Bonne Mère de Hafsia Herzi : le dévouement d’une mère

Deux ans à peine après le très prometteur Tu mérites un amour, Hafsia Herzi passe de la Semaine de la critique à Un Certain Regard pour présenter Bonne Mère, son deuxième long-métrage. Un magnifique portrait de femme(s) dans les quartiers défavorisés de Marseille, à la fois doux et âpre, drôle et émouvant, rayonnant d’empathie et de bienveillance à l’image de son personnage principal, Nora.

Dans le rôle titre, Halima Benhamed livre une partition bouleversante, tout en retenue et en regards songeurs. Nora est une mère, et même une grand-mère, qui tient à bras le corps un foyer familial bien garni, où chacun fait comme il peut pour joindre les deux bouts. Les yeux rivés sur l’horizon, Nora est une femme calme et pleine de sagesse, au dévouement indéfectible pour ses proches, mais que l’on sent souvent mélancolique face à son existence comme celle de son entourage. Travailler, encore travailler, se démener à la maison, aider une vieille amie en fin de vie à retrouver le sourire, amener un morceau de pain à un misérable du quartier. Son quotidien est un éternel recommencement, où Nora passe plus de temps à recoller les morceaux « en attendant » qu’autre chose. Et pourtant, on sent une immense fierté devant tout ce qu’elle accomplit ; jamais de rancœur, et une lassitude apaisée.

En plus de Nora, Hafsia Herzi dessine tout autour d’elle le portrait d’une famille haute en couleur. Le fils en perpétuelle représentation comique, le petit fils déjà tombeur des filles du quartier, la petite-fille de 4 ans déjà bien éveillée, le fils en prison, la belle-fille qui se crève au travail, la fille elle-même devenue mère et en qui elle voudrait voir une maman modèle… Comme chez Kechiche, comparaison oblige (mais s’arrête sans doute à L’Esquive ou La Faute à Voltaire, tant la pudeur d’Herzi est à des années lumières du voyeurisme des dernières œuvres de Kechiche), c’est tout un microcosme qui prend vie et qui marque par sa vitalité, ses disputes, sa mauvaise foi, sa malice, mais surtout son grand cœur. Bonne Mère est un film qui déborde d’amour : un amour évidemment maternel, mais aussi fraternel, sororal, amical. Il n’y a qu’à regarder les collègues de travail de Nora, tous plus gentils et bienveillants les uns que les autres, et bien décidés à lui rendre la pareille. La loyauté des personnages les uns pour les autres est belle à en pleurer – et l’on pleure à plusieurs reprises, de bon cœur. Tout n’est pas rose dans cette vie précaire, tout le monde ne pense pas qu’aux autres, l’égo n’est pas toujours bien mesuré mais toutes ces femmes montrent un sens du sacrifice réellement admirable.

L’autre grande force de Bonne Mère est son exploration des lieux et sa gestion de l’espace. Entre les appartements exigus, le lieu de travail qui revient, les cabinets médicaux ou d’avocats, les visites en prison, etc., le spectateur cartographie le quotidien de cette famille et s’attache d’autant plus à ces endroits familiers. Des espaces souvent trop petits, dont on a l’impression que tout ce petit monde va déborder, tout comme les cris de colère ou d’amour débordent eux-mêmes des personnages. Hafsia Herzi propose une mise en scène élégante, simple et discrète mais qui accompagne l’apaisante bienveillance de cette mère exceptionnelle. À côté de cela, les quartiers sont filmés dans toute leur saleté et leur délabrement, mais toujours sans rancœur ni indignation : c’est ainsi qu’on les a toujours connus, c’est ainsi qu’on les aime, d’une certaine façon. Des espaces à l’image des personnages : parfois abîmés, précaires, marginalisés, mais jamais abandonnés par ceux qui les chérissent.

Dans cette chronique familiale où les bonnes valeurs s’effritent devant une survie qui appelle des actions répréhensibles (drogue, boulots nocturnes inavouables…), ce sont les femmes qui sortent fières et grandies. Nora et les autres sont des femmes « fortes », mais pas au sens insupportable que l’expression a pris : ce ne sont pas des femmes badass, au fort caractère, ambitieuses et indépendantes comme des héroïnes aseptisées de films d’action américains. Ou pas uniquement cela, et surtout plus que cela. Ce sont des femmes qui sont fortes par leur dignité, leur solidarité au-delà des disputes, leur empathie et leur résilience face à l’adversité.

Hafsia Herzi aime sa ville, aime ses actrices, aime ses personnages : cela se sent, et c’est ce qui rend Bonne Mère bouleversant de naturel et de vérité. Une réalisatrice qui, après seulement deux films, est peut-être la plus belle (et lointaine) héritière du cinéma de Pagnol : lui aussi débordait d’amour et d’admiration pour ses acteurs-personnages, lui aussi aimait sa région, parlait de famille et faisait triompher la charité, l’amitié, l’entraide.

Bonne Mère – Bande-annonce :

Bonne Mère de Hafsia Herzi avec Halima Benhamed, Sabrina Benhamed, Jawed Hannachi Herzi… Ce film est présenté dans la sélection Un Certain regard du Festival de Cannes 2021. En salle le 21 juillet 2021.

Festival

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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