La mer à boire… trop salée

Un homme désigné par la lettre B arrive par le train à Bruxelles. À l’hôtel Métropole (5 étoiles), il demande après A qui devrait l’attendre. Il s’agit d’une jeune femme qui arrive peu après et le cherche à son tour.

Les premières planches amènent beaucoup d’observations étonnantes et autant de questions. La façon dont B se comporte laisse à penser que l’album serait une suite d’un ou plusieurs autres. A priori, il n’en est rien. En fait, on sent que l’auteur cherche à s’affranchir de cette idée de début et de fin. Confirmation avec ce qu’on observe plus loin : les indications éditoriales plusieurs planches avant celle clôturant l’album. Un procédé déjà utilisé par Marc-Antoine Mathieu pour Le Décalage, sixième album de sa série des Aventures de Julius-Corentin Acquefacques. Mais chez Marc-Antoine Mathieu, le procédé relevait d’une logique aussi délirante que cohérente. Ici, on reste perplexe, même si on devine les intentions. Parmi les détails qui frappent d’emblée, on comprend que si B arrive à Bruxelles, cette ville n’est pas la capitale de la Belgique. On aurait pu s’en douter dès la première planche (collée à la couverture), avec une vue du train en pleine montagne qui ne correspond pas au plat pays. En fait, B évolue en Amérique et il observe un Indien sur le quai de la gare. Il a ensuite un échange avec un ermite nommé Daniel, qui semble le connaître (il l‘appelle Espoir-du-soir), alors qu’il grimpe en dehors de la ville, vers l’hôtel Métropole. L’ermite l’incite à se méfier de sa tendance au sentimentalisme. Évidemment, il n’en fera qu’à sa tête et fonce tête baissée vers son rendez-vous…

Amour, BD et cinéma

Le scénario laisse rêveur, ce qui est certainement voulu puisque Blutch joue avec l’onirisme tout au long de l’album. Il laisse entendre qu’il faut se méfier de la réalité et il joue avec tout ce qu’il peut comme clichés. Ainsi, B est un homme déjà mûr avec le crâne dégarni (façon autoportrait), détail qui ne se voit qu’occasionnellement, puisqu’il arbore un chapeau genre Stetson. Quant à A, malgré son surnom d’Incartade (en référence à un slogan pour parfum : « La femme est un caprice. Incartade est son parfum »), c’est une jeune femme au look très androgyne, quasiment sans rondeurs et un visage pouvant passer pour celui d’un garçon, surtout avec ses cheveux courts. On notera au passage que le cinéma est la cible privilégiée des publicitaires élaborant des clips pour parfums. Ces observations ne sont qu’un aperçu de ce que le dessinateur s’amuse à détourner. Ajoutons qu’une partie de l’album pourrait justifier qu’il fasse partie de la série BD-cul, avec A dans des situations très scabreuses où elle joue les ingénues.

L’aventure de l’amour

Reconnaissons que certains aspects de l’album font mouche, mais seulement sur des détails. L’ensemble manque terriblement de cohérence, ce que l’auteur assume puisque l’album joue avec l’onirisme, mêlant réalité des personnages avec situations imaginaires ou fantasmées. Mais à force d’enchainer des situations surréalistes, le dessinateur-scénariste finit par décourager toute lecture cohérente. Cela part dans tous les sens et Blutch a beau jouer avec le fait que dans un rêve tout est possible (comme tout amour relève d’une alchimie étrange) et s’enchaîne selon une logique propre au subconscient. Faute de la connaissance de son subconscient, Blutch nous perd au fil des planches. D’autre part, le dessin dans l’ensemble est assez décevant, nettement moins séduisant que celui de la couverture qui retient l’attention par une foule de détails. On pourra toujours dire que l’amour est une aventure en soi qui s’avère généralement une idée qui peut virer à l’obsession et aussi que les deux partenaires en ont chacun une vision personnelle, chacun avec ses références, son vécu, etc. Une histoire où chacun se fait son cinéma, d’où cette interaction avec des scènes qui pourraient sortir d’un film, le western en étant un genre particulièrement représentatif. On peut également faire une lecture symbolique de l’histoire, en considérant que l’amour en est le fil directeur – un fil que Blutch dessine effectivement – et qu’à partir de sentiments même forts, la vie fait que ses protagonistes sont sans cesse confrontés à des imprévus.

C’est pas la mer à boire

Bref, un album qui présente un certain intérêt en lecture approfondie, mais qui se lit sans doute trop vite pour qu’on s’y attache particulièrement. Comme un rêve, on peut l’oublier aussi vite qu’on l’a parcouru. La faute à un dessin pas assez soigné avec trop peu de cases marquantes (malgré la belle taille de certaines), des couleurs relativement pâles et un scénario qui s’éparpille. Quant à l’histoire d’amour, elle ne sert que de prétexte et n’est pas approfondie. Enfin, la présentation des informations éditoriales un peu avant la fin de l’album ne sert qu’à marquer le moment où les tourtereaux se demandent quelle est la part du rêve dans leur histoire. Et si, par moments, l’album rappelle la manière de Fred, c’est en moins bien.

La mer à boire, Blutch
Éditions 2024, novembre 2022
Note des lecteurs0 Note
3

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.