite par « si ». Eh oui, nous sommes chez Rohmer, c’est-à-dire dans le cinéma du langage. Illustration au chapitre 6 : « Si Véga, la fille du maire, n’avait pas malencontreusement envoyé son ballon sur le chemin où passait par hasard Zoé, la fille de l’instituteur… » Allergique(s) à la grammaire ? Ne fuyez pas ! Le petit rappel sur les phrases complexes énoncé dans les premiers plans du film par ledit instituteur permet de comprendre pourquoi la médiathèque de Saint-Juire « aurait pu voir le jour ». Et justement… tout le problème est là ! Il faut préciser que l’action se déroule en pleine campagne électorale. Les controverses vont donc bon train, puisqu’il s’agit d’aménager le territoire en ménageant le paysage.
Balade dans la langue française
Si la mise en scène, bucolique à souhait, fait preuve de modestie, le propos, lui, est plutôt consistant. On en a pour sa réflexion ! Ça cause et ça cogite, ça débat et ça délibère, ça argumente et contre-argumente… Bref, c’est du pur Rohmer : subtil, légèrement désuet et, bien entendu, très bavard !
Comme toujours, chez ce réalisateur érudit, les interprètes sont remarquables de justesse et servent de longs dialogues plutôt littéraires qui semblent avoir été écrits pour eux. Ils flânent négligemment dans le paysage comme dans la langue française. Évoquent, sur le ton du badinage, le dépeuplement des villages, les appuis journalistiques et médiatiques et les calculs politicards.
On dirait du théâtre à la campagne. Une balade de santé à la rencontre des habitants interviewés pour les besoins d’un article qui, pour une fois, donne la parole à ceux qui ne l’ont pas. Chacun y va de sa petite opinion et le spectateur est plongé au cœur de la ruralité soumise à rude épreuve. Deux clans se révèlent progressivement et s’opposent : la défense véhémente du respect du site contre l’introduction de l’urbanisme qui ouvre le chemin vers la modernité. Cruel dilemme…
Des comédiens dans un théâtre de verdure
Clémentine Amouroux prête son joli minois et son timbre particulier à la journaliste roulée dans la farine par son rédacteur en chef (François-Marie Banier). Arielle Dombasle, romancière ultra parisienne, s’auto-parodie en s’extasiant sur chaque brin d’herbe de la campagne française qu’elle semble découvrir. Le splendide (et de plus en plus rare) Pascal Greggory campe un maire enfant du pays mais devenu un peu trop citadin au goût des villageois. Cependant, beau joueur, il se laisse séduire par le bon sens et la conscience politique d’une gamine de dix ans (l’excellente Galaxie Barbouth, dont ce fut l’unique prestation cinématographique). Enfin, Fabrice Luchini, instituteur passionné et inquiet, s’engage dans une lutte écologique et politique pour sauver son arbre centenaire.
Arpentant le pré comme une scène de théâtre, il déclare la guerre tel un don Quichotte impuissant face aux moulins à vent ! Bien que le combat semble perdu d’avance, pas question pour lui de laisser planer la menace sur les anniversaires à venir du saule majestueux et symbole de la résistance. Il lui faudra lutter avec acharnement contre le projet de construction d’une immense médiathèque dans son tout petit village, qui viendrait défigurer le paysage si pictural au profit d’un urbanisme laid et envahissant !
Cette fable politique, pleine de charme et de finesse, mérite d’être vue et revue et surtout montrée aux jeunes générations qui ne manqueront pas d’y trouver sujets de débat. Notamment l’éternel duel entre tradition et modernité qui tient en une seule question : comment ne pas dénaturer la nature ? Jubilatoire !
* Clin d’œil au titre du film Et la tendresse bordel !
L’Arbre, le Maire et la Médiathèque – Fiche technique
Réalisation, scénario et dialogues : Éric Rohmer
Interprètes : Fabrice Luchini, Clémentine Amouroux, Pascal Greggory, Arielle Dombasle, François-Marie Banier
Photographie : Diane Bratier
Son : Pascal Ribier
Musique : Sébastien Erms
Montage : Mary Stephen
Pays : France
Distribution : Les Films du Losange
Genre : Comédie dramatique
Durée : 105 min
Année : 1992
Date de sortie France : 10 février 1993
Extrait du film L’Arbre, le Maire et la Médiathèque
Avant les diamants de Dominique Maisons est un roman mi-réel, mi-fantasmé. C’est surtout un roman de l’envers du décor hollywoodien. Un récit choral d’une grande maitrise et surtout très sombre. On y croise des figures connues et des personnages hauts en couleurs, autour d’une réflexion sur la beauté, les acteurs et l’argent. Un grand polar à la James Ellroy.
