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« Hippie Surf Satori » : sur la vague

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Les éditions Glénat publient Hippie Surf Satori, d’Alain Gardinier et Renaud Garreta. Roman graphique d’une grande richesse, il s’apparente à une invitation à plonger dans les tumultes d’une époque charnière et à suivre les aventures initiatiques d’un jeune surfeur français, symptomatiques des aspirations d’une génération en quête de sens et d’authenticité.

Dans l’imaginaire collectif, la fin des années 1960 évoque un mélange d’insouciance, de rébellion, de créativité et d’émancipation. La vague du flower power a balayé les rivages de la culture occidentale, transformant les mentalités et les aspirations d’une jeunesse en quête d’authenticité et de liberté. C’est dans ce contexte foisonnant que se situe le roman graphique Hippie Surf Satori, fruit de la collaboration entre le scénariste Alain Gardinier et le dessinateur Renaud Garreta.

Le récit s’articule autour de Pierre, un jeune surfeur français qui, animé par sa passion pour les vagues et les rencontres, quitte Biarritz pour la Californie, puis Hawaï. Le protagoniste est inspiré de deux figures emblématiques du surf et de la photographie, François Lartigau et Alain Dister. Fuyant la rigidité paternelle et un milieu à certains égards étouffant, Pierre embarque dans une aventure initiatique qui l’amènera à côtoyer les icônes de la scène psychédélique Janis Joplin ou les Grateful Dead.

Le roman graphique est traversé d’un souffle de liberté qui rappelle l’esprit de la Beat Generation, comme en témoigne la référence au roman de Jack Kerouac Sur la route. La narration, riche et inventive, dépeint avec subtilité l’éveil de Pierre à la culture américaine, ses émois amoureux, ses expérimentations psychotropes et ses pérégrinations musicales, où se mêlent les influences de Santana et de Jimi Hendrix, alors en pleine émergence.

En Californie, puis à Hawaï, le récit se fait parfois plus sombre, par exemple lorsque Pierre se retrouve contraint de fuir une accusation de meurtre infondée. Les péripéties se succèdent, entraînant notre héros sur les chemins tortueux de la survie, où il va troquer l’éprouvante cueillette d’ananas pour un travail de « cowboy » dans un élevage. Cependant, malgré les épreuves, l’horizon reste gorgé d’une infinie liberté et d’une soif insatiable d’expériences, très représentatives de l’époque.

Hippie Surf Satori possède une dimension éducative. Ainsi, il se clôt par un dossier pédagogique abordant divers aspects de la période et du mouvement hippie : l’invention du leash par Georges Hennebutte, la bande-son des seventies, les lieux mythiques tels que le Steak House de Biarritz, où les surfeurs se retrouvaient pour partager leur passion et écouter les derniers morceaux des Doors ou de Jefferson Airplane.

Les auteurs offrent une plongée immersive dans l’univers de la fin des années 1960, naviguant entre les courants culturels et les aspirations d’une jeunesse éprise de liberté. Alain Gardinier et Renaud Garreta réussissent à restituer avec brio l’ambiance électrique et enivrante de cette époque, portée par des illustrations expressives et un scénario mêlant habilement différentes thématiques. L’œuvre se révèle être un hommage vibrant à une période charnière de l’histoire contemporaine, où les mouvements culturels et sociaux ont façonné les générations futures.

On retiendra notamment la caractérisation de Pierre, particulièrement réussie. Son évolution se trouve au cœur du récit. De sa chambre française tapissée de posters des Doors, de Janis Joplin ou de Bob Dylan à sa quête de sens et d’émancipation sur les terres américaines, il incarne de manière évidente, par synecdoque, les aspirations d’une jeunesse en rupture avec les valeurs traditionnelles. L’épopée de Pierre est ainsi une métaphore de la quête identitaire d’une génération se cherchant des repères et de nouvelles expériences.

L’écriture d’Alain Gardinier est fluide et inventive, tandis que le trait de Renaud Garreta insuffle une énergie et une dynamique saisissantes aux planches, qui donnent à voir, avec générosité, une grande variété de tableaux aquatiques. Leur collaboration réussit à capter l’essence de l’époque tout en offrant une réflexion subtile sur les thèmes de la liberté, de l’émancipation et de l’initiation.

Hippie Surf Satori, Alain Gardinier et Renaud Garreta
Glénat, avril 2023, 128 pages

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4

« Humanité et numérique » : une exploration holistique de l’impact des écrans sur nos vies

Le numérique, désormais omniprésent, a des conséquences majeures sur notre santé, nos relations, notre environnement et nos institutions. Une approche holistique est nécessaire pour comprendre ses enjeux et tempérer ses effets négatifs. C’est précisément ce que propose Humanité et numérique, qui rassemble vingt-cinq professionnels venus d’horizons divers – économie, droit, santé, école, journalisme – autour de la neurologue et spécialiste de la cognition Servane Mouton.

C’est peu dire que la révolution numérique a bouleversé notre quotidien et notre rapport au monde. Des années 1970, avec la démocratisation de la télévision, aux années 1990, avec l’essor d’internet, jusqu’à aujourd’hui, où l’on compte quelque 5 milliards d’utilisateurs de smartphones et plus de 34 milliards d’objets connectés, les écrans et les mondes virtuels n’ont cessé de proliférer. Ils affectent notre santé, nos relations sociales et notre environnement, familial comme terrestre. Comme le souligne avec inquiétude Servane Mouton, cela nécessitait une approche holistique pour en saisir tous les enjeux et leurs innombrables ramifications.

Rendez-vous compte : les Français de plus de 11 ans passeraient, selon une récente étude, environ 60% de leur temps libre devant un écran, tandis que les moins de 3 ans visionneraient quant à eux, en moyenne, 1h22 de programmes télévisés chaque jour. Ces chiffres inquiétants ne sont pourtant que la partie émergée de l’iceberg, puisqu’il s’ensuit, de manière directe, une augmentation de la sédentarité, un risque accru de troubles cardiovasculaires, une exposition plus large à la pornographie, à la violence, ainsi qu’à l’influence des contenus publicitaires.

Enfance, liens familiaux, santé… En collectant des données et en examinant l’impact du numérique sur nos vies durant trois années entières, Servane Mouton a pu tourner autour de son objet d’étude comme le fait un papillon avec un lampadaire. Les textes qu’elle rassemble et met en perspective dans Humanité et numérique soulignent la manière dont les écrans affectent l’ensemble des dimensions de l’humain, y compris sur le plan écologique ou institutionnel. Pour s’en convaincre, on rappellera que le numérique est responsable d’environ 4% des émissions mondiales de gaz à effet de serre et que plus de 30 milliards d’équipements se trouvent actuellement en circulation dans le monde, avec une obsolescence programmée qui incite de surcroît à la rotation rapide des produits.

L’industrie minière extractiviste, grande consommatrice d’eau et productrice de métaux rares, constitue également un enjeu environnemental majeur, directement lié à l’usage des smartphones et des tablettes (mais pas que). Un centre de données de taille moyenne consommerait par exemple, pour ses besoins de climatisation, jusqu’à 600 000 mètres cubes d’eau par an. David Gee se demande quant à lui si l’histoire de l’amiante ne serait pas en train de se répéter avec les rayonnements radiofréquences des télécommunications mobiles. Il argue que la plupart des agences de régulation semblent être dans le déni concernant les risques. La Professeure Barbara Demeneix revient de son côté sur ce qu’elle qualifie d’« invasion invisible » des perturbateurs endocriniens présents dans les matériaux informatiques.

Les enfants étant particulièrement vulnérables, leur exposition aux écrans retient l’attention des spécialistes. Leur cerveau, doté d’une grande plasticité, est influencé par les écrans, qui peuvent entraîner, parfois à long terme, des troubles de l’attention, des problèmes relationnels et des difficultés dans l’apprentissage de la lecture et du langage. Les écrans nuisent à la qualité des interactions humaines et surchargent les ressources attentionnelles des enfants, réduisant de ce fait leur capacité à apprendre. Non seulement l’enfant perd le contact avec le réel, mais il subit en outre une saturation des informations sensorielles (bruit, luminosité, mouvement, etc.) qui handicape ses apprentissages. Le temps passé devant un écran est un temps perdu, sacrifié, où l’enfant n’explore pas le monde qui l’entoure, ne fait pas usage de sa motricité, n’est pas en position de raisonner ni d’effectuer des découvertes. Ses fonctions sensorielles et motrices demeurent considérablement sous-employées.

La pédiatre Célia Levavasseur met en lumière les perturbations causées par les écrans dans la relation d’attachement entre l’enfant et ses parents, avec un impact pouvant se révéler significatif sur leur avenir psychologique et émotionnel. Le numérique a également des conséquences sur la sexualité adolescente, avec un accès banalisé à la pornographie. Selon l’association Ennocence, 50% des enfants seraient exposés à du contenu pornographique durant leur scolarité primaire, et presque tous durant le collège. L’affaire doit être prise au sérieux, tant les vidéos pornographiques influencent les représentations et comportements sexuels des jeunes. Elles peuvent engendrer des complexes, brouiller les frontières entre la fiction et la réalité et rendre, par désensibilisation, plus violentes ou humiliantes les agressions sexuelles – mais pas forcément plus fréquentes, en vertu d’un effet cathartique.

Les jeux vidéo sont eux aussi associés à des troubles de l’attention, une perte du lien social, l’isolement et parfois même l’addiction. Les auteurs font par ailleurs état des effets négatifs des écrans sur la qualité du sommeil, le métabolisme et la santé oculaire des utilisateurs. Ils reviennent aussi sur le capitalisme de surveillance et l’usage phagocytaire des réseaux sociaux. Ils expliquent en quoi consiste le brain drain, c’est-à-dire la fuite du cerveau : le simple fait d’avoir un téléphone mobile à nos côtés, même en mode silencieux, tend à épuiser nos ressources attentionnelles et à altérer nos performances cognitives.

Enfin, sujets passionnants s’il en est, l’utilisation du numérique dans l’éducation et la santé soulève d’importantes interrogations. À l’école, la présence d’écrans modifie la relation entre enseignants et élèves, avec des conséquences sur l’apprentissage et la motivation. Il n’est pas rare de voir des professeurs davantage tournés vers l’écran que vers leurs élèves, ou des absences rattrapées par des notes numériques, voire de bons élèves réduits au rôle d’exécutants en réalisant des travaux pour le compte des autres via les messageries privées ou les réseaux sociaux. Les professeurs ne savent plus s’ils corrigent un article de blog, une fiche Wikipédia ou la production de leur élève. Et ce dernier est passé d’une écriture manuscrite, nécessitant une réflexion préalable et une bonne maîtrise de la langue, à une écriture tapuscrite, où ses fautes sont portées à son attention par soulignage automatique et où les blocs de texte peuvent être déplacés à sa guise, quand et là il le souhaite.

