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Texas et Le Démon de l’or : le prix de la cupidité

Sidonis nous revient avec une livraison toute fraîche de westerns, et on ne s’en lasse pas ! Les deux sorties démentent en outre l’image stéréotypée du western : d’une part une comédie menée à cent à l’heure, signée George Marshall ; d’autre part une œuvre hybride et inclassable réalisée par S. Sylvan Simon. Une époque et des comédiens (Glenn Ford, en particulier) en constituent le terreau commun. Pour le reste, voici deux visages radicalement différents d’un genre né en même temps que le septième art lui-même et qui, depuis lors, n’a jamais cessé de nous étonner… et nous émerveiller. 

Texas (George Marshall, 1941) : western allègre

Synopsis : Toute la ville d’Abilene fête l’arrivée du chemin de fer. Si Windy Miller laisse croire qu’il y a fortement contribué pour le bien de la communauté, il poursuit surtout un objectif personnel : s’enrichir, quitte à écraser ceux qui constituent un obstacle. Ainsi, force-t-il la main à des éleveurs texans pour acheter leur bétail à très bas prix et à le convoyer par ses propres moyens. Nouveaux en ville, Dan Thomas et Tod Ramsey, d’anciens soldats confédérés, compromettent ses plans…

Dans les suppléments du DVD/Blu-ray (lire plus bas), le regretté Bertrand Tavernier résume parfaitement le film en parlant d’un western « allègre », truffé de péripéties (« de quoi remplir trois ou quatre films »). Réalisé en 1941 (à presque deux mois jour pour de la déclaration de guerre américaine contre l’Empire japonais), Texas est une œuvre signée George Marshall. Le metteur en scène, dont la carrière couvre six décennies et compte plus d’une centaine de productions pour le cinéma, a débuté sa carrière à l’ère du muet, dans les années 1910. Le qualifier de vétéran à l’époque qui nous intéresse est donc un euphémisme. Aucun genre cinématographique ne lui est étranger et il réalisa un grand nombre de westerns à l’époque muette, mais l’homme avait néanmoins une inclination naturelle pour la comédie. Il y dirigea les plus grandes stars de l’époque, de Laurel et Hardy à W.C. Fields, en passant par Jerry Lewis et Bob Hope.

Ce goût personnel déborda régulièrement dans les autres styles auquel il s’attaqua, et le western n’y fait pas exception. Texas en est une démonstration évidente. Comme souligné par Bertrand Tavernier, en 1h30 ce western qui ignore les scènes superflues, déroule simultanément plusieurs intrigues sur un rythme particulièrement enlevé, avec un punch d’enfer et un humour parfaitement assumé. D’ailleurs, plusieurs séquences semblent tout droit sorties d’une comédie burlesque du cinéma muet, celle du combat de boxe en représentant l’acmé.

Texas comprend néanmoins bon nombre des codes habituels du western, et son scénario est tissé sur un arrière-plan historique intéressant et fort sérieux – même s’il n’est pas exploité autrement que comme toile de fond. L’action se déroule en effet en 1866, juste après la fin de la guerre de Sécession. Le pays est en ruine et la population est affamée. Le bétail ne peut plus être acheminé vers les métropoles car les lignes de chemins de fer ont été détruites. Il faut dès lors faire appel à de courageux convoyeurs qui, du Texas, entreprennent un voyage dangereux car le bétail est l’objet de bien des convoitises… En quête d’une nouvelle vie, Dan Thomas et Tod Ramsey, deux vétérans confédérés sans le sou, partent pour le Texas. Comme on l’a dit, George Marshall construit sur cette trame linéaire plusieurs autres intrigues secondaires (les deux amis qui passent de chaque côté de la barrière de la loi, le convoiement du bétail, les multiples arnaques et combines de chaque personnage, la concurrence pour l’amour d’une femme, etc.), sur un ton qui demeure léger tout du long.

Le vétéran Marshall dirige dans ce film deux comédiens à l’aube d’une carrière promise à un bel avenir. Les deux amis sont en effet interprétés par William Holden (dont c’est la septième apparition à l’écran), antihéros sympathique qui est clairement le personnage principal du film, et un Glenn Ford (neuvième apparition) très discret à l’exception du dernier quart d’heure. Il est amusant de constater que l’ordre d’importance des deux comédiens sera inversé sept ans plus tard dans La Peine du talion. Comme souvent dans ce genre de productions, Texas compte également plusieurs seconds rôles savoureux – dans ce cas-ci, plus savoureux que les rôles principaux à vrai dire assez conventionnels. Parmi ces character actors, il faut mentionner Claire Trevor (Key Largo, La Chevauchée fantastique, Marché de brutes) dans le rôle de « Mike » King, femme au caractère bien trempé, George Bancroft (L’Assommeur, Les Anges aux figures sales, L’Extravagant Mr. Deeds) en homme d’affaires faussement généreux, et Edgar Buchanan qui hérite du meilleur rôle, celui d’un improbable dentiste (Tavernier et Brion nous apprennent que l’acteur le fut dans la vie civile !) qui bouffe ses mots et entube tout le monde. On le retrouvera dans Le Démon de l’or (lire ci-dessous), mais aussi dans La Peine du talion avec Ford et Holden, notamment.

Tourné rapidement et sans ambition démesurée, Texas n’est certes pas un immense western, mais il est mené de main de maître et son énergie débordante ainsi que sa bonne humeur « font le boulot ».

SUPPLÉMENTS

Dans les bonus proposés par Sidonis, on retrouve deux fidèles collaborateurs de l’éditeur, Bertrand Tavernier et Patrick Brion. Le premier, dont c’est la dernière présentation avant son décès, apparaît physiquement diminué mais très enthousiaste, et sa mémoire toujours aussi encyclopédique. Le cinéaste nous rappelle la carrière peu commune de Marshall et insiste sur la tonalité résolument humoristique du film, même si, comme dans toute bonne comédie, le sous-texte est des plus sérieux : la naissance du capitalisme et la recherche du profit à tout prix. C’est en effet ce qui distingue les deux protagonistes du film et finit par désagréger leur amitié. Tavernier dresse aussi un bref parallèle avec La Loi du talion, tourné sept ans après Texas : des comédiens identiques mais un propos qui s’est considérablement assombri. Enfin, il attribue 80% des mérites du film à Marshall, partant de la constatation que le scénario lui ressemble bien plus qu’aux deux scénaristes principaux, Horace McCoy et Michael Blankfort, certes talentueux mais plutôt spécialisés dans des sujets sérieux. Le réalisateur français ajoute enfin que Marshall fut jadis considéré comme « le metteur en scène le plus dangereux d’Hollywood », car il insistait pour que ses comédiens exécutent eux-mêmes la plupart des cascades dans ses films. Cela créa des conflits, notamment avec Glenn Ford… cependant vite résolus puisque l’acteur tournera encore maintes fois sous sa direction.

C’est ensuite au tour de Patrick Brion, qui nous parle de Texas sous un angle différent. Il resitue en effet ce western dans une période de renouveau pour le genre, après une « éclipse » (1928-1938) non de production mais de qualité, pour reprendre ses termes. Il rappelle également le contexte international de ce film sorti à la veille de l’entrée en guerre des États-Unis. Brion s’étend lui aussi sur la carrière de George Marshall, dont il révèle quelques anecdotes de tournage cocasses qui témoignent du caractère fantasque et non-conventionnel du cinéaste, et nous donne envie de revoir d’autres de ses œuvres, certaines fort connues comme Femme ou Démon (Destry Rides Again/1939), d’autres beaucoup moins (Le Sang de la terre/Tap Roots, 1948).

Le Démon de l’or (S. Sylvan Simon, 1949) : pistes brouillées 

Synopsis : Afin de garder pour lui seul le secret de l’emplacement d’une fortune gigantesque en or, Jacob Walz n’hésite pas à abattre trois hommes, dont son meilleur ami. De retour à Phoenix, il ne peut cacher sa soudaine richesse. Si toute la ville épie ses moindres faits et gestes, Julia Thomas se montre plus habile que ses concitoyens. Elle séduit Walz et, sans que son mari ne soit jamais très loin, entreprend de le manipuler de manière à découvrir l’emplacement de l’or… 

Tourné à la fin de la même décennie, Le Démon de l’or fut initialement confié (sous le titre de Bonanza) au même George Marshall, qui finit par claquer la porte en laissant son producteur, S. Sylvan Simon, qui marchait un peu trop sur les plates-bandes du vétéran, reprendre les rênes. Autre point commun entre les deux films, on y retrouve Glenn Ford mais aussi le dentiste de Texas, Edgar Buchanan, même si son rôle est cette fois très réduit. Enfin, le thème de la cupidité et la corruption de l’argent se trouve au cœur des deux histoires. Le comparatif s’arrête là, et pour cause ! Le Démon de l’or (Lust for Gold) est un western à nul autre pareil, une véritable curiosité.

Le film s’articule en effet autour d’une déconcertante structure en plusieurs parties, chacune évoluant dans un style sensiblement différent ! Après une longue première partie contemporaine, sorte de grand jeu de piste (un homme tente de retrouver une mine d’or, perdue dans les montagnes de l’Arizona, ayant appartenu à son grand-père) mené par un comédien peu connu (William Prince), démarre soudain un flash-back qui constitue le cœur du récit. On y découvre enfin les deux stars du film, Glenn Ford et Ida Lupino, dans une intrigue au croisement du western (un peu) et du film noir (beaucoup). Ford interprète en effet le grand-père, Jacob Walz, surnommé « Dutch » par ignorance par les habitants de Phoenix (il est en réalité d’origine allemande… or Ford lui-même avait des origines néerlandaises !). Walz est une fieffée crapule qui, après avoir suivi deux hommes trop bavards à la recherche de la fameuse mine, les abat (ainsi que son complice, interprété par Buchanan) sans état d’âme une fois la découverte réalisée, s’appropriant la mine et son fabuleux magot. De retour en ville, suivi sans relâche par la population entière obnubilée par son or, il va tomber dans les mailles de la manipulatrice en chef, Julia Thomas (Lupino). Mariée à Pete (Gig Young), un homme sans relief qu’elle domine aisément, elle écarte celui-ci pour séduire Walz, qui tombe dans le piège. Le jeu du chat et de la souris qui s’ensuit se terminera plus tard de manière tragique. Le film revient alors au temps présent placé sous le signe du thriller, un épilogue… qui n’en est pas vraiment un, le héros échouant dans sa quête et la voix off nous annonçant amicalement que l’histoire s’arrête là !

