Saison brune… ou rouge foncé

Travaillant sur un livre à teneur politique (2006), Philippe Squarzoni a réalisé l’insuffisance de ses connaissances dans le domaine de l’écologie. Voulant creuser le sujet, il est tombé sur la question du réchauffement climatique. Il a levé tellement de lièvres, tous plus ahurissants les uns que les autres, qu’il a décidé de traiter le sujet à fond. Cela donne cette BD en forme de dossier qui fait froid dans le dos (mais chaud partout ailleurs) !

Quand on cherche à comprendre le phénomène du réchauffement climatique, on réalise que les gaz à effet de serre sont au cœur du problème. Rejetés dans l’atmosphère, en particulier par les activités industrielles, les gaz d’échappement des automobiles et ceux produits par les avions, ils accentuent un phénomène contribuant pourtant à rendre la Terre vivable, en piégeant une partie des rayons solaires. Depuis très longtemps, l’effet de serre était si stabilisé qu’on le trouvait naturel (on n’y pensait même pas). Ajoutons que l’atmosphère exerce un rôle protecteur vis-à-vis de certains rayonnements. Le principal de ces gaz émis désormais en trop grande quantité est le gaz carbonique (CO2), celui-là même que nous échangeons en partie contre de l’oxygène lors de la respiration. Sa proportion dans l’atmosphère augmente depuis le début de l’ère industrielle. Bien entendu, on ne parle de réchauffement climatique que depuis quelques décennies. Depuis que les scientifiques ont évoqué le phénomène, la prise de conscience s’est faite progressivement et les émissions de CO2 ont continué.

L’avenir s’assombrit

Philippe Squarzoni ne se contente pas de parler des effets du CO2 (à moyen et long terme, en inventoriant les effets secondaires tels que la modification de climat sur des régions entières) et des alertes lancées par le milieu scientifique. Il va à la rencontre de spécialistes pour évaluer l’étendue des dégâts et se faire une idée de ce qui nous attend. Autant dire qu’il y a de quoi s’inquiéter. Malheureusement, les effets du réchauffement climatique ne sont pas de ceux qu’on constate du jour au lendemain. Et le jour où une véritable catastrophe se produirait, il pourrait bien être trop tard.

La méthode de Philippe Squarzoni

Elle est assez particulière. Son dossier prend la forme d’une BD, mais cela aurait tout aussi bien pu être un livre, car il a beaucoup à dire, expliquer. Son travail est comparable à celui de l’élaboration d’un film documentaire. Il donne ainsi la parole à des spécialistes qu’il nomme (en précisant leurs titres et fonctions). Particularité spécifique, à certains moments, il met bout à bout des réponses comme s’il s’agissait d’un débat. À mon avis, il a accumulé des heures d’interviews et il fait du montage comme pour un film auquel il voudrait donner une direction bien précise. C’est intéressant, car cela donne une vraie logique à ce qu’il propose. Mais cela produit un effet particulier : il donne à « entendre » ce qu’il a décidé et laisse un peu l’illusion que certaines personnes dialoguent en rebondissant sur les propos des uns et des autres, alors que c’est juste lui qui assemble des fragments de réponses. Autre inconvénient de cette méthode : un aspect bavard (et savant), même si rien de ce qu’on trouve dans cette BD (477 pages) ne peut être qualifié de superflu. Même ces planches où Squarzoni s’interroge lui-même sur le sens de sa quête, sur comment commencer ou finir son histoire et sur son opinion et ses actions, non rien n’est superflu, car avec tout ce qu’il apprend, le moins est de se poser quelques questions.

La prise de conscience… Et ensuite ?