Résumé : Hollywood, 1953. L’industrie cinématographique est un gâteau fourré à l’arsenic que se disputent la mafia, l’armée et les ligues de vertu catholiques. Dans ce marécage moral et politique, ne survivent que les âmes prêtes à tout. Le producteur raté Larkin Moffat est de ceux-là. Abonné aux tournages de séries B, il fait vivoter les crève-la-faim du cinéma et enrage contre ce système qui l’exclue. Jusqu’au jour où il se voit proposer la chance de sa vie. Dans cette combine dangereuse vont graviter autour de lui le major Buckman, parieur et coureur invétéré, le très ambivalent père Santino Starace, l’impresario et proxénète Johnny Stompanato. Tous vont croiser leurs destins, multiplier les manœuvres et les crimes dans ce grand cirque du cinéma américain. Alors que défilent les Errol Flynn, Clark Gable, Hedy Lamarr et autres Frank Sinatra, ce petit monde sans scrupule va s’adonner à ce qu’il sait faire de mieux : manipuler les masses et veiller à son profit.
Sunset Boulevard
Les personnages s’écrivent avec force dans Avant les diamants. Ils s’appellent Larkin, Santino, Johnny, Annie, Chance, Liz. Tous déploient leurs ailes tentaculaires avec un objectif : faire du cinéma. Mais les volontés ne sont pas les mêmes : faire passer des messages, gagner de l’argent, être acteur reconnu… Ou simplement étendre son pouvoir. Tout est fait ici pour créer une immersion dans l’année 1953 à Los Angeles. Il y a ce qu’il faut de réel pour nous plonger dans le décor (les références aux biographies des acteurs comme Errol Flynn ou Clark Gable nourrissent le roman), l’ambiance. Ensuite, le romancier Dominique Maisons déploie ses propres tentacules et entraîne le lecteur dans sa noirceur. Le cinéma devient ici un instrument aux mains de l’armée, de l’église, de la mafia. Rien n’échappe au romancier et il n’épargne aucun de ses personnages. On s’attache facilement à eux, enfin certains d’entre eux. En effet si Didi, Liz ou encore Annie nous apparaissent perdues mais aimables, touchantes, Larkin Moffat, le producteur véreux et violent (en plus d’être mysorine, jaloux et alcoolique) a notre désapprobation dès les premières lignes. Avec deux millions de dollars, la mission de tout ce petit monde est de concurrencer les grands studios. Rien n’est moins sûr, les affres des petits arrangements et des grands crimes entremêlant les destinées de nos personnages jusqu’à une fin apocalyptique à souhait. Une véritable claque dans la figure du lecteur.
Au-delà des apparences
Le livre est écrit avec un rythme effréné, les liens entre les personnages tissent peu à peu une toile gigantesque. Or, on ne sait plus vraiment qui est pris au piège, tant tous plongent dans l’horreur. Dominique Maisons parle autant de la frénésie des tournages que de la violence d’une relation de couple basée sur une promesse chiffrée. Il est aussi habile à parler scénario que violence domestique. Et chaque fois, ses récits nous glacent, car plus on poursuit la lecture, plus l’horreur suivante est pire que la première. Pourtant, avec les récentes affaires #metoo, nul n’ignore plus que faire du cinéma peut être un véritable enfer. Si les femmes s’y sont habituées, Didi s’y refuse. Non, elle ne fera décidemment pas du cinéma à n’importe quel prix. Dommage qu’elle le comprenne trop tard… Quand un personnage tente de se détacher de la toile, l’araignée l’enserre deux fois plus et le dévore. Dominique Maisons emploi un ton entre humour et sens du détail, du glauque, mais le tout avec une extrême fluidité. Son écriture très imagée est d’autant plus appréciable dans ce roman sur le cinéma. C’est un récit qui porte bien son nom : que sont les gens du cinéma en dehors des plateaux, avant le succès ? Toutes ces questions sont abyssales et passionnantes.
Beauté volée
La plus passionnante et vertigineuse reste la réflexion que Dominique Maisons propose sur la beauté. On est à la fois dans Le Congrès (Ari Folman) et dans Sunset Boulevard (Billy Wilder). Entre l’affaire de la « beauté volée » et le regard sur les femmes du cinéma, tout repose sur la capacité d’une machine à fantasmes à ne pas être dans une dérive permanente. « L’acteur a pour fonction d’attirer, et le meilleur moyen d’attirer est d’être beau. Un être humain qui de son propre choix décide de devenir le point de mire de la curiosité générale porte en lui une insécurité fondamentale, installée bien avant qu’il ne fasse ce choix […]. S’il veut rester désirable, l’acteur doit ajouter quelque chose de plus durable que la beauté. […] Tout ce que nous cachons au fond de nous-même, vous faites de votre mieux pour le montrer, ce que nous serions honteux d’avouer, vous n’avez de cesse de courir les plateaux assez éclaboussés de lumière pour le proclamer à grands cris […]. Vous êtes la plus grande imposture de l’histoire de l’art. Je veux percer à jour ce mystère, en comprendre les mécanismes et toucher votre vérité du doigt ». A-t-on écrit plus beau sur les acteurs ? Ce qui frappe surtout, c’est que ces mots, qui semblent être comme la note d’intention d’Avant les diamants, sont prononcés par un réalisateur ayant quitté le système. Il a quitté le système et faire un film avec lui (qui ne sortira jamais) est un tel don de soi qu’il en devient dangereux pour la vie même, le psychisme de l’acteur. Cette ambiguïté permanente, ce regard désabusé sur une industrie dévastatrice sont les grandes forces d’un roman qu’on rêverait de voir adapté à l’écran.
