Presque de Bernard Campan et Alexandre Jollien : célébrer la vie en attendant la mort

Road-movie lumineux, périple initiatique touchant réalisé et interprété par le talentueux tandem Bernard Campan/Alexandre Jollien, Presque aborde le handicap en prônant la force de l’amitié et du vivre-ensemble contre l’immobilisme anesthésiant des préjugés et du repli sur soi.   

Sixième long-métrage de Bernard Campan (Les Trois frères, Se souvenir des belles choses, Un sac de billes) produit par Philippe Godeau et coréalisé avec le philosophe et écrivain suisse Alexandre Jollien, Presque est une comédie enlevée, pleine de tendresse et profondément humaine. Elle met en scène deux célibataires endurcis aux sensibilités contradictoires et pourtant complémentaires : Igor, quadragénaire handicapé féru de philosophie et Louis, 58 ans, croquemort et directeur d’une société de pompes funèbres.

L’un, spinoziste, livre des légumes bio sur son tricycle pour payer son loyer, l’autre, fataliste, transporte dans son grand corbillard le corps d’une défunte à l’autre bout du pays. Cette rencontre fortuite entre le vivant et la mort, le bonheur et le deuil, le berceau et le cercueil engendre évidemment un voyage initiatique – lequel permettra aux deux protagonistes en crise d’échapper au rôle qu’on leur a assigné, de laisser parler leurs fantasmes, d’apprivoiser le regard d’autrui, de découvrir le corps de l’autre et finalement d’accepter sa différence –, mais aussi un apprentissage poétique et sensitif de la sexualité masculine.

Tous deux abandonnés par les femmes qui peuplaient leur morne existence, Igor et Louis renaissent à mesure qu’ils avancent ; chaque étape du parcours se faisant alors le réceptacle de sentiments quasi-fraternels. Ici, en effet, l’habitacle du corbillard devient le lieu propice à toutes les confidences où l’on chante effrontément l’amour et l’Habanera de Carmen. De même, la beauté des paysages ruraux qu’ils traversent pour parvenir à leur destination enveloppe la détresse de leurs âmes abîmées, blessées, en fuite vers un monde meilleur dans lequel la différence demeure avant tout une fierté.

Entre inserts méditatifs et plans larges aériens libérateurs, Presque est la réverbération spontanée de ces destins mortels qui un jour par hasard se frôlent, s’étreignent, de ces sourires furtifs et bienveillants qui s’échangent le temps d’un simple clin d’œil, avant de se séparer. C’est aussi la grâce d’une silhouette bouleversante, celle du formidable Alexandre Jollien qui ne joue pas mais « se laisse être » face à la caméra, dans un geste thérapeutique sincère qui fait jaillir l’émotion.

S’imprime sur notre rétine le magnifique plongeon final, sorte de baptême symbolique d’Igor et Louis, qui, tels des « bourgeons » prêts à éclore, se mettent à nu pour enfin sauter dans le vide et se jeter à l’eau ensemble.

Sévan Lesaffre

Presque  Bande-annonce

Synopsis : Un voyage en corbillard, de Lausanne vers le sud de la France. Le périple de deux hommes différents qui vont bientôt se découvrir des points communs. Sévan Lesaffre

Presque – Fiche technique

Avec : Bernard Campan, Alexandre Jollien, Tiphaine Daviot, Julie-Anne Roth, La Castou, Marie Benati, Marilyne Canto, Anne-Valérie Payet, Marie Petiot, Laëtitia Eïdo, Maurice Aufair…
Réalisation : Bernard Campan et Alexandre Jollien
Scénario : Hélène Grémillon, Alexandre Jollien, Bernard Campan
Production : Philippe Godeau
Photographie : Christophe Offenstein
Montage : Annette Dutertre
Musique : Niklas Paschburg
Distributeur : Apollo Films
Durée : 1h31
Genre: Comédie dramatique
Sortie : 26 janvier 2022

Note des lecteurs117 Notes
3

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.