Accueil Blog Page 190

La mer à boire… trop salée

0

Un homme désigné par la lettre B arrive par le train à Bruxelles. À l’hôtel Métropole (5 étoiles), il demande après A qui devrait l’attendre. Il s’agit d’une jeune femme qui arrive peu après et le cherche à son tour.

Les premières planches amènent beaucoup d’observations étonnantes et autant de questions. La façon dont B se comporte laisse à penser que l’album serait une suite d’un ou plusieurs autres. A priori, il n’en est rien. En fait, on sent que l’auteur cherche à s’affranchir de cette idée de début et de fin. Confirmation avec ce qu’on observe plus loin : les indications éditoriales plusieurs planches avant celle clôturant l’album. Un procédé déjà utilisé par Marc-Antoine Mathieu pour Le Décalage, sixième album de sa série des Aventures de Julius-Corentin Acquefacques. Mais chez Marc-Antoine Mathieu, le procédé relevait d’une logique aussi délirante que cohérente. Ici, on reste perplexe, même si on devine les intentions. Parmi les détails qui frappent d’emblée, on comprend que si B arrive à Bruxelles, cette ville n’est pas la capitale de la Belgique. On aurait pu s’en douter dès la première planche (collée à la couverture), avec une vue du train en pleine montagne qui ne correspond pas au plat pays. En fait, B évolue en Amérique et il observe un Indien sur le quai de la gare. Il a ensuite un échange avec un ermite nommé Daniel, qui semble le connaître (il l‘appelle Espoir-du-soir), alors qu’il grimpe en dehors de la ville, vers l’hôtel Métropole. L’ermite l’incite à se méfier de sa tendance au sentimentalisme. Évidemment, il n’en fera qu’à sa tête et fonce tête baissée vers son rendez-vous…

Amour, BD et cinéma

Le scénario laisse rêveur, ce qui est certainement voulu puisque Blutch joue avec l’onirisme tout au long de l’album. Il laisse entendre qu’il faut se méfier de la réalité et il joue avec tout ce qu’il peut comme clichés. Ainsi, B est un homme déjà mûr avec le crâne dégarni (façon autoportrait), détail qui ne se voit qu’occasionnellement, puisqu’il arbore un chapeau genre Stetson. Quant à A, malgré son surnom d’Incartade (en référence à un slogan pour parfum : « La femme est un caprice. Incartade est son parfum »), c’est une jeune femme au look très androgyne, quasiment sans rondeurs et un visage pouvant passer pour celui d’un garçon, surtout avec ses cheveux courts. On notera au passage que le cinéma est la cible privilégiée des publicitaires élaborant des clips pour parfums. Ces observations ne sont qu’un aperçu de ce que le dessinateur s’amuse à détourner. Ajoutons qu’une partie de l’album pourrait justifier qu’il fasse partie de la série BD-cul, avec A dans des situations très scabreuses où elle joue les ingénues.

L’aventure de l’amour

Reconnaissons que certains aspects de l’album font mouche, mais seulement sur des détails. L’ensemble manque terriblement de cohérence, ce que l’auteur assume puisque l’album joue avec l’onirisme, mêlant réalité des personnages avec situations imaginaires ou fantasmées. Mais à force d’enchainer des situations surréalistes, le dessinateur-scénariste finit par décourager toute lecture cohérente. Cela part dans tous les sens et Blutch a beau jouer avec le fait que dans un rêve tout est possible (comme tout amour relève d’une alchimie étrange) et s’enchaîne selon une logique propre au subconscient. Faute de la connaissance de son subconscient, Blutch nous perd au fil des planches. D’autre part, le dessin dans l’ensemble est assez décevant, nettement moins séduisant que celui de la couverture qui retient l’attention par une foule de détails. On pourra toujours dire que l’amour est une aventure en soi qui s’avère généralement une idée qui peut virer à l’obsession et aussi que les deux partenaires en ont chacun une vision personnelle, chacun avec ses références, son vécu, etc. Une histoire où chacun se fait son cinéma, d’où cette interaction avec des scènes qui pourraient sortir d’un film, le western en étant un genre particulièrement représentatif. On peut également faire une lecture symbolique de l’histoire, en considérant que l’amour en est le fil directeur – un fil que Blutch dessine effectivement – et qu’à partir de sentiments même forts, la vie fait que ses protagonistes sont sans cesse confrontés à des imprévus.

C’est pas la mer à boire

Bref, un album qui présente un certain intérêt en lecture approfondie, mais qui se lit sans doute trop vite pour qu’on s’y attache particulièrement. Comme un rêve, on peut l’oublier aussi vite qu’on l’a parcouru. La faute à un dessin pas assez soigné avec trop peu de cases marquantes (malgré la belle taille de certaines), des couleurs relativement pâles et un scénario qui s’éparpille. Quant à l’histoire d’amour, elle ne sert que de prétexte et n’est pas approfondie. Enfin, la présentation des informations éditoriales un peu avant la fin de l’album ne sert qu’à marquer le moment où les tourtereaux se demandent quelle est la part du rêve dans leur histoire. Et si, par moments, l’album rappelle la manière de Fred, c’est en moins bien.

La mer à boire, Blutch
Éditions 2024, novembre 2022
Note des lecteurs0 Note
3

Indiana Jones et le Cadran de la destiné, chapeau bas Mr Ford !

Harrison Ford, on ne peut pas lui retirer un talent rare : sa capacité à revenir conclure ses rôles au cinéma pour un résultat souvent efficace. Qu’on le déteste ou non, Star Wars : Le Réveil de la Force offrait une belle fin au personnage d’Han Solo (enfin, d’un certain point de vue…) et le chef-d’œuvre Blade Runner 2049 de Denis Villeneuve permettait un retour plus que triomphal à Rick Deckard. Aujourd’hui, du haut de ses 80 ans, c’est le chapeau du plus célèbre archéologue que l’acteur décide d’enfiler, une dernière fois. Le résultat vaut le détour, à défaut de convaincre complètement.

I have a bad feeling about this

Vous le savez, il existe une belle malédiction qui plane sur les suites de films à succès, longtemps après les opus originaux. Les exemples de naufrages artistiques et financiers ne manquent pas. Indiana Jones et le Royaume du Crâne de cristal, quatrième opus de la saga en a même fait l’expérience, dix-neuf ans après La Dernière CroisadeBoudé par une partie des fans et de la presse, le film de Steven Spielberg avait déçu et c’est avec cet opus controversé que semblait s’achever la saga. Aujourd’hui, quinze ans plus tard, James Mangold ressort notre archéologue du placard pour une ultime aventure. Et, aux vues des dernières productions du Monsieur (le brillant Mans 66 et l’exceptionnel Logan), on s’est dit… Pourquoi pas ? Malheureusement, disons le d’emblée, le génie de Mangold déployé dans ses dernières productions peine à se dévoiler ici. Indiana Jones et le Cadran de la destinée se préoccupe surtout de respecter l’ADN de la saga et d’offrir un très sympathique divertissement. À cela, il réussit son pari. Très proche des films d’aventures acclamés dans les années 80/90, cette (vraie) dernière croisade offre un retour aux sources empli de nostalgie, retrouvant des codes cinématographiques presque désuets en 2023.

Le film débute en pleine Seconde Guerre mondiale avec un Indy rajeuni numériquement pour un résultat très honnête. D’une bonne vingtaine de minutes, cette introduction prend le temps d’introduire le méchant et le MacGuffin (l’objet à récupérer tout au long de l’aventure) avant de reprendre place en 1969.  Indiana Jones est proche de la retraite et semble bien malheureux.  Désormais âgé de 70 ans, c’est dans un tout nouveau contexte que nous retrouvons l’archéologue chapeauté par George Lucas et Spielberg en 1891. L’arrivée de sa filleule, Elena (Phoebe Waller-Bridge), va lui permettre de revêtir sa tenue une dernière fois, dans une chasse au trésor aux quatre coins du monde, le tout en échappant à un ancien nazi, incarné par Mads Mikkelsen. Hé, si ça c’est pas un pitch des années 80 ! Le résultat est sympathique et parfaitement respectueux de ce qu’est Indiana Jones, à quelques détails près.

Sa place n’est pas dans un musée !

Si tout se suit avec plaisir, on regrette l’absence de quelques gros éléments de la saga, comme la présence de serpents ou encore ce combat entre Indy et le sous-fifre du grand méchant.  Les éléments les plus fâcheux restent les facilités scénaristiques, parfois difficiles à avaler et qui n’aident pas un scénario cousu de fil blanc. Si le personnage de Voller (Mads Mikkelson) est plutôt dans la veine des anciens antagonistes de la saga sur le fond, son traitement et ceux de ses alliés restent vraiment décevants, particulièrement sur le climax. D’ailleurs, le dernier acte en surprendra plus d’un et il est regrettable que Mangold et les scénaristes n’aient pas décidé d’exploiter pleinement ce nouveau potentiel. Malgré tout, on sent une réelle volonté de bien faire et d’honorer cet aventurier légendaire, que ce soit dans l’écriture ou dans la réalisation.

Car oui, Mangold n’est pas un Yes Man ou un réalisateur du dimanche comme Disney les aime bien depuis quelques années. Non, contrairement à la saga Jurassic Park, Spielberg a laissé son bébé à un homme talentueux. Tout ce que vous avez aimé dans les premiers films, vous le retrouverez ici, avec une fidélité qui en fera sourire plus d’un. Visuellement chiadé, assez drôle et empli d’un véritable sens du spectaculaire, le long métrage assure le spectacle, malgré sa durée inutilement étendue. Si les 2h30 passent assez vite, difficile de ne pas remarquer les quelques ventres mous après la quatrième course-poursuite. Ce que l’on aime aussi et surtout, c’est tout simplement le respect des auteurs pour le vieillissement du personnage et de son interprète. On craignait des cascades à l’ancienne ou la présence abondante d’effets numériques destinés à cacher l’âge d’Harrison Ford, il n’en est rien. Oui, Indy est désormais vieux et cette aventure le sait. À une époque ou les studios (surtout Disney) sont prêts à tout pour garder la jeunesse éternelle de leurs stars, on ne peut qu’apprécier. Alors, oui, on était en droit d’attendre un chef-d’oeuvre après Logan et Le mans 66. Oui, avec le passif de Mangold et celui d’Indiana Jones, ce cinquième opus peut ressembler à une très légère déception pour ceux qui auraient mis la barre trop haute. Mais, honnêtement, ça fait combien de temps que nous n’avions pas eu un film familial de cette trempe ?

Bande-annonce : Indiana Jones et le Cadran de la destiné

Fiche Technique : Indiana Jones et le Cadran de la destiné

Réalisation : James Mangold
Scénario : Jez Butterworth, John-Henry Butterworth, David Koepp, James Mangold d’après : les personnages de : Philip Kaufman, George Lucas
Interprétation : Harrison Ford (Indiana Jones), Phoebe Waller-Bridge (Helena Shaw), Mads Mikkelsen (Jürgen Voller), Antonio Banderas (Renaldo), John Rhys-Davies (Sallah), Karen Allen (Marion), Tobie Jones (Basil Shaw)…
Musique : John Williams
Producteur(s) : Kathleen Kennedy, Frank Marshall, Simon Emanuel, Steven Spielberg, George Lucas
Production : Walt Disney Pictures, Lucasfilms Ltd.
Distributeur : The Walt Disney Company France
Date de sortie : 28 juin 2023
Durée : 2h34

Note des lecteurs0 Note

3.5

Elle s’appelle Barbara : la fiancée du djihadiste

Avec Elle s’appelle Barbara, Sérgio Tréfaut signe un septième long-métrage saisissant, en accompagnant son héroïne en Irak, dans un camp de prisonniers djihadistes.