Atomic Bomb
Au-delà, on sent l’amour de l’auteur pour le cinéma, son regard critique aussi, et son goût pour l’outrance qui sont un régal. Et c’est lui, peut-être, qui en parle le mieux : « Nous vivons encore aujourd’hui dans un monde dominé par une propagande consumériste frénétique. Ce n’est pas rejeter le cinéma (je l’adore) que de prendre conscience du discours qu’il véhicule et retrouver un regard critique. Beaucoup de choses se sont jouées dans le Los Angeles de l’après-guerre, et ces enjeux sont bien moins futiles qu’on pourrait le croire ». Avant les diamants est aussi le récit de la fin d’un monde qui pourtant n’a de cesse de renaître de ses cendres et dans lequel l’autodestruction est maîtresse. Pas étonnant donc que ce roman commence par une « atomic bomb party », soit une fête dédiée à l’explosion d’une bombe appelée Annie. C’est l’effet que le roman fait sur son lecteur.
Avant les diamants, Dominique Maisons Points, août 2021, 552 pages
Travaillant sur un livre à teneur politique (2006), Philippe Squarzoni a réalisé l’insuffisance de ses connaissances dans le domaine de l’écologie. Voulant creuser le sujet, il est tombé sur la question du réchauffement climatique. Il a levé tellement de lièvres, tous plus ahurissants les uns que les autres, qu’il a décidé de traiter le sujet à fond. Cela donne cette BD en forme de dossier qui fait froid dans le dos (mais chaud partout ailleurs) !
Quand on cherche à comprendre le phénomène du réchauffement climatique, on réalise que les gaz à effet de serre sont au cœur du problème. Rejetés dans l’atmosphère, en particulier par les activités industrielles, les gaz d’échappement des automobiles et ceux produits par les avions, ils accentuent un phénomène contribuant pourtant à rendre la Terre vivable, en piégeant une partie des rayons solaires. Depuis très longtemps, l’effet de serre était si stabilisé qu’on le trouvait naturel (on n’y pensait même pas). Ajoutons que l’atmosphère exerce un rôle protecteur vis-à-vis de certains rayonnements. Le principal de ces gaz émis désormais en trop grande quantité est le gaz carbonique (CO2), celui-là même que nous échangeons en partie contre de l’oxygène lors de la respiration. Sa proportion dans l’atmosphère augmente depuis le début de l’ère industrielle. Bien entendu, on ne parle de réchauffement climatique que depuis quelques décennies. Depuis que les scientifiques ont évoqué le phénomène, la prise de conscience s’est faite progressivement et les émissions de CO2 ont continué.
L’avenir s’assombrit
Philippe Squarzoni ne se contente pas de parler des effets du CO2 (à moyen et long terme, en inventoriant les effets secondaires tels que la modification de climat sur des régions entières) et des alertes lancées par le milieu scientifique. Il va à la rencontre de spécialistes pour évaluer l’étendue des dégâts et se faire une idée de ce qui nous attend. Autant dire qu’il y a de quoi s’inquiéter. Malheureusement, les effets du réchauffement climatique ne sont pas de ceux qu’on constate du jour au lendemain. Et le jour où une véritable catastrophe se produirait, il pourrait bien être trop tard.
La méthode de Philippe Squarzoni
Elle est assez particulière. Son dossier prend la forme d’une BD, mais cela aurait tout aussi bien pu être un livre, car il a beaucoup à dire, expliquer. Son travail est comparable à celui de l’élaboration d’un film documentaire. Il donne ainsi la parole à des spécialistes qu’il nomme (en précisant leurs titres et fonctions). Particularité spécifique, à certains moments, il met bout à bout des réponses comme s’il s’agissait d’un débat. À mon avis, il a accumulé des heures d’interviews et il fait du montage comme pour un film auquel il voudrait donner une direction bien précise. C’est intéressant, car cela donne une vraie logique à ce qu’il propose. Mais cela produit un effet particulier : il donne à « entendre » ce qu’il a décidé et laisse un peu l’illusion que certaines personnes dialoguent en rebondissant sur les propos des uns et des autres, alors que c’est juste lui qui assemble des fragments de réponses. Autre inconvénient de cette méthode : un aspect bavard (et savant), même si rien de ce qu’on trouve dans cette BD (477 pages) ne peut être qualifié de superflu. Même ces planches où Squarzoni s’interroge lui-même sur le sens de sa quête, sur comment commencer ou finir son histoire et sur son opinion et ses actions, non rien n’est superflu, car avec tout ce qu’il apprend, le moins est de se poser quelques questions.