Le Démon de l’or, surtout plombé par une première partie trop longue et alambiquée qui nourrit une frustration par rapport au flash-back bien plus intéressant, n’en demeure pas moins un western passionnant. Non seulement par sa structure et son hybridité stylistique, mais aussi grâce à la prestation des deux comédiens principaux. Stars habituées aux rôles positifs, Ida Lupino et Glenn Ford se présentent ici dans un contre-emploi délicieux, la première en femme vénale et retorse, adepte des trahisons à répétition, le second (qui joue la même année un autre rôle peu reluisant dans La Peine du talion) en meurtrier mal dégrossi, qui se fait rouler avant de prendre une revanche sadique. Voir ces deux comédiens donner le meilleur d’eux-mêmes dans des rôles aussi inattendus représente assurément le grand intérêt du film !

SUPPLÉMENTS 

Patrick Brion rempile dans les bonus de ce second western, resituant ce dernier dans une période faste pour le genre, avec beaucoup de films tournés par de grands (et moins grands) réalisateurs américains… mais Lust for Gold occupe néanmoins une place tout à fait particulière dans l’histoire du genre. Le spécialiste revient également sur les circonstances qui ont entraîné le remplacement de George Marshall sur le plateau par S. Sylvan Simon, dont c’est par ailleurs le dernier long-métrage, puisqu’il décédera deux ans plus tard d’un arrêt cardiaque, à l’âge de 41 ans. Avant de s’attarder à la structure étonnante du film et à l’apparition tardive des stars (il confie avoir cru s’être trompé de film lors du premier visionnage !), Brion nous apprend qu’il est basé sur une légende réelle, celle de la fabuleuse mine du Hollandais perdu, supposément située dans les monts de la Superstition en Arizona, où une partie du film fut tournée. Le personnage de Jakob Waltz (son nom a été légèrement modifié en « Walz » dans le film) est d’ailleurs lui aussi bien réel. On se demande ce que le bougre aurait pensé de sa représentation filmique peu flatteuse !

Le critique de cinéma François Guérif prend ensuite le relais pour une seconde présentation du film. Lui aussi revient évidemment sur son originalité, soulignant l’amoralité de tous les personnages obsédés par l’appât du gain et le fait que la progression du récit est basée sur une série d’assassinats (ce qui renforce l’idée de la malédiction de l’or). Le film ne nous offre en outre aucune résolution, ni à l’enquête, ni au jeu de piste, ni au sort des personnages, et même Walz n’est pas clairement puni pour ses crimes (il disparaît simplement). Une négation des conventions cinématographiques pour le moins culottée ! Guérif rappelle également qu’à l’époque, Glenn Ford interpréta plusieurs rôles négatifs dans des films noirs, même si son personnage de Walz est tout de même corsé… Il révèle enfin que Barry Storm, l’autour du roman-source, intenta une action en justice car il n’aimait pas William Prince, l’acteur qui l’interprète dans le film !

Comme souvent, entendre ces spécialistes partager leur passion et leur érudition est un vrai plaisir. On adressera par contre un carton jaune à Sidonis pour la mauvaise qualité de la prise de son de ces interviews, une curieuse habitude de l’éditeur que l’on retrouve d’ailleurs dans les suppléments de Texas !

Note concernant les films

3.5

Note concernant les éditions

4

Découverte des technologies derrière les jeux de casino

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Lorsqu’on joue à des jeux en ligne, on ne se rend pas toujours compte de la technologie se cachant derrière. Bien souvent, nous nous contentons de nous connecter sur un casino et d’effectuer des parties à notre convenance. Mais comment tout cela fonctionne ? Est-ce difficile de mettre au point une plateforme fonctionnelle permettant de jouer pour de l’argent réel ?

Afin de nous éclairer sur le sujet, nous faisons appel à Conrad Brennan, un expert dans le secteur. Grâce à ses connaissances sur le casino en ligne, il va pouvoir nous en dire plus sur les technologies du secteur.

Comment les bonus sont-ils crédités sur le compte des joueurs ?

Que nous vous parlions d’un bonus sans dépôt, de promotions ou d’offres reçues après avoir déposé, il faut savoir que les casinos doivent mettre en place un système qui permettra aux joueurs de recevoir ces avantages supplémentaires sur leur compte.

Il existe principalement deux méthodes pour obtenir un bonus casino sans dépôt. Comme nous le relève bonus casino sans depot, il est possible de recevoir le bonus de façon automatique lorsque l’on remplit des conditions bien précises ; ou en insérant un code correspondant à l’offre. 

Au début des l’histoire des jeux en ligne, il fallait souvent insérer un code bonus pour pouvoir profiter d’une offre. Désormais, les bonus sont dans la quasi-totalité des cas crédités automatiquement dès qu’on respecte les conditions nécessaires à leur obtention.

De quelle façon les casinos peuvent-ils proposer autant de jeux ?

Dans le monde du jeu en ligne, il est rare que les casinos conçoivent eux-mêmes leurs jeux. En effet, cela demande énormément de ressources, ce qui n’est pas forcément rentable pour la majorité des opérateurs. A la place, les établissements font souvent appel aux fournisseurs de jeux de casino. Ce sont des entreprises spécialisées qui s’occupent uniquement de la création de nouveaux titres. Nous pouvons citer Netent, Play’N GO ou encore Microgaming.

En faisant appel à ces éditeurs, les casinos peuvent alors proposer une large gamme de jeux différents à leurs utilisateurs en seulement quelques clics. En échange, les établissements doivent fournir des commissions aux fournisseurs de jeux en fonction des montants joués par leurs joueurs sur les différentes machines à sous et jeux de table.

Pourquoi tous les opérateurs n’ont pas les mêmes moyens de paiement ?

D’une façon analogue aux jeux, les opérateurs doivent aussi nouer des partenariats pour avoir des méthodes de paiement en ligne. Dans ce cas, l’on ne parle plus de contrats avec des petits éditeurs de jeux, mais bien avec de grosses sociétés financières protégées par des niveaux de sécurité très importants.

Du coup, vous pourrez presque toujours profiter d’options de paiement comme les cartes de crédit ou les virements bancaires, tandis que les autres méthodes dépendent des deals ayant été négociés. Par exemple, certains casinos peuvent offrir la possibilité de payer avec des portefeuilles électroniques, tandis que d’autres avec des cartes prépayées.

Si vous jouez sur un petit casino, il y a fort à parier que les options de paiement disponibles soient limitées. Par contre, si vous jouez sur une grosse plateforme, alors vous devriez avoir à votre disposition une multitude de méthodes différentes.

Quelle stratégie est utilisée pour attirer de nouveaux joueurs ?

En complément de l’offre de jeux, des options de dépôt et des bonus offerts, il est aussi nécessaire pour les casinos en ligne de faire des campagnes marketing afin d’attirer des nouveaux joueurs sur leur plateforme. Dans le cas contraire, il ne sera pas possible pour eux de réaliser des profits.

Pour cela, il existe deux méthodes principales. La première est de nouer des sponsorings avec des équipes sportives, comme par exemple avec les joueurs de Manchester United. De ce fait les joueurs auront la marque du casino sur leurs maillots et l’on pourra voir le nom de l’opérateur sur les panneaux dans le stade de foot.

La seconde option appréciée (et moins onéreuse !) des établissements de jeux en ligne est l’affiliation. Cette méthode consiste à rémunérer des affiliés qui apportent de nouveaux joueurs sur le casino. En agissant de la sorte, l’opérateur délègue ainsi la stratégie marketing aux affiliés et leur offre une commission sur les joueurs qu’ils envoient sur le site.

Guest post

Une dernière mission au service de Sa Majesté pour Daniel Craig

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Après 15 ans et cinq films, l’ère 007 de Daniel Craig s’est terminée avec « No Time to Die ». Bien qu’il ait été un choix très critiqué à l’époque, Craig a non seulement prouvé aux sceptiques qu’ils avaient tort, mais il s’est également imposé comme l’un des plus grands agents 007 de l’histoire. En effet, l’ère Craig a montré ce qu’est vraiment 007 et ce qu’il peut devenir entre de bonnes mains. Ses cinq films réalisés par quatre réalisateurs différents ont donné un véritable univers à James Bond et une continuité entre les films, à l’inverse de certains des volets précédents. Évidemment, comme avec la plupart de ses prédécesseurs, les films James Bond de Craig présentent également un certain degré d’incohérence, allant de films qui comptent parmi les meilleurs de la franchise à certains de ses pires. Ainsi, à l’heure de dire au revoir à notre super espion, redécouvrons les cinq films Bond joués par Craig.

Casino Royale

Sorti en 2006, Casino Royale a été réalisé par le cinéaste néo-zélandais Martin Campbell. Vingt-et-unième volet de la série James Bond, cette nouvelle aventure a une continuité distincte des épisodes précédents. En effet, elle nous présente un James Bond qui en est à ses débuts en tant qu’agent double « 00 » du MI6. C’est la première fois qu’on découvre l’acteur britannique Daniel Craig dans le rôle de 007.

Comme plusieurs le savent désormais, l’intrigue du film est basée en partie sur le roman de l’auteur et ancien espion britannique Ian Fleming, publié en 1953. Dans le film, nous suivons Bond qui enquête sur un mystérieux gang criminel dirigé par un terroriste nommé Le Chiffre (incarné avec brio par Mads Mikkelsen). Il devra faire face à ce dernier pendant une partie de poker assez dangereuse au Casino Royale. Ce film s’inscrit ainsi dans la lignée des œuvres cinématographiques portant sur les activités de pari, avec des protagonistes qui se rendent dans des casinos légaux en Belgique, à Monaco, à Las Vegas ou autres et contournent les règles pour faire des coups spectaculaires. En sa qualité d’agent spécial, James Bond se soucie encore moins d’apprendre tout ce qu’il faut savoir à propos de la légalité du pari en Belgique, en France ou au Monténégro. Ses escapades dans les casinos légaux en Belgique ou au Monténégro dans l’exemple de Craig, ne sont que des prétextes pour remplir une mission. Au cours de cette mission justement, notre espion tombe amoureux de Vesper Lynd (Eva Green), une employée du ministère britannique des Finances, qui sera la « Bond Girl » de cet opus.