On ne risquera pas d’accuser Sérgio Tréfaut d’avoir coulé tous ses films dans le même moule. Croyant reconnaître son nom, on hésite à l’identifier comme étant le réalisateur du fascinant Paraíso (2022), documentaire consacré à de vieux habitants de Rio de Janeiro prenant plaisir à se retrouver dans les jardins de l’ancien palais présidentiel pour y faire résonner leurs chants favoris. Et pourtant, si ! Ce natif de Saõ Paulo, le 23 février 1965, d’un père brésilien et d’une mère française, longtemps exilé en France puis au Portugal, ne craint visiblement pas les grands écarts, aussi bien géographiques que thématiques. Par le biais d’une fiction, il se penche sur le cas de ces épouses et compagnes de djihadistes, souvent mères de leurs enfants, et les ayant suivis en Irak, lorsqu’ils rejoignaient les rangs de Daech. Lorsque l’Etat islamique est défait au Moyen-Orient à partir de 2017 et ses combattants bien souvent exécutés, qu’advient-il des femmes qui restent, derrière eux, sur ces territoires d’exil guerrier ?

Souvent cadrée de très près par João Ribeiro à l’image, presque comme si la caméra avait elle-même son champ de vision limité par un niqab, apparaît ainsi Barbara, incarnée par une Joana Bernardo qui semble avoir communiqué à l’ensemble du film la nuance très pâle de ses yeux bleus, soulignée par le noir du tissu dans lequel elle se drape, comme toutes ses semblables. Car si le film impressionne par son suivi du parcours de cette héroïne d’origine portugaise (dans le camp des prisonnières, puis assistant à l’exécution de son époux, puis transportée, par le biais d’un long transfert, vers le lieu de son propre procès), il saisit encore davantage par ses vues d’ensemble sur des paysages, surtout urbains, que l’on n’imaginerait pas : amas de ruines sillonnées de rues, fleuve glissant imperturbablement à travers une ville sinistrée et véritablement retournée à la poussière, enfant montrant fièrement l’un de ces tas : « Tu vois ce bâtiment ? C’est mon père qui l’a détruit ! ». Gloire de la destruction, règne de la désolation, tout de gris, ocre et bleu très pâle, vie qui n’est plus que survie, c’est cela que peint Sérgio Tréfaut, d’une façon tellement prégnante qu’elle en est presque insoutenable. Sans parler des silhouettes noires se déplaçant souvent en groupe, et auxquelles on n’aurait pas l’idée de donner le nom de femmes.

Si le réalisateur, également au scénario, ménage un entretien développé et très touchant entre Barbara et son père (Hugo Bentes), il livre ici un long-métrage aux antipodes de l’hédonisme langoureux et résistant à l’âge qui animait sa réalisation précédente.

Bande-annonce : Elle s’appelle Barbara

https://www.youtube.com/watch?v=D9ZCUSlEBxM

Fiche Technique : Elle s’appelle Barbara

Titre original A Noiva
Réalisateur : Sérgio Tréfaut
Par Sérgio Tréfaut
Avec Joana Bernardo, Hugo Bentes, Lola Dueñas…
28 juin 2023 en salle / 1h 21min / Drame
Distributeur : Alfama Films

Synopsis du film : Barbara, une jeune femme, a suivi en Irak son époux qui est devenu un combattant de Daech. Trois ans plus tard, sa vie a radicalement changé et elle vit maintenant dans un camp de prisonniers djihadistes. Elle est déjà mère de deux enfants et en attend un troisième. Après l’exécution de son mari, Barbara sera bientôt jugée par les tribunaux du pays. Que reste-t-il d’elle après avoir vécu la guerre et l’embrigadement ?

Note des lecteurs0 Note

3.5

Les Tournesols sauvages : une « éducation sentimentale », contemporaine et au féminin

Jaime Rosales, dont Les Tournesols sauvages est le septième long-métrage, examine les trois liens amoureux qui permettront à une jeune femme moderne de faire son « éducation sentimentale » et d’apprendre à trouver le délicat point d’équilibre de son bonheur.

Ils se multiplient, ces temps-ci, les réalisateurs hommes qui se penchent avec une réelle bienveillance et un réel désir de compréhension sur les vents qui régissent les destins et les choix d’héroïnes féminines lancées dans la quête du bonheur et de son accomplissement. Que l’on songe, également en Espagne, à Jonás Trueba, avec Eva en août (1 août 2019), ou bien, plus récemment, dans le contexte libanais, à Carlos Chahine et La Nuit du verre d’eau, sorti le 14 juin 2023

Ici, Julia, incarnée par la lumineuse Anna Castillo, que l’on avait eu le plaisir de découvrir dans Viaje (2018), de Celia Rico Clavellino, est une jeune femme moderne, indépendante, déjà mère de deux enfants qu’elle élève seule, sans pour autant renoncer à une vie amoureuse. Non pas « cœur d’artichaut », selon l’amusante expression française, mais tête tournesol, comme le montre l’affiche, c’est-à-dire orientant et organisant sa vie selon les désirs de l’homme qu’elle s’est choisi pour soleil.
« Une femme sous influence », en quelque sorte. Mais Jaime Rosales (2 janvier 1970, Barcelone -), également au scénario, où Bárbara Díez le seconde, relativise d’emblée cette « servitude volontaire » en la chapitrant : trois prénoms masculins vont successivement scander le film, annonçant simultanément un règne et son caractère transitoire. Trois chapitres, comme autant de vies, autant d’impasses ou de chances explorées.

Le premier, ancré à Barcelone et titré « Oscar », est placé sous le signe d’un homme séduisant mais habité par une violence qui ne demande qu’à exploser. Le magnétique Oriol Pia lui prête sa personne tout entière, entre charme et déraison. Lui succède « Marcos » (Ouim Avila), le père des deux enfants, qui entraîne cette fois la ductile Julia jusqu’à Melilla, enclave espagnole au nord du Maroc. Militaire, il exerce ses responsabilités dans ce métier avec sans doute plus de rigueur que dans celui de père. Il faudra attendre « Alex » (Luis Marquès), avec retour à Barcelone, pour que la relation, instruite par les précédents échecs, puisse s’approfondir et ne pas sombrer aux premiers écueils rencontrés.

Trois liens, trois climats, saisis avec sensibilité par la caméra d’Hélène Louvart, qui passe du clinquant attaché au premier lien, avec des couleurs vives, très espagnoles, à une palette bien plus douce et mesurée pour la dernière relation, bien plus posée jusque dans son chromatisme, en ayant transité par les ocres de la destination la plus lointaine.

Jaime Rosales explique avoir souhaité brosser un « portrait de femme », en même temps que celui de « trois typologies de masculinité ». A l’heure du post Me Too, et alors qu’un certain féminisme va jusqu’à prôner l’abstinence comme voie suprême vers la libération, il est bienfaisant de voir admise l’importance du lien jusque dans la part de dépendance que celui-ci peut générer, mais pour mieux aboutir à la liberté ultime qui consiste à s’être trouvé. Autre richesse du film : loin d’en rester au constat désespérant, imposé par les premiers liens, selon lequel aimer ne suffit pas pour qu’un amour survive, Jaime Rosales ménage une voie d’espoir, en créant une héroïne qui sait tirer profit de son expérience et apprendre des liens successifs qu’elle connaît pour faire de son existence une véritable « éducation sentimentale », moderne et au féminin, permettant ainsi au bonheur de trouver son point d’équilibre. Comme un cheminement vers la découverte des « liens qui libèrent »…

Synopsis du film : À Barcelone, Julia, 22 ans, élevant seule ses deux enfants, rêve de liberté et d’émancipation. Comme un tournesol suivant sans relâche la lumière, elle part chercher le soleil sous d’autres horizons. Lorsque le hasard remet sur son chemin deux hommes qu’elle a connus par le passé, la voilà confrontée à des émotions contraires.

Bande-annonce : Les Tournesols sauvages

Fiche technique : Les Tournesols sauvages

Titre original : Girasoles silvestres
Réalisatrice : Jaime Rosales
Par Jaime Rosales, Bárbara Díez
Avec Anna Castillo, Oriol Pla, Quim Ávila..
2 août 2023 en salle / 1h 47min / Drame
Distributeur : Condor Distribution

Note des lecteurs0 Note

4

Des hommes d’honneur : l’ordre et la morale

Après Stand by me, Princess Bride, Quand Harry rencontre Sally et Misery, Rob Reiner signait, avec Des hommes d’honneur, un grand film sur la discipline, l’autorité et ses limites, les implications de la justice militaire, ses rouages en action, ses ramifications, le tout en fonction d’une certaine idée du sens de l’honneur.

Avec ses questions éthiques, ses joutes oratoires, ses marges de manœuvre difficiles, ses dissimulations, ses révélations, ses coups de bluff, ses moments de tension, de fulmination, Des hommes d’honneur pourrait ressembler à ces films de procès classiques, conventionnels, comme on en faisait beaucoup dans les années 90. Mais il contient des qualités qui lui permettent de se distinguer avec panache : art de la répartie, sens du débit, de la mesure, du rythme, le tout avec des performances justes, contrôlées et puissantes.

La scène d’ouverture donne le ton en montrant une parade militaire avec un exercice de maniement au fusil. Son exécution parfaitement ordonnée, synchronisée, évoque l’unité, la précision, la prévisibilité. Une séquence qui, avec du recul, a une résonance particulière, car elle contraste avec l’imprévisibilité et le relatif chaos qui suivra.

Inspiré de faits réels, Des hommes d’honneur part d’un acte violent : deux jeunes marines maltraitent pendant son sommeil un de leurs camarades qui finira par mourir. Les causes du décès restent à déterminer. L’objectif du film est de décortiquer les répercussions judiciaires et militaires (manigances, tactiques et responsabilités dans la hiérarchie.) Cette mauvaise action est ce qu’on appelle un « code rouge », une sanction disciplinaire officieusement permise dans l’armée.

La force du long-métrage réside dans un procédé consistant à donner à chaque protagoniste une fonction dans le récit qui fait sens et participe à un compte-rendu global et pertinent. Cet exposé sert à répondre à une question : dans un contexte militaire strict, où l’autorité est dominante, quelle est sa part de responsabilité dans un « code rouge » lorsqu’on ne fait qu’obéir à un ordre ? Il s’agit de comprendre quelle était l’intention personnelle. C’est une question éthique où l’interprétation des règles prédomine.

Cette interrogation est abordée à travers le point de vue de chaque personnage et le tout bénéficie d’un casting 4 étoiles.