La prise de conscience… Et ensuite ?
Si le dessinateur finit par culpabiliser au point de décliner une invitation pour un festival au Japon, parce que cela voudrait dire prendre l’avion, d’autres réflexions viennent à l’esprit. Ainsi, le virage décisif pour l’humanité fut l’industrialisation, à partir du XVIIIe siècle. Mais à cette époque, on ne pouvait pas imaginer que de grosses quantités de gaz à effet de serre viendraient ainsi s’accumuler dans l’atmosphère. La révolution industrielle fut accueillie comme un véritable progrès. À tel point que les esprits en restent encore imprégnés et que la science a acquis dans l’imaginaire collectif une position à peu près inattaquable. Honnêtement : y avait-il une autre voie à prendre alors ? Et donc, pourquoi culpabiliser maintenant ? La seule différence, c’est que maintenant nous pouvons nous représenter ce qui nous attend (pas seulement les générations futures). Le vrai souci, c’est que les scientifiques nous avertissent à l’aide de modèles prévisionnels. Et il reste toujours une part d’irréductibles qui n’acceptent pas cette méthode. Tout cela représente malheureusement une déplorable perte de temps et d’énergie dans l’optique d’une réaction concertée, viable et efficace. Au lieu de cela, nous restons sur beaucoup trop de discours d’intention, car au niveau politique, personne ne semble en mesure de gérer des mesures qui seraient impopulaires. Et il manque un organisme avec suffisamment de poids au niveau planétaire. En effet, qu’on le veuille ou non, il faut bien comprendre que nous sommes toutes et tous sur le même bateau.
Un questionnement inépuisable
La lecture d’un tel pavé (dans la mare) incite forcément au questionnement personnel. Philippe Squarzoni considère que le modèle économique du capitalisme doit absolument être remis en cause, car il se base sur une augmentation infinie (dans le système fini qu’est la planète) des productions et des consommations. Au point où nous en sommes, un tel revirement est-il concevable ? Concevable, peut-être. Quant à le qualifier d’applicable, la marge me semble énorme. D’où le constat très pessimiste de l’auteur pour conclure. Alors, que faire au moins au niveau individuel ? Il est toujours possible de se tourner vers le militantisme et d’adopter des comportements allant vers la rationalisation de nos besoins. Mais… si j’économise sur un pan bien précis de mes dépenses, que vais-je faire du moyen financier dégagé ? Si je ne fais qu’économiser, je vais me retrouver avec une somme qui n’ira qu’en augmentant. Comment imaginer que je n’en ferai jamais rien ?… Les tentations pullulent, ne serait-ce qu’au niveau culturel (ou encore vacances et déplacements). On en arrive donc à un constat paradoxal qui tend à confirmer une tendance : les meilleures réalisations humaines finissent par produire des effets pervers. Il faut quand même savoir que si les pays émergents voulaient le même niveau de consommation que les pays industrialisés, il faudrait plusieurs planètes (et le discours date de 2012…). Une réflexion qui amène à évoquer le problème de la surpopulation incontrôlée. Solution avancée par certains : coloniser d’autres planètes. Outre que l’idée n’est pas du tout réaliste à court terme, la perspective de répandre des comportements irresponsables à travers l’univers fait frémir. Et nous avons tous entendu (à propos par exemple des réserves de pétrole qui diminuent inexorablement) des réflexions du type « Ils finiront bien par trouver autre chose » qui laisse malheureusement entendre que beaucoup ne pensent qu’à continuer à vivre de la même façon.
Pour ne pas dire « Je ne savais pas »
Même si elle ne pourra qu’inquiéter, je conseille vivement la lecture de cette BD, avec un dessin (noir et blanc) dont le style tire vers le réalisme avec des détails soignés qui rendent la lecture agréable (en faisant abstraction du discours, bien entendu). La longueur peut rebuter, d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’une BD qu’on lit pour se distraire. Mais si les pistes ouvertes par le récent Cursus fin du monde vous interpellent, une plongée dans ce dossier relève de l’effort logique d’approfondissement. Resterait à trouver (rapidement) la méthode pour de vrais changements stratégiques. Ainsi, la question du nucléaire est abordée ici, avec son intérêt de rendre le coût de l’électricité très abordable en France. Mais les conséquences sur le long terme (traitement des déchets) reste sans solution. En espérant qu’un accident de type Tchernobyl n’apporte pas une catastrophe majeure, avec des conséquences sur de nombreuses générations.
