France de Bruno Dumont : la reine mise à nu

3.5

Bruno Dumont poursuit avec France une filmographie complexe, labyrinthique. Une filmographie à taille humaine, parfois incomprise, dans laquelle il brouille sans cesse les pistes. Cette fois, c’est de nouveau avec l’image d’une actrice qu’il joue (après Juliette Binoche notamment), s’amusant à nous entraîner sur un chemin pour finalement en bifurquer totalement. Le réalisateur dit pourtant de France qu’il est un de ses films les plus « simples » (en opposition au plus ténu Jeanne, son précédent long métrage). C’est un portrait au vitriol, parfois redondant, souvent caustique, parfois émouvant, mais surtout faussement ridicule. Une satire du journalisme TV. Un portrait que Christophe était venu sublimer de sa musique et de sa voix. A voir en salles dès le 25/08/2021 après sa présentation à Cannes début juillet.

Au bord de soi

Si l’on s’en tient à sa bande annonce ou à ses première minutes (assez savoureuses avec Blanche Gardin, Emmanuel Macron et Léa Seydoux dans un trio malgré lui très bien senti), on pourrait penser que France est une comédie bien potache à la française. Or, comme souvent avec Bruno Dumont, il n’en est rien. Son synopsis suggère d’abord que France est un portrait. On pense parfois, avec le sérieux en moins, à Marilyne de Guillaume Galienne pour ce portrait où l’héroïne est malmenée, puis magnifiée la seconde d’après. Sauf que là où Galienne aime tirer sur la corde sensible, Dumont préfère les sentiers de l’exagération et les flirts avec le ridicule. Il dit lui-même que son personnage s’élève, pas très haut cependant, mais que c’est pour lui la définition même de la grâce : s’élever, pour un personnage, de là où il est. France est touchante en ce qu’elle retombe sans cesse dans les travers qu’elle pense éviter. Elle déteste la fausseté des relations, mais crée sans cesse du faux, du fabriqué. Elle pleure surtout avec une sincérité grave, percutante. Et l’instant d’après, elle utilise ces larmes pour ses reportages, pour une émotion sans vérité, elle. Elle confond tout, le beau et le vulgaire, le beau et le vrai, le vrai et le construit. Certes, elle va sur le terrain et se confronte à la réalité des bombardements, mais pour trouver ensuite tout formidable. « Formidable d’avoir survécu ? » lui demande un interprète, « Efficace » rétorque-t-elle alors avant de commander du vin blanc. C’est d’ailleurs cette efficacité qui fait audience qu’elle va sans cesse chercher. Son rouge à lèvres toujours impeccable étant l’image même de cette folie de l’audimat. Dumont s’amuse à mettre en scène (il le dit lui-même, cette collaboration ayant été désirée par les deux protagonistes) Léa Seydoux, la reine du cinéma, la fille de, l’icône et à écorner cette image, à jouer avec elle. Cherche-t-il lui-même une vérité qu’il refabrique ensuite de toute pièce ? On est parfois déstabilisés, en tant que spectateurs, par cette mise en  abyme permanente. Le journalisme est du cinéma, France est du cinéma, Léa Seydoux est actrice, France est une journaliste. France est un personnage joué par une actrice qui joue un personnage qui lui-même joue à la journaliste… Bref, c’est parfois vertigineux. Et pendant 2h14, Dumont répète les scènes à l’infini, jusqu’à l’écœurement presque. Cependant, personne n’avait aussi bien filmé Léa Seydoux depuis longtemps. Son visage en larmes n’est pas sans rappeler celui du très beau L’enfant d’en haut d’ Ursula Meier. Comme dans Jeanne, Bruno Dumont filme ce visage de face (parfois légèrement en hauteur, forçant son héroïne à regarder vers le ciel), dans de longs plans qui prennent leur temps, laissent entrer le silence.