L’informatisation des soins de santé a été perçue comme une solution prometteuse, notamment pour pallier les déserts médicaux. Toutefois, cette révolution numérique ne s’est pas avérée sans faille. En effet, diverses études ont démontré que l’utilisation des Dossiers Patients Informatisés (DPI) favorisait les burn-outs chez les médecins, tandis que les infirmiers consacrent désormais davantage de temps à la traçabilité des gestes médicaux et des médicaments qu’à l’interaction avec les patients et aux soins directs. De surcroît, la dépendance accrue aux systèmes informatiques a révélé une vulnérabilité certaine face aux cyberattaques et aux défaillances numériques, pouvant entraîner une paralysie complète des établissements de santé concernés. Enfin, et cela pourrait constituer un résumé métaphorique glaçant de l’ensemble d’Humanité et numérique, une simple erreur d’encodage ou un clic malencontreux peut occasionner des conséquences désastreuses pour les patients, comme des posologies inadaptées ou des données sensibles erronées.

Humanité et numérique, ouvrage collectif coordonné par Servane Mouton
Apogée, avril 2023, 336 pages

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4.5

« Les Philanthropes aux poches percées » : plafond de misère

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Les éditions Delcourt publient une adaptation graphique des Philanthropes aux poches percées, roman social de Robert Tressel célèbre pour l’acuité qu’il emploie dans sa radiographie du prolétariat, de l’idéal socialiste et des dysfonctionnements des sociétés capitalistes.

Dans la riche tradition littéraire du roman social, Les Philanthropes aux poches percées se caractérise par l’ingéniosité et la justesse avec lesquelles il capture les moments définitoires de la condition ouvrière du début du XXe siècle. Robert Tressel raconte les tribulations d’un groupe d’ouvriers d’une entreprise de peinture et de décoration. Ces hommes sont exploités par leur employeur, confrontés aux injustices économiques et sociales, aliénés par un système économique qui sous-tend chaque pan de leur existence. La famille, le logement, la santé, l’éducation, le temps libre : tout passe à la moulinette d’une précarité et d’une pauvreté rendues inexpiables.

Parmi les principales thématiques de l’album de Scarlett et Sophie Rickard, les deux scénaristes qui adaptent le roman de Robert Tressel, on retrouve la lutte des classes, la solidarité ouvrière et l’idéal socialiste. Le peintre Frank Owen sert de porte-parole aux idées révolutionnaires. Son esprit critique et contestataire le distingue à la fois des aristocrates rentiers et de certains de ses collègues qui, bien que partageant son sort, acceptent sans protestation de se soumettre aux exigences de leur employeur, contribuant ainsi à la perpétuation d’un système inégalitaire. Bob Crass est symptomatique de ces résignés qui incarnent le strict opposé d’Owen. Leur passivité et leur manque de solidarité envers leurs collègues reflètent la difficulté de certains travailleurs à s’émanciper de leur condition.

Les Philanthropes aux poches percées met en évidence, avec force détails, la manière dont la classe ouvrière est maintenue dans une situation méphitique par un système capitaliste qui tend à la déposséder de ses droits et de sa dignité. Parmi les scènes marquantes de l’album, on retiendra les nombreuses allocutions d’Owen, les admonestations du vénal et méprisant M. Hunter, la non-culpabilité prononcée au tribunal après un accident de travail mortel ou encore ces jeux de dupes et collusions politiques qui aboutissent à l’accaparement des ressources publiques par une aristocratie en vase clos. Ruth Easton, l’épouse d’un des ouvriers, apporte une sous-couche au récit, en représentant la condition féminine de l’époque et les défis spécifiques auxquels étaient alors confrontées les femmes. Elle met en lumière la double peine des femmes de la classe ouvrière, confrontées à la fois à l’exploitation capitaliste et au patriarcat.

C’est d’ailleurs l’une des forces de l’album de Scarlett et Sophie Rickard : la caractérisation des personnages apparaît particulièrement soignée, avec une galerie foisonnante de protagonistes aux profils distincts et nuancés, parfois remplis de contradictions. De cette choralité et des interactions qui en découlent, les auteurs tirent une exploration fine des dynamiques de pouvoir et d’influence qui caractérisaient la société de l’époque. Les ouvriers, bien que souffrant d’un système injuste, ne sont ni dépeints comme des victimes passives ni comme des combattants obstinés, mais comme des individus capables de résilience, d’entraide… ou de lâcheté.

Le lecteur est immergé, avec un réalisme et une justesse confondants, dans le quotidien de ces ouvriers laissés-pour-compte grâce à une description minutieuse des lieux, des situations et des affects. Il est tentant d’établir des ponts entre Les Philanthropes aux poches percées et d’autres œuvres de fiction abordant des thématiques similaires telles que Germinal d’Émile Zola. Les deux ouvrages ont en effet en commun de traiter de la condition ouvrière et de la lutte des classes dans un contexte de révolution industrielle. Les deux auteurs partagent une même volonté de dénoncer l’exploitation et l’oppression subies par les travailleurs.

Dans ce portrait désillusionné, l’Église, hypocrite et opportuniste, la presse, manipulée et manipulatrice, l’alcoolisme, vraie maladie sociale, ou encore l’usine à gaz des aides publiques se trouvent également en bonne place. Scarlett et Sophie Rickard se penchent longuement sur la notion de servitude volontaire, habilement mise en images, et sur tous les discours spécieux légitimant l’exploitation des travailleurs et faisant des chômeurs, des étrangers ou des malades les responsables du dénuement de la classe ouvrière. S’il ne peut nier son statut d’ode au socialisme, Les Philanthropes aux poches percées n’en conserve pas moins une hauteur de vue et une vérité socioéconomique qui le rendent, comme le pensait George Orwell, indispensable.

Les Philanthropes aux poches percées, Robert Tressel, Scarlett et Sophie Rickard
Delcourt, avril 2023, 256 pages

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4.5

« Des Martiens au Sahara » : croire en l’incroyable

Dans un monde où les réseaux sociaux jouent un rôle prédominant dans la circulation de l’information, les fake news se propagent rapidement et trouvent un écho important. Le domaine de l’archéologie n’échappe pas à ce phénomène. Dans une réédition actualisée d’un ouvrage paru en 2009, Jean-Loïc Le Quellec revient longuement sur plusieurs théories infondées mais ayant pourtant la peau dure…

Le rabbit hole, une métaphore pour décrire la descente dans un enchaînement de découvertes et d’idées de plus en plus étranges ou obscures, n’est pas seulement pertinent dans le contexte de la Covid-19. Il est facile de se perdre dans les méandres des théories alternatives et des récits pseudoscientifiques, qui sont souvent relayés sur les réseaux sociaux et les forums de discussion. Ils remettent en question les connaissances établies et les méthodes scientifiques éprouvées, et peuvent sembler attrayants pour ceux qui cherchent des réponses simples ou spectaculaires à des questions complexes.

Les exemples ne manquent pas. Le Tertre du Serpent, un site archéologique situé en Amérique du Nord, a par exemple fait l’objet de nombreuses spéculations et interprétations pseudo-scientifiques. Jean-Loïc Le Quellec nous rappelle par ailleurs que l’auteur britannique Graham Hancock défend l’idée de civilisations avancées et perdues remontant à des millénaires, avant les premières sociétés reconnues par les archéologues. Ses théories, largement critiquées par la communauté scientifique pour leur manque de rigueur et de preuves, trouvent néanmoins un large écho auprès d’un public en quête de mystères et d’explications alternatives à l’histoire humaine.

De nombreuses théories, bien que dépourvues de preuves solides et d’acceptation de la communauté scientifique, peuvent devenir virales sur les réseaux sociaux et influencer la perception du public sur l’archéologie et la préhistoire. Comme le note Jean-Loïc Le Quellec : « Hélas, les humains appartenant à une « espèce fabulatrice » et préférant entendre et croire n’importe quelle (Pré)histoire plutôt que d’affronter l’absence de réponse aux sempiternelles questions d’origine, il est à craindre que, pendant longtemps encore, il se trouvera des archéologues romantiques pour venir nous affirmer qu’ils ont vu des images de Martiens au Sahara, retrouvé le squelette d’un géant biblique ou découvert des inscriptions phéniciennes en Amérique, ou bien pour nous faire le récit des périls qu’ils durent affronter en cherchant l’arche de Noé, le jardin d’Éden, la lance de Longinus ou l’Arche d’alliance. »

Cette assertion, qui conclut l’ouvrage, ne souffre aucune ambiguïté. Elle est surtout créditée d’une série de cas concrets, qui démontrent le caractère universel et intemporel des fake news archéologiques. Il sera ainsi, dans Des Martiens au Sahara, question des collections de musées qui s’enrichissent de contrefaçons (les fameux crânes de cristal d’Eugène Boban) à une époque où les fouilles véritables demeuraient rares et où les marchands d’art avaient pignon sur rue. Jean-Loïc Le Quellec mentionnera aussi le traitement médiatique d’une action écologique, les journalistes présentant une arche comme une reconstruction ou une reproduction de l’arche de Noé, qui n’a pourtant jamais existé.

Le phénomène des pareidolies, bien connu, supporte son lot de lectures erronées, dont celles de Chonosuke Okamura, dont la classification des trouvailles a de quoi laisser pantois. Des Martiens au Sahara rapporte d’autres cas où l’homme semble trompé par sa propre intuition. Ainsi, le Creation Evidence Museum (CEM) présente comme une preuve scientifique un prétendu doigt humain fossilisé trouvé dans une formation du Crétacé, datant entre 65 et 145 millions d’années, bien avant l’apparition de l’homme. Pour corroborer cette théorie sont utilisés les résultats d’un examen aux rayons X… qui ne révèlent pourtant rien de probant, si ce n’est que l’affirmation d’une présence humaine antérieure aux connaissances admises est effectivement absurde ! Le chercheur Samuel Hubbard croit quant à lui deviner dans une gravure la représentation d’un dinosaure, dont la posture attesterait de manière irréfutable de la coexistence entre l’homme et cet animal. Il sera discrédité par là même où il pensait faire mouche : la position de la colonne vertébrale du dinosaure est anormale.

