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La vache qui chantait le futur : les bons vivants

Tous liés les uns aux autres, telle est la base d’un écosystème. Francisca Alegría réunit un traumatisme familial et une fable écologique à la même table, afin d’en étudier l’équilibre. Optimiste et poétique, La vache qui chantait le futur se définit comme une ode à la vie et une invitation à la renaissance.

Synopsis : Cecilia, chirurgienne à la ville, doit revenir précipitamment avec ses deux enfants à la ferme familiale, où vivent son père et son frère dans le sud du Chili. Au même moment, des dizaines de vaches sont frappées d’un mal mortel et la mère de Cecilia, disparue depuis plusieurs années, réapparaît.

Après une succession de courts-métrages remarqués et remarquables, dont la dystopie The Humming of the Beast – qui joue la carte de la mélancolie avant qu’un événement sépare définitivement une mère et son enfant –, c’est toutefois au crochet de And the Whole Sky Fit in the Dead Cow’s Eye que Francisca Alegría trouve toute l’inspiration pour prolonger la poésie d’un futur incertain, autant pour l’humanité que pour tous les êtres vivants qui constituent un écosystème fragile. Nombre d’entreprises privées s’agglutinent autour des points d’eau, en passant outre les normes visant à préserver l’environnement. C’est le cas pour l’usine à papier qui borde une rivière chilienne, à la fois source de vie et réservoir de mort.

Terre-Mère et ses enfants

Les poissons agonisent, les abeilles se sont envolées et les vaches se lamentent en chœur au nom de tous ces êtres vivants afin qu’on les entende, qu’on les considère et qu’on se mobilise rapidement. Lorsque la vie semble abandonner toute chose, une femme émerge d’une rivière que l’on soupçonne empoisonnée. La vie serait donc possible après la mort, de même qu’un avenir serait encore envisageable malgré une cohabitation turbulente entre la nature et l’humanité. Hayao Miyazaki en sait quelque chose. Et cette aura fantastique qui traverse le récit accompagne chaque bouffée d’air que la revenante consomme dans le silence et sans modération. Dans le même mouvement, cette dernière établit diverses connexions avec les êtres vivants qui l’entourent.

Une apparition similaire venait déjà interroger l’identité culturelle d’une famille entre le Japon et l’Indonésie dans Le Soupir des Vagues de Kôji Fukada. L’eau est à la fois un élément de destruction et de renaissance dans un récit aussi lyrique que celui de la cinéaste chilienne. De la même façon, difficile de ne pas penser au mysticisme d’El Agua, premier film de l’Espagnole Elena Lopez Riera, que nous avons pu découvrir plus tôt dans l’année. Pour cette autrice et réalisatrice, il s’agit de compiler ces mystères dans d’un exercice de style qui cherche à plonger son audience dans un état méditatif. L’intuition, la création, l’émotion, chaque séquence convoque notre sensorialité, sans jugement et avec humilité.

La narration prend ainsi le temps d’installer des signaux dans le ciel, au milieu d’une virée nocturne ou directement dans les yeux d’une vache qui vit ses derniers instants. Magdalena (Mia Maestro) partage alors de nombreux points communs avec ces animaux que l’on exploite pour un meilleur rendement de lait, pratique contre-nature qui met fin à l’équilibre du partage. C’est pourquoi elle est revenue de loin pour récupérer son dû, « répartie » en plusieurs tranches de vie qu’elle n’a pas pu satisfaire de son vivant, notamment auprès de son mari Enrique (Alfredo Castro). Sa soudaine réincarnation influe sur la famille qu’elle a laissée derrière elle, tout comme sa passion pour la moto. Sa trajectoire est donc opposée à ses enfants, qui ont également leurs démons à confronter.

Cecilia (Léonor Varela) est une chirurgienne assez instable, qui crée de la distance avec ses enfants, reproduisant ainsi l’échec cuisant de la maternité de sa mère. Elle refuse par exemple d’entendre que son enfant Tomás (Enzo Ferrada Rosati) soit transgenre. Quant à Bernardo (Marcial Tagle), le frère de Cecilia, difficile pour lui de reprendre l’entreprise familiale qui s’effondre avec les valeurs de la domination paternelle. La disparition de Magdalena constitue leur traumatisme commun et son retour insuffle alors plus de vie qu’on ne peut en trouver dans une famille qui se dispute à table et dans ses retrouvailles.

« Ce film m’a fait aimer encore plus tout ce qui existe, sans aucune hiérarchie », déclara Francisca Alegría. Bien que l’on s’évertue à justifier tel ou tel axe de réflexion, la véritable nature du projet réside dans ce que le film transmet. La vache qui chantait le futur est un testament d’une génération à la suivante, qui mobilise en premier lieu un espoir, celui d’un avenir où l’on pourrait guérir métaphoriquement de la mort. L’intrigue oppose constamment deux modes de vie, une remplie de joie et l’autre de mélancolie. Mais que l’on ne s’y trompe pas, car c’est bien dans les yeux des vaches que la réalité nous apparaît, que la douleur nous dévore et que le ciel s’assombrit. Pourtant, il n’est jamais trop tard pour rebondir, et c’est dans cette logique que le film parvient à nous envouter.

Un premier film discret que le Sundance Film Festival 2022 s’est arraché et qui mérite nos plus grands écrans pour en savourer chaque mélodie.

Bande-annonce : La vache qui chantait le futur

Fiche technique : La vache qui chantait le futur

Titre original : La vaca que cantó una canción sobre el futuro
Réalisation : Francisca Alegría
Scénario : Francisca Alegría, Fernanda Urrejola, Manuela Infante
Photographie : Inti Briones
Direction artistique : Bernardita Baeza
Musique : Pierre Desprats
Ingénieur du son : Javier Neira
Montage : Andrea Chignoli, Carlos Ruiz-Tagle
Montage son : Benoît Gargonne, Thomas Robert
Mixage son : Jean-Guy Véran
Etalonnage son : Lionel Kop
Production : Cinema de Facto, Match Factory, Wood Produciones
Pays de production : Chili, France, États-Unis, Allemagne
Distribution France : Nour Films
Durée : 1 h 38
Genre : Drame
Date de sortie : 26 juillet 2023

La vache qui chantait le futur : les bons vivants
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3.5

Le marchand de tapis de Constantinople – 1 – Approche d’un destin

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Originaire de Kuala Lumpur (capitale de la Malaisie), la dessinatrice et scénariste Reimena Yee nous propose ici une adaptation BD d’un conte turc qui nous plonge dans une atmosphère digne des Mille et Une Nuits.

Après quatre pages de préambule qui donnent une idée du destin du personnage principal, la narration commence en 1091 AH/1690 EC et un astérisque nous renvoie d’emblée vers le glossaire (une page complète) situé en tout début de volume, qui nous renseigne sur la façon de compter les années. On y apprend que AH signifie Année de l’Hégire qui fait référence au premier jour du calendrier islamique. EC signifie Ère Commune, soit les années du calendrier grégorien que nous utilisons. L’action commence donc à la fin du XVIIè siècle. Cela a son importance vis-à-vis d’un certain nombre de détails significatifs. D’abord, ici les personnages vieillissent avec les années qui passent, contrairement à ce qu’on observe bien souvent en BD. Ensuite, dans la narration, la ville est plusieurs fois nommée Istanbul, contredisant ce qu’affirme le titre. Bien entendu, il s’agit de la même ville, d’abord nommée Byzance (jusqu’en 324), puis Constantinople (jusqu’en 1453) et enfin Istanbul, mais officiellement seulement à partir de 1923. La narration rend donc compte d’une transition sur plusieurs siècles. D’ailleurs, cette longue période pourrait correspondre au passage de la transmission orale (très classique pour un conte) à la mise par écrit, en gardant à l’esprit que de la version originelle à celle présentée, de nombreuses variations ont pu voir le jour.

L’histoire

La narration ne respecte pas une progression temporelle classique, puisqu’elle commence avec Zeynel et Ayşe époux et marchands de tapis établis à Istanbul. Mais rapidement, nous revenons vingt-cinq ans en arrière, pour voir et comprendre la rencontre entre les futurs époux. Nous apprenons qu’ils ont été présentés pour un mariage arrangé par leurs familles respectives et qu’ils ne s’y sont pas opposés. Leur commerce de tapis a prospéré grâce à une association fonctionnant parfaitement, Zeynel étant un bon vendeur sachant y faire auprès de la clientèle pour mettre en valeur leurs tapis et Ayşe constituant le véritable cerveau de la boutique, dirigeant tout, y compris le travail des tisserands. Petit regret au passage, on ne voit pas vraiment ici le travail de confection des tapis, la narration se concentrant bien davantage sur les intrigues qui se nouent que sur les fils qui se tissent, malgré un évident parallèle.

La rencontre

Quand Zeynel et Ayşe se rencontrent, Zeynel ne pensait pas du tout devenir marchand de tapis, puisque son père l’avait éduqué pour qu’il devienne imam. De plus, il était particulièrement timoré, se croyant pourvu de bien peu de qualités, ne faisant que se conformer à l’image qu’on voulait donner de lui. Pour cela, sa rencontre avec Zeynel s’avère déterminante. Quant à Ayşe, elle a toujours vécu avec sa famille à Uşak (dont la région est reconnue comme typique de certains tapis faits main, en laine ou en soie), n’a jamais aimé tisser des tapis mais a toujours admiré son père dans son activité de marchand de tapis. Ayant acquis un véritable savoir en l’observant, elle est devenue son égale et voit son association avec Zeynel comme profitable. Finalement, ce mariage arrangé devient une histoire d’amour forte. Comme quoi, Ayşe et Zeynel se montrent capables de tisser un lien fort !