Tom Cruise, d’abord. Jouant Daniel Kaffee, avocat désigné pour défendre les deux jeunes militaires, il est la figure centrale du film. Tous les autres personnages fonctionnent par rapport à lui et ont une utilité pratique. C’est le monde de l’enfance qui règne chez lui, quand il refuse de prendre ses responsabilités. Il vit dans l’ombre de la réputation de son père défunt et doit devenir un homme adulte. Il a été un excellent négociateur d’entente préalable mais n’a jamais mis les pieds dans un tribunal. Ce procès le mettra face à lui-même. Souvent décontracté, à l’aise, il jouit d’une certaine liberté avec impertinence. Cette désinvolture manifeste ne cache pas une certaine fragilité, avec quelques moments d’abattement, de peur et d’états de crise. Son art oratoire, sa dialectique reposent sur un savant mélange d’insolence et de rigueur intellectuelle. Ses bons mots, ses postures, ses mimiques, ses inflexions de voix ont une force d’impact remarquable. Le réalisateur dira de l’acteur qu’il est le plus talentueux et le plus doué avec lequel il a jamais travaillé.

À sept heures ce soir, on révise une dernière fois Kendrick. Je vais lui faire un plaquage sévère.

Demi Moore, quant à elle, incarne la lieutenant JoAnne Galloway, défendant un des deux accusés avec Tom Cruise qui reste l’avocat principal, même si cette dernière est plus gradée que lui. Spécialiste des affaires pénales navales, elle le sous-estime d’abord avant de l’admirer, le motiver afin qu’il se surpasse.

– Lieutenant, avez-vous en la matière une autorité dont je devrais être informé ?

– Mon travail est de faire en sorte que vous fassiez le vôtre et bien. Je suis spécialiste des affaires pénales navales, aussi mon autorité vous allez vous la prendre en pleine figure. Maintenant rompez.

– J’oublie toujours ce machin-là.

Son jeu est d’abord sobre, martial, puis enthousiaste et passionné. Elle parvient à créer une synergie crédible et efficace à l’écran aux côtés de Tom Cruise, et son visage, expressif sans jamais en faire trop, est un trésor pour la caméra.

Kevin Bacon interprète de son côté l’avocat du ministère public contre les deux inculpés. Il sera mis à mal lors du procès par Tom Cruise, mais prendra souvent l’avantage en privé. Ils sont amis en dehors de leur profession. Il existe ce lien chez eux qu’on peut retrouver dans le milieu judiciaire entre deux avocats adverses d’une même affaire, c’est-à-dire une sorte de respectabilité qui n’empêche pas les attaques, les affrontements directs ou indirects. Mais il y aura toujours une limite grâce à ce qu’ils estiment être « le sens de l’honneur ». L’acteur est comme un poisson dans l’eau dans cet exercice, pouvant parfois faire preuve d’autorité, voire d’agressivité, sans devenir à aucun moment antipathique. C’est un art habile qui se manifeste, avec un mélange de pugnacité, de camaraderie et d’humanité.

Jack Nicholson, enfin, est le colonel Nathan R. Jessup. Il est une force dominante, et le monstre sacré du casting. Pétri d’orgueil, il prend plaisir à se mettre au-dessus des autres, et aime l’affrontement direct. Parfois sanguin, il a envie d’assumer tous ses actes, car il estime avoir été dans son bon droit. Il représente le vieux monde. Tom Cruise, le nouveau. L’acteur excelle dans l’art du monologue, des longues tirades, où il peut se révéler sensationnel.

Vous aurez toutes les feuilles de réaffectation que vous voulez. Mais il faut demander gentiment les choses.

– Je vous demande pardon ?

– Il faut demander gentiment les choses. Voyez-vous, Danny, je sais assumer les blessures, les bombes, et les balles. Je ne demande pas la fortune. Je ne demande pas de médailles. Mais ce que je demande, c’est que vous qui êtes là avec vos allures de folles tordues en uniformes blancs tout frais émoulu de Harward mais bordel, faites preuve de politesse. Faut demander gentiment les choses.

La confrontation finale entre Tom Cruise et Jack Nicholson, devenue célèbre, repose quasi intégralement sur le jeu des deux acteurs. Leur performance est un véritable tour de force et peut constituer un modèle de ce qu’il faut faire dans un film de procès. Une tension se fait sentir, en partie, parce que Tom Cruise ne peut accuser sans preuve un colonel aux états de service considérés comme irréprochables, sans s’exposer à des répercussions dans sa vie professionnelle. Le jeune acteur joue donc sur un fil en poussant Nicholson à bout, même si ce dernier ne peut dénouer une contradiction qu’en disant la vérité. Le résultat est un chavirement à sensations fortes, avec ses moments d’insolences, de dominations, de flottements, de coups d’éclat.

De manière plus générale, le développement du récit bénéficie d’un soin particulier. Entre ce qu’il est possible de faire, impossible, nécessaire, difficile, plus risqué, mais qui apporterait de meilleurs résultats, la trame profite d’une succession de scènes souvent captivantes, qui donnent toujours envie d’en savoir plus.

Sur le plan technique, le film est globalement bichonné, et exploite certaines idées de mise en scène de manière efficace. L’utilisation d’un objectif anamorphique guide l’œil du spectateur, en passant d’un personnage à un autre avec élégance. Le format 2.35, normalement utilisé pour les grandes fresques, permet d’éviter de se retrouver avec un huis clos juridique banal, selon les propres mots du réalisateur. Dans les champs-contrechamps, les plans sur les visages saisissent l’émotion des personnages (tension, satisfaction, peine, amertume, etc.)

Par sa grande maîtrise des enjeux, son compte-rendu à la fois technique et suffisamment facile à suivre de la justice militaire, l’intégralité du casting, où chaque acteur apporte un ton, une nuance, une énergie, Des hommes d’honneur est une grande réussite, un exposé clair et subtil qui fait la part belle au suspense, aux émotions, aux relations humaines. La conclusion, pleine d’éclat, est par certains aspects émouvante. Comme finit par le dire Tom Cruise, « pas besoin d’avoir un bout de ruban pour avoir de l’honneur ».

Bande-annonce : Des hommes d’honneur

Fiche Technique : Des hommes d’honneur

Synopsis : Deux jeunes marines, Louden et Dawson, abattent, au cours d’une action disciplinaire désignée « Code Rouge, » un de leurs camarades, Santiago. C’est le lieutenant Daniel Kaffee qui est désigné pour assurer leur défense lors de leur procès. Mais si Kaffee entame une défense de pure routine, sa jeune et pugnace adjointe se rebiffe et l’oblige à instruire le dossier. Kaffee va devoir, pour découvrir la vérité, remonter jusqu’au sommet de la hiérarchie.

  • Titre original : A Few Good Men
  • Réalisation : Rob Reiner
  • Scénario : Aaron Sorkin
  • Acteurs principaux : Tom Cruise, Demi Moore, Jack Nicholson, Kevin Pollak, Kevin Bacon, J. T. Walsh, Kiefer Sutherland
  • Sociétés de production : Castle Rock Entertainment, Columbia Pictures
  • Corporation, David Brown Productions
  • Pays de production : États-Unis
  • Genre : Drame, film de procès
  • Durée : 138 minutes
  • Sortie : 1992
Note des lecteurs5 Notes

3.7

Pier Paolo Pasolini : un prométhéen qui se moque de Zeus

0

Pier Paolo Pasolini est une étape incontournable dans l’appréhension du cinéma italien d’après-guerre, voire du cinéma tout court. Tantôt vulgaire, tantôt ésotérique, Pasolini est une étoile filante de l’histoire du cinéma, une parenthèse courte et intense. Partons à la recherche de ce qui rend Pasolini si unique et si sujet à controverse.

La poésie

Avant de devenir cinéaste, Pasolini développe son approche artistique en étant poète et romancier. Il grandit dans la région du Frioul avec sa mère et son frère et s’engage très vite en politique ainsi que dans la défense du patrimoine provincial, alors menacé par l’autorité de Rome. La poésie est un passage introductif primordial à l’étude de Pasolini, car elle permet d’illustrer les deux éléments fondamentaux de son monde de jeunesse : le Frioul et sa mère. Le Frioul d’abord, car il est le témoin de sa vie et de la naissance de ses désirs. Sa mère ensuite et surtout, qui constitue à elle seule la raison d’être de son fils, par sa douceur et son amour. Elle est la bouée qui le retient à la vie, à sa vie, car elle est celle qui lui donne un sens.

Vint ensuite le cinéma. Lorsque l’on pense au rapport du cinéma à la poésie, plusieurs noms viennent rapidement en tête : Tarkovski, Cocteau, Prévert… Mais parmi eux, peu, voire aucun, ne semble autant s’incarner viscéralement dans leur œuvre que Pasolini. Car en effet, Pasolini comprend parfaitement que le cinéma, comme la poésie, sert à dire pour se dire. Se dire au travers des différents éléments qui composent son être, et qui trouvent dans le cinéma une nouvelle dimension d’expression.

La mère

Avec Œdipe roi, Pasolini met en scène son propre œdipe, marqué par l’introduction qui voit un homme, habillé de l’uniforme de l’armée fasciste, regarder un enfant dans un berceau avec un air de défi. Cet homme, c’est le véritable père que Pasolini a toujours rejeté au profit de sa mère, cette dernière étant l’incarnation de la douceur provinciale face à un représentant de Rome, autorité religieuse et politique tendant vers l’uniformisation du territoire.

Lorsque que Pasolini réalise Mamma Roma, il représente d’ailleurs ce qu’est en réalité Rome : le rêve d’une gloire antique pour quelques-uns, la misère et l’errance pour beaucoup. Pasolini reprend ironiquement le véritable sens du terme lupa présent dans le mythe de Rémus et Romulus. Si la légende gardera le second sens du terme, une louve, le premier semble bien plus apte à garantir la survie de deux jeunes bébés : une prostituée. C’est exactement comme cela que Pasolini voit Rome dans la période d’après-guerre.

Ce rejet du père n’est donc pas seulement caractérisé par un ressenti personnel mais aussi par un refus de se conformer à ce qui est jugé bon par une autorité qui n’a que faire des territoires qui l’entourent. En cela sa mère devient son monde, qu’il s’approprie avec la langue frioulane qu’il utilise dans ses poèmes. La démarche d’Œdipe roi résonne comme une sorte d’appel au destin, Œdipe étant, comme Pasolini, condamné à la désillusion : pour Œdipe, c’est bien sûr la malédiction des Labdacides qui le frappe ; pour Pasolini, c’est la découverte de son homosexualité qui le chasse de son paradis. Il part donc errer comme le personnage mythique, accompagné non pas de sa fille mais de l’amour indéfectible de sa mère, comme un réconfort de sa vie perdue et de sa « faute ».

Sa mère n’est donc pas simplement une matriarche, elle est la matrice de son existence. Ce n’est pas innocent si elle est la Madone de son Évangile selon Saint-Mathieu.

Le « mauvais pauvre »

Intéressons-nous désormais à la dimension sociale de Pasolini, qui décide de suivre son propre chemin pavé de briques rouges. Le « mauvais pauvre » est une idée que l’on peut retrouver chez Pasolini de façon frontale comme dans Accattone ou cacher derrière un voile de comédie, comme dans Des oiseaux petits et gros. L’idée est que, comme Fellini avec Il Bidone, Pasolini montre une face sombre de la misère italienne d’après-guerre. Souvent prise en pitié ou rendue amusante au travers de l’éloge de la débrouille, comme dans Le Pigeon, Pasolini présente au contraire une classe coincée dans une boucle, avec des individus usant de stratagèmes plus ou moins immondes pour croire qu’ils s’en sortent.