« Quant à la recherche de la date précise de la Création, ou du Déluge biblique, il est sidérant de voir que des essayistes continuent de pratiquer ce genre de vains calculs dans un vide archéologique absolu, plus d’un demi-siècle après la publication, aux presses de l’Université de Chicago, du livre fondateur de Willard Frank Libby sur le principe de la datation au radiocarbone. » C’est un peu le problème avec la désinformation, qu’elle soit archéologique ou non : la raison n’a aucune prise sur ceux qui ne jurent que par le dogmatisme et les biais de confirmation. En Chine, des chercheurs en art rupestre, influencés par le chauvinisme et relayés par la presse, prétendent identifier l’origine préhistorique de certaines écritures. Un communiqué de l’agence de presse Xinhua en 2007 prétendait par exemple que des gravures rupestres vieilles de 8 000 ans seraient à l’origine de l’écriture chinoise. Les experts ont beau réfuter ces affirmations et démontrer que les gravures trouvées étaient d’un type commun, le mal est fait : la fausse information circule en boucle (pas tout à fait fermée) et les convaincus continuent de l’être… D’autres fois, ce sont les mythes, confondus avec les faits historiques, qui poussent à la confusion. Et l’auteur de rapporter les propos de Roger Dadoun sur le matriarcat primitif.

Conclusion : prudence et circonspection en toutes circonstances.

Des Martiens au Sahara, Jean-Loïc Le Quellec
Éditions du Détour, mars 2023, 440 pages

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4

Mictlán, voyage vers l’oubli

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Deux hommes sont aux commandes d’un semi-remorque qui roule dans le désert. Ils ne doivent s’arrêter sous aucun prétexte (sauf pour les courses nécessaires à leur alimentation et pour faire le plein) : ordre du Commandant, rapport à leur chargement, dont nul ne doit apprendre la nature. Sinon, le Gouverneur risquerait de vrais ennuis, alors qu’il brigue un nouveau mandat en faisant valoir des statistiques positives concernant la sécurité dans le pays.

Le titre signifiant en nahuatl « le lieu des morts », là où les défunts accèdent à l’oubli après un long voyage à travers le monde d’en bas (l’auteur a enseigné la littérature latino-américaine à l’université pendant quinze ans), on situe l’action loin de la France (ouf !) où rien de semblable ne pourrait arriver. Au début, c’est Gros qui conduit et Vieux qui dort sur une couchette. À noter que Gros est gros et que Vieux est vieux. Le poids lourd tout blanc (trop blanc) qu’ils conduisent appelle quelques références : celui de Duel le film de Spielberg, inquiétant par sa masse et par le fait que tout se passe comme si le camion existait en tant qu’entité vivante (chauffeur impossible à identifier) et celui d’un autre film, Le Salaire de la peur d’Henri Georges Clouzot, camion transportant une belle quantité d’explosif sur un parcours tourmenté. On peut même penser au film de Marguerite Duras Le Camion pour le tête-à-tête particulier qui s’installe. Ici, le but (aussi absurde que celui de l’existence humaine) est de rouler indéfiniment dans le désert pour éviter la découverte du chargement : cent-cinquante-sept corps humains de personnes mortes de mort violente, chacun dans un sac en plastique étanche et tous bien rangés.

Voyage en Absurdie

Les premiers chapitres sont assez particuliers, car l’auteur, Sébastien Rutés, s’arrange pour ne jamais finir ses phrases, suggérant un monologue intérieur, d’ailleurs ponctué de nombreuses répétitions qui donnent la sensation de pensées qui tournent à l’obsession. Ce sont essentiellement celles de Gros qui rumine la situation. Une situation vraiment pas brillante, puisqu’il doit à la fois s’assurer que le camion roule toujours dans ce fichu désert et que Vieux ne fait pas de bêtise. Ce dernier voudrait absolument jeter un coup d’œil dans la remorque pour vérifier si, dans les sacs, il ne trouverait pas par hasard le corps de sa fille. On finira par apprendre qu’en réalité il n’a aucune chance de retrouver ce corps, on comprendra pourquoi (le passé des deux hommes trouvera sa place dans le récit). Après les références cinématographiques, une autre – littéraire – s’impose : la phrase de Sartre « L’enfer c’est les autres » sorti de sa pièce Huis clos. En effet, Gros et Vieux ne font que subir leur proximité de circonstance. Ce court roman (154 pages) a donc une évidente portée existentialiste. Nos deux chauffeurs agissent, mais ils n’ont jamais de véritable choix et savant pertinemment que leur voyage ne mène nulle part. Bonne illustration du titre.

Aucune échappatoire

On compatit au sort de Gros et Vieux qui sont hyper surveillés (par téléphone et par des militaires qui peuvent surgir du néant) et n’ont pour ainsi dire aucune chance de s’en sortir. En effet, la mécanique finira par manifester son besoin de souffler et il faudra trouver un garage pour s’arrêter et réparer. Sans compter toutes les autres péripéties possibles, comme trouver quelqu’un en panne sur la route qui leur demande naturellement de les emmener au garage le plus proche. Un ethnologue par exemple qui s’intéresse au passé du pays, ce qui ne fait qu’accentuer la tension et émerger des réflexions existentielles dont les camionneurs n’ont vraiment pas l’habitude. Sébastien Rutés se montre assez machiavélique, avec une base très noire et un traitement littéraire qui fait sentir les effets qu’il recherche. Le malaise qui ne fait que s’accentuer pour les deux routiers. Leur anonymat qui les met en situation de personnages interchangeables de toute façon voués à disparaître sans laisser de trace. D’ailleurs, on comprend très rapidement que, dans ce pays, on meurt à tout bout de champ et pour des broutilles. L’auteur nous fait donc sentir à quel point le monde perd son essence en se déshumanisant. Bien qu’éprouvant, ce roman s’avère intelligent et original. Il a obtenu le Prix Mystère de la critique 2021.

Mitan, Sébastien Rutés
Éditions Gallimard (collection « La Noire),  janvier 2020

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3.5

Une Histoire d’amour : la promesse de vivre heureux

Il existe autant de raisons de se détester que de s’aimer. Ce mélodrame porte en lui cet optimisme, avec une grande sincérité et une tendresse bouleversante, car au fond, son auteur ne demande rien de plus qu’à conter Une Histoire d’amour, dans la joie et la mélancolie.

« Comment l’amour peut finir ? » Alexis Michalik nous pose la question à travers l’adaptation de sa propre pièce, à l’image d’Edmond, qui a aussi bien triomphé sur scène qu’à l’écran. Ce retour inattendu derrière la caméra confirme néanmoins les ambitions d’un cinéaste, qui a le regard subtil sur ses personnages tourmentés, sans négliger sa narration, d’une grande fluidité.

Et pourtant…

L’amour naît d’une pensée, d’une pulsion, d’un désir ou encore d’un coup de foudre. C’est dans ce contexte que l’on va accompagner Katia (Juliette Delacroix), qui a du mal à se mettre en mouvement, car cette dernière est en décalage avec son monde. Son frère aîné William, campé par Michalik, ne manque pas de le lui rappeler, sachant sa tendance à saboter ses relations sentimentales ou amicales. Sa peur se lit aussi bien dans un traumatisme de jeunesse que dans un fantasme qu’elle s’interdit par principe. Il fallait donc cette étincelle, qu’est Justine, et son inhibiteur d’angoisse qu’est sa générosité, pour enfin transformer l’expérience en un début d’histoire.

À partir de cet instant, une osmose parfaite d’une vie qui fait oublier la mort, on s’attache à ces femmes, fortes et libres de s’aimer. Rien de foncièrement original dans les faits, car la plupart des comédies romantiques auraient bouclé leur développement sur ce nuage de bonheurs, sans concession. Malheureusement, la réalité est tout autre. Ce récit a vocation de nous rapprocher de nous-mêmes, en nous identifiant aux souffrances des personnages, qui vont toucher le fond. C’est là que réside toute la force du long-métrage, à la recherche de l’humain et de l’intime.

…je n’aime que toi

Quand il ne reste plus que la désillusion et la solitude comme issue, les âmes perdues entrent en collision. Et pourtant, on ne sentira pas la détresse escomptée du côté de Katia, élevant seule sa fille, Jeanne (Léontine d’Oncieu), née d’un amour fort et véritable. Douée pour son âge, l’adolescente ne laisse pourtant pas transparaitre une certaine douleur face à la destinée de sa mère, dont elle doit déjà préparer le deuil. Il n’y a donc plus d’autre refuge que dans le soutien fraternel de William, qui passe étonnamment au premier plan. Le nouveau duo qu’il forme avec sa nièce vient alors approfondir le lien qui les unit, alors que tout les opposerait presque. Lorsque ce dernier est perdu dans son esprit, Jeanne lui tombe dessus comme une épine dans le pied et comme un échec de plus à anticiper.

Chacun tire malgré tout l’autre vers le haut à sa façon et cette bienveillance transpire dans une mise en scène humble, où les comédiens originaux de la pièce rayonnent indéniablement. Ce sont toutes les oppositions et les étonnantes complémentarités qui rendent ce voyage sentimental merveilleux et bouleversant. La justesse est dans le jeu, mais également dans le fabuleux travail du rythme, avec des ellipses invisibles, à l’aura quasi surréaliste, reposant ainsi sur une articulation onirique et sur près d’une heure et demie de rires et de larmes.

« Quand il n’y a plus d’amour, après un deuil, une séparation, est-ce que l’amour survit quand même, malgré tout ? » La vérité peut prendre de nombreuses formes dans cette intrigue, qui rend hommage aux miracles et qui se trouvent être au cœur des bouquins qu’écrivent ou lisent certains des protagonistes. Le portrait de la vie selon Alexis Michalik se lit ainsi, dans Une Histoire d’amour parmi tant d’autres, où chacun s’y retrouve dans l’amour qu’il dégage, qu’il donne, qu’il partage, qu’il redoute, qu’il oublie ou qu’il reprend. C’est pourquoi le film affirme poétiquement que l’amour est à la fois un langage personnel et un remède à toute épreuve.