Saison brune, Philippe Squarzoni Éditions Delcourt (collection encrages), mars 2012
Avec Dernier souffle, le scénariste et dessinateur Thierry Martin met en images un western muet et crépusculaire, très inspiré par le cinéma, et pouvant se réclamer tant des frères Coen ou de Clint Eastwood que de Quentin Tarantino.
Authentique exercice de style, Dernier souffle est né sur Instagram à raison d’une planche par jour, le scénario, entièrement improvisé, évoluant au gré des humeurs de Thierry Martin. En trois couleurs (blanc, noir, bleu-gris), l’album, dénué de tout dialogue, met en scène un homme mû par un puissant sentiment de vengeance, parcourant des forêts enneigées pour trouver une issue satisfaisante à sa traque obstinée.
Puisqu’il fait fi du langage, Dernier souffle va procéder par la grammaire visuelle et laisser l’imagination des « lecteurs » vagabonder d’image en image. Thierry Martin fait montre d’une puissance suggestive, d’un sens du cadre et d’une minutie expressive tels que chacun de ses dessins pourrait se suffire à lui-même. Le parti pris initial, d’une publication quotidienne, n’y est évidemment pas étranger : en ne faisant évoluer son récit qu’au compte-goutte, et en ne recourant pour ce faire qu’à l’apparat graphique, le dessinateur devait veiller à façonner chaque planche de manière à faire avancer l’intrigue, caractériser plus avant son héros ou portraiturer la nature tout en maintenant un intérêt constant.
Par son ironie, sa violence et l’abnégation de son héros, Dernier souffle rappelle çà et là les frères Coen, Clint Eastwood, Sam Peckinpah ou encore Quentin Tarantino. La cinégénie de l’album renforce cette impression tenace, par ailleurs corroborée par les déclarations de Thierry Martin. Les liens avec le septième art ne font pas seulement sens quand une vignette épouse un point de vue subjectif (et « renversé ») ou quand les plaines maculées d’une neige projetée à la brosse à dents se donnent somptueusement à voir au lecteur. On trouve dans Dernier souffleun dynamisme et une énergie (notamment renforcée par les hachures) qui laissent penser que les images pourraient s’animer d’un instant à l’autre.
Doté d’un format 16/9 permettant d’élargir le cadre et de mettre en valeur l’espace, Dernier souffle se dote de motifs tout aussi cinématographiques que ses personnages : une cabane isolée, un bar, des têtes plantées dans des pics, etc. Passionnant, d’un aspect irrémédiablement sombre et brut, Dernier souffle évoque la filiation, les traumatismes d’enfance ou encore la vengeance. Il se voit gratifié d’une très belle édition, aux dimensions idoines, et sublimée par une enveloppe aussi simple qu’efficace. Dans ces conditions, on se laisse volontiers perdre, les yeux ébahis, dans ce récit à multiples inconnues.
Dernier souffle, Thierry Martin Noctambule/Soleil, octobre 2021, 222 pages
Joker vs The Mask, publié aux éditions Urban Comics, comporte deux récits indépendants : « Joker/Mask » et « Lobo/The Mask ». Exploitant abondamment les situations comiques et un sens exacerbé de l’absurde, les deux histoires font usage de l’inventivité et du rythme effréné qui caractérisent habituellement l’univers de The Mask.
Le noir et le vert peuvent-ils s’accorder ? La désinhibition de The Mask et l’absence de rivages moraux du Joker feront-ils bon ménage ? Avec Joker vs The Mask, ce sont deux univers normés qui sont appelés à se jumeler. Le crossover « Joker/Mask » semble clairement pencher du côté du second nommé. Effréné, rocambolesque, constamment dans la surenchère, le premier récit du diptyque publié chez Urban Comics se teinte d’un vert quasi aveuglant. Et pour cause : en enfilant le Masque, « Mister J », comme aime le surnommer affectueusement Harley Quinn, décuple sa mégalomanie, son pouvoir de nuisance et son besoin de reconnaissance. Au point que cette dernière regrette avoir été « remplacée par des poupées Barbie ». Incontrôlable, le Joker de « Joker/Mask » est suspendu aux chiffres de l’audimat, désireux d’être filmé tout le temps et en tout lieu, incapable de souffler ou de ménager la pauvre Harley, éreintée et contrainte d’en appeler à Poison Ivy pour mettre fin à ce cauchemar. Doté de dessins et d’un humour bon enfant (J se vautre sur le toit d’une voiture en essayant d’imiter les sauts dans le vide de Batman), ce premier récit est toutefois assez dépourvu en ce qui concerne son propos : le Masque rend inopérante la noirceur habituellement associée au Joker et n’a que peu de choses à faire valoir en contrepartie.