Notons que Casino Royale est reconnu par certains comme l’un des meilleurs longs-métrages sur le thème du casino. En effet, ses scènes de poker mêlant tension et autres émotions sont d’un autre niveau. Cela nous en apprend aussi plus sur le personnage de Craig qui reste sûr de son jeu, qu’il soit entouré ou non par des gangsters au Casino royale. Le public fait donc la connaissance d’un James Bond unique, original et fort. Les séquences d’action sont sublimes, faisant entrer la franchise dans le XXIe siècle. Cette nouvelle interprétation de Bond a défini le modèle et les normes pour la plupart des films à suivre.

Quantum of Solace

Sorti en 2008, Quantum of Solace est censé être une suite de Casino Royale. Dans cet opus, notre cher James Bond est déterminé à retrouver ceux qui ont forcé Vesper à le trahir. En interrogeant White, 007 et M comprennent que son organisation est plus compliquée et dangereuse qu’ils ne le pensaient. Dans son aventure, Bond rencontre la belle et combative Camille (Olga Kurylenko), qui cherche tout comme lui à se venger. Elle l’amène sur la piste de Dominic Greene (Mathieu Amalric), un homme d’affaires impitoyable, et l’un des piliers de l’organisation. Pendant une mission qui le conduit en Autriche, en Italie et en Amérique du Sud, 007 découvre que Greene utilise le pouvoir de l’organisation afin de contrôler l’une des ressources naturelles les plus importantes au monde. Et tout cela en manipulant le gouvernement britannique, la CIA ainsi que d’autres organisations. C’est une course contre la montre qui commence.

Après les merveilleux débuts de Daniel Craig dans le rôle de James Bond, Quantum of Solace a été confronté à la tâche ardue de maintenir ce niveau. Toutefois, la grève de 2007-2008 de la Writers Guild of America n’a fait que rendre les choses plus difficiles. Le script est encore incomplet lorsque le tournage est censé débuter, et le réalisateur Mark Foster ainsi que Daniel Craig doivent travailler dur pour le terminer. Malheureusement, ces problèmes se reflètent dans le film lui-même. Sans surprise, l’histoire est déroutante et incohérente. Malgré les efforts fournis par Craig, le film manque d’humour et on remarque plusieurs coupures dans les scènes d’action. C’est l’un des plus mauvais films de la franchise.

Skyfall

Après une dernière mission ratée où il est censé avoir péri, Bond s’est exilé. Exil de courte durée cependant, car Londres tout comme M a besoin de notre espion. Des sites du MI6 ont été attaqués et Bond devra découvrir tout en gardant son identité secrète qui se cache derrière ses attentats. Sorti lors du 50e anniversaire de la franchise en 2012, Skyfall est considéré comme le plus grand film de l’histoire des Bond, encore meilleur que Casino Royale. De par son positionnement unique, c’est un film qui répond à toutes les attentes et plus encore. Il introduit enfin les personnages et les éléments clés de la franchise tout en leur apportant une touche de modernité.

Tous les éléments se trouvant dans Skyfall sont excellents. La relation entre M et Bond a été très bien reproduite à l’écran, lui donnant une profondeur sans précédent. Aussi, nous avons Silva qui représente le méchant idéal, alliant amusement et frayeur. Les jeux de lumière, les couleurs, le cadrage et le cadre choisi font de Skyfall une masterclass. Les scènes d’action sont brillamment filmées et soigneusement chorégraphiées, et même la bande originale chantée par Adèle est l’une des meilleures, une ballade puissante qui marque les esprits.

Spectre

Dans ce 4e opus, notre espion préféré James Bond mène une enquête sur une sinistre organisation après avoir reçu un étrange message de la défunte M. Il fera ensuite de son mieux pour découvrir la vérité épouvantable qui se cache derrière le spectre. Un homme inconnu nommé Oberhauser (Christoph Waltz) dirige cette organisation criminelle et semble très bien connaître monsieur Bond. Deux femmes aideront l’agent de Sa Majesté à traquer le spectre partout dans le monde.

Poursuivant la tendance « un bon et un mauvais » des films James Bond de Daniel Craig, Spectre est un film sombre influencé par trop d’idées et qui essaye de maintenir la franchise en se rattachant à son passé. Il nous montre les limites d’une aussi longue série que celle des Bond et la difficulté de lui donner un arc. Ajoutons aussi que Oberhauser, le méchant, est un peu décevant, car il n’a jamais pu devenir l’antagoniste emblématique qu’il devait être.

Il se dit qu’après Skyfall, Daniel Craig n’avait plus envie d’incarner James Bond. En effet, cela se voyait à l’écran tant l’acteur semblait non seulement à bout de souffle, mais aussi ennuyé. Cependant, cet opus reste bien meilleur que Quantum of Solace en raison du retour du réalisateur Sam Mendes à qui l’on doit les séquences d’action passionnantes, y compris la scène d’ouverture à couper le souffle au Mexique.

No Time to Die

Attention cet article peut contenir des spoils.

Dans ce dernier volet qui marque la fin de l’ère Craig, le monde a une nouvelle fois besoin de l’agent 007. Notre agent va devoir sortir de sa retraite et retrouver ses anciens collègues du MI6 (M, Moneypenny et Q), mais aussi un nouvel agent « double 00 » du sexe opposé qui est aussi efficace que lui. Ensemble, ils devront affronter non pas un, mais deux méchants.

Dans son dernier film en tant que James Bond, Daniel Craig se sent plus vivant ici que dans le précédent Spectre. No Time to Die est l’une de ses performances les plus réussies en tant que Bond, car elle couvre tout son arc, du tueur impitoyable à l’espion qui apprend à aimer. No Time To Die présente néanmoins de vrais problèmes, notamment au niveau du rythme. Le film dure près de trois heures et Bond est obligé de faire face à deux éléments : gérer Blofeld, mais aussi le nouveau méchant Lyutsifer Safin (Rami Malek). La collision de ces éléments complique inutilement l’histoire. Ajoutons que le nouveau méchant Safin ressemble à un antagoniste Bond d’une époque révolue.

Cependant, malgré tous les défauts, No Time to Die réalisé par Cary Joji Fukunaga réussit à s’en sortir. Le travail des personnages, des thèmes et des émotions est très bien effectué. Peu de films James Bond sont aussi déchirants que celui-ci, et il ne s’agit pas seulement de la performance complète de Craig, mais de la façon dont il combine des éléments de ses autres films.

À l’heure du bilan, ce qui reste le plus marquant dans ce volet est le fait que Daniel Craig ait décidé de faire quelque chose que les autres films de 007 n’ont pas eu le cran de faire : tuer James Bond. Il ne reste plus désormais qu’à attendre de voir quelle direction prendra maintenant cette franchise, et surtout quel acteur (ou actrice ?) devra désormais se mettre au service de la Couronne.

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Programme du 25ème Festival du film « Les Œillades » à Albi

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Du 16 au 21 novembre se tiendra à Albi la 25ème édition du Festival Les Œillades, en partenariat avec LeMagduCiné. Au programme de cette célébration annuelle du cinéma francophone : 34 avant-premières exceptionnelles dont 11 longs-métrages en compétition, une sélection de 10 séances « coups de cœur », ainsi qu’une expo photo dédiée au regard talentueux de Philippe R. Doumic sur les icônes de la Nouvelle Vague. Deux stages d’analyse filmique encadrés par Alice Vincens, docteur en esthétique du cinéma, mettront également à l’honneur Le Secret derrière la porte, classique de Fritz Lang sorti en 1948, et le documentaire Nostalgie de la lumière (2010) du cinéaste chilien Patricio Guzmán.

Un quart de siècle pour Les Œillades

Festival "Les Œillades" 2021 afficheIllustrée par un cliché montrant Sergio Leone sur le plateau du western culte Il était une fois dans l’Ouest, cette nouvelle édition « post covid » des Œillades débutera le 16 novembre dans les trois cinémas partenaires albigeois (Arcé, Lapérouse et Les Cordeliers). Comme chaque automne depuis 25 ans, le festival du film d’Albi mettra en lumière les vertus d’une création cinématographique francophone engagée en présentant une cinquantaine de projections aux amoureux du septième art.

Fondé par Claude et Monique Martin, parrainé par le Département du Tarn et la Région Occitanie, il a pour vocation de faire découvrir au plus grand nombre le cinéma d’auteur, d’éveiller l’esprit critique du spectateur à travers de nombreuses rencontres et débats avec les professionnels, et de sensibiliser le jeune public en valorisant l’éducation esthétique (création d’un film avec des classes de primaire, projet collégiens programmateurs et jurys, stage d’analyse filmique avec les classes audiovisuelles de la région).

Les grands invités des Œillades

Pour retracer ces 25 années de cinéphilie, une rétrospective photographique intitulée « Les invités des Œillades » proposera un voyage dans le temps avec les grands noms du cinéma français qui ont soutenu et honoré le festival, parmi lesquels : Bertrand Tavernier, André Téchiné, Jean-Pierre Darroussin, Jean-Louis Trintignant, Claude Lelouch, Mireille Darc, Fanny Ardant, Sandrine Kiberlain, mais aussi Robert Guédiguian, Yves Boisset, Bernadette Lafont, Gérard Meylan, Emmanuel Mouret, Pierre Richard, Ariane Ascaride, Mathieu Amalric…

Une exposition de 45 photographies signées Joël Espié à découvrir dans le hall de la Salle Arcé du 13 novembre au 20 décembre 2021.

Les films en compétition

Niels Schneider et Sofian Khammes dans Sentinelle Sud de Mathieu Gérault.

Cette année, trente-quatre longs-métrages ont été sélectionnés ; onze d’entre eux concourront pour le Prix du Public. Le producteur Philippe Godeau viendra présenter Presque (Suisse) de Bernard Campan et Alexandre Jollien pour l’ouverture de cette 25ème édition. Le réalisateur Pierre Filmon défendra quant à lui Entre deux trains, déambulation rohmérienne dans la capitale dont le premier montage avait déjà été présenté aux Œillades en 2019.