Bande-annonce : Une Histoire d’amour

Fiche technique : Une Histoire d’amour

Réalisation & Scénario : Alexis Michalik
Photographie : Marie Spencer
Son : Marianne Roussy
Décors : Julie Wassef
Maquillage : Véronique Clochepin Lassalle
Costumes : Marion Rebmann
Montage : Sophie Fourdrinoy
Production : Acmé Films, Full Dawa Films
Pays de production : France
Distribution France : Le Pacte
Durée : 1h30
Genre : Drame
Date de sortie : 12 avril 2023

Synopsis : Katia et Justine tombent amoureuses. Malgré la peur de l’engagement et le regard des autres, elles décident de faire un enfant, laissant le hasard décider de qui le portera. Mais alors que Katia tombe enceinte, Justine la quitte soudainement. 12 ans plus tard, Justine est retournée à une vie rangée et Katia, qui a gardé l’enfant, apprend qu’elle est condamnée. Contrainte de trouver en urgence un tuteur pour sa fille, elle se tourne vers sa seule option : son frère William, écrivain cynique et désabusé…

Une Histoire d’amour : la promesse de vivre heureux
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3.5

Derry Girls : l’Espoir et la joie de vivre pendant un conflit

Cette année, les accords de Paix d’Irlande du Nord, signés le vendredi de Pâques 1998, ont 25 ans.  Le pays a connu une très longue période de conflits. Durant trois décennies, les populations catholique et protestante sont divisées par leurs opinions politiques. Des actes de violence sont commis par les deux camps, alimentés par la haine de l’autre. Ce cadre qui ne semble pas se prêter à la comédie, sera pourtant le terreau fertile d’une des plus belles séries britanniques des années 2020 : Derry Girls. Petit retour sur un autre bel OVNI de Channel 4.

Contrairement aux idées reçues, l’Europe n’est pas vraiment en paix après 1945. La Guerre Froide commence, comme de nombreuses dictatures se mettent en place dans le monde. Mais le plus difficile reste les conflits internes, tels que ceux connus par la Grande Bretagne. L’Irlande est divisée en deux parties depuis que la République a été prononcée en 1922 dans le sud du pays. Le Nord, lui, reste fidèle à la Couronne britannique. Cependant, au sein de l’Irlande du Nord elle-même, des tensions se font sentir à cause de la ségrégation que subissent les catholiques, pourtant majoritaires. Voici donc le point de départ d’un conflit qui émaillera les Irlandais du Nord jusqu’en 1998…

Synopsis de la série Derry Girls : Nous sommes à Derry à la fin des années 90. Erin, Michelle, Claire, James et Ola sont une bande d’amis qui vont au même lycée ensemble et essayent de vivre une vie normale, malgré les tensions qui subsistent encore dans leur petite ville. Premiers amours, premières soirées, premiers jobs, rêves de célébrité et de voyages divers, voilà ce à quoi pensent nos personnages adolescents. Le conflit ne les empêchera pas de rêver à de grandes choses.

Une histoire simple et touchante

Derry Girls n’est pas une série très longue. Un peu comme My Mad Fat Diary, elle comporte 19 épisodes d’une vingtaine de minutes divisés en 3 saisons. À notre avis, elle a su suffisamment prolonger son intrigue et s’arrêter à temps. Chaque épisode comporte une petite intrigue qui finit par se dénouer simplement, parfois positivement, parfois tristement.

C’est une comédie qui arrive à être légère, malgré son cadre. Mais elle comporte ses moments de drames. Nous suivons des adolescents qui ne souhaitent qu’une vie simple: trouver leur voie, tomber amoureux, avoir des expériences diverses. Ils font des rencontres, se construisent, évoluent et changent. Certains comprennent leurs attirances, d’autres doivent déménager pour suivre la famille. La vie à Derry est simple, ce qui l’alourdit, c’est ce constant sentiment d’alerte, dû au conflit.

Elle résonne aussi beaucoup avec l’actualité mondiale. Nos protagonistes ne sont pas différents. Erin, James et Michelle ont tous les trois des rêves de célébrité, dans l’écriture ou le cinéma. Tous rêvent de trouver l’amour en essayant d’aller vers ceux qui vont faire battre leur cœur (et ils sont nombreux dans le cas d’Erin et Michelle).

Évoquer un long conflit encore vivace dans les esprits…

Subtilement

La série a fait le choix de ne pas mettre le conflit en avant d’une manière directe. C’est pour cela qu’elle commence d’ailleurs vers les années 90 et jusqu’au vote des accords de Paix de 1998. Visuellement, elle s’attache à beaucoup marquer la présence militaire, signe d’insécurité et de tensions. Plus légèrement, le défilé de l’ordre d’Orange est présenté à l’écran. Il est présenté comme énervant pour les catholiques de Derry. C’est d’ailleurs à cette occasion que la famille part en vacances chaque année.

L’ordre d’Orange est une ligue d’Irlandais protestants, unionistes, (fidèles à la Couronne britannique) et conservateurs qui défilent chaque année le 12 Juillet. C’est à cette date que le roi Guillaume d’Orange (Ou William III d’Orange) triomphe sur Jacques II d’Angleterre, en 1690, à la bataille de Boyne. Cet ordre rappelle bien que l’Irlande du Nord est fidèle à la couronne britannique, malgré ce qui se passe à Derry et le statut minoritaire des Protestants.

Plus tard, pendant la saison 2, une rencontre entre catholiques et protestants martèle bien les problèmes du conflit, où le malentendu est au sens propre et au sens figuré. Clare et un jeune protestant se disputent car elle comprend mal et  lui entend mal, risquant le déclenchement d’un nouveau conflit à cause du quiproquo. Même si ce qui s’est passé en Irlande tout au long du 20e s. ne peut être ramené à un simple malentendu, elle rappelle que la clé est le dialogue entre les deux communautés. C’est aussi ce que les intervenants du documentaire « Irlande(s) » concluent.

Même les épisodes de flashback dans les années 70 ne se concentrent pas plus sur les risques de sortir à un bal de promo pendant un état d’urgence proclamé, que sur une envie de fricoter avec le sexe opposé, malgré la présence des nonnes, et surtout, d’être un peu « punk »pour s’appartenir et n’appartenir ni à l’école, ni à la communauté, ni à la religion, ni au conflit.

Mais avec force

Tout au long des saisons, il y a une pré-éminence d’images d’archives et d’événements s’étant passés. Par exemple, à la fin de la 1e saison, nous achevons Derry Girls sur un attentat mortel documenté à la télévision, contrastant avec l’insouciance et la joie des jeunes adolescents lors du concours de talent auquel Orla participe. Plus tard, des images récentes du Premier Ministre James Cameron innocentant les 14 personnes tuées lors du Bloody Sunday par l’armée britannique et remettant en cause les décisions prises par le commandement militaire ce jour-là. On montre aussi la venue du président Bill Clinton à Derry en Novembre 1995.

Pendant la saison 1, la venue de Katya, jeune Ukrainienne de Tchernobyl comme réfugiée, amène Clare, la plus cérébrale des cinq de la bande à se questionner sur ce qui se passe en Irlande. En effet, quand Clare parle du conflit, Katya lui rappelle que ce sont des personnes de la même religion, d’un « différent parfum » qui se disputent. Devant l’absurdité de la sonorité de ce résumé, Clare commence à déconstruire sa vision du conflit. Elle apparaît en fin d’épisode avec un Union Jack sur la poitrine. Même si cette chute paraît simpliste, l’œil externe de Katya qui vient du bloc soviétique amène nos jeunes gens à se questionner sur l’avenir de l’Irlande où ils vivent. C’est un bel éloge à la génération précédente qui a su remettre en question les choix et la violence des deux camps, en décidant de voter pour la Paix.

Enfin, l’image la plus parlante vient du dernier épisode de la série, où on présente nos jeunes, prêts à voter au référendum. Si Derry Girls ne se mouille pas vraiment à évoquer ce conflit, ni à prendre parti pour l’un ou l’autre, c’est que celui-ci doit encore se ressentir assez lourdement dans les deux camps, et ce, malgré sa fin et la fin de l’IRA.

La place de la musique :

Le plaisir que s’offrent les séries implantées dans les années 90 est de ressortir de vieux titres qui ont fait danser au moins deux générations, celles qui n’ont pas encore accès à internet à grande échelle. Mais aussi  qui découvraient les titres qui les ont marquées par la radio, MTV ou à la volée chez le disquaire du coin. C’est aussi l’ère des mixtapes et des concerts inoubliables.

Les inoubliables « tubes »

Les adolescents y ont eu un petit instant pour oublier qu’ils étaient à Derry, cette ville divisée par le conflit. L’épisode est entièrement inventé (nous n’avons pas trouvé de trace de prestation de l’artiste à Derry). Mais le symbole est grand. Nos jeunes écoutent de l’Eurobeat, de la Dance, de la musique Bubblegum (Barbie Girl d’Aqua en est l’exemple type), Saturday Night de Whigfield, All that she wants d’Ace of Base. Les mirettes des spectateurs sont gâtées et heureuses de retrouver ses « tubes » qui ont fait une époque. Même Sixpence None the Richer et son inoubliable Kiss Me, de la célèbre rom-com ado She’s all that (Elle est trop bien, 1999), a trouvé une petite place où être casée, pour notre plus grand plaisir!

Les artistes britanniques en Irlande du Nord: place et perception

Durant la saison 2, les jeunes font un road trip jusqu’à Belfast pour voir les Take That. Ils vont contre l’autorité parentale pour voir leurs artistes préférés. Lors d’une dispute où les filles se demandent s’il faut aller chercher James, abandonné avec des gens du voyage, Michelle cite tous les artistes et tous les concerts de l’époque auxquels elles n’ont pas pu aller à cause des circonstances de la guerre.

Durant cet épisode, le père d’Erin voit les enfants à la télévision, mais décide de ne pas les punir d’avoir ignoré les ordres. Ce petit clin d’œil au rêve réalisé par les jeunes gens durant une période aussi trouble est émouvant. Même si la sécurité est ce qu’il veut offrir à ses enfants, il comprend bien qu’ils ont envie d’un peu d’insouciance.

Les jeunes de Derry sont aussi peu regardants sur l’origine de leurs artistes. Lors d’un épisode de la saison 3 où ils reprennent un single des Spice Girls pour une charité passant à la télévision, nos jeunes disent bien « Ils sont britanniques mais on les aime quand même ». Cela montre que cette génération ayant connu tant de privations à cause du conflit n’a que pour volonté d’aller vers la paix.