Le thème de la prostitution, notamment, est récurrent chez Pasolini, ayant lieu dans ces grands terrains vagues empêchant toute idée de charme. Une solution de secours pour les femmes, un remède à la paresse et à l’ennui pour les hommes.

A contrario se trouve le travailleur pauvre, qui « joue » son rôle de pauvre mais qui surtout, par son engagement politique, cherche à changer les choses dans une époque de réformes sociales. L’ennemi du pauvre n’est pas autour de lui mais au-dessus, comme s’attèle à le répéter Salo ou, plus finement, le corbeau dans Des oiseaux petits et gros. Les pauvres doivent ainsi apprendre à se faire passereaux pour comprendre que les faucons (mussoliniens) les tuent et ne s’arrêteront jamais. Car ils sont les vrais vivants dont souhaite se débarrasser la société bourgeoise mortifère ; ils sont ceux qui savent reconnaître le bonheur même dans ses plis les plus fins.

La sexualité

Enfin, arrivons à ce qui est le plus flagrant, à savoir le rapport de Pasolini au corps et au désir qu’il génère. Dans son cinéma comme dans sa poésie, ce rapport se caractérise par son aspect radical et provocateur, allant jusqu’au sadomasochisme. Il serait cependant grossier de s’arrêter sur ce constat au lieu d’interroger l’approche pasolinienne de la sexualité dans une époque de libération sexuelle. Pasolini rentre en effet doublement en conflit avec l’Italie religieuse et fasciste dans laquelle il a grandi, en étant communiste et homosexuel. Ce qui est ainsi fascinant avec Pasolini, c’est son désir de dire ce qui ne peut être dit, tout en critiquant ce système et cette bourgeoisie qui se prétendent vertueux mais qui sont, au final, incapables de comprendre le monde qui les entoure, en même temps qu’eux-mêmes.

En ce sens, Théorème, qui fait interagir un visiteur avec les différents membres d’une famille bourgeoise, est primordial afin de comprendre l’approche. Par sa construction en deux moments, présence et absence du visiteur, le film montre le vide existentiel que dévoile le visiteur aux différents personnages après son départ. C’est pourtant par cette exposition sartrienne de l’individu face à son inconscient et à ses désirs que le départ du visiteur éveille les personnages et les fait exister. Le visiteur agit ici comme l’Autre de Sartre, qui permet à l’individu de se voir exposer en partie son en-soi, comme une lanterne éclairant l’obscurité interne de l’individu. Si Théorème est moins provocateur que d’autres œuvres de Pasolini, il cristallise pourtant parfaitement l’électrochoc que représente sa filmographie. Cinéma, poésie et philosophie se rejoignent ainsi pour définir l’avènement d’un nouveau monde, celui du libertarisme.

Ses autres entreprises, notamment à partir de Porcherie, chercheront à montrer de façon bien plus directe et grossière la recherche de la transgression orchestrée par Pasolini, au travers d’un rapport cru à la chair, désormais non plus rejetée comme le faisait le dogme catholique, mais souillée, utilisée, car n’étant plus soumise à la morale. Cette approche est beaucoup moins intéressante car elle fait la part belle à l’aspect outrancier et vulgaire de l’individu Pasolini, là où Théorème était la quintessence de sa pensée.  Sa période vulgaro-érotique, s’étendant de Porcherie jusqu’à Salo (en excluant Médée), apparaît ainsi comme une redite indigne de son auteur, qui cherche une forme plus directe de transgression alors qu’il a déjà touché au but.

Salo est d’ailleurs son œuvre la plus connue, ce qui est dommage au vu de la capacité éloquente du discours pasolinien. De plus, commencer sa découverte de Pasolini par Salo semble être le meilleur moyen de s’en dégoûter et ainsi de le catégoriser comme un simple provocateur sans saveur. Enfin, Salo paraît tout autant inutile et grossier qu’ironique vis-à-vis des propres tendances de Pasolini qui fréquentait nombre de jeunes prostitués, parfois même mineurs. Vouloir ainsi représenter l’idéologie fasciste, qui fait manger des clous et des excréments à des adolescents, fait tache lorsque l’on découvre l’appétence du réalisateur pour la crasse et les violences physiques dans ses poèmes.

Soyons cependant honnête, l’idée est évidemment ici de démontrer que le fascisme fait déborder ses perversités pour les infliger aux autres, au lieu de les garder pour lui. Mais encore une fois, Théorème avait parfaitement illustré l’errance de la bourgeoisie, sans avoir à faire du Sade pour cela. Trop horrible pour certains, génialement cruel et dénonciateur pour d’autres, Salo est au même titre que Théorème l’apogée d’une face de son auteur : la grossièreté contre la subtilité. Le vide, donc.

Pasolini selon Pasolini

Ces différents points nous donnent une idée de la pensée de Pasolini, mais qu’en est-il de son rapport à lui-même ? Nous ne pourrions pas parler de honte, mais plutôt d’une culpabilité sourde trouvant sa résonance dans un être à qui l’on apprend qu’il est incohérent : enseignement catholique mais communiste, communiste mais homosexuel, homosexuel mais réminiscence de son enseignement catholique. Pasolini est à la fois prisonnier du monde urbain qu’il déteste et rejeté de son paradis provincial du Frioul.

Le 2 novembre 1975, Pasolini est retrouvé mort, victime d’un assassinat. Si les récits divergent quant à l’identité du ou des coupables, il n’en reste pas moins que le cinéaste trouve ici la mort qu’il s’était lui-même prédite. Une mort cérémoniale, dont la version accusant « Pino la Grenouille », un jeune prostitué de 17 ans innocenté depuis, semble pourtant apparaître comme la quintessence du romantisme pasolinien : « Te voici, toi que j’attendais sans te connaître depuis mon départ du Frioul, ange de joie et messager de l’enfer, prince de la vie et de la mort, donne-moi la mort pour me donner la vie, tue-moi pour me rendre immortel ». Car comme le résume si bien Pasolini dans sa Poésie en forme de rose, « La chair veut le sang ». Un comportement autodestructeur et un amour qui ne peut qu’être charnel, car l’âme de Pasolini est toute entière en sa mère.

Une mère qui enterrera son enfant, comme prévu, alors que Pasolini laisse derrière lui une trace indélébile dans l’histoire du cinéma et de l’art en général. Une trace volontairement complexe et ambiguë, symbole d’un individu tout autant en nuance qu’en souffrance :

Supplique à ma mère

Il est difficile de dire, dans le langage d’un fils à sa mère,

ce qui, en mon for intérieur, ne me ressemble guère.

Tu es la seule au monde à savoir ce qu’il en a toujours

été de mon cœur, avant tout autre amour.

C’est pourquoi je dois te dire ce qu’il est horrible de connaître :

c’est dans ta grâce que je vois mon angoisse naître.

Tu es irremplaçable. C’est pourquoi est condamnée

à la solitude la vie que tu m’as donnée.

Et je ne veux pas être seul. J’ai une faim démesurée

d’amour, d’amour de corps sans âme demeurés.

Car l’âme est en toi, c’est toi, tu es simplement

ma mère et ton amour est mon asservissement :

j’ai passé asservi à cette sensation toute mon enfance

sensation élevée, irrémédiable, d’un engagement immense.

C’était le seul moyen de ressentir la vie,

sa nuance absolue, sa forme absolue : voilà, elle est finie.

Nous survivons et c’est la confusion

d’une vie renée hors de la raison.

Je te supplie, ah, je te supplie, de ne pas vouloir mourir.

Je suis ici, seul, avec toi, en un avril à venir…

How to Save a Dead Friend : un portrait déchirant

Si au premier abord How to Save a Dead Friend semble être un ego trip de sa réalisatrice, il n’en est rien ! Car avec ce documentaire, Marusya Syroechkovskaya dresse le portrait d’un proche disparu. Pour sauver la mémoire de celui-ci. Mais aussi pour dépeindre une Russie qui ignore le mal-être croissant de sa jeunesse.

Synopsis de How to Save a Dead Friend : Le jour de ses seize ans, Marusya s’est fait la promesse d’en finir avec la vie avant l’année écoulée. Mais, au coeur de cette « Russie de la déprime », elle fait la rencontre de Kimi dont elle tombe éperdument amoureuse. Pendant douze ans, elle va filmer leur couple, capturer l’euphorie et la dépression, la rage de vivre et le désespoir de leur jeunesse muselée par un régime violent et autocratique…

Il ne faut pas croire que le documentaire soit un format cinématographique simple à réaliser. Le principe n’est pas de poser sa caméra, d’attendre que quelque chose se passe, et de monter le tout pour raconter un semblant d’histoire. Tout comme long-métrage, cela demande une préparation certaine, qui implique du temps, du travail et une ambition de la part du réalisateur. Car un documentaire, c’est également de l’écriture et de la mise en scène – sans compter une étape de finalisation en post-production. Mais parfois, cela peut s’avérer être de l’imprévu ! Dans le sens où un cinéaste se retrouve avec des images et vidéos d’archives qui, de base, n’étaient en aucun cas prédestinées à donner naissance à un film. Et qui, malgré tout, parvient à assembler l’ensemble pour livrer aux spectateurs un titre ayant une thématique ou un sujet fort. C’est ce qui est arrivé à Marusya Syroechkovskaya avec How to Save a Dead Friend. Ou comment faire de son propre vécu un puissant argumentaire cinématographique.

Car il faut savoir qu’avec ce premier long-métrage pour la réalisatrice russe, aucune scène filmée n’était prévue pour être montrée à un public. En effet, il s’agissait tout simplement là d’une lubie – si nous pouvons qualifier cela ainsi –, qui s’est étalée sur près de 12 ans. Durant lesquels la cinéaste filmait son quotidien. De son adolescence jusqu’à tout récemment (aux alentours de 2016), comme quelqu’un qui utiliserait une caméra pour immortaliser chaque instant de son existence. Rien de plus ! Dans ce cas, How to Save a Dead Friend ne serait qu’un banal ego trip d’une personne en recherche de reconnaissance ? Ce serait étonnant, surtout de la part d’une artiste qui a su attirer bien des regards par ses courts-métrages, primés pour certains (dont Exploration of Confinement). Il n’en est fort heureusement rien, Syroechkovskaya ayant décidé de raconter non pas sa vie, mais celle de son ami, amant et mari Kirill « Kimi » Morev. Décédé dans la nuit du 4 novembre 2016. Et à qui s’adresse ce documentaire.

Pendant plus d’une centaine de minutes, la réalisatrice met à nu sa relation avec celui qui nous sera présenté comme l’amour de sa vie. L’ami incontournable sur lequel nous pouvons compter. Et, surtout, une personne qui n’a connu que déchéance et douleur pendant son existence. Un homme qui s’est enlisé dans la drogue et la dépression durant de longues années, jusqu’à arriver à son point de non-retour. Autant prévenir de suite : How to Save a Dead Friend n’est pas un film accessible. Il est, en effet, conseillé d’avoir le cœur bien accroché pour pouvoir le visionner. Car si le début présente un montage pour le moins léger – comme si une adolescente avait opéré dessus –, l’ensemble révèle des propos et séquences assez lourdes. Entre des jeunes qui parlent ouvertement de suicide comme s’il s’agissait d’un projet commun, et la vue d’une femme se mutilant en se pendant à des crochets de boucher, autant dire que le documentaire n’y va pas de mainmorte ! Et même si le titre semble se calmer par la suite, il reste pesant de par la descente aux enfers de Kimi. De le voir s’effacer peu à peu, enchaîner les cures de désintox, sans oublier les piqûres visibles à son bras.