« Lobo/The Mask » est un dépassement permanent. Son cadre ne se limite ni au Manhattan de son ouverture, ni à la Terre, ni même à une temporalité unique. Ses scènes de baston semblent dilater le temps. Et d’assassinat en démembrement, ce second récit ne cesse de reculer les frontières de la représentation graphique. Lobo est engagé par des entités extra-terrestres pour mettre la main sur le Masque, présenté comme un pilleur de mondes doublé d’un destructeur de flottes stellaires. On lui fait miroiter une fortune qui lui permettrait de s’offrir… une île sertie de lance-missiles. Cela suffit évidemment à lui faire renoncer à ses précieux congés. Très référencé (avec notamment une double allusion simultanée à King Kong et Alien), ironisant volontiers sur les forces de l’ordre, gore, pop et allumé, « Lobo/The Mask » fait se rencontrer deux personnages atypiques dans une sorte de bromance folle, tardive et contrariée. Doté d’un discours méta- et de dialogues fusants (invitant par exemple à « découvrir son colon de l’intérieur »), il se montre plus inventif et osé que « Joker/Mask », allant au bout d’une logique où le sens est sacrifié sur l’autel de l’effet. Cela fonctionne bien dans le cas présent, notamment grâce à une galerie de personnages loufoques et/ou iconiques et des vignettes parfois rendues au dernier degré de l’indécence.
Joker vs The Mask, ouvrage collectif Urban Comics, octobre 2021, 208 pages
Le sénateur communiste Pascal Savoldelli s’est entouré d’une cohorte de spécialistes et de personnalités engagées (Dominique Méda, Leïla Chaibi, Raphaël Pradeau…) pour traiter de l’ubérisation de l’économie et des enjeux qu’elle porte en son sein.
Précarité, management algorithmique, liens de subordination dissimulés, absence de protection sociale, atteinte à la santé, discours fallacieux sur la flexibilité et le micro-entrepreneuriat : d’un bout à l’autre de Ubérisation, et après ?, ouvrage coordonné par le sénateur communiste Pascal Savoldelli, il nous est rappelé sans ambages que la logique néolibérale a été portée à incandescence. Les chauffeurs VTC, les livreurs, les travailleurs du clic, ceux des services d’aide à domicile, tous sont soumis à un modèle impitoyable résumé en un néologisme : ubérisation, c’est-à-dire l’autoentrepreneuriat adossé au capitalisme de plateforme. Isolés, ne percevant leur marché du travail que sous forme d’angle mort, assujettis à des algorithmes et des systèmes de notation, ces « indépendants » précarisés, peinant généralement à joindre les deux bouts, cherchent aujourd’hui à faire entendre leur voix dans des syndicats, des associations, des coopératives, voire dans l’enceinte des tribunaux, une bataille rendue difficile par l’atomisation professionnelle et les nombreuses inconnues algorithmiques.
Ubérisation, et après ? prend la forme d’un recueil de textes et d’interviews unifié par un même objet d’étude : le capitalisme de plateforme, ses failles et ses faux-semblants. Ces derniers sont largement connus : Uber, Deliveroo et consorts permettraient de mettre au travail des individus considérés comme inemployables, notamment des jeunes de cité privés de tout horizon professionnel. Pascal Savoldelli et ses nombreux intervenants passent au tamis critique cette image d’Épinal, arguant que ces nouveaux autoentrepreneurs s’enferrent in fine dans un système qui les pousse à accumuler les heures de travail pour gagner tout au plus l’équivalent du smic (quand ils y parviennent). Le Collectif des livreurs autonomes de plateformes (CLAP) et des chercheurs tels que Sophie Bernard ou Sarah Abdelnour, toutes deux sociologues, y opposent une nécessaire mobilisation collective, tout en pointant les obstacles auxquels cette dernière se heurte : un dialogue quasi impossible (isolement des travailleurs) ou cantonné à des réseaux sociaux où les pseudonymes altèrent la confiance et où les échanges, bien que réels, demeurent sommaires.
S’il y a une société que la crise sanitaire a remis au centre des attentions, c’est bien Amazon. Ça tombe bien, le porte-parole d’Attac France Raphaël Pradeau en déconstruit le modèle dans un chapitre sur la fiscalité des géants du numérique. Car non content de comprimer les salaires, d’envoyer des colis à des centaines de kilomètres de ses entrepôts, d’encourager la surconsommation et de s’implanter dans d’anciennes zones industrielles en jouant les chevaliers blancs, le groupe du multimilliardaire Jeff Bezos pratique abondamment l’optimisation fiscale, réduisant ainsi à leur étiage ses contributions au financement de l’État-providence. Il est d’ailleurs rappelé dans l’ouvrage que 80 à 100 milliards d’euros manquent chaque année aux finances françaises, soit approximativement l’équivalent du déficit public. C’est certes un problème qui a partie liée avec l’ubérisation, mais qui l’outrepasse toutefois : le nouveau capitalisme est apatride et ses cohortes d’experts fiscalistes sont en mesure de le soustraire à l’impôt.