Parmi les films en compétition, figurent également De son vivant, drame d’Emmanuelle Bercot remarqué à Cannes mettant en scène le duo Catherine Deneuve/Benoît Magimel, Rien à foutre (Belgique), comédie de Julie Lecoustre et Emmanuel Marre portée par Adèle Exarchopoulos, le documentaire C’est toi que j’attendais de Stéphanie Pillonca, mais aussi Sentinelle Sud de Mathieu Gérault avec en vedette Niels Schneider, Une Femme du monde de Cécile Ducrocq avec Laure Calamy, Si Demain de Fabienne Godet, Entre les vagues d’Anaïs Volpé, Les Meilleures de Marion Desseigne-Ravel, Arthur Rambo de Laurent Cantet et Lingui, les liens sacrés de Mahamat-Saleh Haroun.

Autres avant-premières attendues, Madeleine Collins et En attendant Bojangles tous deux interprétés par Virginie Efira ; Enquête sur un scandale d’État, thriller réunissant Roschdy Zem, Pio Marmaï et Vincent Lindon ; Ouistreham porté par Juliette Binoche, Petite Nature réalisé par Samuel Theis, La Place d’une autre d’Aurélia Georges, Mica (Maroc) d’Ismaël Ferroukhi ou encore Le Test d’Emmanuel Poulain-Arnaud.

Les projections seront suivies de débats en compagnie d’acteurs, réalisateurs et producteurs. Emmanuelle Bercot, Thierry de Perreti, Régis Roinsard, Fabien Gorgeart et Lyes Salem ont confirmé leur venue.

Le documentaire à l’honneur

Depuis 2016, le festival ouvre sa programmation aux films documentaires. Cette année, le cycle rend hommage à trois immenses artistes à savoir Serge Gainsbourg avec Jane par Charlotte, une conversation intime entre Charlotte Gainsbourg et sa mère Jane Birkin, Philippe R. Doumic avec Sous son regard l’étincelle retraçant le parcours du photographe de la Nouvelle Vague, et enfin le « poète des humbles » avec Le Regard de Georges Brassens projeté le 24 novembre.

Le public pourra également découvrir Un peuple d’Emmanuel Gras sur le mouvement des Gilets Jaunes, Retour à Reims (Fragments) adaptation de l’essai autobiographique éponyme réalisée par Jean-Gabriel Périot, D’Après Arnal : itinéraire d’un crayon rouge de Christophe Vindis, À Demain, mon amour de Basile Carré-Agostini et La Disparition? de Jean-Pierre Pozzi.

Les coups de cœur des Œillades

La section « coups de cœur » de l’association Ciné Forum donnera l’occasion de revoir ou de rattraper une sélection de fictions, documentaires ou films d’animation déjà sortis en salles. Nous retrouverons entre autres, Illusions Perdues de Xavier Giannoli, Une histoire d’amour et de désir de Leyla Bouzid, Bonne Mère de Hafsia Herzi, La Fracture de Catherine Corsini, Rouge de Farid Bentoumi, La Nuit des rois de Philippe Lacôte, Les Héroïques de Maxime Roy et Pil de Julien Fournet.

Les projets avec les scolaires

Dans le cadre de son action d’éducation à l’image, le festival Les Œillades s’implique fortement de l’école primaire au lycée. Les élèves de CP, CE1 et CM1 projetteront leurs courts-métrages. Les collégiens de cinq classes du Tarn travailleront cette année sur le film d’animation La Traversée réalisé par Florence Miailhe.

Encadré par Alice Vincens, docteur en esthétique du cinéma, un stage d’analyse filmique autour du classique de Fritz Lang, Le Secret derrière la porte (1948) est proposé aux lycéens à option cinéma et audiovisuel de la région. Les étudiants effectueront un suivi journalistique du festival avec la rédaction du quotidien « L’Œilleton ».

Exposition photographique de Philippe R. Doumic, « Les icônes à la française »

Artiste méconnu, artisan de la mémoire cinéphile paradoxalement éclipsé par l’aura de ses modèles, le photographe Philippe R. Doumic approche avec talent les grandes stars de la Nouvelle Vague, et en capte une facette particulière. Ses portraits en noir et blanc de Godard, Trintignant, Karina, Moreau, Delon, Belmondo, Aimée, Bardot ou encore Deneuve nous plongent dans « l’âge d’or » du cinéma français. Une exposition de 45 photographies à découvrir à l’Espace Reynès du 17 novembre au 11 décembre 2021.

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Le programme complet est à retrouver ici.            Sévan Lesaffre

« Eco » : douleurs, deuil et mutation

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Eco, de Guillaume Bianco et Jérémie Almanza, est un conte sur la transition vers l’âge adulte, teinté d’onirisme et de symbolisme.

Eco est la fille de riches couturiers, les Schaklebott, dont les créations s’arrachent à prix d’or par tous les notables des environs. Pour honorer leurs engagements et asseoir une réputation déjà flatteuse, les Schaklebott n’hésitent pas à sacrifier leur enfant sur l’autel du travail. Négligée, souvent contrainte à la solitude et parfois même soumise au « dédain pudique et gêné » de ses parents, Eco est heureuse de se rendre enfin utile lorsqu’on lui confie la livraison de quatre poupées à un puissant Ministre. Elle s’installe à l’arrière de la limousine familiale, qu’Hyppolite conduit à travers une ville intimidante et crépusculaire. En chemin, les deux protagonistes croisent une vieille mendiante à laquelle est suspendu un enfant malade. Il s’agirait d’une princesse déchue, habitant un manoir perché sur les nuages. Charitable, Eco décide de leur offrir les poupées qu’elle est censée apporter au Ministre, en échange de quoi elle se voit gratifiée de quatre amulettes magiques. Ces dernières auraient le pouvoir de donner vie aux inventions sans âme de ses parents. C’est le début d’un long et douloureux déclin : irrémédiablement déshonorés par la décision de leur fille, les Schaklebott perdent tous leurs clients, en viennent à se déchirer et sombrent peu à peu dans une perdition inexpiable. Eco utilise alors ses amulettes pour enfanter quatre compagnons qui l’aideront à surmonter les épreuves qu’elle traverse : Ésope le râleur, Épictète l’amoureux transi, Diogène l’intellectuel, Socrate le muet sensible.

Le temps passe, sans qu’Eco ne parvienne toutefois à le quantifier ni à en saisir les effets. La gamine devient une adolescente, son corps change, mais rien ne l’a préparée à cette soudaine mutation physique. S’estimant victime d’un mauvais sort jeté par sa mère, et se matérialisant par la poussée de ses seins, l’apparition des premières règles ou le développement de sa pilosité, Eco part à la rencontre de la mendiante, en laquelle elle voit une princesse capable de rompre le sortilège qui l’affecte. Il va s’ensuivre toute une série d’événements, souvent tragiques et teintés de symbolisme (avancer en sacrifiant ceux qu’on aime), jusqu’à ce qu’Eco ne s’éveille à l’amour, à la plénitude, au sexe et… à la maternité. Conte sur la transition vers l’âge adulte doté d’une sensibilité louable, Eco s’avère par ailleurs visuellement somptueux. L’album accorde en effet une large place aux dessins, souvent en pleine page, et en en travaillant minutieusement le cadre, le point de vue et l’onirisme. On pourrait à certains égards apparier l’ouvrage de Guillaume Bianco et Jérémie Almanza à Henry Selick, les frères Grimm ou aux ubume du folklore japonais. Probablement trop sophistiqué pour les plus jeunes, Eco amoncelle les trouvailles avec une poésie rare : une « flaque sans fond » métaphorique, une Auberge des Métamorphoses, une réappropriation du mythe de Sisyphe, des poupées érigées en personnifications de besoins fondamentaux de l’enfant, une errance au cours de laquelle les repères temporels sont rompus, des formes-pensées, une dernière marche impossible à franchir… Et cette sentence, qui résonne longtemps après la lecture : « Rien n’est impossible pour qui a déjà tout perdu… »

Eco, Guillaume Bianco et Jérémie Almanza
Soleil, octobre 2021, 232 pages

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La collection « West Legends » se penche sur Wild Bill Hickok

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Après Billy the Kid, Wyatt Earp ou encore Buffalo Bill, la collection « West Legends » des éditions Soleil s’intéresse cette fois à Wild Bill Hickok. Nicolas Jarry et Laci portraiturent avec maestria un Ouest sauvage et pessimiste, où les alliances se font et se défont selon les circonstances.

« On était partis après avoir avalé un gruau sans goût, on avait au mieux trois jours de marche jusqu’à Topeka. Sans doute davantage si le temps était capricieux… » Traqué par le capitaine Custer et ses bataillons de soldats-criminels, Wild Bill Hickok traverse des étendues sauvages enneigées avec Nikolaï, officier du tsar, Cassy, une jeune institutrice, le vieux chasseur de primes Old White Jack, le représentant chez Colt Jonas Simpson, le juge Sam Bean, l’Indien Crazy Red Knife, un jeune garçon prénommé James, dont les parents viennent d’être embrochés, et Tessa Brooks, une femme taiseuse recherchée pour meurtres. Tous font partie des rescapés d’un accident de train. Ils ignorent encore que la légende de l’Ouest Wild Bill Hickok fait l’objet d’une traque obstinée pour avoir vengé un fermier noir victime des agissements de Custer et ses hommes (mais pas que).

Nicolas Jarry et Laci dépeignent avec talent un Ouest sauvage couvert de neige, peuplé par une faune parfois menaçante (aigles, loups) et où les animosités se règlent à coups de revolvers. La collaboration entre Wild Bill Hickok et Crazy Red Knife ne doit d’ailleurs pas induire le lecteur en erreur. L’Indien ne manque en effet pas de rappeler à quel point il tient l’homme blanc en haute estime : « Un jour, la nature l’avalera, lui et ses inventions maléfiques, avant de le chier dans un trou qu’elle rebouchera ! » Certaines tribus n’hésitent par ailleurs pas à prendre pour cible le train avant qu’il ne déraille, dont le seul tort est de constituer un symbole de l’impérialisme occidental – et de sa volonté de rogner sur le territoire des Amérindiens.