En réalisant un tel documentaire, Marusya Syroechkovskaya s’emploie à dénoncer le gouvernement russe, qui est constamment pointé du doigt dans How to Save a Dead Friend. Par le biais de ce portrait peu ragoûtant, elle dénonce les difficultés de vie que rencontrent les jeunes dans son pays natal. Obligés de se conformer pour vivre en paix, ou bien de subir la censure et la violence quand ils ont quelque chose à dire. Dévoilant des séquences de manifestations musclées et des témoignages d’amis proches s’étant donnés la mort, la cinéaste dépeint une Russie peu enviable, qui entraîne les adolescents pleins de vie et d’ambition à commettre l’irréparable. À s’enfermer dans une spirale infernale pour oublier ce qui les entoure. Une spirale dont elle a été témoin, et Kimi victime. De ce fait, How to Save a Dead Friend s’offre à nous comme un argumentaire de cette vision-là. Comme un plaidoyer venant attester du mal-être ignoré des jeunes russes. Il n’est donc pas étonnant d’apprendre que le documentaire soit une co-production européenne (Suède, Norvège, France et Allemagne), et que la cinéaste ait dû quitter son pays. Devant fuir une loi contre les fake news, qui pourchasse les « traitres, ennemis, lâches et fugitifs dont la société doit se purifier, selon Poutine » (citation de Marusya Syroechkovskaya, lors de l’évocation de la guerre en Ukraine).

Mais avant toute chose, How to Save a Dead Friend est pour la réalisatrice un moyen de sauver son ami (d’où un tel titre). De sortir de l’ombre une personne disparue qui, désormais, ne subsiste que dans sa mémoire et ses vidéos d’archives. En dressant ce portrait, Syroechkovskaya permet à Kimi de subsister dans l’inconscient collectif. Certes pas sous son meilleur jour, mais par le biais de ce film, même après une mort en quelque sorte préprogrammée, il peut continuer d’exister. De vivre à travers nous. La réalisatrice se disait impuissante quant à pouvoir l’aider, ce dernier étant tombé dans une autodestruction incurable. Si ce n’est être présent à ses côtés jusqu’au bout. Mais en sortant ce film, Syroechkovskaya réalise le plus beau des gestes qu’elle pouvait adresser à son égard. Rien que pour cela, How to Save a Dead Friend ne pourra que vous émouvoir. Et vous faire réagir.

How to Save a Dead Friend – Bande-annonce

How to Save a Dead Friend – Fiche technique

Réalisation : Marusya Syroechkovskaya
Scénario : Marusya Syroechkovskaya
Photographie : Marusya Syroechkovskaya et Kirill Morev
Montage : Qutaiba Barhamji
Musique : Felix Mikensky
Producteurs : Mario Adamson et Ksenia Gapchenko
Maisons de Production : Sisyfos Film Production, Folk Film et Les Films du Tambour de Soie
Distribution (France) : La Vingt-Cinquième Heure
Durée : 103 min.
Genre : Documentaire
Date de sortie :  28 juin 2023
Suède, Norvège, France, Allemagne – 2022

Note des lecteurs0 Note

3.5

Il Boemo, de Petr Václav, rend son visage à un compositeur oublié

Il Boemo est un biopic aussi loin d’un biopic qu’il peut l’être ; c’est un film intelligent, beau et sobre qui a la musique au centre pour réhabiliter Josef Myslivecek un compositeur injustement oublié, que Mozart admirait…

Synopsis de Il Boemo : 1764. Dans une Venise libertine, le musicien et compositeur Josef Myslivecek, surnommé « Il Boemo », ne parvient pas à percer malgré son talent. Sa liaison avec une femme de la cour lui permet d’accéder à son rêve et de composer un opéra. Dès lors sa renommée grandit, mais jusqu’où ira-t-il ? La vie, l’œuvre et les frasques d’un compositeur de génie oublié que le jeune Mozart admirait.

Buongiorno, siora maschera !

Qui a entendu parler de Josef Myslivecek ? Pas grand monde, mais au moins une personne, son compatriote tchèque Petr Václav, qui s’est fait fort, dans son film Il Boemo, de réhabiliter la mémoire d’un compositeur prolifique, célébré en son temps, mort trop jeune pour pouvoir briller durablement et passer dans la postérité, et trop contemporain des immenses Mozart, Haydn, voire Beethoven, pour tenir la distance, même dans son bref parcours.

On veut d’abord parler du musicien avant l’homme, car le film de Petr Václav est éminemment musical. Non pas une comédie musicale, non pas un opéra filmé : la musique est l’âme du métrage : ses exigences, ses joies, sa représentation, sa beauté.  Il faut voir l’engagement des cantatrices, les yeux révulsés, les dents serrées, presque terrifiantes… Et pourtant, c’est l’homme qu’on découvre dans les premières scènes : un homme masqué, à la voix éteinte, tente de grappiller quelques ducats auprès d’un prêteur sur gages. Il rentre chez lui, dans une chambre dépouillée, retire son masque d’un visage sans visage, défiguré à l’extrême, pour commencer à s’affairer difficilement, lorsqu’il s’écroule par terre. Mort. C’était Myslivecek.

On le retrouve dans la séquence d’après au début de sa vie italienne, à Venise notamment. Il Boemo (Vojtech Dyk), l’homme qui vient de Prague, est presque indigent. Mais il est beau, d’une beauté peu tapageuse mais qui aimante les femmes qu’il rencontre. De femme noble en femme noble, qui une élève, qui une libertine, qui une cantatrice, ou qui encore une passion, le compositeur réussit à faire fructifier ces opportunités, et finit par bâtir une carrière tout à fait considérable, faite de commandes des différents royaumes et/ou opéras qui essaiment une Italie encore morcelée.

Il Boemo est construit sur la base d’une chaîne de pouvoir étonnamment féminine vu l’époque ; voyageant de Venise à Naples, et de Bologne à Rome, le film, sur fond d’une documentation rigoureuse, donne à voir des sociétés aristocratiques malades, où le libertinage n’a pas de limites, les rois scatos, immatures et fainéants, et où les violences faites aux femmes sont monnaie courante. Ce sont les hommes qui sont le socle de ces sociétés bancales d’alors, tandis que les femmes sortent mieux leur épingle du jeu, intelligentes et fortes, pleines d’humour aussi, à tenter de contrer leur funeste destinée de simples monnaies d’échange, et à grappiller ce qu’elles peuvent de bonheur et de plaisir, voire de petites vengeances. Elles sont les artisanes du succès d’Il Boemo. De sa perte aussi, d’une certaine manière.

Toutes ces thématiques, la musique émouvante, magistralement orchestrée par Václav Luks, belle même pour qui ne jure que par la guitare basse et les grosses caisses, le destin d’un artiste, la condition féminine, et tutti quanti, sont agencées de manière transparente et fluide dans un film très cohérent, aussi loin du biopic qu’il peut l’être. Petr Václav n’est clairement pas dans le récit d’une vie, il est dans la vie de son protagoniste, en son plein milieu, comme le compositeur lui-même lorsqu’il dirige sa propre musique.

Il Boemo est un film réussi, qui ressuscite avec précision un homme, un artiste tombé dans l’oubli, grâce au travail rigoureux du cinéaste qui a reconstitué son existence et son essence, presque en creux grâce aux épîtres propres de Myslivecek, mais surtout celles plus fournies de son ami, Wolfgang Amadeus Mozart. Le film ne se perd pas dans des détails et des digressions inutiles ; il est sobre, ainsi que le protagoniste, et pourtant Petr Václav parvient à nous faire entrer dans l’intimité de sa création et de sa vie d’une très belle et intense manière.

Il Boemo – Bande annonce

Il Boemo – Fiche technique

Titre original : Il Boemo
Réalisateur : Petr Václav
Scénario Petr Václav
Interprétation : Vojtech Dyk (Josef Myslivecek), Barbara Ronchi (Caterina Gabrielli), Elena Radonicich (Marchesa), Lana Vlady (Anna Fracassati), Federica Vecchio (Corneliaà, Lenka Vlasáková (la servante), Philip Amadeus Hahn (Wolfgang Amadeus Mozart)
Photographie : Diego Romero
Montage : Paolo Cottignola, Florent Mangeot, Florent Vassault
Musique : Josef Myslivecek, interprétée par Collegium 1704, sous la direction de Václav Luks
Producteurs : Jan Macola, Coproducteurs : Marco Alessi, Daniel Bergmann, Michal Krecek, Jan Menclík, Massimiliano Navarra, Katerina Ondrejková, Marek Urban, Libor Winkler
Maisons de Production : Mimesis Film, Dugong Films, Sentimentalfilm, Ceská Televize
Distribution (France) : Nour Films
Durée : 130 min.
Genre : Biopic, Drame, Histoire
Date de sortie : 21 Juin 2023
République tchèque. Italie. Slovaquie – 2022

Note des lecteurs0 Note

4.5

Guy Ritchie’s The Covenant : Memories of saviors

Un pavillon d’alliance est dressé par un Guy Ritchie en exploration. Malheureusement, la route qu’il emprunte avec The Covenant est balisée par une démarche didactique. Qu’est-ce que l’héroïsme, si ce n’est une dette à payer ? Ça, le metteur en scène en est conscient, mais il intervient trop tard pour exploiter le filon dramatique qu’il convoque de manière anecdotique.

Synopsis : Lors de sa dernière mission en Afghanistan, le sergent John Kinley fait équipe avec l’interprète Ahmed pour arpenter la région. Lorsque leur unité tombe dans une embuscade au cours d’une patrouille, Kinley et Ahmed sont les seuls survivants. Alors que des combattants ennemis les poursuivent, Ahmed risque sa vie pour transporter Kinley, blessé, en sécurité. De retour sur le sol américain, Kinley apprend qu’Ahmed et sa famille n’ont pas obtenu la possibilité d’entrer aux Etats-Unis comme promis. Déterminé à protéger son ami et à rembourser sa dette, Kinley retourne dans la zone de guerre pour récupérer Ahmed et les siens…

Il est bien loin de son île britannique et de ses mimiques visuelles ou narratives qui font de Guy Ritchie un auteur qui stylise tout, même une simple conversation téléphonique. Le cinéaste retrouve Ivan Atkinson et Marn Davies à l’écriture. Depuis leur version adaptée du Convoyeur de Nicolas Boukhrief, Un Homme en Colère suscitait une vague de modestie pour un cinéaste qui a su refouler ses émotions, à l’image de son héros ténébreux. Ici, on pense également à retenir son souffle, mais moins à laisser un quelconque inhibiteur agir sur la conscience de soldats et de civils, en infiltration dans un pays qui ne leur appartient pas, ou plus du tout.

Mémoires de nos frères

Nous ne plongeons pas dans un film choral comme les autres. La narration reste linéaire de bout en bout et ne dévie pas une seconde de sa démarche. Différents textes viennent compléter les cartons d’introduction afin de nous présenter les protagonistes. Dans leurs uniformes, compliqué de les caractériser. Ce procédé cherche donc à établir le contact entre le spectateur et ces hommes, venus du coin ou d’ailleurs pour mener une lutte contre un régime qui opprime ses citoyens. Cependant, venir plus armé que jamais ne peut que provoquer des escarmouches musclées avec ceux qui ont besoin d’intermédiaires pour se faire comprendre.

