Un peuple d’Emmanuel Gras : journal de bord des Gilets Jaunes

Après les récents Un Pays qui se tient sage de David Dufresne et J’veux du Soleil de François Ruffin, deux documentaires sur l’urgence du débat et de la réflexion citoyenne, c’est au tour d’Emmanuel Gras (300 hommes, Makala) de pointer sa caméra sur un groupe de Gilets jaunes de Chartres dans Un Peuple, portrait d’une France en détresse qui proteste contre le mépris de ses dirigeants.

Plongée passionnante dans les coulisses du mouvement protéiforme des Gilets jaunes à Chartres, ses acteurs, ses réunions, ses brainstormings, Un Peuple recueille les témoignages lucides et poignants de Benoît, Agnès, Nathalie et Allan, ces corps engagés, « ordinaires », qui investissent les péages et ronds-points par tous les temps, pour revendiquer avec pugnacité et détermination leur étiquette et leur visibilité.

Dans ce documentaire à la fois sensible et sincère, Emmanuel Gras (300 hommes, Makala) va à la rencontre d’une pluralité de visages tous plus attachants les uns que les autres, se tient au plus près d’eux, n’hésitant pas à montrer leurs failles, leurs désaccords, leurs contradictions parfois. Il donne la parole à ceux qui souffrent (mères de famille, anciens sans abris, jeunes sans emploi, retraités, chômeurs en quête de solidarité sociale) qui militent, incarnent ou soutiennent discrètement le combat citoyen face à ceux qui, au contraire, ignorent et méprisent ces « agitateurs désabusés venus renverser le gouvernement Macron ».

Un climax se construit alors que les Gilets jaunes de plus en plus nombreux témoignent leur colère : Un Peuple recontextualise d’abord les prémices de la contestation populaire (l’augmentation du prix du carburant), étudie ses mécanismes paradoxaux pour ensuite rendre compte du désordre qu’elle engendre lorsqu’elle se déplace (de la province grisâtre vers un Paris embrumé), se disperse (sur les réseaux sociaux) et que ses organisateurs finissent par en perdre le contrôle. On entend bien sûr les leitmotiv et slogans scandés partout depuis octobre 2018 (« mondialisation, système, capitalisme, pouvoir d’achat, extrêmes… »), mais retentissent surtout ici les voix singulières, les pleurs passagers, les grandes précarités, les cris de détresse des blessés qui peuplent les cortèges de ces manifestations XXL.

© Les films Velvet

En effet, le film ne donne pas seulement à voir la préparation, l’effervescence, l’ampleur des mobilisations Gilets Jaunes mais illustre également toute l’étendue de la protestation urbaine et des fractures françaises par le biais d’images brutes et dévastatrices captées par Emmanuel Gras sur le terrain. Demeure ainsi un pertinent regard sociologique porté sur les dérives malheureuses d’une révolte chaotique et déstructurée, symboles d’une radicalisation et d’une répression croissantes qui, à l’ère de l’information numérique, marquent profondément notre société démocratique en crise – comme les Champs-Élysées transformés en un immense champ de bataille, le Fouquet’s en flammes ou encore l’explosion des vitrines du Disney Store, œuvre des Black Blocks et autres casseurs enragés discréditant cette lutte urgente pour retrouver une forme de dignité.

À la violence qui fait rage dehors dans les avenues de la capitale, se heurte l’existence paisible et l’oisiveté d’un chat confortablement installé sur son divan, à l’abri des considérations politiques qui, à défaut de les unir, finissent hélas par diviser les hommes.

Sévan Lesaffre

Un Peuple – Bande-annonce

Synopsis : En octobre 2018, le gouvernement Macron décrète l’augmentation d’une taxe sur le prix du gasoil. Considérée comme discriminante et injuste, la mesure soulève une vague de protestations dans toute la France. Sur un rond-point, près de Chartres, en Eure-et-Loir, Emmanuel Gras filme alors un groupe d’hommes et de femmes qui, en dehors de toute organisation politique ou associative, manifeste contre le pouvoir. Benoît, Agnès, Allan enfilent un gilet jaune et, pour la première fois, expriment leur colère.

Un Peuple – Fiche technique

Réalisation : Emmanuel Gras
Distribution : KMBO
Durée : 1h45
Genre : Documentaire
Sortie : 23 février 2022

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Festival

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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