L’Odyssée, un film de Jérôme Salle : Critique

Chaque société a le héros qu’elle mérite, c’est parfaitement ce que parvient à nous démontrer L’Odyssée à travers son portrait du Commandant Cousteau… au risque de ne pas plaire à tout le monde.

Synopsis : 1948, grâce à son invention du scaphandrier, Jacques-Yves Cousteau vit confortablement avec sa famille dans une grande villa au bord de la méditerranée. De plus en plus passionné par la plongée sous-marine, il part en expédition sur son bateau, le Calypso, laissant derrière lui son fils Philippe alors âgé de 9 ans. Une douzaine d’années, lorsque celui-ci retrouve son père, il découvre une figure médiatique loin de l’image d’aventurier qu’il s’en était fait.

Au sombre héros de la mer

Parmi les figures ancrées dans l’imaginaire collectif, et qui méritent un éclairage biographique, Jacques-Yves Cousteau est indubitablement l’une des plus cinégéniques, son parcours ne pouvant pas se faire sans mettre au point un grand film d’aventures. Le projet n’était cependant pas chose aisée, tant un long-métrage consacré au commandant du Calypso aurait pu aisément tomber dans le piège d’une approche hagiographique entièrement axée sur la glorieuse ascension de son héros et le rayonnement de ses travaux, ou à l’inverse de ne se servir de lui que pour offrir de belles images d’exploration sous-marine. Que le biopic ait été réalisé par Jérôme Salle, qui jusque-là n’a signé que des thrillers (même si la qualité de ses adaptations de Largo Winch est loin d’être probante), assure un certain sens du récit, et donc limitait la crainte d’avoir affaire à un film qui se veuille entièrement contemplatif. Pour ce qui est de la vision donnée au personnage de JYC, Salle reconnait lui-même avoir manqué de se fourvoyer dans la « biographie Wikipedia ». Fort heureusement, après qu’ait été fait le choix de donner à Pierre Niney le rôle de Philippe Cousteau, l’importance donnée à ce personnage par le scénario a été repensé. Ainsi est né le parti-pris de L’Odyssée, qui en fait une œuvre surprenante.

Il apparait évident grâce à la scène d’ouverture, conçue comme une douloureuse visualisation par JYC de la mort de son fils cadet, que leur lien sera le cœur du scénario. Mieux encore, dans les minutes suivantes, renvoyant à la fin des années 40, alors que, en bon père de famille, Cousteau initie sa famille à sa nouvelle passion, la plongée, la mise en scène fait apparaitre le jeune Philippe comme le centre de la narration. En veut pour preuve ce plan qui s’ouvre sur une conversation entre le père et un ami mais qui se poursuit par un travelling suivant la course entre ses deux fils. Dès cette première partie, on observe d’ailleurs la performance de Lambert Wilson, qui apparait comme un choix de casting évident tant son physique parvient à se fondre dans son modèle (même si Adrien Brody a longtemps été envisagé). Pourtant, le charisme de l’acteur est tel que l’on aura tout du long du mal à le voir s’effacer derrière son rôle. Dans le rôle de la mère, Audrey Tautou, reste à ce moment-là encore trop en retrait pour que sa performance soit jugée, car c’est dans la transformation, tant physique que psychologique qu’elle subira par la suite, qu’elle brillera réellement.

Le premier tiers du scénario se veut donc pensé comme la préparation par JYC de sa mission d’expédition, pour s’achever par une longue ellipse de plus de douze ans. Jusqu’alors, le film n’a pour unique sujet que la façon dont son personnage principal allait réaliser ses prochains documentaires qui le feront connaitre, mais aussi de très belles images filmées en bateau ou, mieux encore sous la mer. Si le film s’était jusqu’au bout limité à cette approche, le résultat se serait contenté d’être un « film-making-off », doublé d’une dimension inutilement voyeuriste sur la vie privée du Commandant, ce qui n’aurait eu pour effet que de nous faire regretter de ne pas plutôt revoir les images d’archives.

Mais une fois que l’on retrouve Philippe, et que c’est à travers ses yeux que l’on va observer son père, le film va radicalement changer de tonalité vis-à-vis de cette figure sacrée sur laquelle on avait du mal à croire qu’un regard critique puisse être posé de façon pertinente. Dès lors, l’image de l’explorateur est durement égratignée : Egocentrique, manipulateur, mari infidèle… la question au cœur de cette narration est certainement celle de savoir s’il est possible à un homme aussi monomaniaque de cumuler sa passion à son rôle de père de famille. Et c’est à cette question que la métamorphose de sa femme, Simone, passant de la jeune femme enthousiaste, prête à tout sacrifier, en vieille fille aigrie sombrant dans l’alcool, est la réponse la plus frappante.

Il va de soi que cette vision mi-figue mi-raisin d’un personnage aussi emblématique va déranger, voir même froisser certains de ses fans. Mais le film ne s’arrête pas là. Davantage qu’un drame familial centré sur des relations père/fils conflictuelles, L’Odyssée est un grand plaidoyer écologiste. Encore une fois, et même si elles provoquent souvent de violentes ruptures de rythme qui accroissent la durée ressentie du long-métrage, les splendides images subaquatiques, nous laissant voir un écosystème menacé avec une grâce mémorable, ou bien encore celles captées en Antarctique, nous rappellent la beauté précaire de cet univers que JYC a tenu à nous faire découvrir via ses propres films. Si la place de Philippe est importante dans le parcours de son père c’est justement parce qu’il lui a fait partager son engament pour la défense de l’environnement. C’est donc la voie de la rédemption morale vers cette épiphanie idéologique de JYC, que prendra la dernière partie du scénario, assurant ainsi le message militant que viendra parachever le carton final destiné à ceux qui ne l’auraient pas encore compris.

Grâce à une brillante représentation du sentiment de fascination/répulsion que le fils à l’âme aventureuse à pour Jacques-Yves Cousteau, les contradictions de ce dernier sont intelligemment analysées. Ce parti-pris audacieux, ne faisant qu’évoquer ce que le Commandant fit de plus glorieux, n’est certainement pas la meilleure façon de faire découvrir aux plus jeunes ce héros du 20ème siècle, mais est incontestablement un portrait d’homme éminemment approfondi.

L’Odyssée : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=JXR0J5Tn5zk

L’Odyssée : Fiche technique

Réalisation : Jérôme Salle
Scénario : Jérôme Salle et Laurent Turner, d’après le livre « Capitaine De La Calypso » d’Albert Falco Interprétation : Lambert Wilson (Jacques-Yves Cousteau), Pierre Niney (Philippe Cousteau), Audrey Tautou (Simone Melchior Cousteau), Ulysse Stein (Philippe Cousteau à 9 ans)…
Photographie : Matias Boucard
Montage : Stan Collet
Décor : Laurent Ott
Musique : Alexandre Desplat
Production : Olivier Delbosc, Nathalie Gastaldo Godeau, Philippe Godeau, Marc Missonnier
Société de production : Pan Européenne Production, Fidélité Films
Budget : 35 millions euros
Distribution : Wild Bunch
Récompense : César 2017 du meilleur son
Durée : 122 minutes
Genre : Biopic, aventures, drame
Date de sortie : 12 octobre 2016
France – 2016

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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