La Musique « politique »: le cas de Slim Fat Boy et des Cranberries

Nous voyons bien à quel point il est important pour nos personnages d’aller au concert de l’artiste britannique  Slim Fat Boy durant cette période. La venue de l’artiste à Derry est d’ailleurs assez symbolique durant cette nuit d’Halloween. Nous n’avons trouvé aucune trace historique que cela soit arrivé, mais la participation réelle de l’artiste à la série et son caméo, est significative. En ce sens, la musique n’est pas qu’un vecteur de joie et de divertissement, elle est aussi très politique. Un artiste Britannique à la très catholique Derry, c’est une sorte de doigt d’honneur aux lois de la Couronne et notamment au gouvernement Thatcherien qui a été inflexible durant le conflit.

Cependant, ce sont les Cranberries qui sont très mis en avant dans Derry Girls. Zombies  est celle dont les paroles résonnent encore, par leurs paroles équivoques et à peine masquées, décrivant les misères du conflit, sa violence, le deuil et l’injustice. D’après la presse, il y a eu plusieurs cessez-le-feu, mais celui représenté à l’écran est probablement celui du 31 Août ou 1e Septembre 1994. Sans compter, les autres chansons telles Ode to my family, Linger et la plus belle de toutes: Dreams.

À nos oreilles, c’est la magnifique Dreams qui sublime et donne tout son sens à Derry Girl. Elle est mélancolique mais donne l’espoir d’une vie meilleure. La série commence et finit sur cette chanson. Ce n’est pas un hasard de calendrier. C’est un message prophétique.

Derry Girls est une toute petite série, avec des personnages attachants n’aspirant qu’à réaliser leurs rêves malgré le conflit permanent dans lequel ils grandissent. Ce sont des enfants qui aspirent à la Paix. Le parti pris pudique de la série est puissant. Ce n’est pas rire du conflit qui est voulu, mais comment distraire son attention d’un conflit qui s’est éternisé, a coûté la vie à beaucoup de personnes, en somme, une fracture sociale de plus dans un pays de l’Europe.

À travers un humour décalé et une playlist musicale qui gâte les derniers nés des années 90, le but est de nous montrer que le monde continue à tourner tant bien que mal et que l’Espoir vient de petits plaisirs, de grandes expériences et de grandes décisions. Nos personnages sont d’une génération qui veut changer l’avenir de leur pays et c’est là la beauté de leur raisonnement.

Pour les plus nostalgiques d’entre vous, nous avons mis à la fin de nos sources une playlist Spotify rassemblant la bande originale de la série. Slán go fóill chers lecteurs !

Bande-annonce : Derry Girls

Fiche technique : Derry Girls

Création : Lisa McGee
Avec Saoirse-Monica Jackson, Dylan Llewellyn, Nicola Coughlan…
Production : Hat Trick Productions
Chaîne d’origine : Channel 4
Nb. de saisons : 3
Nationalité Grande-Bretagne

Sources nécessaires à la rédaction de cet article:

Chronique de Dove Alfont, En toute subjectivité « L’accord du Vendredi Saint, symbole d’espoir », France Inter du 10 Avril 2023, youtube

Documentaire ARTE, IRLANDE(S), l’aube d’un pays, en deux parties, d’Alain Frilet et Emmanuel Hamon, 2016

Bloody Sunday, wiki

Derry, wiki

Orange Walk, wiki

Ordre d’Orange, wiki

Battle of Boyne, wiki

Jacques II d’angleterre, wiki

Guillaume III d’Orange, wiki

Derry girls, wiki

On This Day: Bill Clinton’s historic visit to Northern Ireland, par Niall O’Dowd article du 30 Novembre 2015, Irish central

Le cessez-le-feu de l’IRA en Irlande du Nord Dix-huit mois d’une double négociation secrète, article du 2 Septembre 1994, Lemonde

Le cessez-le-feu de l’IRA en Irlande du Nord Un succès personnel pour Bill Clinton, article du 2 Septembre 1994, Lemonde

Dictionnaire irlandais, tripsavvy

Playlist Spotify Derry Girls

 

Suzume : les enfants perdus

Les films d’animation japonais reviennent en force, en passant par les plus grands festivals, afin que l’on continue de célébrer un art entre tradition et modernité. C’est en tout cas ce que Makoto Shinkai soutient dans sa dernière œuvre, Suzume, qu’il arrose généreusement d’humour, d’élans épiques et d’une tendresse qui ne cessent de nourrir son imaginaire.

Alors que Hayao Miyazaki sort de nouveau de la retraite pour un probable « dernier » chant du cygne, qui scellera par la même occasion cette la marmite fantastique et féérique du célèbre conteur, d’autres auteurs ont déjà attrapé le flambeau laissé par la maison Ghibli.

L’héritage des Ghibli

Mamoru Hosoda et Makoto Shinkai se relaient en permanence, permettant ainsi au monde de se familiariser avec l’animation japonaise, qui connaît un nouvel essor, depuis le déluge incessant des mangas dans les libraires ou des animes sur les petits écrans de streaming. La culture nippone progresse encore et toujours dans ce sens, mettant en avant de nombreux héros, pour la plupart adolescents, un âge de crises et d’émerveillements sur les amitiés du quotidien, autant que sur le deuil qui les poursuit. Et Makoto Shinkai ne déroge donc pas à ses principes, en faisant de la mélancolie le principal moteur de tous ses récits.

Nous le sentions déjà très convaincant et rassurant dans son approche des aventures mythologiques, notamment avec Voyage vers Agartha. Cependant, une emprise de fan-boy pouvait encore l’enfermer dans le sillage de ses prédécesseurs, c’est pourquoi il n’a pas hésité à troquer la forme contre un élan plus poétique et romantique (La Tour au-delà des nuages, 5 centimètres par seconde, The Garden of Words). Tous les ingrédients qui constituent son cinéma sont à présent à sa portée, où il ne resterait plus qu’à trouver un nouvel enrobage et un nouvel emballage pour nous l’offrir sur un plateau gourmand et généreux, une grande toile pleine de promesses. Après nous avoir donné rendez-vous sous une pluie d’étoiles (Your Name) et de nuages (Les Enfants du temps), place à un road-trip qui verra défiler les mythes et légendes du Japon.

Un voyage inattendu

Tout commence dans la routine d’une lycéenne, Suzume. Un peu étourdie dans ses souvenirs, on comprendra rapidement ce qu’elle redoute plus que tout. Mais avant d’ouvrir cette porte, c’est sa rencontre avec le beau gosse universitaire Sōta qui interpelle. Ce séduisant jeune homme devient une obsession pour l’adolescente, qui croît l’avoir déjà rencontré auparavant. Plus que de l’instinct, ces personnages sont comme happés par leur destinée, qu’ils en soient conscients ou non.

À vélo, en bateau, en train, en voiture ou à pied, un duo inhabituel se forme. Le lien qui les unit est la fois devant et derrière eux, un paradoxe auquel l’intrigue répond assez habilement. Mais tout ce qui préoccupe l’auteur à cet instant, c’est une aventure humaine, avec comme toujours un soupçon de fugue pour mieux se retrouver ou mieux se révéler au monde, qui n’a pas complètement adopté ces enfants perdus.

La bonté est donc à la croisée de chaque escale et le pays du soleil levant aura rarement été vu avec une telle diversité et une telle sobriété dans son portrait. C’est en tout cas ce que l’on pourra se dire lorsqu’il est nécessaire de reprendre son souffle. On se délecte ainsi d’une composition de l’image qui fige l’atmosphère des lieux en un plan, avant de reprendre une route cabossée du sud vers le nord, afin de prévenir l’apocalypse.

Bien entendu, on s’amuse au passage et l’humour est sans nul doute l’argument le plus décapant de l’intrigue, qui virevolte sans cesse, comme pour nous immerger dans les conflits intérieurs des adolescents, ou de jeunes adultes, qui ont des complexes à résoudre. Cependant, ces généralités ne seront pas au programme, car c’est avant tout le voyage initiatique de Suzume, qui incarne une positivité à toute épreuve, faisant d’elle une héroïne tout à fait passionnante à encourager dans son périple, extraordinaire et doublé d’une pensée commémorative.

Apprendre à fermer les portes

Le fil qui relie la vie à la mort est une réalité que les Japonais acceptent dans leur quotidien et dans leur culture. Cette sérénité est au service de l’œuvre, qui rend hommage aux défunts des catastrophes naturelles. Ce sont des drames collectifs, mais qui, une fois remis dans la main de l’individu, va devenir une quête spirituelle. Suzume et Sōta s’allient ainsi dans cet objectif, celui de fermer les portes des traumatismes. L’approche est modérément Shintoïste, ce qui renforce par ailleurs les relations humaines et la mélancolie qui s’en dégage. Qu’importe sa zone géographique, qu’importe sa classe sociale, tout le monde est soumis à la même réflexion.

L’enfance de Suzume a donc rendez-vous au climax de l’aventure, où la destination et les éléments fantastiques ne serviront que de prétexte finalement. Sa combativité est le noyau de toute l’émotion que le spectateur aura le loisir d’accompagner. Shinkai insiste sur ce point où il faut toujours se souvenir d’où il vient et par extension d’où l’héroïne vient. La démarche fonctionne, du moment qu’on se donne les moyens d’y croire et de se laisser porter par sa course-poursuite énergétique. Radwimps et Kazuma Jinnouchi assurent également que la bande-originale soit le vecteur de nos émotions.

Ainsi, Suzume cherche moins à soutirer les larmes de son public, contrairement aux précédents films, qu’à lui offrir un road-trip épique, jonglant habilement d’un registre à l’autre. Il ne reste que cette ambition sans doute trop grande pour qu’on y garde le souvenir d’avoir assisté à un Firework, tout en subtilité. L’auteur prend cependant soin de laisser une clé sous la porte pour que jamais nous ne soyons privés du voyage de retour. Espérons toutefois que celui-ci sera le pivot pour Makoto Shinkai, qui risque de tourner en rond s’il s’obstine à faire de sa thématique du deuil une priorité. De même les clins d’œil trop explicites peuvent freiner les sentiments qu’il choisit de défendre. Tourner la page, c’est ce qu’on attend à présent d’un cinéaste prometteur et convaincu par la force de la jeunesse.