Outre le portrait de l’ancien shérif de Dodge City, véritable héros d’un récit ingénieux, West Legends : Wild Bill Hickok livre une vision de l’Ouest crépusculaire, qui peut rappeler à la fois Sergio Leone (pour l’iconisation de Hickok) et Sam Peckinpah (pour la violence). Bien rythmé, visuellement somptueux malgré un amoncellement de petites vignettes laissant peu de place à l’expression des grands espaces, l’album se caractérise aussi par des dialogues ciselés (« La fée qui s’était penchée sur mon berceau avait dû faire un sacré pet foireux au moment de balancer la sauce ! ») et des traits d’humour efficaces (la relation entre Emmett et son épuisante tante). Enfin, le scénariste Nicolas Jarry prend le parti d’épingler le caractère déshumanisant de la guerre, d’amorcer une romance (encore hypothétique) et de plonger le jeune James en plein récit initiatique. Sophistiqué et passionnant.

West Legends : Wild Bill Hickok, Nicolas Jarry et Laci
Soleil, octobre 2021, 60 pages

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4

« Et à la fin, ils meurent » : radiographie des contes de fées

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Et à la fin, ils meurent, nous annonce Lou Lubie en guise d’avertissement. Derrière ce titre programmatique se cachent les dessous des contes de fées. Car sous le vernis de la bienséance, ces histoires populaires, souvent issues de la tradition orale, présentent des aspects parfois sulfureux.

La couverture de Et à la fin, ils meurent est annonciatrice du travail de déconstruction qu’entreprend Lou Lubie. On y trouve une représentation typique des contes de fées détournée à des fins satiriques : le roi a les yeux arrachés, l’enfant arbore un sourire carnassier et porte un panier rempli d’ossements, la princesse est amputée des deux avant-bras. Avec humour, et en prenant appui sur un solide travail de documentation, Lou Lubie questionne la morale des contes de fées, mais aussi leurs origines, leur périmètre ou encore leurs réappropriations et actualisations. Si chacun songera spontanément aux lectures disneyisées de ces récits, force est de constater qu’ils se parent souvent d’une noirceur ou d’une ambivalence inattendues.

Lou Lubie remonte à Giambattista Basile (XVIIe siècle) et ses contes irrévérencieux pour adultes, puis se penche sur ses héritiers, Charles Perrault et les frères Grimm, le premier, catholique, tapissant ses histoires de héros passifs et vertueux, tandis que les seconds, protestants, mettaient plus volontiers en scène des individus débrouillards soumis à des trajectoires pessimistes. Mais la scénariste et illustratrice française nous transporte encore plus loin dans le temps : Cendrillon a par exemple fait l’objet de multiples réinterprétations depuis ses racines originelles chinoises, caractérisées par des teintes plus sombres (l’héroïne commet un meurtre) et inspirées de traits culturels locaux parfois proches du supplice (l’idéalisation des pieds minuscules entraînant par exemple des pratiques déformant les os).

Cannibalisme, pornographie, assassinat… Les contes de fées n’ont pas toujours été affligés de la naïveté et du puritanisme qui les définissent aujourd’hui. Si Walt Disney a célébré les contes pour enfants édulcorés, universels et aux protagonistes archétypaux, il n’est pas inutile de rappeler que Raiponce n’avait originellement rien d’une princesse et qu’elle avait même été échangée par ses parents contre… du persil. L’histoire du Chaperon rouge comportait des scènes où les intestins de la grand-mère servaient à bloquer la porte de sa maison et où, ensuite, la fillette était invitée à déguster la chair de sa mamie. Lou Lubie évoque aussi la classification ATU, les schémas narratifs et actantiels, le psychanalyste Bruno Bettelheim, les différences entre contes, fables et mythes ou encore les récits étiologiques, merveilleux ou facétieux.

Et à la fin, ils meurent parvient à décrypter les contes tout en faisant preuve de légèreté. Lou Lubie replace les questions de morale face à leurs auteurs et leur époque. La cruauté du conte russe La Pauvre manchote y cohabite avec l’antisémitisme des frères Grimm (récupérés par les nazis) ou les histoires de Hans Christian Andersen (qui ont la particularité de ne pas être issues des traditions orales). La question du sexisme dans les contes figure également en bonne place dans l’ouvrage. Et pour cause : les femmes y apparaissent souvent sans métier, se confondant avec un symbole de l’intériorité – quand les personnages masculins, eux, partent à l’aventure en se retroussant les manches…

Et à la fin, ils meurent, Lou Lubie
Delcourt, novembre 2021, 248 pages

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3.5

La part merveilleuse, tout un programme

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Florent Ruppert (dessin) et Jérôme Mulot (scénario) sur un album classé science-fiction ? L’illustration de couverture aurait certes tendance à le confirmer, mais on se demande vraiment où ils veulent en venir quand on feuillette les premières pages de l’album pour essayer de se faire une idée.

Les auteurs ont fait leurs premières armes avec plusieurs albums publiés par L’Association, puis en collaborant avec Bastien Vivès pour La grande Odalisque (2012) et Olympia (2015). Après La technique du périnée (2014), ils ont fait preuve d’originalité et renforcé leur réputation par une série de strips verticaux prépubliés dans le supplément « Cultures et idées » du journal Le Monde, publiés ensuite en album sous le titre Les week-ends de Ruppert et Mulot (2016). On les sent toujours à l’aise dans leur position d’observateurs ironiques de notre société. Ici, ils imaginent notre monde confronté à une invasion pacifique de créatures venues d’on ne sait où et aux allures très improbables, désignées comme des Toutes. Ces Toutes sont donc globalement assez colorés et la plupart du temps constitués d’une sorte de réseau aux formes variées. Ce sont des créatures paisibles qui prennent leurs habitudes à un endroit qui leur convient. Parmi les points remarquables qui laissent perplexe, on peut noter qu’on ne sait pas comment ces créatures s’alimentent. Dans un premier temps, on pourrait les voir comme des sortes de sculptures modernes, mais non elles peuvent se déplacer (on peut aussi les déplacer quand elles gênent), même si leurs mouvements ne font pas partie des points forts de l’album. À quoi passent-elles leur temps ? En contemplation, serait-on tenté de dire. Bien évidemment, on ne sait pas comment elles sont arrivées sur la planète, ni pourquoi et encore moins quel est leur niveau d’intelligence. Et puisqu’on ne les voit jamais se regrouper (ou communiquer entre elles), on peut aussi se demander comment elles se reproduisent (ce pourraient être des créatures asexuées). Cela fait quand même beaucoup de questions, pour un album de pas moins de 156 pages, qui ne répond à aucune. Enfin, puisqu’il s’agit du tome 1 d’une série, on peut attendre beaucoup de la (les) suite(s), même si cet album pourrait aussi bien se suffire à lui-même.

Dérapages des Toutes

Les Toutes ont un point faible, l’eau. Sauf exception, au contact (accidentel ?) de l’eau, ils meurent en se désagrégeant. C’est ce qui se passe avec Orsay, jeune homme qui détourne l’attention d’un Toute qui allait vers des enfants, en ayant tendance à devenir agressif. Orsay se défend en actionnant un jet d’eau. Si le Toute se désagrège (Orsay connaissait-il cet effet ?), c’est au moment du contact avec les mains d’Orsay. Celui-ci constate alors un effet très bizarre : ses mains deviennent comme des tentacules qui peuvent se développer (en longueur, formes, etc.) ou se rétracter selon les circonstances. Voilà Orsay dans le camp des monstres (jardinier, il était déjà la cible de moqueries). Et même s’il réussit à le cacher à sa mère qui est malade et alitée, il décide d’aller à Paris pour consulter un spécialiste. Il semblerait qu’il y ait d’autres cas similaires, suite à des agressions de Toutes.

Orsay à Paris

Dans cet album, Ruppert et Mulot posent une situation originale pour en explorer les conséquences à leur manière. Pour l’instant, on ne sait pas grand-chose des Toutes, sinon que ce sont des créatures paisibles qui peuvent devenir agressives si on les dérange. Elles ne semblent pas vivre au même rythme que les humains, ce qui est évidemment perturbant dans un monde où tout doit aller vite (de plus en plus), puisque l’efficacité est le maître-mot. C’est probablement une des premières sources d’inspiration des auteurs. L’autre principale source d’inspiration (et moteur de l’histoire), c’est le comportement général des humains vis-à-vis de ceux considérés comme « différents ». Orsay va rencontrer d’autres personnes impliquées de façon comparable à la sienne dans cet imbroglio. La façon de vivre leur perturbation varie d’un individu à l’autre. Il faut dire quand même que cela dépend de l’impact physique subi. Autre moteur de l’histoire, la rencontre d’Orsay avec la jeune Basma, militante activiste et pro-Toute (look et comportement à l’avenant), qu’il soutient après qu’elle se soit blessée à la jambe lors d’une manifestation pro-Toute ayant dégénéré (charge de CRS). Entre Basma et Orsay, il sera vite question d’amour, même si Basma en expose une conception (non négociable) assez personnelle qui pourrait décourager Orsay.

Avec ou contre le clan des Toutes

Enfin, Orsay rencontre un groupe de trois personnages qui pourraient les entraîner, lui et Basma, vers des actions imprévues. Autour d’un homme qui s’intéresse aux conséquences physiques supportées par les personnes en contact accidentel avec un Toute, nous avons une jeune femme tellement atteinte qu’elle se considère comme faisant partie du camp des Toutes et une adolescente joueuse qui s’amuse de ce qu’elle peut faire avec son doigt. Leur rencontre et leurs confrontations vont constituer un mélange détonnant, avec de nombreuses péripéties et un beau suspense final autour de l’impossible sauvetage de l’adolescente, gravement blessée (pronostic vital engagé).

Ruppert et Mulot se déchaînent

Le scénario ménage donc beaucoup de surprises, alors que l’action commence paisiblement à Essoyes, petit village champenois. L’album ouvre piste sur piste, et on peut se demander jusqu’où le duo d’auteurs nous emmènera. Le style graphique est bien celui qu’on connaît à Ruppert, avec des couleurs de type pastel et un dessin qui ne cherche que rarement à aller dans les détails, même s’il les soigne quand il le juge nécessaire. Le plus souvent, il instaure une ambiance, surtout dans les moments où les dialogues s’avèrent superflus. Par contre, avec les Toutes, le dessinateur s’en donne à cœur-joie, dans les formes, les couleurs et les comportements (visant clairement du côté de l’art contemporain). Enfin, dans la dernière partie, le scénario abordant une sorte d’univers parallèle où le temps et les dimensions présentent de réelles distorsions, le dessinateur nous en met plein la vue, à l’image de l’illustration de couverture. C’est une réelle plongée dans un univers psychédélique où formes et couleurs éclaboussent chaque planche à la manière d’un feu d’artifice. Si on peut retrouver cette dimension dans la ou les suites, on en redemande !

