Sentinelle Sud de Mathieu Gérault : sauver le soldat Schneider

Naviguant entre le polar et le drame, Sentinelle Sud, saisissant premier long-métrage de Mathieu Gérault, met en scène un héros de guerre meurtri incarné avec brio par le visage fermé de Niels Schneider. Un nouveau rôle fort et exigeant pour l’acteur, deux ans après son interprétation du reporter de guerre Paul Marchand dans Sympathie pour le diable de Guillaume de Fontenay, lui-aussi présenté en avant-première au Festival Les Œillades.  

Ambitieux premier long-métrage de Mathieu Gérault, Sentinelle Sud s’ouvre sur les flashs stroboscopiques d’une existence saccadée, celle de Christian Lafayette, jeune soldat de retour d’Afghanistan après une embuscade qui a décimé son régiment.

Avec sa sensibilité bouleversante, son visage écorché, son jeu magnétique et animal, Niels Schneider (Revenir, Les Choses quoi dit, les Choses qu’on fait, Sibyl, Un amour impossible), déjà reporter de guerre dans Sympathie pour le diable de Guillaume de Fontenay, compose ici un personnage déraciné, en quête affective, dont les fêlures et les carences sont le noyau même du film.

Derrière le polar d’apparence classique sur l’armée et le trafic d’opium, se cache en réalité le fantôme poétique d’une guerre toujours invisible, qui irrigue d’une manière discrète la trajectoire des militaires viscéralement traumatisés, hantés par la violence de ce qu’ils ont vécu hors-champ. Ici, en effet, pas de flash-backs explicatifs et encombrants ; la sobriété de la mise en scène met en lumière le vide abyssal dans lequel Christian et ses frères d’armes mutilés (Mounir, l’impeccable Sofian Khammes) et détraqués (Henri interprété par Thomas Daloz) vont sombrer peu à peu. Malgré la solide amitié virile qui les unit, tous les trois sont victimes d’un syndrome de glissement, tiraillés par l’appel de l’abîme, écorchés par l’absence de figure paternelle à rendre fière ou le mépris de leur commandant campé par le comédien Denis Lavant.

© UFO Distribution

Abordant des thématiques existentielles complexes telles que la famille, la paternité, le réapprentissage de l’amour, le réflexe sacrificiel, l’entraide, les séquelles psychologiques de la guerre, l’accompagnement psychologique.., Sentinelle Sud est aussi un film d’ambiance qui, plus qu’il ne cherche à la retranscrire, évoque sans la rendre complètement tangible et frontale, une souffrance masculine intellectualisée, appréhendée comme un souvenir vacillant à la fois lointain et profondément enfoui.

Car les cicatrices sonores et mentales de l’horreur se mêlent aux frustrations d’un quotidien monotone. En attendant d’être réaffecté, Christian doit contenir la rage qui sommeille en lui en passant la serpillière et en rangeant les caddies dans un supermarché. Pour sortir de sa torpeur et retrouver les repères de la vie civile, il lui faut aussi réapprendre à séduire une infirmière enceinte (India Hair), seule lueur d’espoir avec laquelle construire un avenir déjà fécondé, dont Henri, son patient, tombe également amoureux. Le chant caverneux des morts, le bruissement des larmes de feu ruisselant sur les tombes des disparus, composent un univers phonique très intéressant qui dialogue constamment avec la photo rocailleuse de Laurent Brunet (Énorme, Après la guerre, Microbe et Gasoil). De même, l’émouvante rencontre de la reprise de Teardrop par José González avec la partition originale des frères Galperine souligne la couleur mélancolique et organique du long-métrage. Une proposition de cinéma à la volupté brute et sensorielle.

Sévan Lesaffre

Sentinelle Sud – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=nUg5TvFtX-c

Synopsis : Aux lendemains d’une embuscade qui a décimé son unité, le soldat Christian Lafayette est de retour d’Afghanistan. Alors qu’il tente de reprendre une vie normale, il est bientôt mêlé à un trafic d’opium pour sauver ses deux frères d’armes survivants. La mission dont ils sont les seuls à être revenus n’était peut-être pas celle qu’ils croyaient…

Sentinelle Sud – Fiche technique

Avec : Niels Schneider, Sofian Khammes, India Hair, Denis Lavant, Thomas Saloz, Maryne Bertieaux…
Réalisation : Mathieu Gérault
Scénario : Mathieu Gérault, Nicolas Silhol, Noé Debré
Production : David Coujard
Photographie : Laurent Brunet
Montage : Guerric Catala
Décors : Sébastien Danos
Costumes : Judith de Luze
Musique : Evgueni Galperine
Distributeur : UFO Distribution
Durée : 1h36
Genre : Drame
Sortie : 13 avril 2022

Note des lecteurs1 Note
3.5

Festival

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Sévan Lesaffre
Sévan Lesaffrehttps://www.lemagducine.fr/
Titulaire d’un Master 2 en Histoire, esthétique et théorie du cinéma, auteur d’un ouvrage qui concerne l’analyse du corps filmique de Judy Garland, jeune membre du jury du Festival International du Film d'Amiens 2017 présidé par Alexandra Stewart, critique et rédacteur pour CineChronicle.com pendant deux ans, je couvre le festival du film francophone d’Albi « Les Œillades » depuis 2018 et le FIFAM en 2022.

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