Bande-annonce : Suzume

Fiche technique : Suzume

Titre original : Suzume no Tojimari
Réalisation & Scénario : Makoto Shinkai
Directeur de l’animation : Kenichi Tsuchiya
Directeur artistique : Takumi Tanji
Musique : Radwimps, Kazuma Jinnouchi
Production : CoMix Wave Films
Pays de production : Japon
Distribution France : Eurozoom
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 12 avril 2023

Synopsis : Dans une petite ville paisible de Kyushu, une jeune fille de 17 ans, Suzume, rencontre un homme qui dit voyager afin de chercher une porte. Décidant de le suivre dans les montagnes, elle découvre une unique porte délabrée trônant au milieu des ruines, seul vestige ayant survécu au passage du temps.

Suzume : les enfants perdus
Note des lecteurs2 Notes

3.5

Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan, l’épée sans la plume ?

Dire que la nouvelle adaptation de l’œuvre d’Alexandre Dumas était attendue tient de l’euphémisme. Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan, production XXL qui sort peu de temps après l’immonde Asterix & Obelix : L’empire du milieu, se frottait à de multiples quêtes :  Réconcilier les Français avec leur cinéma, contenter les fans de l’œuvre originale, attirer les nouveaux venus. Trois objectifs atteints ? Nous sommes tentés de dire que oui. Mais…

L’épée de Damoclès

De toutes les œuvres littéraires existantes, Les Trois Mousquetaires est de celles qui aura connue le plus d’adaptations. Pourtant, au cinéma, cela faisait déja de bien nombreuses années que les personnages de Dumas n’avaient pas galopé jusqu’aux salles obscures. On a bien eu le D’Artagnan de 2001 et Les Trois Mousquetaires de Paul W.S Anderson en 2011, deux films ridicules qu’il est préférable d’oublier. Même les deux tentatives des années 90 flirtaient avec le passable. Aujourd’hui, le cinéma a évolué et nous voilà donc en 2023, avec un film à haut budget, bien décidé à faire de cette énième adaptation la meilleure de toutes.

Bien que le titre ne le laisse pas deviner, Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan n’est que la première partie d’un film, scindé en deux. Il faudra attendre décembre pour la fin, nommée Les Trois Mousquetaires : Milady. En ce sens, peut-on réellement juger l’histoire de ces deux premières heures ? Nous seront tentés de dire que oui. Un film reste un film, qu’il soit amputé d’une partie de son contenu, ou non.

Cette première partie parvient malgré tout à offrir une belle introduction, un milieu et une fin. Si cette dernière laisse éclater de nouveaux enjeux, ceux qui ont porté ce premier opus sont en partie résolus. On sait désormais qui est qui et, si les motivations de certains protagonistes/antagonistes restent très floues, le récit se suit suffisamment bien pour emporter le spectateur. De très jolies notes d’humour viennent égayer le tout, le film se révélant particulièrement drôle. Evidemment, le casting se révèle aussi impeccable que royal. De François Civil à Eva Green, en passant par Romain Duris et en terminant par Louis Garel, tous sont excellents.

Qui a volé l’éclairage ?

Bien sur, là où l’on peut (et doit) juger cette nouvelle adaptation, c’est sur le reste. Et que dire, si ce n’est que le résultat est franchement convaincant. Les décors, travaillés et détaillés, sont magnifiques et font preuve d’un réel souci du détail. La foule est vivante, les rues sont crasseuses et contrastent avec la splendeur des palais. Oui, le film a couté son pesant d’or et contrairement à une catastrophe récente à 60 millions d’euros, on le ressent à l’image. En revanche, on aimerait pouvoir en dire autant de l’éclairage. Ce n’est malheureusement pas le cas. Le film est mal, très mal éclairé. Fort curieux, tant le reste de l’œuvre transpire le travail.

Là où personne n’attendait cet épisode, c’est sur ses plans séquence. Et là, les amoureux du genre seront aux anges. Toutes les scènes d’actions du film, ou presque, se donnent à cet exercice de style. Le premier affrontement se déroulant de nuit, on ne voit malheureusement pas grand chose avec cet éclairage inexistant. Il faudra attendre le fameux duel des Quatre Mousquetaires pour enfin savourer la maîtrise de Martin Bourboulon à la caméra. Si tout n’est pas parfait, les idées de mise en scène et la férocité des coups d’épées suffisent pour offrir de très bons moments !

Cette première partie, finalement, que vaut-elle ? C’est bien. Le rythme est impeccable, les acteurs brillants et il est fortement agréable de trouver une production aussi travaillée, à quelques détails près. Maintenant, si D’Artagnan se concentre essentiellement sur ses protagonistes, il serait temps de donner plus d’importances aux antagonistes, dont les motivations restent encore trop floues. Le titre du second film, Milady, nous rassure raisonnablement à ce sujet. Réponse en décembre !

Bande-annonce : Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan

Fiche Technique : Les Trois Mousquetaires : D’Artagnan

Réalisation : Martin Bourboulon
Scénario : Alexandre de La Patellière / Mathieu Delaporte
Casting : François Civil / Eva Green / Vincent Cassel / Louis Garel / Romain Duris / Pio Marmai
Décors : Stéphane Taillasson
Costumes : Thierry Delettre
Photographie : Nicolas Bolduc
Durée : 121 minutes
Sociétés de production : Chapter 2 / Pathé Films
Société de distribution : Pathé Distribution
En salle : le 5 avril 2023 / 2h 01min / Aventure, Historique

Note des lecteurs5 Notes

3.5

Super Mario Bros, le film : un didacticiel sans interactions

Impossible de passer à côté de Super Mario Bros, qui continue encore d’envahir les consoles de salon et à présent les grandes toiles des salles obscures. La figure mère de Nintendo a-t-elle enfin trouvé le compromis entre la console et le cinéma ?

Les jeux d’arcade continuent d’être un hub social, en plus de représenter un sas de décompression après une journée au boulot sur le territoire japonais. Il s’agit d’une chose qui s’est perdue partout ailleurs, laissant ainsi les héros de cette génération à l’abandon (Ralph 2.0). Et pour cause, le jeu vidéo a progressé vers les foyers populaires, jusque dans les petites mains d’enfants et d’adolescents. Sous l’impulsion de la société japonaise Nintendo, Shigeru Miyamoto et Takashi Tezuka ont fini par créer Super Mario, qui serait à même de rivaliser avec le Mickey Mouse de Walt Disney, malgré la différence des médiums. Tous deux ont pour vocation de créer du divertissement convivial, universel et intemporel, preuve qu’aujourd’hui, et malgré quelques dérapages, il est possible de faire vivre l’expérience sensorielle de nos jeux favoris sur grand écran (Ready Player One). Cependant, difficile de croire que ce point appartienne au cahier des charges, malgré quelques séquences remarquables.

Here we go !

Un brossage artistique signé Illumination ne pouvait que mieux convenir aux frangins plombiers. Il ne reste plus qu’à façonner tout un univers, où les mimiques du jumpman tiendraient la route. Aaron Horvath et Michael Jelenic, qui ont travaillé sur la série animée, ainsi que le film adapté, Teen Titans GO!, ont cette lourde tâche. Mais ce qui coinçait déjà avant même la sortie du film, c’est bel et bien la trajectoire de ses personnages, où tout est à refaire, où tous les raccords sont à inventer. Matthew Fogel, co-scénariste de La Grande Aventure Lego 2 et Les Minions 2, s’envole seul, afin de nous faire oublier cette affreuse adaptation live-action de 1993 (Super Mario Bros.), un échec commercial et critique, où d’autres licences de jeux vidéo, de combat notamment, se sont également brûlé les ailes (Street Fighter, Mortal Kombat et Double Dragon pour ne citer qu’eux).

Si combattre des créatures venues des égouts de Brooklyn constituait le point de départ du jeu du même nom, c’est avec l’antagoniste que l’on ouvre le bal, avec son imposante masse reptilienne cracheuse de feu. Nous ne nous doutions pas à cet instant que tous ces tambours de guerre qu’il emploie étaient annonciateur de la débâcle à venir, une fois l’introduction passée.

Souvenirs arc-en-ciel

Réorchestrations musicales plus ou moins déguisées et une vidéo promotionnelle qui promeut la complicité entre Mario et Luigi, tout est balisé pour qu’on ait l’impression de garder la manette en main. Pourtant, on s’interroge rapidement sur le produit que nous regardons. Pas une publicité, mais bien du cinéma ? C’est en tout cas ce que Luigi défend, lorsque son frère à la casquette rouge n’y voit qu’un prétexte pour lancer son aventure sur les bons rails. Alors oui, on ne tergiverse pas trop longtemps pour séparer le duo, où l’on sent une réelle motivation, afin d’iconiser deux environnements opposés, l’un fait de champignons inoffensifs, l’autre de Squelerex enragés.

À partir de là, on surfe ironiquement sur la saison des Easter eggs, ou œufs de Pâques, des références que l’on est censé cacher pour le plaisir ludique des chasseurs. Ici, toute citation est transparente afin qu’il n’y ait pas d’ambiguïtés, ce qui rend cette œuvre très discutable en tant qu’objet cinématographique. Le fan service est inévitable, mais ne trouve jamais la bonne dose pour servir les enjeux du maigre récit. Ce n’est plus la princesse Peach que l’on doit sauver, mais bien Luigi, car le parcours de la milady ne se prête guère à la destinée romantique.

On passe notre temps identifier ce qui peut l’être, du manoir de Luigi’s Mansion au circuit arc-en-ciel de Mario Kart, en passant par l’arène de Super Smash Bros. La quête des héros devient un amalgame de prétextes vers le prochain easter egg, toujours plus assourdissant quand il s’agit de la musique et toujours plus frustrant quand il s’agit d’assister aux travellings sur des héros que l’on ne peut guider avec une manette. Tout le problème réside donc dans cette démarche, à l’esthétique irréprochable, mais dont la superficialité de l’écriture fait que l’on marche sur la même peau de banane qu’on vient de nous lancer un peu plus tôt.

Tout-à-l’égout

Où est donc passé l’euphorie du jeu ? Nul doute qu’elle a été aspirée par le désir de bien faire sans nourrir davantage l’univers que nous connaissons déjà. Il ne reste plus que des personnages non jouables, que l’on voit défiler comme Donkey Kong, qui prend ces mots avec un peu trop de premier degré. C’est pourtant dommage de gâcher ce divertissement familial avec de petites pirouettes qui ne vont nulle part. Bowser pousse malheureusement le refrain un peu loin pour qu’on ne l’identifie plus comme une menace, mais bien comme une anomalie dans une intrigue qui ne jure que par l’absurde pour capter notre frêle attention.