Les mains d’Orsay – La part merveilleuse, tome 1, Florent Ruppert et Jérôme Mulot
Dargaud, septembre 2021, 156 pages
 
 
 
 
 
 
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3.5

Hyper-saturation esthétique : quand couleurs, sons et affects deviennent des armes perceptives

Lorsque, dans Blade Runner 2049, la traversée de Las Vegas s’enfonce dans une poussière orange opaque, la couleur cesse d’être un décor ou une atmosphère pour devenir une force qui envahit tout, écrase les corps, empêche toute distance et impose sa présence comme une contrainte continue sur la perception. Ce qui se joue dans cette scène ne relève pas d’un choix esthétique isolé, mais d’un régime plus vaste où l’image doit saturer pour rester visible, où le son doit remplir chaque interstice pour ne pas se dissoudre dans le flux, où l’émotion doit déborder pour ne pas être absorbée par l’indifférence ambiante. L’hyper-saturation ne fonctionne alors ni comme ornement ni comme excès ponctuel, mais comme une architecture complète de la perception, un système où couleurs, sons et affects s’organisent pour forcer l’immersion, neutraliser le retrait et transformer l’expérience sensible elle-même en territoire sous pression permanente.

La saturation n’est plus un effet parmi d’autres, ni une simple exagération stylistique : elle est devenue le régime hégémonique de la sensibilité contemporaine, le mode d’être-au-monde où l’excès cesse d’être accidentel pour devenir constitutif de l’expérience même. Excès de couleur qui déborde les limites physiologiques du regard, excès de lumière qui ne révèle plus mais agresse, excès de décibels compressés qui occupent tout l’espace auditif sans laisser de vide pour respirer, excès d’affects projetés en pics maximaux sans nuance ni retrait. Cette économie générale de l’intensité ne se contente pas de stimuler : elle colonise les récepteurs sensoriels, perceptifs et affectifs, elle force l’immersion totale, elle abolit la distance critique, elle produit du choc là où la contemplation, la réflexion ou même le simple repos perceptif deviennent structuralement impossibles. Dans un monde où l’attention est la marchandise la plus rare et la plus épuisée, la saturation opère comme une arme biopolitique de premier ordre : elle ne cherche pas à émouvoir par la subtilité ou à persuader par la raison, mais à submerger pour capter, à perforer pour exister. Byung-Chul Han, dans sa critique de la transparence et de la positivité forcée, y verrait la norme ultime de notre époque : l’excès n’est plus transgression libératrice mais obligation, tout doit être exposé, amplifié, rendu immédiatement consommable jusqu’à l’épuisement du sujet lui-même. La saturation est l’esthétique de cette transparence violente, où le visible, l’audible et l’affectif n’ont d’autre choix que de hurler pour percer le bruit ambiant. Adorno, revisité à l’ère numérique, diagnostiquerait ici la forme la plus sophistiquée de l’industrie culturelle : non plus la monotonie grise et standardisée des années 1940, mais l’hyperbole chromatique, sonore et émotionnelle comme nouvelle domination, où l’excès spectaculaire masque le vide ontologique profond et standardise l’expérience sensorielle sous le signe de l’intensité obligatoire. Deleuze, de son côté, pourrait y lire un devenir-intensif radical : le débordement comme flux qui dissout les formes fixes, les identités stables, les frontières du sujet – mais dans le régime capitaliste actuel, ce devenir n’est pas émancipateur ; il est capturé, monétisé, transformé en addiction perceptive permanente.

1. Saturation visuelle : perforation du regard, violence scopique et assaut chromatique

La couleur, dans ce régime, ne représente plus le monde : elle l’attaque, le surcode violemment, le rend hyper-visible au point de le rendre insoutenable. Les gammes fluo, néon acides, rouges qui hurlent comme des alarmes optiques, bleus électriques qui déchargent, magentas qui blessent ne simulent plus le réel ; elles le violent en le poussant au-delà de ses limites physiologiques et perceptives. Cette hyperchromie n’est pas naïve ni décorative : elle est calculée pour saturer la rétine jusqu’à l’overdose, saturer l’attention fragmentée du spectateur contemporain, saturer la mémoire iconique au point que l’image cesse d’être vue pour devenir ressentie comme une agression. Ce n’est plus une esthétique de la beauté harmonieuse ou de la séduction subtile, mais une esthétique de la perforation : le regard n’est plus libre, souverain, contemplatif ; il est forcé, capturé, perforé par des couleurs qui fonctionnent comme des armes optiques pures. Dans les œuvres où cette logique atteint son paroxysme, la lumière néon ne sert plus à éclairer un espace ou un visage : elle découpe, lacère, expose les corps et les affects sans protection ni pudeur. Elle transforme l’acte de voir en un acte subi, où le spectateur est contraint de cohabiter avec un excès qui refuse tout retrait, tout silence visuel. La subtilité, la nuance, le clair-obscur deviennent obsolètes : seule l’agression chromatique permet encore de percer le mur de bruit visuel qui caractérise notre environnement saturé d’images. Cette violence scopique n’est pas un accident ; elle est la condition de visibilité dans un marché où l’attention doit être arrachée par la force, où l’image qui ne frappe pas immédiatement disparaît purement et simplement.

Considérons par exemple comment, dans Euphoria, la saturation ontologique des affects – adolescents devenus adultes – se matérialise par des néons comme extension psychique, des filtres qui font saigner le trauma à vif, transformant l’effraction émotionnelle brute en spectacle chromatique obligatoire. Chez Nicolas Winding Refn, dans The Neon Demon, la violence scopique pure culmine : néons qui lacèrent la peau, couleur comme arme cannibale du glamour et du regard consumériste. Only God Forgives prolonge cette palette néon mortifère, où la lumière agressive et vulgaire opère comme punition existentielle. Drive pose les bases du revival néon-noir synthwave avec ses néons urbains hypnotiques qui hypnotisent autant qu’ils blessent. Gaspar Noé radicalise l’assaut : Enter the Void déploie un trip hallucinatoire néon permanent, couleurs primaires en excès total qui dissolvent le sujet dans le flux chromatique ; Irréversible hurle la destruction irréversible du temps et du corps à travers une saturation dans le chaos ; Climax fait des couleurs saturées la métaphore visuelle de la perte de contrôle social collectif sous LSD. Dario Argento dans Suspiria (et son remake par Guadagnino) anticipe avec des couleurs primaires baroques saturées, un impact viscéral giallo revisité en hyper-violence chromatique. Ryan Gosling dans Lost River explore les néons blafards comme atmosphère mortifère-séductrice, sous le signe du deuil et du désir inassouvi. Denis Villeneuve dans Blade Runner 2049 étend cela à l’échelle dystopique : néons massifs saturant l’immensité urbaine oppressante. Panos Cosmatos pousse plus loin avec Mandy (néons psychédéliques et saturation extrême pour l’horreur vengeresse, couleurs comme drogue hallucinogène) et Beyond the Black Rainbow (hyper-saturation rétro-futuriste comme piège mental et contrôle totalitaire). Enfin, Alex Garland dans Annihilation fait de la saturation iridescente et mutante une dévoration de la réalité biologique dans la zone X. Toutes ces œuvres ne citent pas la saturation : elles l’incarnent comme violence scopique constitutive, comme perforation du regard qui révèle la vérité du régime – l’excès n’orne pas, il domine.

1.1. La saturation comme effraction psychique et ontologique

Quand la sursaturation visuelle est poussée à son extrême, elle cesse d’être un outil narratif pour devenir le medium même de l’effraction psychique. Les filtres psychédéliques, les lumières qui pulsent comme des crises, les néons qui suintent une intensité presque organique font saigner l’affect à vif : désir toxique, trauma, addiction, dépression excèdent les limites du moi et se matérialisent en couleur brute. La lumière n’éclaire plus un état intérieur ; elle le prolonge en état de siège, elle dissout les frontières entre intérieur et extérieur, entre sujet et monde. C’est une esthétique du devenir-affect deleuzien : le corps et l’esprit débordent, fuient, se reterritorialisent dans l’excès chromatique lui-même. Mais ce devenir n’est pas libérateur ; il est forcé, spectaculaire, monétisable. Dans le capitalisme des affects, l’émotion ne peut exister qu’à condition d’être visible, hurlée, exhibée en excès maximal – sinon elle est indifférenciable du bruit de fond. La saturation dit cela crûment : plus de secrets intimes, plus de retenue ; tout doit déborder pour capter une fraction d’attention dans un marché saturé d’histoires personnelles. Han y verrait la transparence totale des affects : l’intériorité est abolie, l’émotion devient surface, spectacle, marchandise.

1.2. Le néon comme violence cannibale du capitalisme esthétique

Dans certaines esthétiques, le néon atteint une vérité cruelle : il ne séduit plus, il lacère ; il ne flatte plus, il consomme. La lumière hyper-saturée découpe les corps comme un scalpel publicitaire, transforme la beauté en arme, le glamour en cannibalisme visuel. L’image ne cherche plus à charmer le regard ; elle cherche à le capturer, à le forcer à consommer jusqu’à l’épuisement. C’est l’allégorie la plus acérée du capitalisme esthétique tardif : dans un monde où l’attention est épuisée, seule la violence chromatique permet encore de survivre, de percer, d’exister. La couleur agressive révèle alors sa fonction profonde : non pas embellir, mais tuer pour capter ; non pas représenter, mais perforer pour dominer. Adorno, dans sa dialectique de l’éclairage, verrait ici la forme ultime de la domination sensorielle : la lumière hyper-saturée n’émancipe pas ; elle standardise l’expérience sous le signe de l’intensité obligatoire, elle fait de l’excès le seul langage possible quand la nuance a été éradiquée.