Le sergent John Kinley se place effectivement là et Jake Gyllenhaal possède la partition la plus délicate à jouer, tout en tenant compte des traits irrévérencieux des personnages dandys que Ritchie a l’habitude d’écrire. L’héroïsme mal placé est rangé au placard (Horse Soldiers), tandis que le désespoir se cache dans chaque plan. Cette démarche a le mérite d’être honnête et ne faillit pas dans sa mission. Ce point de vue-là a largement été discuté dans Du sang et des larmes de Peter Berg et dans d’autres œuvres qui dénonce une crise par le biais d’opérations militaires en déroute. Il ne s’agit plus de faire la guerre, mais bien d’en revenir.

Ahmed (Dar Salim) est un soi-disant interprète têtu qui a autrefois été anéanti par les mensonges de ses pairs. Son service sous la bannière étoilée est le prix qu’il doit payer afin de pouvoir demander l’asile aux États-Unis, qui ont le monopole sur un pays divisé par la peur d’un côté, et la violence radicale de l’autre. Ahmed choisit de préserver sa famille et il trouvera tout le soutien nécessaire pour que tout se passe pour le mieux. Son instinct le guide et n’entrave pas son jugement, contrairement à la chaine de commandement souvent défectueuse de l’armée américaine, qui doit toujours s’en référer au supérieur ne serait-ce que pour avoir le droit de vivre consciencieusement.

Mémoires de nos peines

« Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou. » Nous n’irons pas jusqu’à dire que cette œuvre applique à la lettre les pensées philosophiques d’Albert Camus, auteur de L’Étranger, mais nous constatons que celles-ci irriguent ses thématiques principales. Lorsqu’une opération tourne mal et que Kinley et Ahmed sont les seuls survivants, traqués sur les plateaux arides de la région, leur complémentarité jongle souvent avec leur dualité. Le sergent a beau encaisser les coups, il lui manquera de la jugeotte pour espérer revoir un jour sa femme et ses enfants.

Le linguiste donne alors tout ce qu’il a pour exfiltrer son employeur, qui a laissé de nombreux camarades derrière lui. C’est dans ces moments que le cinéaste puise dans ses ressources pour filmer autre chose que des marionnettes humaines. Il essaye et il s’efforce de contempler le décor naturel du sud-est espagnol, créant l’illusion d’une trajectoire accidentée et crédible. Hélas, cela ne représente qu’une infime partie d’un récit qui ne sait pas sur quel pied danser.

Les promesses de l’administration américaine sont mises en échec dans une seconde partie nettement plus prometteuse et qui part sur des bases nouvelles. L’intrigue aurait très bien pu se passer de sa première heure et démarrer à partir du soudain rapatriement de John, commotionné et qui a laissé un bout de son voyage en Afghanistan. Et sans tomber dans le piège des flashbacks à outrance, l’effort monstrueux d’Ahmed en solitaire pour sauver son sergent aurait bénéficié d’une meilleure clarté auprès d’un homme maudit et hanté par une dette que son État refuse d’entendre.

L’Étranger

A peine plus de deux mois après la sortie d’Opération Fortune : Ruse De Guerre, toujours sur Prime Video, Guy Ritchie laisse derrière lui son attirail stylistique où l’on aurait vite fait de l’identifier. Pour autant, il creuse dans le bon sens en matière de dramaturgie dans un film qui transpire l’hommage, des cartons de textes en ouverture aux photos des camarades de guerre au dénouement. Ce qui est regrettable, c’est qu’il échoue dans ses changements de ton et dans son interprétation de la camaraderie, qui s’avère être assez niaise dans son dernier acte.

Entre un récit guerrier épique et un drame qui sonde les traumatismes que les États-Unis ont laissés en Afghanistan, même après leur départ, Guy Ritchie’s The Covenant ne parvient pas à choisir son sujet et achève son chemin de croix avec un ange de la mort mécanisé à qui les héros doivent à peu près tout. On prie pour nos frères d’armes, on prie pour les étrangers qui ne sont que des outils à l’échelle militaire, mais que dire de ces deux discours contradictoires qui nous restent en travers de la gorge ?

Bande-annonce : Guy Ritchie’s The Covenant

Fiche technique : Guy Ritchie’s The Covenant

Réalisation : Guy Ritchie
Scénario : Ivan Atkinson, Marn Davies, Guy Ritchie
Photographie : Ed Wild
Décors : Martyn John
Costumes : Loulou Bontemps
Montage : James Herbert
Musique : Christopher Benstead
Production : STX Entertainment
Pays de production : Royaume-Uni, Espagne
Distribution France : Metro-Goldwyn-Mayer, Prime Video
Durée : 2h03
Genre : Drame, Guerre, Action
Date de sortie : 23 juin 2023

Guy Ritchie’s The Covenant : Memories of saviors
Note des lecteurs0 Note

2.5

Quelques raccords dits « violents » du cinéma américain, Kubrick et Cimino

0

Le raccord violent est un moyen de faire sentir le passage du temps mais à l’inverse de l’ellipse qui tente d’économiser du temps de narration filmique au profit du sentiment du passage, il s’agit de matérialiser l’impossibilité d’un temps qui détraque ce qui a été construit en venant s’inscrire brutalement dans la narration. Puisque le raccord force la conscience du spectateur à s’interroger sur le passage du temps à travers la succession ponctuelle d’images sans lien nécessaire entre elles, n’est-il pas la figure de style la plus proprement cinématographique ? Le cut n’est-il pas la métonymique de l’expérience cinématographique ?

Kubrick – 2001 L’Odyssée de l’espace
odysee-espace-kubrick

Le cut (« raccord » en français) le plus connu de l’histoire du cinéma est sans conteste celui de 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick. Dans le premier acte de cette fresque cosmique, les singes qu’on devine être les précurseurs de l’humanité vivent en animal luttant pour leur survie dans une étendue désertique. Leur rencontre mystérieuse avec le monolithe semble leur accorder le plus grand des dons dans la maîtrise du premier outil. Armé d’un os pouvant remplir les tâches que lui assigne une intelligence qui n’a dès lors plus rien d’animal, le singe se prépare à devenir un homme et à passer de la bête au souverain. Car en guise d’outil, le premier est aussi et surtout une arme de meurtre pour le contrôle d’un territoire convoité, en l’occurrence un point d’eau. Que le premier outil soit une arme nous révèle-t-il la nécessaire destinée de toute technique, tout instrument, toute technologie ?

Tout concourt en effet à faire de cette scène un prologue tragique car les éléments mis en place seront développés, amplifiés mais jamais ne changeront dans le film. Le spectateur, jusqu’à la séquence du déchaînement cruel de l’intelligence artificielle HAL observe l’outil qu’est la technologie dégénérée dans la violence, jusqu’à la guerre et finalement jusqu’à la mort. Kubrick rejoint la longue tradition de pensée qui remonte au moins au Protagoras (le dialogue et le personnage du dialogue) de Platon qui conçoit la maîtrise de l’outil comme ce qui distingue les êtres humains des animaux pour finalement les enfermer dans la tragédie de leur propre puissance.

Voilà pour le fond, mais ce qui scelle tous ces éléments denses et complexes, c’est le cut de Kubrick. Venant de commettre ce qui est peut être le premier meurtre de l’humanité, le grand singe tout à sa puissance nouvellement conquise jette l’os-arme-outil en l’air dans un geste de triomphe. Cut. La forme de l’os est devenue un vaisseau spatial en orbite et la meute vociférante a laissé place au vide cosmique où se diffuse élégamment le Lac des cygnes de Tchaïkovski. Le raccord a donc cousu ensemble deux époques de la destinée humaine, passant sous silence des milliers d’années d’histoire et d’évolution – mais dans la mesure même où rien n’a changé, où ces époques sont en fait les mêmes. Qu’est-ce à dire ?

Ce qui rend ce raccord signifiant et esthétiquement bouleversant, c’est qu’il nous force à considérer pour l’homme à la fois sa maîtrise technique et l’absence totale d’évolution. Le raccord nous plonge dans cette idée forte qui commande la dynamique du film : de la préhistoire à la conquête spatiale dont se gargarisait l’Amérique des années 60, il n’y a qu’une pure différence temporelle qu’on peut enjamber d’autant plus allégrement qu’elle n’a rien à nous dire ; au fond, rien n’a changé. Aucune différence de nature, mais une pure différence de degrés ; le vaisseau spatial, c’est l’os raffiné et sophistiqué à l’infini mais qui charrie avec lui la même puissance de désastre ; là où le premier outil a porté la mort, le dernier le suivra nécessairement et les airs paisibles du Lac des cygnes ne cachent que très mal ces périls qui finiront de toute façon par se produire.

Élément esthétique saisissant, ce cut n’en est pas moins une figure de style à thèse qui s’inscrit dans le propos nihiliste bien connu des fans de Kubrick (l’homme est voué à l’absurdité d’une existence violente que chaque effort de compréhension ou de maîtrise rapproche de l’inéluctable néant). Ainsi l’image est très belle mais disparaît dans l’idée qu’elle veut illustrer, le fond prend le pas sur la forme puisque la forme a quelque chose à dire de dense, précis et pour ainsi dire très lourd à savoir une thèse philosophique qu’il faut illustrer. Kubrick essaie de faire disparaître ce défaut en ménageant la durée d’un tel discours ( le premier acte des singes dure une bonne demi-heure) et les effets de contraste ( les couleurs vives du désert face au noir profond de l’espace, les différences de style musical) mais une fois comprise, la thèse semble absorber l’idée de mise en scène.

Cette absorption est rendue possible par la fonction elliptique du cut qui soude deux époques car leur intervalle n’a littéralement rien à dire. D’une part, rien dans cet intervalle ne vient menacer la nature nocive de la technologie mais en développe au contraire les potentialités. D’autre part, parce que le geste même, se réduisant en une figure de style cinglante, ne vaut que par ce qu’il joint ensemble. Ainsi ajointées, les deux époques disent au spectateur qu’elles ne sont que variation sur l’idée d’une technique ou technologie maléfique, violente et belliqueuse en soi.

Si l’on rapproche souvent le raccord violent de 2001 de celui de Voyage au bout de l’enfer, en les mettant en concurrence au titre de plus beau cut de l’histoire du cinéma, c’est que le second est aussi brutal et beau que le premier sans en partager pourtant la charge théorique. Plus élégamment, plus économiquement, Voyage au bout de l’enfer ou même le moins aimé raccord de La Porte du Paradis, rapprochent la figure du style d’un acte pur de cinéma, entre temps et conscience. Mais qu’est-ce que la conscience sinon du temps sensible ? Et qu’est-ce que le cinéma sinon le spectacle de cette temporalité sensible au travail ?

Temps de narration, temps de la communauté, le cut de Voyage au bout de l’enfer.