Le malheur

Zeynel est amené à voyager pour vendre ses tapis. D’Istanbul, il part à cheval, accompagné par un chameau qui porte la cargaison. Dans un endroit désert, il tombe sur un inconnu aux traits européens qui se présente sous le nom de Mora Strigoli et qui dit avoir été dépouillé par des bandits. Comme Zeynel, il voyage vers la Roumélie, un nom qui nous met la puce à l’oreille car il sonne comme la Roumanie où Bram Stoker situe la Transylvanie, patrie des vampires. Effectivement, Zeynel est tombé dans un traquenard et il va se faire mordre par un vampire et devenir vampire lui-même. Cela le plonge dans un grand désespoir, car il ne supporte plus la lumière du jour et craint de causer le malheur de sa famille. À tel point que, de retour, il supplie Ayşe de le laisser partir…

Observations

Outre que la narration se montre assez virtuose, le dessin de Reimena Yee est de toute beauté, avec un trait bien net et affirmé qui doit autant à la ligne claire classique qu’à une influence orientale indéniable et qui met parfaitement en valeur son talent pour l’organisation des planches qui propose une magnifique variété, que ce soit dans la taille et la forme des vignettes, que dans leur organisation (parfois même en dépassant le cadre trop formel de la vignette classique). Et puis, même si elle se montre un peu décevante dans sa façon de mettre en valeur les tapis (quand elle les montre, même pour des gros plans, elle présente des dessins, des motifs, mais sans parvenir à faire sentir la texture de la surface d’un tapis, tâche particulièrement difficile reconnaissons-le), elle se rattrape très largement dans son utilisation des couleurs. Cet aspect contribue largement au régal visuel de chaque planche. Ajoutons l’ambiance rendue, avec les couleurs de l’islam, dans les motifs des décors, le vocabulaire utilisé qui fait sentir que selon l’intonation, un mot ou une expression peut revêtir différentes significations, subtilité particulièrement difficile à rendre. C’est un état d’esprit qui émerge, très loin des dérives islamistes de notre époque et beaucoup plus tourné vers un art de vivre et l’épanouissement des individus dans une civilisation où l’esthétisme (symbolisé par les tapis) joue un rôle fondamental. Adaptation d’un (fragment de) conte, voici une BD accessible (malgré son épaisseur… 352 pages, non numérotées) même pour de jeunes lecteurs.rices (à partir de 12 ans) qui apprécieront le talent de « Shéhérazade » Reimena Yee. On attend la suite, d’ores et déjà annoncée pour le 25 août 2023.

Le Marchand de tapis de Constantinople (Tome 1), Reimena Yee
KINAYE : sorti le 12 mai 2023

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3.5

Oppenheimer, maitrise explosive pour un biopic désarmant !

Aussi acclamé que détesté, Christopher Nolan est de ces réalisateurs inqualifiables qui ne font jamais l’unanimité. A l’exception de The Dark Knight, très peu de ses films trouvent une grâce totale auprès du grand public. « Trop complexe, trop expérimental, trop long, je n’ai pas compris la fin » ou au contraire « incroyablement riche, prodigieux, intelligent, la fin est géniale », Nolan continue de diviser, non sans créer une certaine fascination. Fervent défenseur des salles et des effets réels, on ne peut lui nier deux choses : son refus absolu de s’enfermer dans un genre et surtout, sa passion dévorante pour le cinéma.

« Le problème n’est pas l’énergie atomique… »

Comment présenter Oppenheimer ? Plutôt que de le décrire comme ce qu’il est, autant préciser ce qu’il n’est pas. Oubliez l’idée du film dédié à la création de la bombe atomique. Bien que cela tienne une part très importante du long-métrage, l’intégralité de ce projet biographique se concentre sur l’homme, avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Etablie sur plusieurs timelines, l’histoire narrée par Nolan se veut bien plus politique et psychologique que scientifique. Robert Oppenheimer est l’un des hommes les plus importants de l’histoire du monde, le film entend bien honorer au mieux les événements qui y sont liés. Durant trois heures, Oppenheimer tente d’expliquer le plus de choses possibles. Hors de question pour son réalisateur de bâcler les coulisses derrière la bombe ou d’expédier les retombées politiques et psychologies des bombardements. Et, in fine, on regrette presque l’absence de quelques séquences supplémentaires sur la Bombe A.

Disons-le franchement, le film peut faire peur au démarrage. Alternant entre ses différentes timelines, passant du noir et blanc (point de vue de Strauss), puis à la couleur sans prévenir (point de vue d’Oppenheimer), il est difficile d’établir les bons repères. A cela, il est tout même conseillé d’avoir de bonnes notions historiques sur le contexte géopolitique des Etats-Unis dans les années 30, le long métrage ne faisant que peu d’efforts pour expliquer les différentes situations. Puis, à peine avons-nous eu le temps de nous repérer que Nolan insère ses très nombreux protagonistes, tous exceptionnels. Oui, Oppenheimer est bavard, plus que tous les autres films de son réalisateur.

«… c’est le cœur  des Hommes. (A. Einstein) »

On aurait pu craindre une présence abusive de protagonistes dont on aurait débattu de l’importance dans le récit. Il n’en est rien. Pour porter ses dialogues et l’intensité psychologique de ses personnages, Christopher Nolan s’est entouré d’un casting d’anthologie. Véritable vecteur d’émotions et prodige d’acting, Cillian Murphy livre une prestation dantesque, toute en nuances et diablement impressionnante de J.Robert Oppenheimer. Mais de tous, on retiendra Lewis Strauss, qui marque le retour absolument fabuleux de Rober Downey Jr, cloitré entre 2008 et 2018 dans le rôle d’Iron Man. Si les deux acteurs seront sans aucun doute nommés aux oscars du cinéma (sauf bombe nucléaire sur l’académie lors des sélections), impossible de ne pas citer le reste du casting, tout aussi impérial. Matt Damon, Emily Blunt, Florence Pugh, Josh Hartnett, Casey Affleck, Rami Malek, tous sont absolument brillants et de nombreux autres restent à citer. On retiendra aussi la présence marquée de Dane Dehann et Alden Ehrenreich, deux acteurs fabuleux, délaissés par Hollywood après leurs échecs commerciaux respectifs. Un bonheur !

Porté par ses acteurs, Oppenheimer n’en reste pas moins écrit avec soin. Conscient de l’importance des faits relatés, Nolan joue habilement entre les différentes timelines, instaurant un réel suspens à travers cette narration inhabituelle, où l’on pourrait presque trouver deux films bien distincts. Oui, à moins d’être terriblement mauvais en histoire, nous savons d’entrée que le projet Manhattan réussit. En revanche, plus rares sont ceux à connaitre les évènements de l’après-guerre, du moins pour les principaux protagonistes. Trahisons, espionnage, conflits moraux et explosion intérieur de Robert Oppenheimer, le biopic est loin, très loin de s’arrêter aux terribles bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. La dernière heure, voire même l’intégralité de la deuxième moitié du film est un véritable sans faute, autant narratif qu’artistique.

Le Cinéma avec un C.

On s’en doutait. Comment parler de la création de la bombe atomique sans démontrer ladite bombe dans toute sa splendeur (et son horreur) ? Et à cela, Nolan frappe plus fort que n’importe qui. Sans rien dévoiler, sachez que le réalisateur prend à contrepied tout ce qui se fait dans l’industrie hollywoodienne. Oui, l’explosion (réelle et sans effets numériques, un pari absolument divin) se vit aux côtés de ses créateurs et offre un grand, très moment de cinéma, qui rentrera à coup sur dans les mémoires. Magistralement filmée et montée, la séquence dans son intégralité est un exemple de scène parfaite, aussi belle qu’horrifique. On saluera l’immense travail fait autour du son, qui justifie à lui seul la présence du spectateur dans une bonne salle. Les plus habitués aux grosses explosions assourdissantes de Michael Bay seront déçus, les autres resteront sous le choc, pendant et après la séquence, en voyant les créateurs heureux de leurs succès, face à une arme qui tuera plus 200 000 personnes. Le montage image également, bénéficie d’un travail d’orfèvre. Rien n’est laissé au hasard. Certaines transitions se font doucement, via de simples mouvements à 360 degrés de la caméra ou, a contrario, via un cut très brusque.