2. Saturation sonore : asphyxie ontologique, compression et refus du vide

Le son suit la même trajectoire inexorable. La compression maximale, la réduction de la dynamique à quelques décibels, les basses qui saturent littéralement avec distorsion harmonique volontaire, les voix poussées au bord de la rupture : tout cela n’est plus un accident technique mais une esthétique assumée. Le son ne respire plus ; il envahit, obstrue, devient une matière dense, impénétrable, physique. Dans les esthétiques extrêmes, la saturation sonore cesse d’être un défaut pour devenir texture brute : vibration qui court-circuite la signification, qui frappe directement le corps sans passer par l’interprétation. C’est l’asphyxie sonore comme métaphore parfaite du sujet contemporain : saturé de flux, incapable de vide, forcé à l’intensité permanente sans répit. Deleuze pourrait y voir un plan d’intensités pures où le son déborde les formes mélodiques traditionnelles pour devenir événement brut – mais dans le régime capitaliste, ce débordement n’est pas un devenir-libre ; il est capturé, monétisé, transformé en addiction auditive. Han ajouterait que cette saturation est la transparence acoustique : plus de silences, plus de nuances ; tout doit être plein, immédiat, pour combler le vide attentionnel et empêcher le sujet de se retirer en lui-même.

3. Saturation affective : excès comme monnaie biopolitique de l’attention

Enfin, la saturation touche le cœur même des récits. L’émotion n’est plus suggérée, nuancée, retenue : elle est surdosée, hurlée, projetée en pics maximaux pour une submersion immédiate et addictive. Crises hystériques, larmes en cascade, extases violentes, traumas exhibés sans filtre – tout est amplifié pour produire un affect spectaculaire. Cette hyper-affectivité n’est pas une naïveté expressive ; c’est une stratégie biopolitique assumée dans le régime de l’attention contemporaine. Quand l’indifférence est la menace principale pour l’économie des vues et des likes, il faut forcer l’affect, le rendre visible, monétisable, addictif. Trop de lumière devient trop d’exposition ; trop de couleur devient trop de stimulation ; trop de son devient trop d’envahissement ; trop d’émotion devient trop de vulnérabilité exhibée comme marchandise. Le débordement n’est plus un accident : il est la forme même du récit. Il dit l’épuisement d’un monde saturé de flux (images, sons, capitaux, affects) qui ne sait plus retenir, qui ne peut survivre qu’en surenchérissant dans l’excès. Adorno diagnostiquerait ici la pseudo-individualisation ultime de l’affect : standardisé dans son hyperbole, l’émotion devient produit de masse où le choc remplace la profondeur, où l’intensité forcée masque l’uniformité sous-jacente.

Saturation comme ontologie du capitalisme affectif tardif

La saturation n’est pas un style esthétique parmi d’autres : c’est le régime sensible dominant d’une époque où l’attention est épuisée, où l’intensité reste la seule valeur résiduelle face à l’indifférence généralisée. Les œuvres ne cherchent plus l’émotion subtile, la retenue ou la nuance ; elles doivent frapper, perforer, saturer pour capter ne serait-ce qu’une fraction de seconde d’existence perceptive. Couleurs qui brûlent la rétine jusqu’à l’aveuglement, sons qui écrasent le tympan jusqu’à l’anesthésie, affects qui noient le sujet jusqu’à la dissolution – c’est la langue violente d’un monde qui a oublié le retrait, le silence, l’existence mesurée. Excès forcé ou disparition pure et simple. Dans ce régime, la saturation n’est pas une libération des formes ; elle est la prison dorée du trop-plein, le symptôme ultime d’un capitalisme affectif qui, ayant colonisé tous les flux, ne peut plus que se consumer dans son propre excès. Le débordement absolu n’est plus un choix : il est devenu la condition inévitable de la perception, de la visibilité, de l’existence même.

« Brooklyn Nine-Nine », une sitcom cool, cool, cool, cool

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Brillamment écrite, drôle et sérieuse à la fois, Brooklyn Nine-Nine a tiré sa révérence en septembre dernier, après huit saisons remplies d’émotions. Retour sur une sitcom pas comme les autres.

Friends, How I Met Your Mother, The Office… Depuis de nombreuses années déjà, ces titres aliment discussions et échanges enflammés. Leurs fans, de tous âges, connaissent souvent les épisodes par cœur (et possèdent un nombre incalculable de produits dérivés). Si cette solide fanbase prouve que les sitcoms savent se réinventer à chaque nouvelle génération, le genre reste toutefois plutôt associé à un humour puéril et non à une étude sociale pertinente. Créée par Michael Schur et Dan Goor, Brooklyn Nine-Nine (2013-2021) est surtout célèbre pour raconter les aventures de Jake Peralta (Andy Samberg) un détective assez immature du commissariat du 99ème district de Brooklyn, à New York. Sous des dehors insouciants, la série offre en réalité un panorama intelligent et efficace de notre société actuelle.

Une écriture novatrice

Le défi de tout scénariste est de présenter une évolution convaincante des personnages, à travers des arcs narratifs marquants. Entre la première et la dernière saison, les personnages de Brooklyn Nine-Nine ont considérablement évolué dans leurs rapports à autrui et à eux-mêmes. Ainsi, la sitcom reste consistante, du début à la fin. Les scénaristes, maîtrisant les rouages de l’écriture télévisuelle, font donc attention aux moindres détails, créant de fait des personnages crédibles. Au fil des saisons, ces derniers sont devenus de véritables archétypes dans lesquels tout un chacun peut se retrouver. De fait, la sitcom parvient à parler à un grand nombre de personnes. Certes, les personnages sont parfois caricaturaux mais grossir leurs traits est l’une des caractéristiques propres aux sitcoms.

Contrairement à d’autres sitcoms, Brooklyn Nine-Nine ne cherche pas uniquement à raconter une histoire, un fond dénué de créativité formelle. Certains épisodes innovent véritablement d’un point de vue scénaristique, comme l’épisode 14 de la saison 5, The Box. Un épisode en huis clos structuré avec précision et joué avec brio. La série n’hésite pas à sortir des sentiers battus en innovant sur un plan formel. De même, Pimemento (S7, E3) est un épisode intelligemment conçu qui rend hommage à Memento (2001) de Christopher Nolan.

Une écriture humoristique 

Cependant, si Brooklyn Nine-Nine possède une telle fanbase, c’est notamment grâce à son humour particulier. Certains personnages n’hésitent pas à aller dans les extrêmes comme Gina Linetti (Chelsea Peretti), sans doute l’un des personnages les plus particuliers de la série. Un humour allant plus loin que les stéréotypes. Un humour qui sait se réinventer. L’humour de Brooklyn Nine-Nine rappelle ainsi, à bien des égards, celui du Saturday Night Live (dont Andy Samberg a été l’un des acteurs principaux de 2005 à 2012), notamment à travers l’utilisation fréquente des cold opens. Ces scènes d’ouverture in medias res sont devenues emblématiques de la série, à la manière de la séquence atour de I Want it That Way. Une séquence désormais culte qui a joué un rôle indéniable dans le succès de la série.

DFW (S5, E17)

Bien entendu, comme dans toute bonne sitcom, Brooklyn Nine-Nine présente des running gags (comique de répétition), instaurant une intimité entre les personnages et les spectateurs. Des Halloween Heists aux Jimmy Jabs, des yaourts de Terry Jeffords (Terry Crews) aux sous-entendus sexuels mais surtout naïfs de Charles Boyle (Joe Lo Truglio), en passant par la question cruciale : qui est Kelly, le chien ou la femme de Scully ?, la série crée un univers que les spectateurs, impliqués, ont hâte de retrouver d’un épisode à l’autre.

Une même cause, deux personnages différents

Mais Brooklyn Nine-Nine, c’est également une sitcom qui ouvre la voie à de nombreux questionnements sociétaux. Bien ancrée dans son temps, la série s’approprie des sujets sensibles et actuels avec force et trouve toujours le juste ton, oscillant entre humour et sérieux.

L’un des personnages principaux de Brooklyn Nine-Nine, le capitaine Raymond Holt (Andre Braugher) est homosexuel. Contrairement à de nombreuses séries, son homosexualité n’est pas une intrigue secondaire afin de faire une sitcom pseudo-inclusive. Le couple formé par Raymond et Kevin Cozner (Mark Evan Jackson) est considéré de la même manière que les couples hétérosexuels. Un couple stable, qui se questionne parfois. Mais un couple avant tout, fait de deux personnes distinctes l’une de l’autre. Ainsi, Raymond est défini par beaucoup plus que son statut marital. La série ne cherche pas à l’enfermer dans une représentation stéréotypée de son homosexualité. Elle montre la complexité du personnage, sa personnalité, au-delà de son orientation sexuelle, laquelle ne forme pas la totalité de lui-même.

Un moment majeur de Brooklyn Nine-Nine est le coming out du personnage de Rosa Diaz (Stephanie Beatriz), bisexuelle. La série montre justement comment ce moment est en réalité multiple. C’est un processus qui prend du temps et qui enclenche diverses réactions. Tel est ce qu’illustre l’épisode 10 de la saison 5, intitulé Game Night. Un épisode qui prouve que faire partie de la communauté LGBT ne signifie pas avoir le même parcours. Encore une fois, la série est vraisemblable puisqu’elle n’enferme pas les personnages dans des clichés.

Game Night (S5, E10)

Une multitude de personnages divers et variés

Les autres personnages de Brooklyn Nine-Nine, principaux ou secondaires, défient souvent les normes en bravant certains tabous. Terry, décrit comme physiquement très fort, est aussi présenté comme quelqu’un qui ne craint pas de montrer ses émotions. Charles n’hésite pas non plus à dévoiler une partie plus « sensible » de lui-même. Quant à lui, Raymond démontre que l’homosexualité est faite de plusieurs facettes. Malheureusement, nombreuses séries représentent encore les personnages homosexuels de façon similaire, comme s’ils étaient nécessairement identiques. Dans Brooklyn Nine-Nine, les personnages représentent la différence. Et surtout, la diversité.

Personnage récurrent, Adrian Pimento (Jason Mantzoukas) souffre de trouble de stress post-traumatique en raison de sa profession. Certes, ses réactions semblent parfois exagérées (pour des raisons humoristiques). Néanmoins, la santé mentale reste évoquée. Cela est non sans rappeler les traumas d’un Terry angoissé et anxieux, au début de la première saison. Terry ne sait comment reprendre sereinement le terrain après la naissance de ses jumelles. L’anxiété liée aux professions policières est un thème abordé tout au long de la série. L’humour devient ainsi une arme pour aborder des sujets importants, liés aux personnages particulièrement ou plus universels.