De même, Toad ne semble pas satisfaire les exigences du compagnon de voyage, si ce n’est pour servir de sidekick comique, le temps de quelques séquences qu’on aura vite fait oublier. Ce n’est qu’en dehors des clins d’œil que l’humour décape, mais tout cela ne constitue qu’une infime partie du jeu, finalement peu cohérente avec les caractérisations que l’on s’est donné tant de mal à présenter.

Tous ces points noirs sont accentués par l’utilisation excessive de tubes des années 80 à 90, avec Holding Out for a Hero, Take on Me ou encore Thunderstruck. Ce baroud d’honneur justifie le fait que le souffle épique ne trouve pas d’issue avec le peu d’ingéniosité que le film nous offre visuellement. Et même en sachant cela, rien n’est stimulant. C’est à l’image d’une séquence d’entrainement, où Mario doit apprivoiser un environnement hostile, afin de devenir le Super Mario, à force de persévérer, comme toute personne ayant joué ou joue encore à la licence le sait. L’intention y est, mais l’exécution sabote tous les power-ups qu’elle ramasse en cours de route, et cela dans le seul but de conclure un affrontement à la volée.

Les plus petits auront de quoi rêver un peu plus longtemps, tandis que les plus âgées verront leur corde nostalgique tirée si fort, qu’ils seront aspirés par le rythme soutenu du voyage ou bien expulsés par le petit tuyau, celui qui nous renvoie à notre siège, trop inconfortable pour qu’on s’y sente chez soi. Super Mario Bros, Le Film n’a donc pas de quoi casser des briques, pourvu que l’on appuie sur le bon champignon. Cela nous apprend une fois de plus que cette impasse, dans laquelle se lancent tous les studios qui adaptent un jeu vidéo dont on retire la manette des mains, est représentative d’une grande publicité déguisée, car l’interaction n’y est plus et l’envie d’y rejouer non plus.

Bande-annonce : Super Mario Bros, le film

Fiche technique : Super Mario Bros, le film

Titre original : The Super Mario Bros. Movie
Réalisation : Aaron Horvath, Michael Jelenic
Scénario : Matthew Fogel
Sound design : Daniel Laurie, Randy Thom
Musique : Brian Tyler, Koji Kondo
Montage : Eric Osmond
Production : Universal Pictures, Illumination Entertainment, Nintendo
Pays de production : Etats-Unis, Japon
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 1h32
Genre : Animation
Date de sortie : 5 avril 2023

Synopsis : Alors qu’ils tentent de réparer une canalisation souterraine, Mario et son frère Luigi, tous deux plombiers, se retrouvent plongés dans un nouvel univers féerique à travers un mystérieux conduit. Mais lorsque les deux frères sont séparés, Mario s’engage dans une aventure trépidante pour retrouver Luigi.

Super Mario Bros, le film : un didacticiel sans interactions
Note des lecteurs0 Note

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Makoto Shinkai, l’adolescent romantique

Il vient tout récemment de souffler ses 50 bougies. Le réalisateur originaire de la préfecture de Nagano nous donne rendez-vous le 12 avril pour la sortie nationale de Suzume, une œuvre aussi solaire que son sujet, toujours empreint de mélancolie.

Pour anticiper son retour sur grand écran, on vous propose un petit détour sur la filmographie de Makoto Shinkai, un adolescent qui rêve de s’élever, dans un souffle épique et romantique. Et il serait donc dommage de passer à côté de ses influences, qui ont laissé une trace importante, aussi bien dans le cinéma d’animation que dans l’ouverture de la culture nippone, à travers des contes pour tous les âges.

Après avoir quitté son poste de graphiste chez la société d’édition et de développement de jeux vidéo, Nihon Falcom Corporation, l’esprit vif et le regard affûté de Makoto Shinkai l’ont évidemment poussé à prendre exemple sur ses prédécesseurs, car un cap a bien été franchi depuis quelques années. Lorsque Mamoru Oshii (Ghost In The Shell), Katsuhiro Ôtomo (Akira, Steamboy), Hideaki Anno (Neon Genesis Evangelion) et Shinichirô Watanabe (Cowboy Bebop, Samourai Shampoo) ont posé les bases dans des univers très orientés science-fiction, le sel des années 80-90, de nouveaux animateurs ont répondu à leurs exploits. Satoshi Kon (Perfect Blue, Millenium Actress, Paprika), Isao Takahata (Le Tombeau des lucioles, Mes voisins les Yamada, Le Conte de la princesse Kaguya) et Hayao Miyazaki (Le Château dans le ciel, Princesse Mononoké, Le Voyage de Chihiro) se sont constamment passés la balle dès la fin du siècle dernier, jusqu’à ce qu’on vienne la récupérer.

Les portes du temps

C’est à présent au tour de la nouvelle génération de s’en inspirer et de révéler leur environnement, où l’on commence à délaisser la pure fantaisie pour parler du monde d’aujourd’hui, dans une spontanéité à la fois déconcertante et riche, que Shinkai et Mamoru Hosoda (Summer Wars, Les Enfants loups, Ame & Yuki, Belle) sont aptes à nous offrir. Cet imaginaire a certes un pied ancré dans le présent tel que nous le connaissons, mais c’est justement en questionnant les légendes urbaines, shintoïstes ou universelles que ces auteurs ouvrent les portes du temps et de l’espace pour enfin les confronter et parfois les mélanger.

Makoto Shinkai a immédiatement démarré dans la subtilité avec le court-métrage Elle et son chat. Celui-ci dégage un style épuré, teinté d’un noir et blanc qui laisse transparaître la fragilité des êtres que l’on voit anéantis par la solitude. Sous le point de vue d’un chat adopté, c’est toute une complicité autour de la compréhension des sentiments que l’auteur défend. Le félin et sa maîtresse s’apprivoisent mutuellement au fil des saisons et de leurs aventures respectives. La musique et la voix-off du chat offrent un cocktail explosif et immersif dans cette fable, où le temps se dilate en fonction de nos émotions.

Et ce sera avec son court-métrage suivant, plus ambitieux, que son futur cinéma dévoile ses contours. The Voices of a Distant Star est autant une histoire de conquête spatiale qu’une déclaration d’amour permanente entre la pilote Mikako et Noburo. Les deux sont liés par la force de leurs sentiments, malgré des sauts en hyperespace, qui accentuent davantage la distance qui les sépare, dans le temps et géographiquement. Le but est de tout faire pour rapprocher ces inséparables, jusque dans les derniers plans, à la fois épiques et mélancoliques. De cette manière, le cinéaste n’a de cesse de joindre les deux bouts de deux points de vue différents, la tête tournée vers le ciel, synonyme d’espoir et théâtre d’un rendez-vous unique.

La vie après la mort

L’amour de l’être disparu ou réapparu permet de rêver d’une seconde chance. C’est tout ce que le cinéaste souhaite à ses personnages, humains avant tout et désespérément romantiques. La Tour au-delà des nuages, récit uchronique du Japon d’après-guerre sous influence occidentale, dépeint les cicatrices du temps qu’on laisse filer. Il s’agit d’une course vers les cieux, vers l’inconnu, en parallèle de celle de l’armement. Avec cette œuvre, on marche vers les cieux, avec l’espoir de récupérer et de réunifier la mémoire d’une nation séparée en deux. La fuite en avant – que ce soit pour échapper à la solitude, à la scolarité, une rupture ou un deuil non résolu – est ce qui catalyse tous les récits de Shinkai.

C’est d’ailleurs ce qui touche le plus dans 5 centimètres par seconde, dont les trois chapitres résument le contre-temps du couple à l’écran. Chacun attend à quai que le prochain train veuille bien les ramener l’un vers l’autre, ou bien que les sakuras fleurissent de nouveau pour eux. Tout ce qu’on a déjà pu aborder plus tôt s’étale sur leur trajet, où l’amour réconforte, blesse et réconforte de nouveau. Mais c’est en brisant subtilement ce cycle que cette œuvre se démarque des autres, avec le minimum d’artifice possible, dans une sobriété onirique rare. Les cœurs sensibles s’y reconnaîtront.

Il n’est donc pas étonnant de voir ensuite Shinkai partir en quête d’un monde souterrain mythique, afin de garder les pieds sur terre, ou presque. Voyage vers Agartha, une sorte de conte emprunté au Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, est en accord avec la spiritualité d’Hayao Miyazaki. Le monde des morts ou des esprits, c’est l’environnement dans lequel évoluent deux protagonistes, qui partagent leur solitude dans un voyage d’une vie après la mort. Le deuil a souvent capté cette détresse chez l’individu, marqué au fer rouge par un traumatisme. Shinkai s’en sert ici pour briser les frontières, afin d’unifier le fantastique et la réalité. Il reste également optimiste quand il s’agit d’accompagner l’esprit des défunts, ce qu’il fait sans ambiguïté et avec bienveillance.

La météo des sentiments

« J’ai trouvé une vraie beauté dans le ciel, mais il y a très longtemps. », a déclaré Makoto Shinkai, dans un entretien avec le Journal du Japon. La nostalgie qui s’empare de lui en prononçant ces mots est ce qui motive son esprit créatif, tourné vers une expression de plus en plus visuelle, toujours au service du sensoriel. Il transforme ainsi chaque apparition du ciel en une peinture aux couleurs des sentiments. Un vent qui se lèverait donc bien sur l’ère révolue de Miyazaki et du studio Ghibli, qui peinent à se réinventer, en parallèle de Pixar qui s’uniformise peu à peu sous le joug du studio aux grandes oreilles.

Il y a rarement un arrière-plan futile dans ce qu’il compose à l’écran. Sous les pinceaux de Masayoshi Tanaka et Masashi Ando, dessinateur de personnages emblématiques aux côtés de Miyazaki et de Kon, on apporte une véritable profondeur dans l’image, fascinante et envoutante. Le sens du détail de chaque objet, une couleur saturée par-ci, une texture dans l’ombre ou sous un rayon de soleil par-là, rien n’est laissé au hasard dans une animation calibrée pour émerveiller, à travers une vision fidèle du monde. Ce réalisme est au service de la contemplation, une chose que le cinéaste affectionne énormément et qu’il souhaite partager avec nous. C’est pourquoi le ciel étoilé le fait toujours vibrer et qu’il s’évertue à le transposer sur la grande toile du septième art. À cet instant, c’est tout ce qui compte pour Shinkai, humble dans sa façon de raisonner et merveilleux dans sa manière de nous l’apporter.

