« Un monde d’art brut » : la fureur de créer

Publié aux éditions Delcourt, Un monde d’art brut, d’Oriol Malet et Christian Berst, immerge le lecteur au cœur d’un courant artistique encore méconnu. Sophistiqué et didactique, l’album met à l’honneur des personnalités aussi diverses que Jean Dubuffet, Mary T. Smith ou Henry Darger.

Parfois assimilé et cantonné à l’art dégénéré (selon l’acception nazie), l’art brut continue, aujourd’hui encore, de voir circuler à son endroit bon nombre de raccourcis et d’idées reçues. L’album d’Oriol Malet, chapeauté par le spécialiste Christian Berst, est avant tout pensé comme une tentative de prendre langue avec un courant artistique méconnu, qui s’écarte des sentiers battus et des conventions pour mieux faire entendre sa partition singulière et dérangeante. À cette fin, trois célèbres fantômes sont conviés : Hans Prinzhorn, qui a réuni dans les années 1920 près de 6000 travaux d’aliénés en vue d’éveiller le monde à cet art nouveau ; Jean Dubuffet, collectionneur invétéré et inventeur de cette nouvelle classification artistique, qui regroupe alors l’art des fous, l’art des inspirés et l’art spirite ; et enfin Harald Szeemann, commissaire d’exposition s’étant distingué pour avoir exposé dès les années 1960 ces artistes marginaux dans les hauts-lieux de l’art contemporain. Ces trois personnalités historiques, séminales, vont interagir avec une étudiante en initiation, mais aussi débattre entre eux sur la définition de l’art brut, son champ d’action, son exploitation commerciale ou sa muséification.

De Henry Darger à Madge Gill en passant par Jean Perdrizet ou Mary T. Smith, nombreux sont les artistes faisant l’objet des attentions d’Oriol Malet. Ce dernier portraitise un courant artistique non pas caractérisé par la folie de ses façonniers, mais bien par leur singularité et/ou leur productivité. Car ce sont avant tout des personnes extraordinaires, aussi inventives que marginales, qui ont offert à l’art brut ses lettres de noblesse. Orphelin, Henry Darger a subi des humiliations et des sévices sexuels dans un pensionnat catholique avant d’intégrer un hôpital catholique comme homme à tout faire. Il s’y réfugie dans une œuvre à la fois secrète, pléthorique, plurielle et extrêmement riche. Peintre-médium britannique, Madge Gill se disait possédée lors de ses inspirations créatrices. Inventeur frénétique, Jean Perdrizet était mû par un positivisme scientifique qui le poussait à toutes sortes d’expérimentations, « fécondes et exaltées ». Quant à Mary T. Smith, qui a pu influencer une éminence de l’art contemporain tel que Jean-Michel Basquiat – rappelant en cela l’importance de l’art brut –, elle connut la surdité, la pauvreté et le racisme avant de trouver sa voie, tardivement, dans la peinture, dont elle s’est emparée en autodidacte. Tous ces exemples, et bien d’autres encore, témoignent de la force créatrice et des vulnérabilités existentielles qui souvent, ensemble, président à l’art brut. Et c’est avec passion que le présent ouvrage leur rend hommage. Une galerie glissée en fin d’album présente en outre les travaux d’Alexandro Garcia, George Widener, Josef Hofer, Julius Bockelt, ou encore José Manuel Egea, montrant ainsi au lecteur de quelle étoffe peut se constituer cet art brut auquel on l’initie.

Un monde d’art brut, Oriol Malet et Christian Berst
Delcourt/Encrages, octobre 2021, 120 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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