Et puis, Brooklyn Nine-Nine présente des relations amoureuses saines. La toxicité des relations amoureuses n’est plus à démontrer dans le domaine des séries avec des couples souvent compliqués et/ou malsains. Ici, il n’est pas besoin de créer des couples toxiques pour créer des personnages attachants sur le long terme. L’exemple clé reste évidemment celui du couple d’Amy Santiago (Melissa Fumero) et de Jake.

Une série ouvrant des débats actuels : l’exemple de deux épisodes

Aux États-Unis, la police est négativement perçue dans le contexte politique actuel. Brooklyn Nine-Nine se positionne et traite directement du profilage racial. Dans Moo Moo (S4, E16), Terry est arrêté dans son quartier alors qu’il cherche la peluche de sa fille. Le policier est violent, sous prétexte que Terry est suspect. La vraie raison : Terry est un homme noir dans un quartier résidentiel. De ce fait, l’épisode aborde le ressenti de Terry. Il ouvre par là un débat primordial, notamment à travers les interrogations que posent ses jumelles. Une remise en question de la police également présente dans le premier épisode de la dernière saison, mentionnant notamment la mort de George Floyd. Ainsi, la série n’hésite pas à s’ancrer dans un présent direct et prend véritablement parti dans des débats sociaux fondamentaux.

Dans He Said, She Said (S6, E8), Brooklyn Nine-Nine aborde ouvertement le mouvement #MeToo en parlant du harcèlement sexuel sur le lieu de travail. L’épisode, réalisé par l’actrice Stephanie Beatriz, ouvre un dialogue interne, entre les personnages, mais aussi externe en illustrant avec justesse la difficulté pour une femme de travailler dans un milieu masculin. He Said, She Said traite aussi des difficultés de dénoncer une agression sexuelle, la parole de la victime étant mise en doute. Il met également en avant comment l’acte de dénonciation entraîne des conséquences néfastes pour la victime même, parfois plus que pour l’agresseur. Enfin, la série illustre ici la façon dont un personnage masculin (en l’occurrence Jake) tente de remettre en question les privilèges associés, malgré lui, à son genre.

He Said, She Said (S6, E8)

Il est difficile de résumer toute une sitcom en quelques paragraphes. Cet article ne se veut pas exhaustif. Il s’agit simplement d’une traversée de certains moments forts de la série. Car Brooklyn Nine-Nine, c’est d’abord 153 épisodes. 153 histoires différentes. Drôles surtout. Parfois émouvantes. Et souvent engagées. Malgré l’humour, Brooklyn Nine-Nine reste donc une série en accord avec son temps. Une série engagée qui n’hésite pas à aborder frontalement des thématiques universelles, souvent par le prisme du rire. 

En attendant l’arrivée de la dernière saison sur Netflix, voici quelques-uns des meilleurs cold opens. À voir, sans modération !

Bande-annonce – Brooklyn Nine-Nine (S8)

 

« Un monde d’art brut » : la fureur de créer

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Publié aux éditions Delcourt, Un monde d’art brut, d’Oriol Malet et Christian Berst, immerge le lecteur au cœur d’un courant artistique encore méconnu. Sophistiqué et didactique, l’album met à l’honneur des personnalités aussi diverses que Jean Dubuffet, Mary T. Smith ou Henry Darger.

Parfois assimilé et cantonné à l’art dégénéré (selon l’acception nazie), l’art brut continue, aujourd’hui encore, de voir circuler à son endroit bon nombre de raccourcis et d’idées reçues. L’album d’Oriol Malet, chapeauté par le spécialiste Christian Berst, est avant tout pensé comme une tentative de prendre langue avec un courant artistique méconnu, qui s’écarte des sentiers battus et des conventions pour mieux faire entendre sa partition singulière et dérangeante. À cette fin, trois célèbres fantômes sont conviés : Hans Prinzhorn, qui a réuni dans les années 1920 près de 6000 travaux d’aliénés en vue d’éveiller le monde à cet art nouveau ; Jean Dubuffet, collectionneur invétéré et inventeur de cette nouvelle classification artistique, qui regroupe alors l’art des fous, l’art des inspirés et l’art spirite ; et enfin Harald Szeemann, commissaire d’exposition s’étant distingué pour avoir exposé dès les années 1960 ces artistes marginaux dans les hauts-lieux de l’art contemporain. Ces trois personnalités historiques, séminales, vont interagir avec une étudiante en initiation, mais aussi débattre entre eux sur la définition de l’art brut, son champ d’action, son exploitation commerciale ou sa muséification.

De Henry Darger à Madge Gill en passant par Jean Perdrizet ou Mary T. Smith, nombreux sont les artistes faisant l’objet des attentions d’Oriol Malet. Ce dernier portraitise un courant artistique non pas caractérisé par la folie de ses façonniers, mais bien par leur singularité et/ou leur productivité. Car ce sont avant tout des personnes extraordinaires, aussi inventives que marginales, qui ont offert à l’art brut ses lettres de noblesse. Orphelin, Henry Darger a subi des humiliations et des sévices sexuels dans un pensionnat catholique avant d’intégrer un hôpital catholique comme homme à tout faire. Il s’y réfugie dans une œuvre à la fois secrète, pléthorique, plurielle et extrêmement riche. Peintre-médium britannique, Madge Gill se disait possédée lors de ses inspirations créatrices. Inventeur frénétique, Jean Perdrizet était mû par un positivisme scientifique qui le poussait à toutes sortes d’expérimentations, « fécondes et exaltées ». Quant à Mary T. Smith, qui a pu influencer une éminence de l’art contemporain tel que Jean-Michel Basquiat – rappelant en cela l’importance de l’art brut –, elle connut la surdité, la pauvreté et le racisme avant de trouver sa voie, tardivement, dans la peinture, dont elle s’est emparée en autodidacte. Tous ces exemples, et bien d’autres encore, témoignent de la force créatrice et des vulnérabilités existentielles qui souvent, ensemble, président à l’art brut. Et c’est avec passion que le présent ouvrage leur rend hommage. Une galerie glissée en fin d’album présente en outre les travaux d’Alexandro Garcia, George Widener, Josef Hofer, Julius Bockelt, ou encore José Manuel Egea, montrant ainsi au lecteur de quelle étoffe peut se constituer cet art brut auquel on l’initie.

Un monde d’art brut, Oriol Malet et Christian Berst
Delcourt/Encrages, octobre 2021, 120 pages

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« Une Histoire populaire de la France » en BD

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Adapté d’après un ouvrage de Gérard Noiriel, Une Histoire populaire de la France, de Lisa Lugrin, Clément Xavier et Gaston, raconte de manière légère et accessible les actes fondateurs de la France, mais aussi ses lignes de tension, ses révoltes et ses grandes figures historiques.

C’est avec beaucoup d’humour mais un vrai sens didactique que Lisa Lugrin, Clément Xavier et Gaston portent Une Histoire populaire de la France en bande dessinée. Premier tome d’un triptyque, cette adaptation s’étend du IIIe au XIXe siècle, allant de l’installation des tribus germaniques dans l’espace gallo-romain à l’avènement de Napoléon Bonaparte. Gérard Noiriel, dont on retrouve le pendant fictif dans l’album, est clair quant aux éléments qui ont, selon lui, pérennisé la France et écrit son histoire : les impôts et la force publique. Les premiers ont occasionné jacqueries, révoltes, injustices et dépendances – les riches ont longtemps été exemptés de taxes mais prêtaient de l’argent au pouvoir en place en échange de faveurs et d’influence –, tandis que la seconde a été minée par des successions difficiles (par exemple après la mort de Charles IV) et une organisation politique parfois dysfonctionnelle (de la féodalité à la monarchie en passant par les seigneuries).

Raconter « une histoire populaire de la France » est indissociable de la notion de peuple. Tout au long de cette bande dessinée, les paysans, les immigrés, les chômeurs, les sans-culottes, le tiers-État, bref tout ce qui entrait en contradiction avec le clergé ou la noblesse, se voient mis en exergue. Ce sont des Slaves, puis des Africains réduits en esclavage dans les seigneuries. Ce sont deux millions d’esclaves déportés en quelque 4200 expéditions entre 1625 et 1848 pour les besoins de l’empire colonial français. Ce sont des vagabonds inactifs requalifiés en criminels. C’est une peste noire mortifère se déployant sur fond de misère paysanne (1347-1352). C’est une assiette fiscale insuffisante, car n’impliquant pas l’aristocratie, et provoquant les protestations, voire des insurrections, parmi les classes populaires. C’est la Corporation des bouchers de Paris refusant de payer une nouvelle taxe en 1413. Ce sont les paysans normands s’élevant contre les Anglais lors de la guerre de Cent ans. Conformément au livre de Gérard Noiriel, le sans-grade, le pauvre, le marginalisé s’apparentent ici à un incubateur politico-social.

Une Histoire populaire de la France n’oublie ni les personnalités ni les grands événements qui ont marqué l’Hexagone : Clovis, Charlemagne, Jeanne d’Arc, Richelieu, Colbert, Louis XIV, Napoléon, le Code noir, la Révolution, les guerres, les famines… Richelieu et Colbert ont eu une importance capitale dans la captation de l’impôt, tandis que François 1er ou Louis XIV se sont appuyés sur le capital symbolique pour pérenniser leur pouvoir. Les auteurs rappellent que ce dernier, en dépit de la monarchie absolue qu’il exerçait, était le jouet des élites, qui le maintenaient dans un état de dépendance financière en raison de déficits publics permanents. Enfin, puisqu’il est question des classes populaires, comment ne pas évoquer la réforme de la loi électorale de 1850, qui a eu pour effet d’écarter du vote un tiers de l’électorat ?

Volontiers ironique, gagnant en didactisme ce qu’il perd en exhaustivité, Une Histoire populaire de la France est un travail d’éveil salutaire. Il revient sur les formes plurielles dont s’est parée la France, aussi changeante que les hommes qui en ont pris la gouvernance. Il replace aussi le territoire au sein d’un double jeu d’influence : à l’intérieur de ses frontières, au sein d’une société éternellement divisée, à l’extérieur, parmi des puissances hégémoniques n’hésitant pas à recourir à la force.

Une Histoire populaire de la France, Lisa Lugrin, Clément Xavier et Gaston
Delcourt, septembre 2021, 256 pages

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