Evidemment, la gloire derrière Oppenheimer ne se limite pas à quelques minutes parfaites. Revenu à un genre plus terre-à-terre après des films à la complexité inutilement poussée (Tenet) ou très sensoriels (Dunkerque et Interstellar), Christopher Nolan puise dans tout son savoir-faire pour proposer un savoureux mélange de ce qu’il fait de mieux, excluant d’un revers de main ses habitudes reprochées par une partie du public. Filmé avec des caméras IMAX, on pouvait imaginer un blockbuster constitué de plans larges, prêts à accueillir les fabuleux décors présentés. Non. Pour la seconde fois, le réalisateur dévie de la trajectoire voulue par le format. La caméra est souvent très proche de ses protagonistes, insistant bien sur l’essentiel : l’œuvre raconte l’histoire des hommes et des femmes, pas l’histoire de l’arme qu’ils ont créée. Rassurez-vous, la photographie reste merveilleuse, supervisée par le très talentueux Hoyte Van Hoytema. Elle sert, comme le reste, un fabuleux biopic qui ne plaira pas à tout le monde, pour peu que l’on soit insensible à l’Histoire. Mais, difficile de nier une vérité : Oppenheimer est un biopic d’une puissance rare, à l’interprétation phénoménale et à la mise en scène qui fera date dans l’industrie cinématographique.

Bande-annonce : Oppenheimer

Fiche Technique : Oppenheimer

Réalisation : Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan, d’après le livre – American Prometheus : The Triumph and Tragedy of J. Robert Oppenheimer
Musique : Ludwig Goransson
Casting : Cillian Murphy / Robert Downey Jr / Emily Blunt / Matt Damon / Florence Pugh / Josh Hartnett / Casey Affleck / Dane DeHaan
Genres : Drame biographique / Historique
Production : Atlas Entertainement
Distribution : Universal Pictures / Sony Pictures Releasing
Montage : Jennifer Lame
Durée : 180 minutes
Sortie : 19 Juillet 2023 en salles

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4.5

La Déchirure : un témoignage poignant sur un drame historique méconnu

Lorsque le réalisateur de Mission s’empare d’un sujet politique alors brûlant, cela donne un drame sobre et poignant comme il en est rarement fait au cinéma, et qu’on ne voit plus guère actuellement. La Déchirure, un film-témoignage à la précision presque documentaire.

Un sujet de passion

Roland Joffé est un réalisateur à part. Le britannique, bien qu’il ait exploré d’autres genres, s’est surtout fait connaître pour ses films historiques abordant des sujets peu connus et en développant un style sobre et viscéral, à l’instar de Mission et La Cité de la joie. Il y consacrera la majeure partie de sa carrière en conservant un style très personnel, loin des modes en vogue.

Lorsque le producteur David Puttman lui propose le script de La Déchirure, adapté de l’expérience réelle du photojournaliste Dith Pran dans le Cambodge des Khmers Rouges, il s’apprête à réaliser son premier film. Le script se base sur l’ouvrage du journaliste américain Sydney Schanberg, La vie et la mort de Dith Pran, relatant la vie de son collègue et ami cambodgien victime du régime Khmer Rouge, une histoire qui intéressa un temps Stanley Kubrick. Dans une interview au Guardian, Joffé raconta que Puttman avait rencontré différents réalisateurs pour le projet, y compris des fameux (dont Costa-Gavras), mais qu’il avait choisi Joffé car ce dernier avait le seul à avoir vraiment compris l’histoire, que « ce n’était pas seulement une histoire de guerre : c’était au sujet de la connexion humain, comment les amitiés naissent et ce qu’elles font de nous ». Si le casting compte quelques noms connus (John Malkovitch interprétant le rôle du photojournaliste Al Rockoff, Julian Sands dans celui du journaliste Jon Swain), les deux rôles principaux sont interprétés par Sam Waterston, acteur méconnu qui interprète Sydney Schanberg (Roy Scheider et Alan Arquin furent envisagés) et Haing S Ngor en Dith Pran, un acteur non professionnel, médecin d’origine cambodgienne qui a la particularité d’avoir vécu lui-même l’horreur du régime Khmer, y perdant sa femme et son enfant avant de se réfugier aux États-Unis. Le tournage lui sera d’ailleurs pénible, au point de fuir le plateau lors d’une scène. Les prises de vue durèrent plus d’un an, entre mars 1983 et août 1984, en Thaïlande et au Canada.

Le film sorti le 2 novembre 1984, obtint un relatif succès commercial et un très bon accueil critique. Signalons qu’il est cité par l’immense Akira Kurozawa comme l’un de ses 100 films favoris. Mais il fut aussi critiqué par certains des protagonistes, notamment Al Rockoff qui n’apprécia pas sa représentation. Nominé pour sept Oscars, il en reçut trois, pour meilleur second rôle (Haing S Ngor devint ainsi le second acteur non professionnel de l’histoire du cinéma à recevoir la récompense), meilleure photographie et meilleur montage, ainsi que le BAFTA du meilleur film et un Golden Globe, également pour meilleur second rôle. Plus récemment, le film fut recensé par le British Film Institute parmi les cent plus grands films britanniques du XXe siècle en 1999 et par le magazine anglais Empire comme 86e des 100 meilleurs films britanniques en 2016. Une réelle reconnaissance donc pour un film qui lança la carrière de cinéaste de Roland Joffé.

Un témoignage saisissant et quasi-documentaire

Le film témoigne largement de son époque. Il sort quand les films à connotation politique sont légions, traitant de thèmes d’actualité brûlants, très récents ou même contemporains qui parsèment notamment les filmographies de Constantin Costa-Gavras, Alan Parker et Oliver Stone. La Déchirure se distingue néanmoins car dénonçant un régime politique d’extrême-gauche, ce qui était assez rare dans le cinéma d’auteur de l’époque (on peut aussi compter Eleni de Peter Yates, également avec John Malkovitch). Le long-métrage sort quelques années à peine après la chute du régime Khmer Rouge, en 1979, suite à l’invasion du Cambodge par l’armée vietnamienne. Le monde occidental découvre alors les horreurs de cette dictature totalitaire issue du communisme, proche de la Chine maoïste, qui provoqua la mort de plus d’un million de Khmers, soit 20% de la population du pays. Un régime politique qui bénéficia par ailleurs longtemps de l’indulgence, voire du soutien, d’une large part de l’élite intellectuelle de la gauche occidentale. Il s’agit d’un sujet rarement traité au cinéma (abordé récemment par Angelina Jolie dans sa réalisation D’abord, ils ont tué mon père) et qui, à l’époque de la sortie de La Déchirure, était d’une actualité brûlante car plusieurs hauts responsables Khmer Rouges étant encore en vie, voire aux affaires. Le film se concentre sur le parcours de Dith Pran tout en suivant parallèlement l’histoire politique du Cambodge à cette époque. On suit d’abord la participation de Pran aux différents reportages avec ses collègues Sydney Schanberg et Al Rockoff, puis sa détention dans un camp de rééducation du régime et ses conditions de vie éprouvante et, enfin, son évasion et son arrivée aux États-Unis où se morfond sa famille déjà réfugiée, ainsi que Schanberg.

Un drame humain de la grande Histoire illustrée par celle d’un homme, relatée de manière sobre, viscérale, en immergeant directement le spectateur au cœur d’une guerre et d’un massacre largement ignorés. Cet aspect viscéral, ainsi que le cadrage terre à terre avec beaucoup de plans rapprochés, donne au film un ton très réaliste, voire quasi-documentaire. Il donne aussi une impression de désespérance face au drame humain inéluctable qui se joue et au martyr de Dith Pran, impression efficacement renforcée par la musique anxiogène de Mike Oldfield. Cela n’empêche pas le film d’être beau visuellement et de bien exploiter ses scènes de paysages tournées en extérieur. Sans pathos ou apitoiement, de manière objective et directe tout en conservant une vraie sensibilité, le film illustre le drame humain hérité d’une idéologie folle du siècle passé. Il est d’autant plus prenant lorsque l’on sait que son interprète principal a vécu les épreuves restituées dans le film. Signalons que ce dernier conseilla à Roland Joffé de tourner des scènes d’atrocités que le réalisateur refusa car les trouvant trop horribles. Il est à noter la différence de rythme suivant les étapes de l’histoire : plutôt soutenu pour illustrer les différentes péripéties avant la détention de Dith Pran, le long-métrage devient ensuite plus lent, voire contemplatif durant la détention de ce dernier. L’œuvre s’adapte ainsi à son histoire et nous y immerge d’autant mieux.

Si le film est dramatique, il demeure optimiste dans sa dernière partie avec l’évasion de Pran et son témoignage aux États-Unis. Il illustre la victoire de la volonté d’un individu d’échapper à un système oppressif et la nécessité de résister et témoigner incessamment contre celui-ci. La Déchirure est donc un drame historique autant qu’un drame personnel, poignant et saisissant. Quelque peu oublié malgré son succès public et critique, il mérite largement d’être (re)découvert pour avoir fait connaître cette page d’Histoire méconnue, et lancé la carrière d’un réalisateur unique.

Bande-annonce : La Déchirure

Fiche Technique : La Déchirure

Titre original : The Killing Fields
Réalisation : Roland Joffé
Scénario : Bruce Robinson
Avec Sam Waterston, Haing S. Ngor, John Malkovich, Julian Sands, Craig T. Nelson…
Production : David Puttnam et Iain Smith
Sociétés de production : Enigma (First Casualty) Ltd., Goldcrest Films International et International Film Investors
Musique : Mike Oldfield
Photographie : Chris Menges
Montage : Jim Clark
Décors : Tessa Davies, Jacques Pradette
Genre : drame, historique et biopic
Durée : 138 minutes
Dates de sortie :
Royaume-Uni : 23 novembre 1984
France : 13 février 1985

L’Étrangleur de Boston : lorsqu’une enquête dévoile d’autres pistes obscures

L’Étrangleur de Boston est un thriller haletant sur l’histoire vraie d’un criminel ayant sévi au milieu des années 60. Keira Knightley y livre une performance brillante et fulgurante.