Le tableau est sombre, mais ce n’est pas une raison pour en détourner le regard…
Ubérisation, et après ?, ouvrage collectif coordonné par Pascal Savoldelli Éditions du Détour, septembre 2021, 272 pages
Sorti au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ce film montrant les effets de l’explosion de la bombe atomique au cœur de la métropole japonaise, le 6 août 1945, a été peu vu à sa sortie, pour ensuite disparaître complètement en raison du sujet traité et d’un positionnement jugé trop antiaméricain. Voir aujourd’hui ce document terriblement réaliste traitant d’un épisode cauchemardesque de l’histoire récente du Japon, est essentiel. Bien que daté, Hiroshima nous force à plonger dans l’œil du cyclone, à observer l’acmé de la folie guerrière de l’Homme.
Synopsis : Hiroshima, début des années 1950. Professeur au lycée, Kitagawa constate que nombre de ses élèves souffrent des séquelles de la bombe atomique. Il entame alors une discussion avec eux. Face à l’ignorance et à l’indifférence des Japonais, et afin que les victimes ne soient pas contraintes de vivre dans l’ombre de la société, ils estiment nécessaire que leurs compatriotes se rappellent ce jour fatidique du 6 août 1945…
C’est le syndicat des enseignants japonais qui fut à l’origine du projet de ce film. Se sentant coupable d’avoir encouragé le dogme sacrificiel officiel auprès des jeunes Japonais pendant la guerre, le syndicat voulut porter à l’écran le sujet de l’explosion de la bombe A à Hiroshima afin de confronter la population avec les effets épouvantables de la guerre. Il décida alors de financer une adaptation d’un livre du docteur Arata Osada, paru en 1951, compilant les témoignages de survivants de la catastrophe. Il en résulta en 1952 une première réalisation portée par Kaneto Shindō, Les Enfants d’Hiroshima, qui rencontra le succès au Japon et fut même présenté à Cannes. L’aspect exagérément sentimental du film ainsi que la timidité de sa prise de position politique furent toutefois dénoncés par le syndicat des enseignants, très déçu du résultat. Par conséquent, un second projet fut immédiatement porté sur les fonts baptismaux. Il fut cette fois confié à un cinéaste nettement plus engagé (à gauche), Hideo Sekigawa. Il faut préciser que son film, sobrement intitulé Hiroshima, sortit en 1953, soit à peine un an après la fin de l’occupation américaine du Japon, une période marquée par l’interdiction faite aux œuvres artistiques japonaises à traiter de la tragédie d’Hiroshima (parmi d’autres sujets).
Contrairement aux Enfants d’Hiroshima de Shindō, Sekigawa fait le choix d’un fil narratif réduit au minimum, privilégiant une approche semi-documentaire. En effet, dans le film, une introduction contemporaine fait rapidement place à un long flashback illustrant la dévastation de la ville après l’explosion de la bombe atomique. Dans un désir de réalisme, le metteur en scène fit largement appel aux habitants d’Hiroshima, pas moins de 90.000 personnes apparaissant en tant que figurants, et des extraits d’images d’époque furent mêlées à celles tournées pour les besoins du film. Le résultat est pour le moins saisissant. Rarement évoquée au cinéma, la tragédie d’Hiroshima ne peut laisser personne indifférent, même si le film paraît forcément un peu daté aujourd’hui. Les longues séquences de la ville détruite et de ses habitants meurtris et déambulant, hagards et en état de sidération, à la recherche d’un enfant ou d’un proche, nous plongent tout droit dans un tableau apocalyptique à la Jérôme Bosch – les éléments fantastiques ou truculents en moins. Habitué à la pudeur culturelle nippone, le spectateur est brutalement confronté aux conséquences les plus tangibles de la catastrophe, montrées sans pathos ni pudeur, en particulier tous les symptômes dus aux effets de l’irradiation (brûlures, saignements, vomissements, perte de cheveux, etc.), la mort et la désolation partout. Sans parler des conséquences indirectes, également exposées par le film : les destructions, hommes et femmes ayant tout perdu, enfants orphelins écumant les décombres, la misère, l’apathie… C’est à cela que ressemble un grand peuple brisé.
Malgré un bon accueil critique initial, Hiroshima resta longtemps invisible. Jusqu’à récemment, la plupart des spectateurs n’en connaissaient (en en ignorant évidemment l’origine) que les images utilisées par Alain Resnais en 1959 dans son célèbre Hiroshima mon amour ! Le cinéaste français reprit également l’acteur Eji Okada, qui interpréta dans Hiroshima le rôle du professeur Kitagawa. Qu’est-ce qui explique le sort cruel de ce film admirable ? En 1953, aucune major japonaise n’accepta de le distribuer sans opérer des coupes massives, le jugeant beaucoup trop « antiaméricain » et « cruel ». Le ministère de la Culture se rangea à son avis et, Sekigawa étant en outre marqué à gauche, cela contribua à la mise à l’écart du film. Celui-ci ne fut montré aux Etats-Unis – dans une version naturellement éditée – qu’en 1955, et une édition DVD ne fut réalisée que quarante ans plus tard ! Hiroshima fut enfin tiré de l’oubli à partir de 2017. Dire qu’on tient entre les mains un revenant est donc un doux euphémisme ! Raison de plus pour ne pas manquer ce document exceptionnel dans un nouveau master restauré.