John-Cazale-Chuck-Aspegren-Robert-De-Niro
Cimino pose cette question existentielle et politique : comment une communauté peut réagir à la catastrophe de la guerre ? Une communauté paisible d’ouvriers de Pittsburgh est touchée de plein fouet par la guerre du Vietnam qui fait voler en éclat le sentiment communautaire et le vivre-ensemble autant  que la guerre a ébranlé l’Amérique. Comment une chose aussi folle et lointaine a-t-elle pu se produire au sein de l’histoire américaine au point d’en faire un point de bascule incontournable ? La confrontation au réel traumatique du Vietnam est bien différente dans ce film que dans l’autre classique sur le sujet Apocalypse Now. Là où il fallait raconter la réalisation progressive d’une folie infrangible et présente dès les premiers coups tirés, The Deer Hunter de Michael Cimino narre plutôt l’irruption d’un réel insensé dont la violence cataclysmique vient menacer les fondements mêmes de la communauté – une communauté faite de bric et de broc, de rites épars et au fond d’un je-ne-sais-quoi patriotique quasi magique (comme l’atteste la scène de fin). Fondements fragiles ou insuffisamment solides pour résister à la déferlante d’une guerre historique, peu importe, Cimino filme l’intrusion de la destruction inéluctable et irreprésentable, celle qui a tout sapé et s’en est allée pour n’être repérable que dans ses traces délétères (ainsi le « I dont fit ! », « je ne suis pas à ma place ! » de John Savage qui ne peut plus revenir dans sa communauté après l’horreur vécue).

Cette effraction d’un réel inacceptable mais pourtant traumatique, l’horreur de l’événement que veut raconter le film sont réductibles à sa séquence la plus virtuose en ce qu’elle résume le propos du long métrage – et il s’agit bien sûr du cut entre le premier acte et le deuxième acte du film. La première heure qui semble s’attarder sur chaque détail et chaque personnage ne présente pas la communauté mais la fait exister, la rend tangible et vivante en choisissant de filmer ce qui constitue la communauté elle-même, : se réjouir et faire la fête ensemble pour célébrer le mariage des siens. Nulle part ailleurs dans ce film, ne constate t-on la justesse du commentaire de Cimino lui-même qui révélait vouloir filmer avec The Deer Hunter un « home movie », ces films que l’on pouvait réaliser dans les années 70 à l’aide des premiers caméscopes. Moments familiaux saisis sur le vif, amateurs donc généralement très mal filmés, ces tranches de vie ne manquent pourtant pas de susciter de violentes émotions liées au souvenir. Peut-être est-ce parce que c’est le medium indispensable au travail de mémoire de la communauté, ou plutôt ; parce qu’ils aident tendrement au souvenir en présentant la communauté telle qu’on devrait s’en souvenir, devenant ainsi le corps de la communauté. De même que les personnages n’ont jamais été eux-mêmes que dans ce mariage, avec ses chamailleries, ses disputes, ses rires et ses moments de tendresse et d’amour. Ce qui lie les gens ensemble, c’est qu’ils sont ensemble dans un lieu, dans une salle des fêtes ou dans un cadre.

Après la mariage, la caméra se resserre sur les personnages les plus importants de cette communauté et de l’action elle-même et vient la partie de chasse qui donne son titre au film. Il ne s’agit plus de la communauté ouvrière dans son entier mais de la joyeuse bande d’amis, qu’on sent extrêmement soudée et comme surplombée (à la manière d’un grand frère) par la présence héroïque de Mike joué par De Niro. Là encore la tendresse côtoie les chamailleries et la dispute comme dans n’importe quelle communauté avant que ces menus détails soient sublimés dans la mise à mort d’un daim majestueux, comme pour mieux boucler la boucle de la société américaine qui affirme son identité en maîtrisant une nature et une animalité qui bordent encore la civilisation. Epuisés ; les comparses rentrent boire une dernière bière dans leur bar et l’un deux entame une des Nocturnes de Chopin qu’il massacre à moitié ( Cimino avait vraiment demandé à Georges Dzundza de la jouer comme il le put), ce qui n’empêche pas de saisir l’émotion du moment. La caméra insiste sur chaque visage, avant de les réunir deux par deux puis tous les cinq dans un plan d’ensemble qui indique une dernière fois l’amitié fraternelle de la bande. On sent, on comprend peu à peu que cette origine communautaire bénie, cet Eden Américain ne sera plus jamais atteint puisque la guerre détruira tout à jamais.

Le génie de Cimino se fait à vrai dire plus saisissant car si l’on peut pressentir que ce qui est devant nos yeux est déjà révolu, c’est qu’il filme le présent du point de vue de sa disparition. Comme le souvenir délicieusement doux-amer que suscite n’importe quel home movie, Cimino nous fait ressentir le passage du temps sur une communauté, le temps qui fait et défait tout, le dieu Chronos qui perpétue sa descendance puis mange ses enfants. D’un dehors chaotique irreprésentable dans son horreur, surgit un épisode que la communauté de Pennsylvanie ne pourra pas absorber et digérer mais dont elle devra accepter le poison. Ainsi, la première partie de The Deer Hunter distille incontestablement le parfum du passé car ce que Cimino arrive à filmer c’est un présent qui est déjà mort, l’image-souvenir qui surgit en même temps que le présent disparaît et devient passé.

Or, ce tour de force cinématographique n’est possible que parce que les deux premières parties du film sont suturées ensemble par ce raccord violent qui se devait d’être brutal pour marquer la distinction avec la première partie, à jamais révolue. La Nocturne de Chopin à peine terminée que les pales d’un hélicoptère se font entendre de plus en plus nettement au loin, mais au loin de quoi ? Nous sommes encore dans le bar avec la bande puis tout à coup une jungle qui explose dans des gerbes de flammes, bombardée par un avion que l’on suit du regard sans comprendre que la guerre est arrivée. Arrivée de loin, une fois de plus comme d’un dehors inimaginable parce qu’une telle catastrophe pour la communauté de Pittsburgh ne pouvait tout simplement pas être conçue. Tout comme le personnage, le spectateur à travers ce choc est transporté, comme téléporté dans une réalité que ses repères préexistants ne permettent pas de comprendre.

La nostalgie impossible de l’origine dans la Porte du Paradis.

Deer-Hunter-000-Small

Le cut permet donc, entre autres, chez Michael Cimino, de rendre palpable la nostalgie d’un temps révolu à travers la succession normale des images. La conscience mélancolique du spectateur fait la synthèse, rapproche ce qui est sous ses yeux de ce qui n’est déjà plus en comprenant que ça n’a jamais été. Ce qui était filmé n’était pas le réel mais la mémoire nostalgique de ce qui est toujours en nous, présent au cœur de notre mémoire mais sous la forme absente du souvenir. C’est ce jeu entre passé et présent, souvenir et nostalgie que rend palpable le cut violent par le contraste qu’il établit entre les deux images, scènes, plans, moments, époques soudées ensemble qui n’a de lien rien d’autre que celui construit par la conscience du spectateur.

S’il y avait un propos politique ou cyniquement réaliste dans Voyage au bout de l’enfer ( la guerre n’est pas de l’ordre du réel historique mais du monstrueux qui déchire le tissu social communautaire et à ce titre ne peut surgir que du dehors), les cuts entre les différents actes de la Porte du Paradis sont tout entiers dévoués à la nostalgie dans un film qui s’offre pourtant comme politique. On a pu dire en effet que Cimino était un fasciste avec Voyage au bout de l’enfer, qu’importe on le dira marxiste avec La Porte du Paradis. Certes, on sait bien que le film est l’un des échecs les plus tonitruants de l’histoire d’Hollywood, qu’il a coulé la United Artists et le Nouvel Hollywood avec lui, mais ces camouflets somme toute circonstanciés font un peu oublier la charge violemment critique du film, et tout bonnement anti-américaine.

Dans The Deer Hunter, le spectateur halluciné de violence pouvait mettre cette brutalité sur la folie de l’histoire ou des grands qui la font, jusqu’à s’abîmer dans l’horreur de la guerre. Ainsi, dans une guerre à peine finie, il était facile de jeter la faute sur ces vietnamiens effectivement dépeints comme des tortionnaires cyniques s’amusant de la souffrance de ces jeunes ouvriers arrachés à leur patrie. Dans la Porte du Paradis, le contenu du film est tout bonnement à l’opposé puisqu’il s’agit d’un renversement des valeurs de l’Amérique. Sur quelle valeurs primordiales se sont bâtis les Etats-Unis ? La communauté lawful et le hardwork. Travail et respecte l’ordre légal. Peu importe l’origine, peu importe le passé même, il faut s’intégrer en travaillant à la société qui laisse en retour le soin de poursuivre le bonheur souhaité individuellement, quel qu’il soit.

Or, la Porte du Paradis raconte l’histoire d’une petite communauté (une fois de plus) d’Europe de l’Est installée au Wyoming en 1890 et qui vit d’un travail dur mais rétributeur. Ils ne parlent pas bien anglais et ont des loisirs un peu rustres ( les combats de coq par exemple) mais sont après tout américains. Le problème est que l’élite locale entend reprendre leurs terres et leur bétail si possible. Avec l’appui du gouverneur, il est donc décidé de les massacrer sans autre forme de procès. Le héros joué par Kris Kristofferson fait le lien entre ces deux classes sociales. Issu de l’Université toute puissante de Harvard comme nous l’indique le prologue, il est pourtant doublement lié à la petite communauté d’Europe de l’est en tant que leur shérif et parce qu’il est amoureux d’Ella, une jeune prostituée jouée par Isabelle Huppert.

En cette fin de XIXe siècle, les États-Unis deviennent un pays prospère, peu à peu incontournable et à leur sommet une élite puissante qui singe ses modèles européens tout en se targuant et parant des mêmes vertus humanistes, vertus abstraites et creuses qui ne sont que des masques comme on le comprend bien vite. Mais le prologue précise le propos par la représentation de cette élite de Harvard qui s’est dévoyée mais tentait d’incarner la pureté de valeurs morales nécessaire à l’édification d’une grande nation. « It’s over » dit William Irvine joué par John Hurt et cette lamentation résonne durant les trois heures successives du film. Ce qui est fini c’est peut être la pureté de l’innocence primordiale, celle qu’on essaie de maintenir au début mais qui se dégrade en face des impératifs de la réalité, ou alors n’a t-elle jamais été là et ce qui s’étiole peu à peu c’est la conscience d’avoir jamais été pur un jour. C’est précisément ce que le raccord violent entre le prologue et la partie centrale du film nous fait comprendre en fusionnant ce commencement béni et souriant avec l’image d’un homme fatigué et avachi qui passe et dont on observe nulle trace de pureté, d’innocence ou même d’espoir. Cet homme c’est Jim, le personnage principal incarné par Kristofferson.