Synopsis : Loretta McLaughlin, reporter au sein du quotidien Record-American, cherche à établir le lien pouvant exister entre les atroces meurtres de femmes commis en leur domicile depuis près d’un an dans la région de Boston. Alors que le mystérieux tueur fait de plus en plus de victimes – au point de provoquer une véritable psychose à travers tout Boston – Loretta tente de continuer son enquête aux côtés de sa collègue et confidente Jean Cole. Dans leur quête absolue de vérité, le duo se heurte au sexisme de l’époque et à d’autres dangers infiniment plus redoutables.

Une enquête aux mille couleurs sociales 

Loretta est journaliste dans une rubrique féminine (« Arts de vivre ») visant un public féminin. Alors qu’elle veut s’en éloigner, ses supérieurs (masculins) tentent de l’en dissuader, mais elle tient bon. L’affaire de l’Étrangleur de Boston lui apporte alors une toute nouvelle légitimité. Elle n’est plus considérée au regard de son sexe, mais au regard de son travail.

Du côté de sa vie personnelle, son mari s’occupe davantage des enfants et il reste plus souvent à la maison. Il a aussi un travail, mais moins prenant que celui de Loretta. Cette situation donne un nouveau point de vue sur la condition des femmes de cette époque, sachant que Loretta a réellement existé. Malgré ses doutes et son manque d’expérience, elle n’abandonne jamais, et tente de se faire une place dans un monde très masculin.

L’Étrangleur de Boston : et après ?

L’enquête entraîne Loretta et son associée, Jean Cole, dans des chemins bien plus épars que prévu. Plus l’enquête avance, plus les pistes se multiplient. L’enquête semble impossible à résoudre et elle s’étale. En cela, il est difficile de ne pas penser à Zodiac de David Fincher, sauf que l’Étrangleur de Boston ne cherche ni à communiquer avec la police, ni avec les journalistes.

D’ailleurs, plus l’enquête avance, plus Loretta s’attire les foudres de la police. Le métier de journaliste diffère de celui des policiers et selon eux, Loretta marche dans une zone qu’elle ne devrait pas fréquenter. Pourtant, leur travail n’est plus si différent lorsqu’il s’agit de mettre la main sur un criminel…

L’obscurité de l’esprit

À l’image de Zodiac, les couleurs sont obscures, vacillant entre le gris, le noir et quelques pointes de jaune pour rappeler l’époque dans laquelle l’histoire se déroule. Elles sont aussi peu contrastées. Ces plans ombrageux accentuent davantage la tension de L’Étrangleur de Boston et entraînent la perte des repères.

D’ailleurs, les bords du cadre sont souvent plus sombres au fur et à mesure que l’histoire avance. Loretta est de plus en plus encerclée et habitée par l’anxiété que lui procure cette enquête. Les arrières-plans flous intensifient cet effet, car elle est détourée comme si elle faisait seulement face à elle-même. Au-delà de retrouver le meurtrier pour apaiser la ville et les familles des victimes, Loretta doit résoudre cette affaire pour sa propre santé mentale.

Un encerclement permanent

Les décors renforcent l’encerclement, car ils enferment Loretta dans un espace confiné, que ce soit dans son bureau, sa maison ou dans les différents lieux où elle se rend. Ces lieux sont plus ou moins liés à l’Étrangleur de Boston, et la journaliste ne peut jamais respirer.

Par ailleurs, les plans sous souvent cadrés à hauteur de poitrine des personnages, ce qui les rapprochent de la caméra. Cet effet est intéressant car les plans poitrines sont souvent utilisés lors d’interviews journalistiques. Le réel rencontre une nouvelle fois la fiction.

L’Étrangleur de Boston : Bande-annonce

L’Étrangleur de Boston : Fiche technique

Titre original : Boston Strangler
Réalisation et scénario : Matt Ruskin
Musique : Paul Leonard-Morgan
Décors : John P. Goldsmith
Costumes : Arjun Bhasin
Photographie : Ben Kutchins
Montage : Anne McCabe
Production : Tom Ackerley, Josey McNamara, Ridley Scott et Kevin Walsh
Production déléguée : Michael Fottrell
Coproductrion : Janelle Canastra
Sociétés de production : 20th Century Studios, Scott Free Productions, LuckyChap Entertainment et Langley Park Productions
Sociétés de distribution : Disney+ (France), Hulu (États-Unis)
Langue originale : anglais
Genre : drame, thriller
Dates de sortie : 17 mars 2023

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3.4

Ils ont cloné Tyrone : du Netflix original, surprenant et réussi

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On peut toujours se méfier lorsque Netflix allèche nos babines de cinéphiles avec un high concept ou un postulat intéressant, car la plupart du temps ils sont mal exploités ou complètement ratés. Ce n’est pas le cas ici. En effet, Ils ont cloné Tyrone est un excellent foutoir – dans le bon sens du terme – qui mélange les genres et les tonalités avec brio. C’est super original, à la fois drôle et captivant, et doté en plus d’une patine rétro du meilleur goût. Un film cool et pertinent lorsqu’il tente une analyse sociétale en filigrane.

Synopsis : Un trio improbable d’agents enquête sur une série d’événements étranges. À cette occasion, ils découvrent l’existence d’un complot infâme au sein de leur société…

Ahhh Netflix (ou ses concurrents Prime, Apple, etc.) avec ses pitchs qui font saliver mais qui échouent royalement à transformer l’essai, de l’ultra décevant Plateforme au très moyen Awake, on ne compte plus les œuvres prometteuses, sur le papier et en amont, que la firme au N rouge nous a pondues pour finalement aboutir à de bien piètres résultats. Ainsi ce film sorti il y a deux ans, Project Power avec déjà Jamie Foxx en tête d’affiche, qui se révélait être un beau pétard mouillé mal fignolé et ne sachant jamais comment exploiter son excellent point de départ. Foxx semble d’ailleurs se spécialiser dans les blockbusters estivaux de la plateforme puisqu’il était, l’an passé cette fois, la star du sympathique film de vampires à la cool Day Shift. On le retrouve ici avec ce Ils ont cloné Tyrone réussi avec son concept bien  exploité. Mais sans crier au chef-d’œuvre non plus.

Il faut noter que le scénario faisait partie de la fameuse liste des scripts les plus excitants qui tournait à Hollywood il y a quelques années, et que c’est le premier film de Juel Taylor. On  peut louer la maîtrise avec laquelle il a réalisé un projet pas forcément facile de prime abord, tant il mélange les genres et les tonalités. Cela aurait pu aboutir à quelque chose de bordélique, dans le mauvais sens du terme, de méchamment protéiforme voire même d’incohérent. Ou tout simplement à un énième pétard mouillé. Ce n’est pas le cas et on suit cette joyeuse dinguerie pleine d’idées avec grand plaisir.

Si le premier quart d’heure est un peu nonchalant, il permet de poser les bases d’une intrigue qui va tendre vers un mélange de suspense, de comédie et de science-fiction. Le cocktail s’agrémente en outre d’une patine rétro délicieuse, entre polar de blaxploitation et réminiscences des années 2000 rendant le cadre spatio-temporel parfois volontairement opaque. Décors, costumes, coiffures et maquillages, admirables, transpirent les époques visées, tandis que des références à X-Files ou aux téléphones à clapet font sourire. Le décorum de science-fiction, un peu désuet, est aussi bien choisi. Si la mise en scène ne brille pas forcément, la direction artistique est donc particulièrement soignée.

Le trio de personnages principaux, qui enquête dans une sorte d’intrigue à la Scooby-Doo mâtinée de complot gouvernemental, est dément : une pute, un dealer et un mac ! Et les vannes fusent, les trois acteurs principaux semblant se régaler à se renvoyer des répliques et à jouer les apprentis détectives. Ils se délectent des clichés qu’ils incarnent, justifiés par les développements de l’histoire. La progression de leur enquête captive et on va de surprise en surprise, amusé et impatient de connaître le fin mot de l’histoire. On doit cependant faire avec de multiples invraisemblances (un laboratoire secret non gardé, un quartier sous cloche où personne ne se doute de rien, etc.) qui ne perturbent pas trop notre plaisir, puisqu’elles s’inscrivent dans une sorte de fable sociale. Car oui, Ils ont cloné Tyrone, c’est aussi ça.

Inscrit dans la mouvance initiée par Get Out, flirtant un peu avec les films à la Truman Show comme le récent Don’t Worry Darling, mais sur une note bien plus fun, le film ne manque pas de nous interroger sur l’histoire de ces États désunis comme le dit Kiefer Sutherland, dans un rôle de méchant. La critique sociale est bien moins prégnante et fine que dans les œuvres sus-citées mais elle donne à ce film peu commun une vraie densité, à défaut d’y voir un pamphlet renversant sous couvert de pantalonnade. Ils ont cloné Tyrone est donc une bonne surprise sur Netflix et un film comme en voit peu. Rien que pour cela…

Bande-annonce : Ils ont cloné Tyrone

Fiche technique : Ils ont cloné Tyrone

Réalisation : Juel Taylor.
Avec : John Boyega, Jamie Foxx, Teyonah Parris, …
Production : Netflix.
Pays de production : USA.
Distribution France : Uniquement sur Netflix.
Durée : 2h04.
Genre : Comédie – Thriller – Science-fiction.
Date de sortie : 21 juillet 2023.

