L’arbre, le maire, la médiathèque… et la nature, bordel ?!

Subventionné par le ministère de la Culture, le maire de Saint-Juire en Vendée souhaite édifier un complexe culturel dans un pré communal. Mais c’est sans compter sur la résistance de l’instituteur du petit village, prêt à tout pour sauver un arbre centenaire menacé par ce projet pharaonique. Politique, journalisme, écologie, urbanisme… un Rohmer des années 90 terriblement d’actualité en 2021 !

Autant le dire tout de suite, L’Arbre, le Maire et la Médiathèque n’est pas un Marvel ! Les effets spéciaux se résument à quelques vaches qui paissent tranquillement dans un pré vendéen et à une maquette d’architecte en carton, collée avec de la super-glue sur une plaque d’aggloméré. N’oublions pas non plus les sept intertitres qui, à la manière des films muets, divisent le film en chapitres. Particularité ? Ils contiennent chacun un exemple de subordonnée circonstancielle de condition introduite par « si ».
Eh oui, nous sommes chez Rohmer, c’est-à-dire dans le cinéma du langage. Illustration au chapitre 6 : « Si Véga, la fille du maire, n’avait pas malencontreusement envoyé son ballon sur le chemin où passait par hasard Zoé, la fille de l’instituteur… »
Allergique(s) à la grammaire ? Ne fuyez pas ! Le petit rappel sur les phrases complexes énoncé dans les premiers plans du film par ledit instituteur permet de comprendre pourquoi la médiathèque de Saint-Juire « aurait pu voir le jour ». Et justement… tout le problème est là ! Il faut préciser que l’action se déroule en pleine campagne électorale. Les controverses vont donc bon train, puisqu’il s’agit d’aménager le territoire en ménageant le paysage.

Balade dans la langue française

Si la mise en scène, bucolique à souhait, fait preuve de modestie, le propos, lui, est plutôt consistant. On en a pour sa réflexion ! Ça cause et ça cogite, ça débat et ça délibère, ça argumente et contre-argumente… Bref, c’est du pur Rohmer : subtil, légèrement désuet et, bien entendu, très bavard !
Comme toujours, chez ce réalisateur érudit, les interprètes sont remarquables de justesse et servent de longs dialogues plutôt littéraires qui semblent avoir été écrits pour eux. Ils flânent négligemment dans le paysage comme dans la langue française. Évoquent, sur le ton du badinage, le dépeuplement des villages, les appuis journalistiques et médiatiques et les calculs politicards.
On dirait du théâtre à la campagne. Une balade de santé à la rencontre des habitants interviewés pour les besoins d’un article qui, pour une fois, donne la parole à ceux qui ne l’ont pas. Chacun y va de sa petite opinion et le spectateur est plongé au cœur de la ruralité soumise à rude épreuve. Deux clans se révèlent progressivement et s’opposent : la défense véhémente du respect du site contre l’introduction de l’urbanisme qui ouvre le chemin vers la modernité. Cruel dilemme…

Des comédiens dans un théâtre de verdure

Clémentine Amouroux prête son joli minois et son timbre particulier à la journaliste roulée dans la farine par son rédacteur en chef (François-Marie Banier). Arielle Dombasle, romancière ultra parisienne, s’auto-parodie en s’extasiant sur chaque brin d’herbe de la campagne française qu’elle semble découvrir. Le splendide (et de plus en plus rare) Pascal Greggory campe un maire enfant du pays mais devenu un peu trop citadin au goût des villageois. Cependant, beau joueur, il se laisse séduire par le bon sens et la conscience politique d’une gamine de dix ans (l’excellente Galaxie Barbouth, dont ce fut l’unique prestation cinématographique). Enfin, Fabrice Luchini, instituteur passionné et inquiet, s’engage dans une lutte écologique et politique pour sauver son arbre centenaire.
Arpentant le pré comme une scène de théâtre, il déclare la guerre tel un don Quichotte impuissant face aux moulins à vent ! Bien que le combat semble perdu d’avance, pas question pour lui de laisser planer la menace sur les anniversaires à venir du saule majestueux et symbole de la résistance. Il lui faudra lutter avec acharnement contre le projet de construction d’une immense médiathèque dans son tout petit village, qui viendrait défigurer le paysage si pictural au profit d’un urbanisme laid et envahissant !
Cette fable politique, pleine de charme et de finesse, mérite d’être vue et revue et surtout montrée aux jeunes générations qui ne manqueront pas d’y trouver sujets de débat. Notamment l’éternel duel entre tradition et modernité qui tient en une seule question : comment ne pas dénaturer la nature ? Jubilatoire !

* Clin d’œil au titre du film Et la tendresse bordel !

L’Arbre, le Maire et la Médiathèque – Fiche technique

Réalisation, scénario et dialogues : Éric Rohmer
Interprètes :  Fabrice Luchini, Clémentine Amouroux, Pascal Greggory, Arielle Dombasle, François-Marie Banier
Photographie : Diane Bratier
Son : Pascal Ribier
Musique : Sébastien Erms
Montage : Mary Stephen
Pays : France
Distribution : Les Films du Losange
Genre : Comédie dramatique
Durée : 105 min
Année : 1992
Date de sortie France : 10 février 1993

Extrait du film L’Arbre, le Maire et la Médiathèque

Festival

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.