SUPPLÉMENT
Un seul bonus est proposé par Carlotta, mais il est tout à fait à propos. En un peu plus d’une demi-heure, Hiroshima, le cinéma et l’imaginaire du nucléaire au Japon passe en revue toutes les représentations de la catastrophe nucléaire dans la production artistique (essentiellement) japonaise, des lendemains de la capitulation à nos jours. Ce documentaire illustré par des affiches d’époque, des photos et des extraits de film, est commenté en voix off par Jasper Sharp, écrivain, programmateur et réalisateur britannique, spécialiste du cinéma japonais. Bien qu’on puisse regretter son approche fort académique, l’homme connaît son sujet et propose un exposé assez exhaustif de « l’imaginaire nucléaire » à travers les époques, des films à vocation documentaire aux approches plus indirectes et avant-gardistes, en passant par le kaijū eiga et son représentant le plus célèbre, Godzilla. Un documentaire qui s’adresse avant tout aux passionnés, certes, mais très éclairant.
Cannes 2011. Jodie Foster présente en hors compétition son troisième long métrage : l’histoire d’un businessman et père de famille totalement dépressif, qui trouve refuge auprès d’une marionnette ventriloque. D’abord présentée comme thérapeutique, cette mascarade parfois fumante va vite se transformer en un véritable état de détresse schizophrénique.
Avec ce film, Jodie Foster s’installe dans un conte familial tragi-comique avec lequel elle prendra un malin plaisir à jouer avec notre perception du bien et du mal. Bien que l’œuvre ait mal été reçue lors de sa sortie, celle-ci est rafraîchissante.
La dépression est difficile à représenter à l’écran, tant par les tabous qui l’enveloppent que par la fragilité de l’information. Pourtant, Foster la rend vivante, au travers d’un Mel Gibson remarquable et touchant. Comme à son habitude, l’acteur trouve son équilibre et livre une pièce vibrante, dans le corps d’un Walter Black asthénique, au fond du gouffre, qui n’a plus aucune essence en lui mais qui, petit à petit, reprendra sa place dans le monde à l’aide d’un bouclier pelucheux.
Désenchantement
Toutefois, la reconversion est illusoire. D’abord le héros s’amuse, présentant le beaver [« castor » en anglais, ndlr] comme un exercice thérapeutique. Avec lui à son poing, il récupère une place auprès du quatuor des Black et remet à flot son entreprise ô combien délaissée. Mais plus le temps passe et plus Walter s’accommodera de cette trame, au point de donner au castor une totale omniprésence. Celui-ci prendra possession de l’entièreté de son hôte, qui malgré lui rechutera dans la solitude, obligé à devoir choisir entre son tourmenteur et sa vie de famille. C’est là que notre instinct de spectateur, au repos par l’exaltant spectacle de marionnettes, devient subitement inquiet. Inquiet pour notre héros qui se trouve soumis à l’effet placebo de son remède miracle.
Saluons les plans anamorphiques de la réalisatrice, qui rendent le duo totalement indissociable et jouent sans cesse sur la balance du qui contrôle qui. Pour s’échapper de cette prison mentale, Walter devra en venir aux mains avec un castor violent et impitoyable ; jusqu’à ce que la seule solution soit la rupture nette de leur relation. En cela, le père finira manchot mais lucide.
Le regard
Foster dirige astucieusement sa caméra, qu’on peut en amont voir sur Gibson ; il est maître de la situation, il sait ce qu’il fait. Mais plus la maladie devient importante, plus l’axe s’éternise sur la gueule oppressante de la peluche. On comprend alors que l’hôte n’est plus le dominant, que la folie est bien réelle.
Refusant de tomber dans le comique hollywoodien, notre habituée du tapis rouge offre un contenu touchant à cette progression dramatique, armée d’une tête d’affiche en total abandon.
Aucun doutes sur les talents de comédienne de Jodie Foster, qui a d’ailleurs reçu la Palme d’or d’honneur cette année. Mais on peut désormais l’ajouter aux réalisatrices de talent. Une réalisatrice aux scénarios étriqués mais cadrés à la manière de ballets, à la fois touchants et personnels.
Bande annonce
The Beaver – Fiche technique
Titre original : The Beaver
Réalisatrice : Jodie Foster
Scénario : Kyle Killen
Distribution : Mel Gibson, Jodie Foster, Anton Yelchin, Jennifer Lawrence, Cherry Jones