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3.5

« Monet en pleine lumière » : un catalogue passionnant

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Catalogue officiel de l’exposition Monet en pleine lumière au Grimaldi Forum Monaco, ce volumineux ouvrage bilingue, rédigé collectivement, comprend plus de 200 illustrations et s’inscrit dans le cadre du 140e anniversaire du premier séjour de Claude Monet à Monte-Carlo et sur la Riviera.

Né à Paris en 1840, Claude Monet prend rang parmi les pionniers du mouvement impressionniste. Ce dernier a radicalement transformé la peinture et donné une nouvelle direction à l’art moderne. La passion du peintre pour la nature et sa fascination pour la lumière et les couleurs ont façonné ses œuvres. Comme l’explique très bien le catalogue, Claude Monet privilégiait les lignes aux motifs, les teintes aux objets représentés. Il expérimentait, changeait parfois de paradigme, se reposait sur les accents du pinceau, les traits, la facture, qui comptaient à ses yeux davantage que le sujet. Traversant une grande diversité de paysages, l’artiste français a peint ce qu’il ressentait plus que ce qu’il voyait, rompant avec les standards académiques de son temps. La nature était son atelier et l’enseignement conventionnel, sa hantise.

La période d’Argenteuil
Entre 1871 et 1878, Claude Monet s’établit à Argenteuil, une période féconde qui marque un tournant dans son art. Il y peint plus de deux cents œuvres, s’inspirant de la vie locale, des paysages fluviaux, des jardins fleuris, des séquences de neige, et surtout de la lumière fugitive qui, pour lui, est l’actrice principale du tableau. C’est ici qu’il a développé sa technique du plein air, qui consiste à peindre en extérieur pour capturer les variations subtiles de la lumière et de la couleur. Cette période a profondément marqué l’essor de l’impressionnisme. Monet en pleine lumière exprime parfaitement l’intérêt du peintre pour les sapins, les bateaux de pêche, les tropes hivernaux. Celui qui est refusé au Salon à son retour d’Angleterre asseoit peu à peu son art.

La Principauté, Bordighera, Dolceacqua, Antibes…
En 1884, Monet se lance dans un voyage en Méditerranée qui le mène à la Riviera, un territoire dont la beauté lumineuse l’enchante. De la Principauté de Monaco à Bordighera, de Dolceacqua à Antibes, il est captivé par la diversité des paysages et la lumière éclatante. Cette période marque une nouvelle étape, séminale, dans sa peinture, où le sujet continue d’importer moins que la manière dont il est éclairé. Ses œuvres capturent la richesse du Sud, les oliviers, les palmiers, et surtout la lumière, or et bleue. C’est Renoir qui a fait découvrir à Monet la Riviera : il privilégie au départ la Ligurie italienne et le village de Bordighera, niché à la frontière franco-italienne. Il y voit une sorte de forêt méridionale, à l’abri du tumulte de Monte-Carlo.

Désormais établi à Giverny, où il va entretenir avec passion et transposer sur ses toiles un jardin harmonieux et régulièrement agrandi (provenance des fameux nymphéas), Claude Monet va retourner dans le Sud, cette fois seul, et poursuivre ses pérégrinations picturales, sur lesquelles le catalogue revient amplement. Car non seulement Monet en pleine lumière procède par monstration (des œuvres et des photographies), mais les auteurs y mettent en perspective, avec érudition, la topographie et l’histoire des lieux : la Principauté caractérisée par ses festivités, son port ou son casino ; Bordighera, l’ancienne bourgade d’agriculteurs et de pêcheurs devenue touristique ; le village de Dolceacqua d’où Monet tire des vues de château, d’habitats typiques ou d’un vieux pont…

Un style en rupture avec son temps
C’est l’un des éléments essentiels du catalogue : Monet a rompu avec les conventions de son temps en rejetant l’art académique strict, privilégiant l’observation directe et l’expression de la perception sensorielle. Il délaissait le dessin et les détails pour se concentrer sur l’ambiance, la lumière et la couleur. Au lieu de reproduire fidèlement la réalité, il s’est efforcé, de tout temps et partout, de capturer l’impression fugitive qu’un paysage peut laisser sur le spectateur, devenant ainsi une, si ce n’est la figure emblématique de l’impressionnisme.

Le marchand et ami Paul Durand-Ruel
Paul Durand-Ruel, marchand d’art et grand défenseur de l’impressionnisme, a joué un rôle déterminant dans la carrière de Monet. Il a permis au peintre de poursuivre son travail en lui fournissant un soutien financier significatif et en organisant des expositions pour faire connaître son art. Cette relation a été essentielle pour assurer la reconnaissance de Monet et l’établissement de l’impressionnisme comme mouvement artistique majeur.

Cependant, Monet en pleine lumière ne manque de souligner les problèmes inhérents à cette relation. D’abord parce que Paul Durand-Ruel prend des risques financiers en agissant en mécène lors des voyages de Monet. Ensuite parce que le marchand se retrouve avec une importante collection d’œuvres qu’il peine à écouler. Enfin car le héraut de l’impressionnisme n’hésite pas à revoir ses prix à la hausse, même lorsque son ami se trouve au bord de la faillite.

Un ouvrage éclairant
Qu’il se traduise par la représentation et le commentaire des peintures – Au pont d’Argenteuil, Pivoines, Le Château de Dolceacqua, Pommiers en fleurs, Antibes, le matin… – ou la correspondance de Monet (par exemple les lettres qu’il envoie à sa compagne Alice Hoschedé), le travail pédagogique et historiographique mené par les auteurs de Monet en pleine lumière est à la fois éclairant et passionnant.

En explorant les nuances de la nature, Claude Monet a apporté une contribution majeure à la peinture. En s’éloignant des conventions rigides de l’art académique pour créer un langage visuel nouveau et vibrant, il a contribué à la promotion de l’impressionnisme. De la période d’Argenteuil à la lumière dorée de la Riviera, chaque étape de sa carrière, ici synthétisée, illustre son ingéniosité et sa capacité à élever la peinture à un haut niveau d’expression, que l’on qualifiera de personnelle et émotionnelle.

Monet en pleine lumière, ouvrage collectif
Hazan, juillet 2023, 288 pages

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4

Les Meutes : le polar explosif de Kamal Lazraq

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Avec Les Meutes, Kamal Lazraq livre une plongée haletante dans les faubourgs de Casablanca. Dans un film qui reprend les codes du film noir, le réalisateur esquisse aussi le portrait de groupes en marge de la ville et de la société. Révélé à Cannes cette année, ce premier long-métrage prometteur a remporté le prix du jury de la sélection Un certain regard.

Voyage au bout de la nuit

Dans des quartiers de Casablanca gangrénés par le petit banditisme, Hassan et son fils Issam travaillent à l’occasion pour la pègre locale. Tout bascule lorsqu’au cours d’une mission, ils se rendent accidentellement coupables d’un meurtre. Du coucher au lever du jour, père et fils réalisent une odyssée à travers la ville, avec comme objectif de faire disparaître le corps avant l’aube. Le choix d’inscrire le récit dans un temps nocturne permet une immersion totale au cœur des activités clandestines des personnages: d’une station-service désaffectée à la maison opulente d’un riche client, un monde parallèle se dessine en marge des conventions, avec ses propres codes et dangers. La splendide photographie d’Amine Berrada, qui avait notamment réalisé celle de Banel et Adama, jette un éclairage flamboyant sur les visages des protagonistes, dont la peau se pare de nuances ocre contrastant avec la noirceur du décor. Ces teintes se doublent d’une dimension symbolique, notamment lorsqu’Hassan et Issam découvrent qu’ils ont commis un crime: la lumière rouge des phares imprime sur leurs visages la marque de leur culpabilité. La lueur douce du lever du jour dessine un contrepoint à cet éclairage accusateur, lorsqu’à la fin du film, Issam et son père se rincent à grande eau, se lavant ainsi symboliquement des péchés commis la veille.

Dogville

Le titre, Les Meutes, évoque la bestialité d’une horde de loups ou de chiens. Motif récurrent dans le film, la présence de ces derniers agit comme un miroir tendu à la violence des hommes. L’ouverture du film, un combat de chiens clandestin, préfigure la brutalité des affrontements auxquels nos protagonistes seront contraints d’assister. Les « meutes » évoquent aussi l’idée de clans, de groupes luttant pour leur survie; or c’est précisément ce que sont ces hordes d’hommes qui errent en périphérie de la ville, dans l’attente d’une mission. Kamal Lazraq file la métaphore jusqu’aux dernières images du film: au petit jour, des plans successifs donnent à voir des chiens solitaires, fouillant parmi les décombres ou les déchets aux portes de la ville. Véritable fil directeur tout au long du film, cette analogie ajoute une profondeur supplémentaire aux caïds que croisent Hassan et Issan au cours de leurs pérégrinations. Les Meutes brosse avec justesse le portrait d’une réalité sociale marquée par l’exclusion et la précarité, sans tomber dans le voyeurisme. Le choix d’acteurs non-professionnels ajoute notamment au réalisme sans fard du film: dans une interview, le réalisateur explique avoir choisi des acteurs au vécu proche de leur rôle. En résulte une interprétation réussie, nourrie et enrichie de l’expérience réelle des comédiens.

