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« Et à la fin, ils meurent » : radiographie des contes de fées

Et à la fin, ils meurent, nous annonce Lou Lubie en guise d’avertissement. Derrière ce titre programmatique se cachent les dessous des contes de fées. Car sous le vernis de la bienséance, ces histoires populaires, souvent issues de la tradition orale, présentent des aspects parfois sulfureux.

La couverture de Et à la fin, ils meurent est annonciatrice du travail de déconstruction qu’entreprend Lou Lubie. On y trouve une représentation typique des contes de fées détournée à des fins satiriques : le roi a les yeux arrachés, l’enfant arbore un sourire carnassier et porte un panier rempli d’ossements, la princesse est amputée des deux avant-bras. Avec humour, et en prenant appui sur un solide travail de documentation, Lou Lubie questionne la morale des contes de fées, mais aussi leurs origines, leur périmètre ou encore leurs réappropriations et actualisations. Si chacun songera spontanément aux lectures disneyisées de ces récits, force est de constater qu’ils se parent souvent d’une noirceur ou d’une ambivalence inattendues.

Lou Lubie remonte à Giambattista Basile (XVIIe siècle) et ses contes irrévérencieux pour adultes, puis se penche sur ses héritiers, Charles Perrault et les frères Grimm, le premier, catholique, tapissant ses histoires de héros passifs et vertueux, tandis que les seconds, protestants, mettaient plus volontiers en scène des individus débrouillards soumis à des trajectoires pessimistes. Mais la scénariste et illustratrice française nous transporte encore plus loin dans le temps : Cendrillon a par exemple fait l’objet de multiples réinterprétations depuis ses racines originelles chinoises, caractérisées par des teintes plus sombres (l’héroïne commet un meurtre) et inspirées de traits culturels locaux parfois proches du supplice (l’idéalisation des pieds minuscules entraînant par exemple des pratiques déformant les os).

Cannibalisme, pornographie, assassinat… Les contes de fées n’ont pas toujours été affligés de la naïveté et du puritanisme qui les définissent aujourd’hui. Si Walt Disney a célébré les contes pour enfants édulcorés, universels et aux protagonistes archétypaux, il n’est pas inutile de rappeler que Raiponce n’avait originellement rien d’une princesse et qu’elle avait même été échangée par ses parents contre… du persil. L’histoire du Chaperon rouge comportait des scènes où les intestins de la grand-mère servaient à bloquer la porte de sa maison et où, ensuite, la fillette était invitée à déguster la chair de sa mamie. Lou Lubie évoque aussi la classification ATU, les schémas narratifs et actantiels, le psychanalyste Bruno Bettelheim, les différences entre contes, fables et mythes ou encore les récits étiologiques, merveilleux ou facétieux.

Et à la fin, ils meurent parvient à décrypter les contes tout en faisant preuve de légèreté. Lou Lubie replace les questions de morale face à leurs auteurs et leur époque. La cruauté du conte russe La Pauvre manchote y cohabite avec l’antisémitisme des frères Grimm (récupérés par les nazis) ou les histoires de Hans Christian Andersen (qui ont la particularité de ne pas être issues des traditions orales). La question du sexisme dans les contes figure également en bonne place dans l’ouvrage. Et pour cause : les femmes y apparaissent souvent sans métier, se confondant avec un symbole de l’intériorité – quand les personnages masculins, eux, partent à l’aventure en se retroussant les manches…

Et à la fin, ils meurent, Lou Lubie
Delcourt, novembre 2021, 248 pages

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Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées et des actualités DVD/bluray