L’eau apparaît comme un symbole d’espérance et de rédemption dans Garden of words, tandis qu’elle possède une signification un peu plus mystique dans Les Enfants du Temps. Elle arrive sous forme de pluie, un voile parfois bien épais et qui joue sur les apparences. Les quelques éclaircies peuvent alors permettre au spectateur de sonder les maux des personnages et de trouver les clés de tous les enjeux. Chacun recherche une chaussure à son pied, cette étincelle de vie qui procure la sensation de marcher à nouveau dans le bon sens. L’eau est ainsi un guide, mais également un fléau qui frappe les côtes japonaises.

Les nombreux tsunamis, et autres séismes à l’origine de ces derniers, traversent les générations et les lient entre elles. Le deuil est donc une étape que confrontent tous les autochtones, tôt ou tard. Et la douleur qui en découle, Makoto Shinkai décide de la rabattre au cœur de ses histoires d’amour, pour se reconnecter à la vie ou bien pour enfin la reprendre en main comme jamais il n’a été possible auparavant. Suzume aborde d’ailleurs frontalement ce sujet, sans déroger à la quête initiatique de ses personnages.

Tout cela est mû dans un déterminisme solaire, où les héros adolescents seraient les parfaits ambassadeurs. Les choix sont ainsi conditionnés par des sentiments refoulés et qui ont le don d’éclore dans un dénouement dantesque, épique et musicalement émouvant, un autre point fort qui constitue la marque de fabrique de son auteur et maestro visuel.

La mélodie du bonheur

La musicalité parle d’elle-même. Alterner le silence, les bruits de pas et de respiration permet déjà aux récits de souffler un bon coup. Et quand la bande-son prend le dessus, elle accompagne systématiquement les personnages dans leurs transitions, jusqu’à les délivrer de leur peine, qu’ils traînent tout le long de leur périple.

« Je raconte une histoire à travers le cinéma, mais toujours avec la musique », encore dans un entretien avec le Journal du Japon. Makoto Shinkai sait déjà profiter de l’élan épique. Le jumeler avec une composition qui transpire la sincérité ne fait qu’amplifier les enjeux, de la plus petite échelle à celle du grand ciel, que tout le monde scrute simultanément.

Chaque coup d’archet de l’héroïne dans La Tour au-delà des nuages est un pincement au cœur. Les instruments musicaux ont pour objectif d’élever les personnages à un nouveau niveau de conscience. Dans la plupart du temps, il s’agit d’accepter un fort sentiment d’éloignement, signifiant ainsi un fort désir de se rapprocher de sa moitié.

Shinkai fait ainsi savoir qu’il variait les voix, mais il a depuis peu fidélisé l’une d’entre elles. Le groupe de rock Radwimps ne le quitte plus depuis le succès international de Your Name., magnifique échappée de deux âmes sœurs, liées par leurs vies enchâssées. Leurs musiques populaires sont une manière de rapprocher le spectateur et les personnages dans un état d’euphorie qui retombe souvent sous forme de larmes que l’on abandonne volontiers.

La sensibilité de l’auteur est très appréciée et c’est ce qui rend ses œuvres accessibles, où nous sommes invités à rêver et à tomber en amour pour les mots cachés qu’il laisse derrière lui, à l’image des deux déserteurs de The Gardien of words. Sans fausse note.

Le vent s’est levé

S’il est souvent identifié comme le successeur spirituel de Hayao Miyazaki et de la firme Ghibli, notons qu’il ne s’agit pas de comparer les deux artistes, mais bien de superposer leur habileté dans l’écriture. « Il y a un héritage du studio Ghibli, de Hayao Miyazaki, mais je cherche à faire un cinéma différent » (Makoto Shinkai, sous le micro de France Culture). Ce dernier a dorénavant pris son envol, quand bien même on puisse lui reprocher d’être à mi-chemin du renouvellement. Il est l’un des acteurs principaux de la génération du numérique, où l’animation sublime des thématiques qui fonctionnent encore et toujours. Que ce soit dans le présent, le passé ou le futur, dans la vie ou dans la mort, ses héros ne cessent de grandir et de trouver une issue pour ne plus se quitter. C’est précisément dans ces moments que l’uppercut émotionnel nous arrive droit au cœur, à la force d’un dosage minutieux et d’une patience payante.

L’animation japonaise change de couleurs, ainsi que l’épaisseur de son trait. Tout en gardant un œil sur son ses prédécesseurs, comme source de motivation et non plus d’inspiration, il est indéniable que Makoto Shinkai tient les rênes d’un mouvement pop très audacieux et toujours plus merveilleux, tel l’adolescent romantique qui n’a jamais quitté sa plume ou son pinceau pour s’exprimer.

Filmographie de Makoto Shinkai

Longs-métrages

2004 : La Tour au-delà des nuages (Kumo no mukō, yakusoku no bashō)
2007 : 5 Centimètres par seconde (Byousoku 5 centimeter)
2011 : Voyage vers Agartha (Hoshi o Ou Kodomo)
2013 : The Garden of Words (Koto no ha no niwa)
2016 : Your Name. (Kimi no na wa.)
2019 : Les Enfants du temps (Tenki no ko)
2022 : Suzume (Suzume no tojimari)

Courts-métrages

1999 : Elle et son chat (Kanojo to kanojo no neko)
2002 : The Voices of a Distant Star (Hoshi no Koe)
2003 : The Smile (Egao, clip musical)
2013 : Dareka no Manazashi
2014 : Cross Road

The Night Agent, Saison 1 : Un plaisir coupable par excellence

Si le scénario de cette première saison suit la recette classique d’un bon blockbuster américain, The Night Agent demeure un vrai plaisir coupable pour tous les amateurs de cinéma d’action au service du binge-watching. 

La série est directement tirée du roman éponyme de Matthew Quirk qui raconte l’histoire de Peter Sutherland, un agent du FBI, promu au service du Night Action de la Maison Blanche après avoir, un an auparavant, sauvé de justesse les passagers d’une rame de métro visée par un attentat à la bombe. Un soir, lorsque Peter assure une des ses permanences, le téléphone retentit. Au bout du fil, une jeune femme en détresse l’appelle au secours. Le héros va dès lors se retrouver propulsé au centre d’un complot politique et d’une course-contre-la-montre effrénée pour sauver son pays et l’honneur de son père.

Un thriller palpitant sur fond de déjà vu 

Si le scénario semble manquer d’originalité, il n’en demeure pas moins qu’il suit une recette qui plaît. Avec The Night Agent, Shawn Ryan (The Shield, S.W.A.T.) invite Mission Impossible à la Maison Blanche et ne déroge pas à sa ligne de conduite habituelle. Il nous offre, dès lors, une nouvelle série reprenant parfaitement les codes du thriller basique : un héros meurtri, un honneur à sauver et une relation amoureuse prévisible entretenant le rapport héros/demoiselle en détresse, tout en maintenant un ton patriotique. Objectivement, ce qui fait le succès de cette saison 1 n’est clairement pas la profondeur de l’histoire mais la succession efficace de plot twists qui évoluent crescendo. En ajoutant au compte-gouttes des éléments complémentaires, cette saison 1 est un puzzle de dix pièces parfaitement articulées pour tenir le spectateur en haleine jusqu’à la dernière minute.

Une réalisation méticuleuse et percutante

Derrière le caractère purement divertissant de The Night Agent, la mise en scène nous offre une réelle œuvre artistique. Les tons de couleurs choisis pour filtrer l’image donnent du caractère à l’ambiance générale de la série qui devient également intéressante esthétiquement. Le filtre assez sombre, presque opaque, choisi pour agrémenter les images vient renforcer l’aspect dramatique et renforce le suspense pour le spectateur. Dès lors, la beauté de la cinématographie permet presque de dissimuler la redondance du scénario.

En outre, l’actrice Hong Chau donne un cachet supplémentaire à la série. Dans le rôle de Diane Farr (cheffe du personnel de la Maison Blanche et supérieure hiérarchique de Peter Sutherland), l’actrice – récemment nommée aux Oscars pour son rôle dans The Whale (2023) – prouve une nouvelle fois qu’elle est un véritable caméléon à l’écran et une étoile montante à surveiller de (très) près.

En abordant les sujets tels que l’espionnage ou la corruption, l’histoire de Peter Sutherland ouvre les portes d’un monde qui fascine : celui de la géopolitique et de la défense nationale. En ce sens, l’intrigue s’axe sur des thèmes d’actualité universels comme les engrenages du pouvoir et, par extension, ses dérives. À travers des personnages clivants tel que le personnage de Diane Farr, c’est l’intime rapport entre le bien et le mal qui est repensé. La série offre dès lors plusieurs pistes de réflexion poussant le spectateur à osciller émotionnellement entre la confiance et la méfiance à l’égard des protagonistes.

La scène finale vient suggérer une nouvelle mission pour Peter… Ce que Netflix vient de confirmer en annonçant le renouvellement de la série pour 2024 !

Bande-annonce : The Night Agent

Fiche Technique : The Night Agent

Créateur : Shawn Ryan
Réalisateur : Adam Arkin, Guy Ferland, Seth Gordon, Ramaa Mosley et Millicent Shelton
Scénariste : Imogen Browder, Matthew Quirk, Shawn Ryan, Tiffany Shaw Ho et Rachel Wolf, d’après le roman éponyme The Night Agent de Matthew Quirk
Interprètes : Gabriel Basso (Peter Sutherland), Luciane Buchanan (Rose Larkin), Fola Evans-Akingbola (Chelsea Arrington), Sarah Desjardins (Maddie Redfield), Eve Harlow (Ellen), Phoenix Raei (Dale), Hong Chau (Diane Farr)
Photographie :Michael Wale, Simon Chapman, François Dagenais et David Hennings
Montage : Natasha Gjurokovic, Anthony Pinker, Lilly Urban et David Hennings
Musique : Robert Duncan
Société de production : Exhibit A, Matrix Production Services, MiddKid Productions, Project X Entertainment, Sony Pictures Television et Sunset Lane Entertainment
Société de distribution : Netflix
Durée : 10 épisodes – En production
Date de diffusion : 23 mars 2023– En production
Genre : Thriller politique

Note des lecteurs2 Notes

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