Père et fils

L’idée du scénario a germé dans l’esprit du réalisateur lors du casting de son court-métrage, Drari (2010). Le lien qui s’est créé entre deux acteurs au cours d’une improvisation a constitué un prélude à celui du père et du fils dans Les Meutes. Celui-ci est complexe et connaît des variations au cours du film: l’autorité viriliste du père est mise en crise par ses échecs successifs à rétablir la situation. Les rôles s’inversent: là où Hassan incarne un fatalisme résigné, Issam prône un retour au sang-froid et à la raison. Le pouvoir passe alors du père au fils, qui tente d’assurer la survie de la morale face à l’effondrement des principes de son père. La figure de la grand-mère incarne aussi, dans une moindre mesure, le respect des valeurs humaines fondamentales, au cours d’une fugace mais belle apparition. Puisant ses inspirations dans le néo-réalisme italien, le réalisateur fait d’individus marginaux des personnages tout en contrastes, qui fascinent à la manière des anti-héros pasoliniens. Kamal Lazraq signe avec Les Meutes une œuvre criante de vérité, qui augure de futures réussites pour ce cinéaste déjà remarquable.

Bande-annonce – Les Meutes

Synopsis du film : Dans les faubourgs populaires de Casablanca, Hassan et Issam, père et fils, tentent de survivre au jour le jour, enchaînant les petits trafics pour la pègre locale. Un soir, un homme qu’ils devaient kidnapper meurt accidentellement dans leur voiture. Hassan et Issam se retrouvent avec un cadavre à faire disparaître. Commence alors une longue nuit à travers les bas-fonds de la ville. 

Fiche technique – Les Meutes 

Réalisation Kamal Lazraq
Scénario Kamal Lazraq
Interprétation Ayoub Elaid (Issam), Abdellatif Masstouri (Hassan), Mohamed Hmimsa (L’homme muet), Abdellatif Lebkiri (Dib), Lahcen Zaimouzen (Larbi), Salah Bensalah (Jalil)
Directeur de la photo Amine Berrada
Production Barney Production
Bande originale P.R2B
Distribution Ad Vitam (France)
Durée 1h34
Genre Drame
Date de sortie 19 juillet 2023

4

Le Grand Saut (1994) : le saut dans l’inconnu des frères Coen

Première tentative des Coen de réaliser un film mainstream, Le Grand Saut occupe une place à part dans la filmographie des deux frères. Coécrit par Sam Raimi, le film tourne en dérision le milieu du « big business » américain dans un décor rétro, abstrait et irréaliste à la Metropolis de Fritz Lang. Si elle ne vaut pas de figurer au panthéon des cinéastes (à l’instar de leur réalisation suivante, Fargo), cette comédie qui multiplie les références cinéphiles méritait bien d’être honorée par une nouvelle édition, agrémentée d’une analyse aussi complète que passionnante. 

Il fallut treize ans pour que Le Grand Saut (The Hudsucker Proxy) vît le jour. Les frères Coen firent la connaissance de Sam Raimi en 1981, lorsque Joel officiait en tant qu’assistant-monteur sur le cultissime Evil Dead réalisé par ce dernier. Les trois hommes commencèrent à travailler sur le script à ce moment-là. Le projet mûrit encore lorsque les Coen partagèrent une maison avec Raimi en 1985, alors qu’ils achevaient la postproduction de leur premier long-métrage, Blood Simple. Néanmoins, la concrétisation du scénario impliquait un budget important, or les cinéastes n’étaient qu’à l’aube de leur carrière et se faisaient jusqu’alors connaître dans le cinéma indépendant. Le script ne fut sorti des cartons (et peaufiné, toujours en compagnie de Raimi) qu’après la sortie de Barton Fink, en 1991. Le succès public et critique (Palme d’or à Cannes) de ce dernier permit en effet de susciter l’intérêt du producteur Joel Silver, plutôt spécialisé jusque-là dans les blockbusters d’action (Commando, Predator, L’Arme fatale…). Cette collaboration ainsi que le budget conséquent (25 millions de dollars) dont ils purent bénéficier, permirent aux frères Coen d’engager pour la première fois des stars, en particulier Tim Robbins (qu’ils préférèrent à Tom Cruise, suggéré par Silver) et Paul Newman (Clint Eastwood fut leur premier choix mais ne put accepter pour cause d’agenda conflictuel).

Le Grand Saut débute par le suicide, aussi incompréhensible que grotesque au vu des résultats mirobolants de son entreprise, de Waring Hudsucker. Nous sommes dans une métropole américaine fantasmatique et hivernale, en 1958. L’arrivée de Norville Barnes (Robbins), un jeune provincial naïf, à peine diplômé, engagé au bas de l’échelle dans l’entreprise et soumis à des exigences infernales, coïncide parfaitement avec le projet machiavélique de Sidney J. Mussburger (Newman), un administrateur de Hudsucker. Découvrant qu’à la mort du fondateur de l’entreprise, les actions de ce dernier devraient devenir publiques – elles peuvent donc être achetées par n’importe quel actionnaire –, le requin capitaliste propose au Conseil d’administration de faire chuter brutalement le cours de bourse pour que les administrateurs puissent acheter un maximum d’actions à bon compte et prendre ainsi le contrôle de la société. Comment y parvenir, alors que les affaires sont florissantes ? Engager un parfait crétin pour prendre la succession de Waring Hudsucker, et provoquer ainsi la panique au sein des actionnaires ! Peu après, Norville Barnes entre dans le bureau de Mussburger et lui fait l’impression d’un Gaston Lagaffe doublé d’un idiot du village…

A bien des égards, Le Grand Saut se distingue dans la filmographie de l’illustre fratrie. Le thème des affres du capitalisme sauvage, rendus encore plus prégnants par le principe classique de la confrontation avec un exact contraire, ici un provincial naïf, bête, maladroit et impressionnable, est pour ainsi dire un cas unique pour les Coen. De même, le cadre très urbain dans lequel se situe l’action du film est assez rare, les cinéastes ayant par la suite souvent privilégié les histoires rurales, où la nature est omniprésente (Fargo, O’Brother, No Country for Old Men, True Grit…). A vrai dire, seul Inside Llewyn Davis (2013) pourrait être comparé – de loin – au Grand Saut, avec son personnage de perdant qui lutte pour trouver sa place dans une métropole qui semble trop grande pour lui. Le décor du film de 1994 mérite également qu’on s’y attarde. Entièrement construit en studio et bénéficiant des effets visuels créés par Michael J. McAlister (Indiana Jones et la Dernière Croisade, Willow), il assume totalement son aspect fantasmatique. Les plans d’ensemble de la ville font ainsi furieusement penser au Metropolis de Fritz Lang (en particulier la gigantesque tour Hudsucker), et la quasi-totalité de l’action se déroule dans les bureaux de l’entreprise – et pour cause, la ville a été créée en miniature en studio (les décors seront par ailleurs réutilisés sur bon nombre d’autres longs-métrages, dont deux volets de la saga Batman et le Godzilla de 1998 !). Par conséquent, le film semble baigner dans une atmosphère à la fois irréelle et théâtrale.

Enfin, Le Grand Saut semble être un hommage au cinéma classique, tant les références qu’on peut y déceler sont nombreuses – et cela même si les cinéastes eux-mêmes ne l’ont jamais admis. Ainsi, nous avons déjà souligné les clins d’œil à Metropolis à travers les décors mêlant gigantisme Bauhaus et éléments mécaniques. La séparation des espaces en fonction du statut social des personnages, le chaos régnant dans la salle du courrier ainsi que le ton volontiers absurde voire loufoque font également furieusement penser au Brazil (1985) de Terry Gilliam. Bien des spécialistes, parmi lesquels Frédéric Mercier dans la remarquable analyse du film proposée en supplément (lire plus bas), ont également relevé de nombreuses références à Preston Sturges (Le Gros Lot, Les Voyages de Sullivan) et Frank Capra (L’Extravagant Mr. Deeds, La vie est belle), en observant en particulier le ton sentimental qui irrigue le film des Coen ainsi que leur personnage principal ordinaire, honnête et candide. Certains dialogues s’inspirent enfin de Howard Hawks, tandis que la performance (remarquable) de Jennifer Jason Leigh en journaliste qui parle très vite est un hommage évident à Rosalind Russell et Katharine Hepburn, dont l’actrice imite les maniérismes notamment dans une succulente scène où le personnage d’Amy Archer accomplit plusieurs tâches simultanément, tout en tapant son article à la machine !

Si le film occupe une place à part dans le parcours des frères Coen, il possède néanmoins un trait commun à bon nombre de leurs œuvres – en particulier celles qui lui succèderont : un aspect ludique et une volonté claire de ne pas se prendre au sérieux. Dans ce grand terrain de jeu référentiel qu’ils ont créé pour eux, les comédiens s’en donnent ainsi à cœur joie pour composer des personnages absurdes débitant des dialogues improbables et remplis d’humour. En outre, Tim Robbins n’hésite pas à y ajouter un humour corporel, en utilisant à merveille sa grande taille (le comédien fait près de deux mètres) pour composer une espèce de pantin désarticulé à l’allure clownesque, dont la candeur lui permettra d’abord de révéler un génie insoupçonné (idée géniale de l’invention du hula hoop), avant d’assurer sa rédemption finale face au capitalisme sournois et calculateur incarné par le personnage de Mussburger.