Si le dessinateur finit par culpabiliser au point de décliner une invitation pour un festival au Japon, parce que cela voudrait dire prendre l’avion, d’autres réflexions viennent à l’esprit. Ainsi, le virage décisif pour l’humanité fut l’industrialisation, à partir du XVIIIe siècle. Mais à cette époque, on ne pouvait pas imaginer que de grosses quantités de gaz à effet de serre viendraient ainsi s’accumuler dans l’atmosphère. La révolution industrielle fut accueillie comme un véritable progrès. À tel point que les esprits en restent encore imprégnés et que la science a acquis dans l’imaginaire collectif une position à peu près inattaquable. Honnêtement : y avait-il une autre voie à prendre alors ? Et donc, pourquoi culpabiliser maintenant ? La seule différence, c’est que maintenant nous pouvons nous représenter ce qui nous attend (pas seulement les générations futures). Le vrai souci, c’est que les scientifiques nous avertissent à l’aide de modèles prévisionnels. Et il reste toujours une part d’irréductibles qui n’acceptent pas cette méthode. Tout cela représente malheureusement une déplorable perte de temps et d’énergie dans l’optique d’une réaction concertée, viable et efficace. Au lieu de cela, nous restons sur beaucoup trop de discours d’intention, car au niveau politique, personne ne semble en mesure de gérer des mesures qui seraient impopulaires. Et il manque un organisme avec suffisamment de poids au niveau planétaire. En effet, qu’on le veuille ou non, il faut bien comprendre que nous sommes toutes et tous sur le même bateau.

Un questionnement inépuisable

La lecture d’un tel pavé (dans la mare) incite forcément au questionnement personnel. Philippe Squarzoni considère que le modèle économique du capitalisme doit absolument être remis en cause, car il se base sur une augmentation infinie (dans le système fini qu’est la planète) des productions et des consommations. Au point où nous en sommes, un tel revirement est-il concevable ? Concevable, peut-être. Quant à le qualifier d’applicable, la marge me semble énorme. D’où le constat très pessimiste de l’auteur pour conclure. Alors, que faire au moins au niveau individuel ? Il est toujours possible de se tourner vers le militantisme et d’adopter des comportements allant vers la rationalisation de nos besoins. Mais… si j’économise sur un pan bien précis de mes dépenses, que vais-je faire du moyen financier dégagé ? Si je ne fais qu’économiser, je vais me retrouver avec une somme qui n’ira qu’en augmentant. Comment imaginer que je n’en ferai jamais rien ?… Les tentations pullulent, ne serait-ce qu’au niveau culturel (ou encore vacances et déplacements). On en arrive donc à un constat paradoxal qui tend à confirmer une tendance : les meilleures réalisations humaines finissent par produire des effets pervers. Il faut quand même savoir que si les pays émergents voulaient le même niveau de consommation que les pays industrialisés, il faudrait plusieurs planètes (et le discours date de 2012…). Une réflexion qui amène à évoquer le problème de la surpopulation incontrôlée. Solution avancée par certains : coloniser d’autres planètes. Outre que l’idée n’est pas du tout réaliste à court terme, la perspective de répandre des comportements irresponsables à travers l’univers fait frémir. Et nous avons tous entendu (à propos par exemple des réserves de pétrole qui diminuent inexorablement) des réflexions du type « Ils finiront bien par trouver autre chose » qui laisse malheureusement entendre que beaucoup ne pensent qu’à continuer à vivre de la même façon.

Pour ne pas dire « Je ne savais pas »

Même si elle ne pourra qu’inquiéter, je conseille vivement la lecture de cette BD, avec un dessin (noir et blanc) dont le style tire vers le réalisme avec des détails soignés qui rendent la lecture agréable (en faisant abstraction du discours, bien entendu). La longueur peut rebuter, d’autant plus qu’il ne s’agit pas d’une BD qu’on lit pour se distraire. Mais si les pistes ouvertes par le récent Cursus fin du monde vous interpellent, une plongée dans ce dossier relève de l’effort logique d’approfondissement. Resterait à trouver (rapidement) la méthode pour de vrais changements stratégiques. Ainsi, la question du nucléaire est abordée ici, avec son intérêt de rendre le coût de l’électricité très abordable en France. Mais les conséquences sur le long terme (traitement des déchets) reste sans solution. En espérant qu’un accident de type Tchernobyl n’apporte pas une catastrophe majeure, avec des conséquences sur de nombreuses générations.

Saison brune, Philippe Squarzoni
Éditions Delcourt (collection encrages), mars 2012
 
 
 
 
 
 
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Festival

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