Dans nos télévisions s’invente le vide

Bruno Dumont prétend ensuite parler « d’un pays, le nôtre et d’un système, celui des médias » (toujours selon le synopsis du film présenté dans le dossier de presse), les deux allant de pair. Il propose en effet une satire de nos médias télévisuels par-delà de notre manière de consommer des images, de regarder le monde. L’émission de France De Meurs (on pourrait en dire beaucoup sur ce nom, on vous laisse apprécier) s’intitule d’ailleurs « un regard sur le monde ». Or, c’est surtout une mise en scène du monde qu’elle propose sans cesse. Alors Dumont exagère, ou pas, les traits et construit une élite intellectuelle qui parle bien sur les plateaux et se lâche une fois les micros coupés. Au final, Lou alias Blanche Gardin trouve tout beau, même la misère, trouve tout génial, même la mort: « les icônes sont faites de boue » dit-elle à France quand elle tombe au plus bas. On n’est pas loin de Kylie Minogue se faisant croquer le doigt par M. Merde chez Leos Carax (Holy Motors). Mais même quand elle pense avoir touché le fond, France a encore beaucoup à creuser. Dumont parle d’un pays qui va mal aussi, peut-être un peu rapidement, la guerre rôde, les gens vont mal, n’ont pas toujours de quoi se nourrir, vivent dans des mondes hermétiques (non France ne deviendra pas Mère Thérèsa). Le nombre de portes ouvertes qu’enfonce Bruno Dumont est impressionnant. Mais l’espace d’un instant, il dévoile aussi nos travers. Il mène sa barque et son portrait. Un court séjour à la montagne, un chant en latin, une brève passion qui s’avèrera bien plus, un accident de voiture, sont autant d’instants où Bruno Dumont recherche désespérément le sublime. Il joue aussi avec nos codes, choisissant de faire un genre de comédie à la française, en choisissant pour mari de France, Benjamin Biolay. L’acteur s’était illustré aux côtés de Karin Viard dans Les Apparences. Ici, le couple paraît aussi improbable que de réussir à imaginer Benjamin Biolay, le chanteur, dans une comédie ! C’est aussi le cynisme dénoncé qui devient celui que le scénario se plait à distiller çà et là. Le film n’oublie pas d’être drôle (merci Blanche Gardin) notamment avec le gag de l’amoureux transis qui ne cesse de débarquer de nulle part, mais peine un peu plus dans les émotions ou du moins montre qu’elles sont fabriquées et confinent donc parfois au ridicule. Le film est une double facette permanente.

Médias 

Les médias sont donc savoureusement dépeints, décriés, moqués. On est loin du dernier Sympathie pour le diable ou encore de la vague de films sur les médias vus comme des lanceurs d’alertes (Pentagon Papers…). Ici, les médias sont une industrie au service de laquelle les journalistes vendent leur âme. Surtout quand ils officient pour la télévision. Le règne des images et de l’audimat ne font pas bon ménage. Bruno Dumont nous parle alors du cinéma, qui n’est jamais tant dans la communication que quand il s’appelle téléfilm ou quand il est consommé à outrance, sans longueurs ni défauts. La boucle est alors bouclée, le piège se referme sur France qui essaye tant bien que mal de changer, d’aimer, d’observer le monde, de le comprendre. Bruno Dumont la transporte même dans ses terres bénies du nord où elle s’émeut d’un champ de patates. Champ que Bruno Dumont sublime lui-même en le filmant avec sa caméra amoureuse. C’est en changeant peu à peu son regard, sans la faire radicalement changer, que Dumont élève France. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la partition (et la voix déchirante) de Christophe vient sans cesse en opposition aux images comme pour éclairer le portrait d’un personnage aussi détestable que complexe. Quelques notes s’élèvent et c’est tout le film qui prend de la hauteur, qui nous regarde à travers ses silences et le regard percutant de son héroïne face caméra.

Bande-annonce : France

Fiche technique : France

Synopsis : « France » est à la fois le portrait d’une femme, journaliste à la télévision, d’un pays, le nôtre, et d’un système, celui des médias.

Réalisateur : Bruno Dumont
Scénario : Bruno Dumont
Interprètes : Léa Seydoux, Blanche Gardin, Benjamin Biolay, Emanuele Arioli, Gaëtan Amiel
Photographie : David Chambille
Montage : Nicolas Bier
Compositeur : Christophe
Sociétés de production : 3B Productions, Arte France Cinema, Red Baloon Film GmbH, Scope Pictures,  Tea Time Films
Distributeur : ARP Selection
Durée : 134 minutes
Genre: Comédie dramatique
Date de sortie : 25 août 2021

Compétition officielle festival de Cannes 2021

France – 2020

 

 

 

 

Festival

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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