Si Le Grand Saut fut un grave échec commercial à sa sortie et si, encore aujourd’hui, le film ne remporte pas totalement son pari, en particulier dans sa profondeur narrative, il ravira les admirateurs des frères Coen par son humour décalé, son ironie teintée d’une forte dose d’absurdité, la performance des comédiens et, avant tout, son style et son ton assez uniques. Une œuvre à part, assurément !

Synopsis : Waring Hudsucker est le PDG de Hudsucker Industries, une entreprise florissante. Ce qui ne l’empêche pas de se suicider. Son Conseil d’administration, mené par l’impitoyable Sidney Mussburger, met au point un plan pour récupérer le contrôle et empocher une somme importante : engager un parfait imbécile pour diriger la compagnie et faire chuter le cours de bourse. Mais une journaliste ambitieuse infiltre la société pour mettre à jour le complot…

SUPPLÉMENT

En guise de bonus à cette sortie, l’éditeur Elephant Films propose une analyse du film roborative par Frédéric Mercier, enseignant en cinéma et critique notamment au sein du magazine Positif. Si le spectateur exigeant pourra regretter qu’un seul bonus vidéo accompagne le Blu-ray/DVD, il faut souligner que cet entretien d’une demi-heure est particulièrement intéressant car très étudié et abondamment illustré par des extraits du film. Le spécialiste est particulièrement complet dans l’analyse de l’œuvre et des cinéastes qu’il apprécie visiblement beaucoup. De la genèse du projet (narrée avec force détails) à la scénographie, en passant par les nombreuses références cinématographiques émaillant le film, le jeu des comédiens ou les motifs du scénario, tout y passe et Mercier livre sur chacun de ces aspects une interprétation convaincante. Un régal ! L’édition est également accompagnée d’un livret de 24 pages écrit par David Mikanowski mais, faute d’en avoir reçu une copie, nous ne sommes pas en mesure de le commenter.

Supplément de l’édition Blu-ray/DVD :

  • le film par Frédéric Mercier

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

3.5

L’Éducation d’Ademoka : « Le muscle le plus important dans le corps humain, c’est l’imagination » !

Quatorzième long-métrage d’Adilkhan Yerzhanov, L’Education d’Ademoka continue d’explorer la veine absurde chère au réalisateur kazakh, autour de la question de l’éducation d’une jeune sans-papiers très motivée.

Du prolifique réalisateur kazakh, Adilkhan Yerzhanov (7 août 1982 -), Assaut (2022) et L’Education d’Ademoka (2023) sont sortis le même jour sur les écrans français, le mercredi 12 juillet 2023. Si les deux longs-métrages sont unis par une même prédilection pour l’absurde, un même sens des paysages, dans leur beauté et leur immensité qui achève de rendre dérisoires les petits humains, et le même choix d’un nombre très resserré de protagonistes, le plus récent des deux se démarque par son ton, presque enjoué, souligné par la musique très mélodieuse et aérienne de Sandro di Stefano, qui semble s’être inspiré de certaines grandes pages classiques. En accord avec cet univers auditif et ce climat général – nous ne sommes plus au cœur de l’hiver, comme dans Assaut, mais dans une saison douce et végétale, vraisemblablement l’été -, l’univers visuel créé par Azamat Dulatov est rehaussé de couleurs pimpantes, comme dans un dessin d’enfant. Or cet art hautement interprétatif qu’est le dessin d’enfant, dans les gloses du réel qu’il propose, constituera l’un des éléments centraux et récurrents, puisque la jeune héroïne, l’Ademoka éponyme (Adema Yerzhanova, fille ou parente du réalisateur ?…), pourtant adolescente, ne sera capable de produire que des dessins de style très puéril en guise de trace écrite, même lorsque celle qui lui est demandée est supposée prendre une forme davantage rédactionnelle…

Car la jeune personne, affublée d’une chevelure rouge qui peut évoquer de loin la tignasse flamboyante de l’héroïne dans Un Ange à ma table (1990), de Jane Campion, entend passer des examens et obtenir des diplômes qui lui donneront accès à l’Université… Opération difficile, puisque son appartenance à la grande famille des gitans provoque rejet, ostracisme et privation des papiers nécessaires à toute inscription. Non soutenue par ses parents, mais persévérante, Ademoka finit par obtenir l’appui d’un enseignant original, Akhav (Daniyar Alshinov), lui-même en rupture de ban et rejeté par l’institution en raison de son goût immodéré pour l’alcool. Percevant l’intelligence et la sensibilité de la jeune fille, l’homme la prendra sous son aile, lui promettant une « éducation » qui lui permettra d’atteindre ses rêves. Là encore, l’absurde sera convoqué, l’éducation en question prenant essentiellement la forme d’une conversation enrichie de citations, parfois empruntées à de grands auteurs, tels Tchekhov, Ronsard, Cervantès, parfois loufoques et réjouissantes : « Le muscle le plus important dans le corps humain, c’est l’imagination ! ».

Un précepte que le réalisateur et scénariste semble avoir à cœur de suivre à la lettre, multipliant à l’envi les situations décalées. Exemple, nombre de scènes d’intérieur se déroulent en extérieur : cours, contrôles d’identité, conversations familiales, examens… Simple déplacement, qui a pour effet de rendre insolites des configurations originellement banales. Un intéressant travail sur le son, effectué par Ilya Gariyev, qui fait exister des petits bruits dérisoires, prosaïquement mécaniques, contribue à renforcer ce phénomène de décalage, dans lequel ancrage et, partant, hiérarchie, se trouvent bouleversés.

Effet profondément rafraîchissant, presque rénovateur, de l’absurde. Il n’en demeure pas moins que l’absurde d’Adilkhan Yerzhanov n’est pas celui de Beckett, saturé de signification. Si la dimension de plaidoyer pour un traitement humain des sans-papiers est plus que perceptible, ainsi que pour un aménagement du droit à l’éducation, que penser d’une étudiante qui ne saurait que dessiner, surtout après que l’un des protagonistes a évoqué la mort de sa femme, opérée par un chirurgien incompétent, ayant acheté son diplôme…? De ce frottement et de cette situation, le plaidoyer ressort lesté d’une singulière ambiguïté…

Synopsis du film : La jeune Ademoka souhaite aller à l’école mais son statut de Lyuli – sorte de gitan d’Asie Centrale – la destine à la mendicité. Erkin, autrefois écrivain célèbre, aujourd’hui professeur insolite, vient d’être renvoyé de son école. Il va repérer le talent d’Ademoka et décide de la prendre sous son aile, en lui transmettant une éducation..

Bande-annonce : L’Education d’Ademoka

Fiche Technique : L’Education d’Ademoka

Titre original : Ademoka’s Education
De Adilkhan Yerzhanov
Par Adilkhan Yerzhanov
Avec Adema Yerzhanova, Daniyar Alshinov, Bolat Kalymbetov…
12 juillet 2023 en salle / 1h 29min / Drame, Comédie
Distributeur : Destiny Films

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3.5

Anatomie d’une chute : l’autopsie implacable et vertigineuse d’une lutte pour la vérité

Anatomie d’une chute radiographie par le prisme d’un enfant mal-voyant (excessivement clairvoyant) la chute des valeurs anciennes qui fondent un couple. Puissant film Nietzschéen, Justine Triet ausculte à coups de marteau le grand animal du couple à travers un procès dont elle renouvelle les codes par une acidité et une vitalité exceptionnelles.

Le film de Justine Triet hante tant il est haletant, rigoureux, nu. Décapant et palpitant. Il ne se réduit pas à un film de procès. Tant s’en faut. Il dissèque et analyse avec une rigueur virtuose les mécanismes de la fiction et de la vérité qui peuvent émerger d’une procédure judiciaire tout autant qu’au sein de la vie d’un couple. Il autopsie et cherche à comprendre tous les versants du doute ou du délire qui peuvent venir brouiller les perceptions que l’on peut avoir d’un même fait.

Tragédie humaine autant qu’autopsie de la désagrégation d’un couple, Justine Triet et son co-scénariste Arthur Harari instruisent un désir de justice, organisent un questionnement obsédant sur ce qu’on prend pour la vérité et offrent le portrait ambigüe d’une femme exposée, accusée et sur-influente.

S’il y a un mot qui revient sans cesse pour décrire le choc cinématographique auquel nous avons été témoins c’est : frappant. Tout à la fois, le film saisit nos perceptions, sidère nos imaginaires et s’impose telle une évidence indiscutable.

Une extase de l’exactitude

Anatomie d’une chute a cette agilité de transformer le dispositif de banals films de procès en joute dialectique d’une énergie vorace, volubile, trépidante. Le choix des acteurs coïncide avec cette excellence : tous dans les variations qui sont les leurs sont parfaitement là où ils doivent être (entre autres dans leur affrontements, Swann Arlaud l’avocat, magnifique de subtilité intériorisée et Antoine Reinartz le vindicatif avocat général physiquement métamorphosé). Ce qui caractérise le plus ce nouvel opus de la réalisatrice palmée, au festival de Cannes 2023, c’est la justesse de son écriture et du dispositif portée à son point d’extase. Chaque acteur, jusqu’aux rôles les plus ténus de Sophie Fillière ou Jehnny Beth apportent ce choc des voix, cet impératif de la rectitude. Cette droiture va de pair avec l’énergie armée des dialogues lors des scènes de procès. La tonalité coupante, tranchante, incisive couplée à la trépidation voulue dans le jeu des acteurs et les textures sonores font d’Anatomie d’une chute un film à la stylistique très incarnée. 