Dans la scène immense de la ronde des étudiants sur la valse de Strauss qui se transforme en rixe, c’est déjà la cruauté d’un temps circulaire qui est au centre du cadre jusqu’à s’étirer de manière infinie. Ils dansent en cercle jusqu’à l’étourdissement et la violence. Le seul élément ici servant de repère temporel au spectateur est la lumière déclinante qui indique que les lauréats ont valsé jusqu’au bout de la journée, pour laisser place à un zoom puis un gros plan sur le visage souriant d’une femme qui disparaît aussitôt dans le cut. Pourtant, nulle irruption surgissant ici, le raccord a tout l’air d’être un fondu au noir tant il est travaillé méticuleusement car la femme au sourire pleine de promesses laisse immédiatement place à un contrôleur de train filmé dans la pénombre, de dos, et déjà en mouvement vers l’avant du wagon pour s’arrêter sur la tête du personnage qui occupe maintenant le centre et quasi l’intégralité du cadre. Mais son visage à lui est couvert par un chapeau et flouté par les jours de la fenêtre qui laissent passer une lumière blafarde. Ce n’est qu’avec les airs de violon qui se lancent que l’homme se découvre, laissant apparaître le visage fourbu, barbu et fatigué d’un Kris Kristofferson vieillissant, à la barbe déjà grise. L’insert l’indique, 20 ans ont passé, mais il est inutile. Ce raccord semble être toujours la même figure de style mais ici expurgée de toute charge théorique, politique ou même de tout discours car il n’a lieu que pour laisser passer le temps. Dans la tension paradoxale entre la brièveté de ce raccord et la longueur des 20 ans qui viennent de s’écouler, c’est le choc de la fuite du temps qui est mis en scène. Quelques secondes et la conscience fait toute seule le lien entre la lourdeur des traits de Jim Averill et celle inénarrable des années. Sans autre forme de discours, à l’inverse de Kubrick ou même de Voyage au bout de l’enfer, ce pur passage temporel qui n’est qu’une couture d’images, n’est-ce pas là l’expérience la plus pure de cinéma – le temps à travers la succession de ce qui n’est pas temporel par la suppléance du lien construit par la conscience ?

« L’Anthropologie de l’art » : circulation des œuvres et diversité culturelle

Normalienne agrégée et docteure en philosophie, Muriel Van Vliet publie un opuscule passionnant, L’Anthropologie de l’art, aux éditions Apogée.

L’anthropologie de l’art est une discipline qui étudie les œuvres d’art sous l’angle de la diversité culturelle, en considérant les aspects esthétiques, techniques, religieux, sociaux ou politiques. Elle a émergé au XIXe siècle, en même temps que l’apparition de catalogues et revues comparant l’art occidental et extra-occidental. Les ethnologues et paléontologues se sont par exemple intéressés aux objets hybrides, situés entre art et technique, art et religion, art et proto-écriture. Dans son opuscule, Muriel Van Vliet verbalise des conceptions de l’art qui diffèrent nettement de l’esthétique traditionnelle défendue par des penseurs tels que Boileau, Hume, Kant ou Hegel. Il s’agit de questionner les normes absolues de l’art, la hiérarchisation des genres artistiques et les critères universels du « beau ».

Dans l’opuscule de Muriel Van Vliet, la représentation des œuvres, leur insertion dans leur culture d’origine, leur présentation dans les musées, le rapport qu’entretiennent les sociétés avec elles, l’impact de la photographie sur elles et même les articulations entre l’anthropologie de l’art et l’écologie vont être abondamment discutés. L’auteure aborde successivement plusieurs théoriciens de l’art, d’Aby Warburg à Ernst Cassirer en passant par Erwin Panofsky ou André Leroi-Gourhan. Chacun a apporté sa pierre réflexive à un édifice patiemment construit, proposant un nouveau regard sur l’art et ses problématisations.

Historien de l’art allemand du début du XXe siècle, Aby Warburg est notamment connu pour ses conceptions novatrices de l’art et des images. Sa Bibliothèque était organisée de manière particulière, selon un système de classement complexe, basé sur l’idée de parentés thématiques. Warburg avait la conviction que les œuvres d’art ne peuvent être comprises indépendamment de leur contexte culturel. Il était intéressé par les connexions entre l’art, la religion, la mythologie, la philosophie et d’autres domaines de la culture. Selon lui, les images ont une vie propre et peuvent être considérées comme des témoins de la pensée humaine à travers le temps. Il a favorisé l’interaction entre disciplines, atténuant la séparation entre art majeur et mineur, et mettant l’accent sur l’émotion et le rituel dans l’art. Son travail reflétait une fascination pour le parcours de l’humanité de l’irrationnel à la rationalité, et l’intérêt pour le traumatisme et l’affect dans l’art. Il a utilisé la photographie pour accéder à des œuvres autrement inaccessibles et mettre en lumière la survivance à travers les images.

Ernst Cassirer, philosophe allemand du XXe siècle, partageait avec Aby Warburg la mise en valeur des aspects irrationnels de la culture. Ils considéraient l’art et le rituel comme des contrepoints essentiels à l’abstraction de la science, ce qui élargit l’approche esthétique au-delà de la beauté pour inclure la culture dans son ensemble. Cassirer et Warburg se concentraient sur le processus complet de signification. Ils cherchaient à comprendre comment nous donnons du sens au monde de différentes façons. Leur philosophie se concentre sur la relation entre le sujet et le monde, et entre les sujets eux-mêmes.

Sans réelle surprise, Erwin Panofsky occupe une place de choix dans l’ouvrage. Il a joué un rôle important dans le développement de l’approche anthropologique de l’art, qui consiste à étudier les œuvres d’art en tenant compte de leur contexte culturel, social et historique. Selon lui, comprendre une œuvre d’art nécessite de comprendre les croyances, les valeurs et les symboles de la culture qui l’a produite. Il a développé une méthode d’analyse appelée « iconologie », qui consiste à interpréter les images en identifiant les symboles et les significations culturelles qui y sont représentés. Il s’intéressait au rôle de la perspective dans l’art. Il soutenait que la perspective n’est pas simplement une technique de représentation réaliste, mais qu’elle est chargée de significations culturelles plus profondes.

Erwin Panofsky soulève aussi la question de la surinterprétation et de l’objectivité. Selon lui, le recul temporel et une connaissance approfondie de l’histoire des types et des mentalités de base garantissent l’objectivité. Il appelle ce processus le « cercle herméneutique », où la recréation subjective est constamment corrigée par l’enquête archéologique objective. Le « cercle herméneutique » implique que la signification d’un détail ou d’un élément particulier dans une œuvre d’art soit comprise en relation avec le contexte plus large de l’œuvre dans son ensemble, tandis que la compréhension de l’ensemble est influencée par les détails et les éléments individuels qui le composent. Pour interpréter une œuvre d’art, Panofsky a suggéré de suivre un processus itératif de va-et-vient entre trois niveaux d’analyse : le niveau pré-iconographique, le niveau iconographique et le niveau iconologique.

De son côté, Leroi-Gourhan souligne la marge de liberté des humains, même face à des contraintes matérielles extrêmes, observant par exemple des variations stylistiques dans les vêtements et les habitats. Il met en évidence une interaction constante entre l’homme et son environnement, et la créativité technique pour utiliser les ressources naturelles. Dans Le Geste et la Parole, il propose une lecture du progrès technique comme vecteur d’invention de nouveaux outils et langages.

André Malraux et Le Musée imaginaire, à travers lequel les œuvres d’art perdent leur ancrage culturel au profit d’une esthétisation, la vision structurale de la culture de Claude Lévi-Strauss, où chaque élément culturel relève du langage au sens large, possédant un signifiant sensible et un signifié intelligible, l’inclusion de l’environnement dans les réflexions sur l’art et l’anthropologie, l’approche non hiérarchique de Philippe Descola, Tim Ingold et Bruno Latour complètent utilement ce passionnant tour d’horizon. Entretemps, Muriel Van Vliet nous aura initiés, avec érudition, à des théories trop peu commentées, et aura réhabilité l’œuvre d’art dans toutes ses dimensions.

L’Anthropologie de l’art, Muriel Van Vliet
Apogée, juin 2023, 84 pages

Note des lecteurs0 Note

4

« Tuez de Gaulle ! » revient sur l’attentat du Petit-Clamart

Les éditions Delcourt publient le second tome du diptyque Tuez de Gaulle !, qui se penche plus avant sur l’attentat du Petit-Clamart, sa préparation, sa réalisation et ses suites.

La bande dessinée offre un terrain fertile pour le drame et l’action. Avec ses moments haletants, ses échanges de tirs, la tension de la préparation, l’angoisse de l’attaque manquée et la traque des conspirateurs, l’attentat du Petit-Clamart constitue un événement particulièrement propice à une adaptation graphique. Cela se vérifie à l’occasion de ce second tome : en recourant au langage visuel des planches dessinées, Simon Treins et Munch parviennent habilement à recréer l’urgence de ces moments intenses. Ils rendent palpable l’attente et donnent vie à cette histoire d’une manière bien plus viscérale qu’un texte seul ne l’aurait permis.

Le médium de la bande dessinée est en outre un outil pédagogique précieux quand il s’agit de se pencher sur certaines pages de l’histoire. Ainsi, le diptyque Tuez de Gaulle ! a non seulement exploré les menaces qui pesaient sur le Président français, mais aussi le contexte historique plus large : la guerre d’Algérie, la politique de la guerre froide et les tensions sociopolitiques internes en France. Dans le cas présent, le récit de l’attentat du Petit-Clamart a tout d’une fenêtre grande ouverte sur les divisions qui traversaient la société française à cette époque. Les motivations et les perspectives des différents acteurs sont explicitées, en ce y compris l’insouciance relative de De Gaulle et les points de vue de l’OAS ou de la CIA.

Tout pour achever le gaullisme

Durant le mois d’août de l’année 1962, la conspiration visant à assassiner le président Charles De Gaulle prend forme, dans un appartement parisien accueillant un improbable amalgame d’opposants. Si une première tentative échoue, les conspirateurs, que l’agent Kosta cherche à empêcher de nuire, ne renoncent pas pour autant à leur entreprise. Un voyage en voiture vers Colombey-les-Deux-Églises pourrait être l’occasion idoine, tant attendue, de mettre fin à un régime politique honni par une partie, souvent clandestine, de la France.

Le 22 août 1962, au cœur de la petite commune de Clamart dans les Hauts-de-Seine, la vie du général Charles de Gaulle a ainsi failli être écourtée. Six hommes armés ont tendu un guet-apens au chef de l’État français et ont déclenché un véritable déluge de feu sur sa Citroën DS. Malgré une pluie de quelque 140 balles, miraculeusement, de Gaulle et son épouse, Yvonne, sortent indemnes de l’attaque. Les assaillants doivent fuir, sans même se douter que leur ennemi politique se tient toujours debout, presque sans broncher.

Bien rythmée, partagée entre l’enquête policière, l’organisation du complot et les séquences d’action, cette suite fait mouche, en permettant notamment aux lecteurs de découvrir les arrière-cuisines des attentats visant l’ex-président de la République. L’arrestation grotesque de l’un des conspirateurs témoigne avec évidence du degré de pathétisme de sa bande : on néglige la reconnaissance des lieux, on ne réfléchit pas aux modes de fuite, on échoue à plusieurs reprises dans le timing. En ce sens, sans toutefois en faire une dimension prépondérante, la BD se nantit d’un certain humour.

L’aspect graphique se traduit quant à lui par le soin particulier accordé aux décors et aux détails. Et l’un dans l’autre, cette conclusion de Tuez de Gaulle ! a de quoi combler à la fois les férus d’histoire – l’album est très documenté, bien que certains mystères persistent – et les amateurs de bandes dessinées, qui se montreront certainement sensibles à la construction dramatique et à la densité des enjeux – politiques, sociologiques, historiques, humains…

Tuez de Gaulle ! (tome 2), Simon Treins et Munch
Delcourt, mai 2023, 56 pages

Note des lecteurs0 Note

3.5