La parole, le langage comme endroit de la fiction et de la traque de la vérité

En effet, la position des voix, la circulation entre les langues (allemand, français, anglais), la direction d’acteurs fait montre d’un sens du génie. Il y a sans cesse un cheminement vers la verticalité, l’action se passe dans un chalet en haute montagne et physiquement le spectateur au fur et à mesure du scénario gravit et monte des paliers. Nous sommes plongés à l’intérieur de la tragédie judiciaire avec toutes les sinuosités et complexités que révèle un procès et en même temps nous remontons vers un point extatique, aveugle, le point de manquement sur lequel le film se fonde : son mystère.

C’est un film qui s’écoute autant qu’il se regarde. Dès la scène d’ouverture, où nous ne savons pas bien de quoi il s’agit – une étudiante interviewe Sandra Hüller l’héroïne -, les sons créent une amplitude cinégénique. La scène sidère par la qualité de son climat, la manière qu’ont les deux comédiennes d’être intensément présentes et toujours la texture et véracité de leur voix. Tous nos sens sont accaparés et tendus par cette dissection de la faillite d’un couple. Il est rare au cinéma qu’un film où la parole est au centre de l’enjeu soit prenant tel un thriller. Or nous avons ici des voix, des dialogues qui tentent de comprendre des récits de la vie de ce couple dans le cadre d’un procès et ce sont ces tensions de voix et paroles qui nous captivent tout autant qu‘une fermeté de trait dans la mise en scène. Anatomie d’une chute frappe par le sarcasme des répliques créant une tension narrative et une esthétique indiscutable.

L’ouverture est saisissante et nous place dans un climat Kubrickien. Daniel (Milo Machado Graner, l’enfant malvoyant du couple ressemble au Danny de Shining) l’est, la neige, l’isolement du chalet concourt à cet effet et convoque cette mythologie. On pense à Bergman un peu pour ces Scènes de la vie conjugale mais il est encore trop théâtral, à Thomas Vinterberg pour Festen mais il est trop hystérique. Justine Triet crée un film libre, affranchi, sans vis-à-vis tant il est puissant. Ascétique. Ou peut-être aller chercher des influences pour l’implacabilité chez Haneke mais Triet s’en dégage par la grande santé et l’incarnation mises dans ces scènes.

Par ailleurs et ce n’est pas le moindre, il y a ce qui est dit, la force militante impérieuse de ce qui est dit des rapports dans un couple et la subversion en présence. Nous sentons que Justine Triet aime filmer aussi une femme (Sandra Hüller démente). Son personnage a manifestement pris le pouvoir et renverse les normes de la domination des vieux schémas phallocratiques. Une femme, cette héroïne est jugée également pour ne pas être l’épouse éplorée que l’on pourrait attendre, elle est jugée aussi parce qu’elle n’est pas faible !

Un désir ou un délire de justice

La beauté décisive du film vient de sa construction par strates, son architecture analytique et ascensionnelle effroyablement précise s’ouvre néanmoins sur toute une polyphonie d’interprétations. Un couple avec chien et enfant vient s’installer dans un chalet en haute montagne. Elle est écrivain à succès. Lui y aspire et fait la classe à la maison à leur enfant. Un matin, le corps du mari (Samuel Theis, troublant de présence dans son absence) est retrouvé mort en bas du chalet. S’agit-il d’un suicide ou d’un meurtre ? Une enquête pour mort suspecte est ouverte. La femme est inculpée. Anatomie d’une chute creuse et chemine avec toutes les pistes possibles en dépeçant, psychanalysant et reconstituant tous les faits ou fictions qui ont précédé la chute du mari. Justine Triet pointe à maints endroits combien une salle d’audience peut venir délirer la vérité et perturber la vision de la justice rendant quasiment impossible l’accès à la vérité.

Anatomie d’une chute devient par là-même un grand film habité, incarné et réflexif nous faisant comprendre la nécessité du doute, la nécessité d’une analyse de l’inconscient de nos tribunaux (qu’ils soient intérieurs ou sociétaux) et la fragilité d’une vérité toujours manquante.

Bande-annonce : Anatomie d’une chute

Fiche technique : Anatomie d’une chute

De Justine Triet
Par Justine Triet, Arthur Harari
Avec Sandra Hüller, Swann Arlaud, Milo Machado Graner
23 août 2023 en salle / 2h 30min / Policier, Drame, Thriller, Judiciaire
Distributeur : Le Pacte

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Le Conducteur de métro : méticuleux jusqu’à l’obsession

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Ce petit livre (Bibliothèque cosmopolite : 176 pages) présente deux courts récits du Japonais Tomomi Fujiwara, qui jouent autour de l’aliénation de l’homme au travail dans un environnement assez déshumanisé.

Le Conducteur de métro nous intègre dans l’univers mental d’un jeune Japonais très consciencieux. On sent qu’il n’y a pas grand-chose d’autre dans sa vie. Sa principale obsession va vers la ponctualité, mais il fait également très attention au confort de ses voyageurs, en particulier quand il arrive dans une station et qu’il doit freiner. Il utilise un truc personnel pour le faire en douceur tout en respectant les consignes de précision : le train doit s’arrêter à la hauteur d’un repère. Si jamais il s’arrête plus loin, c’est la honte, ce que le conducteur redoute par-dessus tout.

Le conducteur de métro

Le jeune homme a choisi ce métier pour les sensations qu’il éprouve. D’abord la sécurité dans sa cabine qu’il connaît jusqu’à la moindre manette. Il apprécie aussi l’aspect esthétique, avec le jeu sur les lumières dans la cabine mais aussi les sensations qu’il éprouve en surveillant tout ce qui se présente face à lui. L’auteur excelle à retransmettre tout ce que ressent son personnage. Il faut dire aussi que c’est à partir de cet aspect de son métier que le conducteur de métro va tomber dans un délire bien particulier. En effet, à partir du jeu mental qu’il s’est créé pour tout enchainer de façon fluide, il dérive progressivement vers une dangereuse interaction entre ses fantasmes et la réalité. Ce qui avait commencé par une simple énumération des stations de sa ligne va si loin qu’à la lecture, il devient difficile de faire la distinction entre ses fantasmes et la réalité. Bien entendu, on sent rapidement le risque, car la santé mentale du conducteur peut avoir des conséquences pour la sécurité des milliers de voyageurs qu’il véhicule chaque jour…

Échec au roi

Le style précis de Tomomi Fujiwara et sa capacité à imaginer des situations originales se confirme avec Échec au roi, l’autre récit qui montre également un homme relativement jeune dans son activité professionnelle. Il est chargé de la surveillance informatique d’un élevage expérimental de porcs. Lui aussi part dans un délire invraisemblable, puisqu’il organise (dans sa tête) le cheptel sous sa surveillance en deux groupes : les royalistes et les républicains qui se disputent ce qu’il appelle le royaume. Ce petit jeu ayant commencé depuis un certain temps, il observe que deux des individus qu’il surveille se sont battus et que l’un d’eux est mutilé, la queue arrachée. Le surveillant décide de punir le responsable. Pour cela, il décide en quelques clics sur son ordinateur (qu’il appelle Berga du nom du chien qu’il avait dans son enfance) de le mettre à l’isolement et surtout de le placer dans des conditions où il va souffrir physiquement (déshydratation notamment). Évidemment, les porcs ne peuvent pas comprendre son jeu, puisqu’ils ne savent pas à quoi leur maître qu’ils ne voient même pas fait référence quand il les divise en républicains et royalistes. Quant à comprendre le pourquoi du châtiment infligé au responsable de la queue arrachée, je n’en parle même pas. Tomomi Fujiwara ne se contente pas de cela, car il fait sentir la position de son personnage parmi ses collègues. Ceux-ci comprennent que quelque chose ne tourne pas rond, mais ils ont du mal à évaluer jusqu’à quel point. Il faudra l’abandon du projet par la direction pour que le protagoniste principal dévoile davantage son jeu en imaginant une riposte, car il n’a aucune envie de laisser tomber un jeu si passionnant…

Tomomi Fujiwara

Dans un style élégant et une prose qui réserve bien des surprises, l’auteur décrit l’aliénation par le travail de façon très personnelle, intégrant les particularités de la mentalité japonaise. Derrière deux activités représentatives de l’époque, il met en évidence les conséquences possibles sur le mental d’individus désireux de bien faire, mais confrontés à l’aspect inhumain de leur tâche (l’isolement recherché ou subi), malgré des satisfactions d’ordre esthétique pour le premier et organisationnelle (voire ludique) pour le second. Les deux récits séduisent aussi bien par leur originalité que par leur forme.

Le Conducteur de métro, Tomomi Fujiwara
© 1992, Tomomi Fujiwara et © 1995, 1998 Éditions Stock pour la traduction française : sorti le 01/01/1995

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